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Full text of "Revue de l'histoire des religions, Volume 7"

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L'HIST( 



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r-^?raés«r- 



ANNALES DU MUSEE GUIMET 



REVUE 



DE 



l" 






PUBLIÉE S0L8 LA DIRECTION DE 

M. MAURICE VERNES 

ATBC LE CONCOURS DE 

IH. A. BiRTH, A. BOUGHB-LRCLERGQ, P. DIGHARHI, 8. GOTARD, G. lASPI 
0. r. TIBU (de LBÏDB), ete. 



QUATRIÈME ANNÉE 
TOM£ SEPTIÈME 



PARIS 
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 

28, RUE BONAPARTE, 28 

1885 .'-: 



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WÊiéà 



REVUE 



DE 



L'HISTOIRE DES RELIGIONS 
DEUX PABALLÈLES 

ROME ET CONGO 



L'histoire de rhomme est à faire; elle le sera longtemps 
encore, peut-être toujours. 

Aussi rien n'est dangereux comme les constructions 
théoriques où Ton prétend expliquer tous les faits. Sans doute 
la recherche des causes est un penchant bien fort dans Tâme 
humaine, mais il faut savoir le dominer, et, si on ne peut le sup- 
primer tout à fait, le tromper en Tajoumant au lendemain ^ 
L'histoire de ce qu'on a appelé la mythologie indo-européenne, 
science née d'hier, et déjà contestée, montre les dangers de 
ce dogmatisme. Non-seulement la prétendue migration des 
Aryens des *' Hauts-Plateaux de l'Asie»» n'est qu'une pure 
hypothèse, mais Tétude des traditions populaires, ou ce qu'on 
appelle ai^ourd'hui la mythographie,tend à montrer la parenté, 
souvent l'identité, des croyances et des usages chez des 
peuples séparés par la langue, par la race, par l'histoire. 
Le fond primitif et humain paraît partout le même, quoique 
les races n'aient pas toutes marché du même pas dans le dé- 
veloppement intellectuel et religieux, quoique des systèmes 

*) Un historien allemand, Jean de Mûiler, a dit très finement : In Gott ruhi 
de Wahrhieit; uns bleibt dos Forschen. ''Dieu seul possède la vérité ; et nous, 
nous la cherchons toujours. „ 



262267 

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6 REVUE DE L*IIISTOmE DES RELIGIONS 

théologîques créés par les prêtres, par les philosophes et par 
>ètes, soient souvent venus cacher la communauté du 
de départ. Mais co sont là, il ne faut pas l'oublier, des 
ons d'époques secondaires, et quand on peut fouiller et 
lier le fond et le tréfond, on trouve qu'il n'est pas 
i ou Indo-européen, mais qu'il est humain. Ce qu'on 
lit avec trop de complaisance la mythologie indo-eu- 
une, doit céder la place à l'étude de Tespèce humaine, 
\ croyances et de ses usages. 

5t une trop grande question pour que je me propose de 
iter en quelques mots, mais voici par exemple deux 
èles qui n'ont pas encore été faits, empruntés d'un côté 
lus anciennes pratiques religieuses du peuple latin, et 
le semblent de nature à provoquer de sérieuses ré- 
ns. 

I. 

Tait de planter un clou était chez les Romains un acte 
eux, nn piaculum. 

tait un remède contre les maladies, un préservatif contre 
achantements. A certaine époque, on enfonçait d'une 
solennelle un clou dans le mur des temples. Plus tard, 
le cette cérémonie revenait à date fixe dans la cella du 
e de Jupiter, Tite-Live, expliquant d'une façon rationa- 
cet usage, dont le sens religieux était déjà perdu, y 
'. un moyen commode de supputer les années dans une 
le d'ignorance. Mais une ère ne se règle pas par l'ancien- 
l'un monument religieux. — Plutôt que de rappeler tous 
:emples de cet usage que fournit l'antiquité latine, je pré- 
envoyer à l'excellent article Clavus que M. Saglio a pu- 
lans son Dictionnaire des antiquités grecques et lattnes 
10-1242 *. J'emprunte seulement à M. Saglio les exemples 
us caractéristiques : 

ir aussi le chapitre sur le clou de la Cella Jovis dans \^î{(xmi$che Mytho- 
ePreUer, 2*éd. p.231. 



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DEUX PARALLÈLES 7 

« L'antique loi voulait que la cérémonie (de ficher un clou), 
fut accomplie par la main du magistrat qui avait la plus haute 
autorité à Rome. Aussi voit-on qu'un dictateur fut chargé de 
ce soin à partir de Tan 253 de Rome. Pour se conformer à la 
règle du droit sacré, il eût été nécessaire qu'un dictateur fût 
nommé chaque année à cette même époque : mais à n'en juger 
que par les faits à propos desquels les historiens ont parlé de 
cette cérémonie, on se contenta de désigner un dictateur ponr 
Taccomplissement du rite (clavi figendi causa) dans des cir- 
constances graves, à la suite de calamités publiques. La pre- 
mière fois c'avait été à l'occasion d'une peste. En 261 de Rome, 
l'année de la sécession, ce fut pour mettre fin à l'agitation de 
la république. En 591, une nouvelle peste désolait Rome et 
avait déjà duré toute une année, lorsque après avoir épuisé 
tous les moyens de conjurer le fléau, on se reppella la céré- 
monie du clou à laquelle on avait eu jadis recours. En 423, 
de nombreux empoisonnements jetèrent dans Rome un trouble 
profond : ces crimes parurent le signe d'une maladie géné- 
rale des esprits qu'on ne pouvait guérir que par le remède 
jadis employé dans les dernières extrémités. On trouve encore 
la cérémonie du clou mentionnée dans quelques autres circons- 
tances. » On voit par ces exemples le caractère archaïque de la 
cérémonie romaine. C'était une survivance. 

Sortons de l'ancien monde, passons devant les colonnes 
d'Hercule, allons au-delà, bien au-delà des îles Fortunées (Les 
Canaries), jusqu'à cette région qui doit son nom au grand 
fleuve du Congo. 

Voici ce que raconte avec grand étonnement un voyageur, 
M. Charles de Rouvre : 

« Enfin, il y a les ndoké^ fétiches assez importants pour oc- 
cuper une case spéciale, et confiés à la garde de sortes de 
prêtres appelés ganga zambi, qui sont réputés avoir seuls 
le moyen de faire parler.... 

» On commence par oflTrir au n'dokê qu'on veut invoquer 
par l'intermédiaire du féticheur, ou plus simplement au féti- 
cheur lui-même, une ou plusieurs pièces de tissu et du tafia, 



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8 REVUE DE l'histoire DBS RELIGIONS 

accompagnement inséparable à la côte, de toute cérémonie et 
de toute affaire. 

» On est admis alors à planter un clou plus ou moins grand 
dans la statue ou statuette, pendant que le ganga formule ou 
que vous formulez vous-même votre demande ou vos 
désirs.... * » 

Le rite est ici le même qu'à Rome, mais avec un archaïsme 
tout primitif. El^i Sa 7;|xôv xpjraioTipoi êàpêapoi, disait déjà un 
Grec, (Platon, je crois). Et pourquoi enfonce-t-on le clou dans 
le corpa de l'image ? Evidemment pour faire pénétrer la prière 
dans rame même du Dieu : car Tâme et le corps ne se distin* 
guentpas plus dans les croyances des peuples primitifs qu'ils 
ne se séparent dans le complexe inexplicable de la vie physi- 
que de l'homme. Ici il y a au fond la même idée que dans les 
pratiques de Venvoûtement où Ton blesse avec une épingle 
une poupée en cire. A Rome on fiche le clou dans la 
partie du temple : le rite est au second degré de son dévelop- 
pement ; il y a déjà en substitution. Lorsque l'image de la Di- 
vinité a été autre chose qu'un bloc informe de bois, on a craint 
d'endommager Tœuvre de l'artiste, ou peut-être de mettre hors 
d'usage par des prières trop fréquentes un objet vénéré. On a 
alors enfoncé le clou dans la paroi voisine : c'est ainsi que 
dans nos chapelles de pèlerinage, les ex-volos déposés sur les 
murs s'adressent à l'image que Ton vient vénérer ; mais cette 
image ne pourrait matériellement sufiSre à les recevoir tous. 

Il y aurait matière à bien d'autres rapprochements, avec nos 
pays d'Europe, avec notre temps, et cela sous une forme plus 
archaïque même qu'à Rome et au Congo. Il s agit de clous en- 
foncés dans les arbres : le culte des arbres a précédé celui des 
images taillées et Ton a naturellement transporté à ces derniè- 
res les usages de dévotion dont les objets divins plus anciens 
étaient déjà l'objet. Les exemples que nous allons citer sont 
empruntés aux pratiques du compagnonnage : on sait que dans 
le compagnonnage la tradition a conservé beaucoup de rites et 

*) Charles de Rouvre. La Guinée Méridionale indépendante. — Bull, de la 
Soc. de géographie. Octobre 1880, p. 3234. 



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DEUX PARALLÈLES 9 

d'usages anciens. « En France, il y a un petit nombre d'années, 
plusieurs arbres demeuraient entourés de la vénération inspirée 
parleurs ancêtres. Dulaure nous apprend qu'on voyait non loin 
d'Angers un chêne, nommé Lapalud, auquel les habitants ren- 
daient une sorte de culte. Cet arbre que Ton regardait comme 
aussi vieux que la ville était tout couvert de clousjusqu'à la hau- 
teur de dix pieds environ. Un usage datant d'un temps immé- 
morial, voulait que chaque ouvrier charpentier, menuisier, ma- 
çon, qui passait près de ce chêne, y Achat un clou *. » — A 
Vienne, en Autriche, au coin du carrefour près de la cathédrale 
de St-Étienne, se trouvait le iStock im Eisen « le tronc ferré », 
vieux tronc d'arbre de 2 mètres environ de haut, et de 0™,20 de 
diamètre, couvert du haut en bas d'une épaisse cuirasse de têtes 
de clous. Chaque compagnon, de passage à Vienne, devait ve* 
nir y planter un clou. Le Stock im Eisen était, entre compa- 
gnons le Wahrzeichen de Vienne {Wahrzeichen, signe de re- 
connaissance, objet mémorable que le compagnon à son retour 
devait nommer comme preuve de son voyage). L'origine de 
l'usage est inconnu : les compagnons prétendaient toutefois que 
ce tronc était le dernier reste d'une épaisse et sombre forêt qui 
aurait existé jadis à la place où se trouve maintenant le Burg 
de Vienne*. Quand même il ne serait pas évident que l'usage des 
compagnons est plus ancien que le compagnonnage et la survi- 
vance d'un rite autrefois général, on en aurait la preuve dans 
ce fait que le culte des arbres se manifeste encore de la même 
façon dans des pays lointains et relativement barbares. « Les 
arbres vénérés portent en Perse le nom de dirakht i fazel^ « les 
excellents arbres » ; on les couvre de clom, d'ex-votos, d'amu- 
lettes, de guenilles, et les derviches et les fîakirs accourent se 
placer sous leur ombre *. » 

*) Maury. Les Forêts de la Gaule, 1867, p. 34, d*aprôs Dulaure : Hist* abr. 
des diff. cultes, 2* éd. T. I, p. 70. 

*) Cf. A. Joanne. Itinéraire de r Allemagne, Allrmaqne du Sud. Paris, 
4855, p. 565, et Bœdeker, Sild-Deutschland und Oesterreich, 16o éd., 1873, 
p. 13. 

*) Maury. Les Forêts de la Gaule, p. 11, d'après W. Ouseley, Travels in va- 
rions CountiHes oflhe East, London, 1819, in-4. T. I, p. 373. 



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10 HEVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

Un usage des villages protestants de rancieh comté de 
Montbéliard nous fournit un nouvel écho, en France même, de 
la vieille dévotion de la Cella Jovis. Les vieillards du paj^s de 
Montbéliard se rappellent avoir encore vu « forger des ma- 
riages ». On plantait un clou sur la tribune de l'église au 
moment de la célébration du mariage pour le « clouer». 
Dans d'autres villages on enfonçait le clou avec le pied dans 
le plancher. Voilà une pratique symbolique qui ne vient cer- 
tainement ni de Luther ni de Calvin. Les protestants du pays 
de Montbéliard ont dû la recevoir de leurs ancêtres catho- 
liques, comme ceux-ci l'avaient reçue déjà de leurs ancêtres 
payens. Dans l'un et dans l'autre cas, ni l'église catholique ni 
plus tard la Réforme, n'avaient ea assez d'autorité pour sup- 
primer cette pratique dont le sens était perdu, mais qui se con- 
tinuait par la force de la tradition : on la tolérait comme un 
usage singulier qui ne tirait pas à conséquence. Évidemment 
c'était à l'origine un rite propitiatoire. 

Mais il y a plus, et l'épingle joue encore aujourd'hui dans 
les dévotions populaires de nos campagnes le même rôle que 
le clou à Rome et au Congo. Voici par exemple ce que raconte 
un écrivain breton sur une pratique des jeunes filles en 
quête d'un époux : « Dans une des plus jolies propriétés des 
environs de Vannes, à Limur, en Séné, existe une petite cha- 
pelle dans laquelle la statue en bois d'un saint Espagnol, 
(saint Uferier, qui marie les filles dans l'année) présente un 
pied tout criblé de piqûres. Ce sont encore les jeunes filles en 
quête de maris qui font ainsi du pied d'un saint une pelote... 
Soyez prudentes et adroites, ô jeunes filles !.... Plantez soli- 
dement votre épingle, car sa chute entraînera la chute de vos 
espérances ; choisissez-la surtout neuve et bien droite, ou le 
mari demandé pourrait bien être tortu, boiteux ou bossu * ! » 
H en est de même dans les Côtes-du-Nord ; le fait a été noté a 
Ploumanac^h : « Un autre rocher, que le fiot entoure à chaque 
marée, est surmonté d'un petit oratoire soutenu sur quatre 

*) A. Fouquet. Légendes du Morbihan, p. 76. 



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DEUX PARALLELES 11 

colonnes romanes et dédié à saint Quirec, patron de Perros, 
[Le havre -de Ploumanac'h dépend de la paroisse Perros- 
Quirec] qui, suivant la tradition, prit terre sur cette roche en 
arrivant au VP siècle de la Grande-Bretagne. Sa statue en 
bois est piquée d'épingles par les jeunes filles qui veulent se 
marier dans Tannée *. Voici encore d'autres exemples du 
même rite qui me sont communiqués par M. Paul Sébillot : près 
de Quiutin (Côtes-du-Nord), une statue de saint Laurent est 
ainsi piquée par les jeunes filles. Pour que le mariage ait lieu 
dans Tannée, il faut que Tépingle fichée s'enfonce du premier 
coup ; autant de fois la jeune fille manque de Tenfoncer, d'au- 
tant d années son mariage sera reculé. Dans Téglise d'Aves- 
nières à Laval (Mayenne) existait il y a dix ans, et sans doute 
encore maintenant, une énorme statue de saint Christophe 
dont les jambes étaient couvertes de piqûres d'épingles, il y 
en avait non-seulement sur les pieds, mais sur les jambes et 
cuisses. Ce sont les jeunes garçons et les jeunes filles qui pour 
se marier dans Tannée et se rappeler au souvenir du saint 
viennent ainsi lui piquer des épingles. 

Cette pratique a fourni un épisode amusant à un conte re- 
cueilli par M. Paul Sébillot. Jean le Diot (Tldiot) avait brisé la 
statue de saint Mirli très vénéré dans le pays, et dont la fête 
avait lieu le lendemain. Pour cacher la chose, sa mère décide 
Jean à aller prendre la place du saint. « Elle se rendit dès le 
matin à la chapelle, affubla le garçon d'une longue robe blan- 
che, et le fit se mettre à genoux dans la niche du saint, en lui 
recommandant de ne pas bouger. L'usage était, dans les pèle- 
rinages à Saint-Mirli, d'enfoncer des épingles dans le genou 
de la statue en formulant son vœu. Les bonnes femmes vin- 
rent s'agenouiller devant la statue et elles disaient : Bienheu- 
reux saint Mirli, faites que ma maison soit préservée de tout 
malheur! Les premières épingles ne firent qu'effleurer la peau 
de Jean le Diot et il ne bougea pas : mais d'autres le piquè- 
rent au sang et il se contenta de murmurer : « ah ! la vieille 

*) A. Joaone. Itinéraire général de la France : Brbtaonb, 2* éd., 1873, 
p. 458. 



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12 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

sorcière I » A la fin une des femmes lui enfonça une épingle 
si profondément qu'il poussa un cri, fit un bond par-dessus la 
tête de la vieille épouvantée, et s'enfuit, tandis que dans la 
chapelle tout le monde criait : Voilà notre saint Mirlî qui se 
sauve * I » 

L'épingle peut s'enfoncer dans une statue en bois ; il n'en 
est plus de môme quand ce vieux simulacre a été remplacé 
par une statue en pierre. Dans ce cas on dépose les épingles 
autour de la statue : en voici un exemple emprunté à la pro- 
vince voisine de Normandie : « Saint Eloi, grossièrement 
ôquarri [c'est une statue en pierre dans l'église de Saint-Eloi- 
de-Nassandres, en Menneval, Eure] est entouré de toutes 
parts d'épingles et de petits morceaux de linge servant d'ex^ 
votos. » U en est de même de la statue de saint Simon, dans 
la même église et l'auteur ajoute : « cet usage se retrouve 
dans quelques villages du département de la Manche *. » Il 
existe bien ailleurs encore et on peut le regarder comme gé- 
néral en France. Nous en citerons pour terminer un exemple 
(d'Eure-et-Loir),où il ne s'agit plus d'une statue,mais d'une croix : 
a La Saint-Gonrgon (à Fontaine-la-Guyon) présente encore un 
site très remarquable. On va individuellement au cimetière : on 
se met à genoux devant la croix commune qui est en fer : chacun 
après avoir fait sa prière, dépose une épingle sur un des bras 
de la croix. Cet acte a pour but de fiœer le mal qui est censé 
déposé sur le corps inerte et mis par-là dans l'impossibilité de 
revenir chez celui qui en souffrait '. » Il est évident que cette 
croix en fer a remplacé une croix en bois dans laquelle on en- 
fonçait répingle. Ailleurs on use d'un autre subterfuge. En 
Trédaniel, près de Moncontour (Gôtes-du-Nord) nous dit M. Paul 
SébUlot, il y avait jadis une croix de pierre dont un des bras 

«) Paul Sébillot. Centres populaires de la Haute-Bretagne. Paris, 1880, 
p. 226. 

*) De Toulmon. Excursion archéologique à Saint-Eloi-de-Nassandres^ dans le 
Bulletin monumental. T. XXX, p. 272. 

') A. S. Morin. Le Prêtre et le Sorcier, p. 153. C'est intentionnellement que 
nous laissons de côté les nombreux exemples où l'épingle sert à fixer un mal . 
C'est une pratique parallèle à celle que nous étudions et qui dérive des mômes 
croyances. 



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DEUX PARALLÈLES 13 

n'était pas du même bloc que l'autre bras et le fût de la croix ; 
c'était dans Tintervalle entre le bras et la croix que les jeunes 
filles allaient ficher les épingles. On y allait beaucoup. Aujour- 
d'hui la croix est à terre, tombée de vétusté ou abattue par le 
vent ; mais les jeunes filles continuent à ficher leurs épingles 
dans le trou du piédestal. 

Mais le clou ou l'épingle, après avoir été Vinstrument de la 
prière, quand il s'agisait de la faire pénétrer dans le corps 
même de la divinité, en est devenu ensuite le symbole par une 
succession d'idées bien naturelle. Par-là s'explique l'usage en- 
core si répandu et si vivace de jeter des épingles ou des épi- 
nes en ex-voto dans les sources à pèlerinages. U est inutile 
de remarquer qu'entre l'épingle et le clou il n'y a qu'une dif- 
férence de grosseur, et qu'avec l'un ou avec l'autre, le rite est 
le même. Mais c'est trop m'éloigner de mon premier parallèle 
et je m'en tiens à ses deux termes extrêmes, Rome et le Congo. 

 ces deux extrémités^ chez les anciens habitants de l'Italie 
et chez les nègres du Congo, le fichement du clou a évidem- 
ment le même caractère. Il ne peut y avoir là ni emprunt à une 
époque historique, ni transmission par les missionnaires chré- 
tiens ou par les marchands arabes, encore moins patrimoine 
commun apporté des ^' hauts plateaux de l'Asie. " Comment 
donc expliquer cette coïncidence, coïncidence qui ne se trouve 
pas seulement dans la croyance, mais aussi — ce qui est carac- 
téristique — dans le rite? Faut-il l'expliquer par l'unité de la 
descendance ou par la communauté de la transmission ? Mais ici 
les ténèbres commencent^ et je crois prudent de m'arrêter. 

II 

Mon second parallèle est peut-être moins caractéristique, 
il indique pourtant une identité de conception religieuse. 

U y avait près de Rome, au pied du mont Albain, dans un 
site ravissant, sur le bord d'un lac qu'on appelait « le miroir 
de Diane » et qui s'appelle aujourd'hui le lac de Némi \ un 

*) Elisée Reclus! Nouvelle géographie universelle. T. I, p. 442. 



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14 REVUE DE L'mSTOinE DES RELIGIONS 

temple consacré à la Diane des Bois [Diana Nemorensis). 
('Dans ce temple, dit M. Boissier*,où se rendait toute la société 
de Rome, au milieu d'un des sites les plus gracieux de l'Italie, 
il se passait de temps en temps des scènes horribles, avec 
lesquelles tout ce beau monde était si familiarisé qu'on ne 
songeait pas à en être surpris. Le prêtre de la déesse était un 
esclave fugitif qui avait tué son prédécesseur, et il restait en 
fonction jusqu'à ce qu'il fût tué lui-même. Il vivait dans des 
terreurs perpétuelles, occupé sans cesse à se défendre contre 
cet ennemi invisible qui menaçait sa vie, mais comme il ne 
pouvait pas tout prévoir, il se trouvait toujours quelque esclave 
habile qui finissait par le surprendre. » 

C'est une étrange règle de succession : en voici néanmoins 
un pendant. Je ne fais pas allusion à l'ordre de succession à la 
présidence dans certaines républiques de l'Amérique du Sud, 
mais . à une coutume hiératique, et encore chez les nègres du 
Congo, coutume observée déjà auxvii* siècle par un mission- 
naire Portugais, le Père MeroUa, constatée de nouveau de nos 
jours par d'autres voyageurs. Je reproduis le récit du Père 
MeroUa, bien qu'une explication rationaliste se mêle à son 
récit. Le fait Tétonnait, et il cherchait à s'en rendre compte de 
son mieux. Il parle du grand prêtre du Congo, que les indi- 
gènes regardaient comme une personnification même de la 
divinité. 

« On Pappelle dans la langue du pays Ganga Chilemé : on 
le regarde comme un dieu sur terre : on lui apporte les pré- 
mices des fruits qui sont dus, disent les indigènes, à lui et 
non à l'œuvre ordinaire de la nature ni à l'œuvre extraordi- 
naire de la Providence. Il a la prétention d'être capable de 
communiquer ce pouvoir à d'autres, quand et aussi souvent 
que cela lui plaît. Il assure aussi que son corps ne peut suc- 
comber à une mort naturelle, et pour confirmer ses adorateurs 
dans cette opinion, quand il sent sa fin approcher soit par âge 
soit par maladie, il appelle celui de ses disciples qu'il désigne 

>} Boissier. La religion romaine d'Auguste aux Antonins. T. Il, p. 387. Cf. 
p. 207. 



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DEUX PARALLELES 15 

pour lui succéder et prétend lui transmettre sa puissance. En 
suite, en public, car cette cérémonie est toujours publique, 
il lui commande de lui passer une corde autour du cou et de 
rétrangler, ou bien de prendre une massue et de Tassommer. 
Cet ordre est exécuté aussitôt que donné, et le sorcier est en- 
voyé en martyr chez le diable [ne pas oublier que c'est un mis- 
sionnaire chrétien qui parle]. Le motif de faire cela en public 
est de faire connaître le successeur consacré par le dernier 
souffle du prédécesseur et de montrer qu'il a le même pouvoir de 
faire venir la pluie et le reste. Si cette fonction n'était pas con- 
tinuellement remplie, les habitants disent que la terre devien- 
drait bientôt stérile et que par suite l'humanité périrait *. » 

L'écrivain auquel j'emprunte cette citation continue en ces 
termes : « D'après de récents voyageurs, le grand prêtre du 
Congo porte maintenant le nom de Chitomé^ mais il n'est pas 
moins vénéré qu'au temps du Père Merolla. Un feu sacré brûle 
continuellement dans sa maison ; les cendres en sont suppo- 
sées avoir des vertus médicinales et on les paye en consé- 
quence. C'est lui qui règle absolument les ordres inférieurs du 
sacerdoce, et il fait des tournées à travers le pays pour régler 
leurs différends. Pendant le temps que dure ce voyage, maris 
et femmes doivent s'abstenir de tout commerce, sous peine de 
mort. Il règle le couronnement du roi, et avant que le roi soit 
présenté au peuple comme son souverain, celui-ci doit s'abais- 
ser devant le prêtre qu'il supplie humblement de lui être 
gracieux et bienveillant : 11 se prosterne devant la porte de sa 
hutte, il promet de respecter son autorité, et il se laisse litté- 
ralement fouler par le pied du prêtre. Et maintenant, comme 
dans les temps passés, la fin du Chitomé est la corde ou la 
massue. » 

Sans doute il y a ici quelque différence. A Rome, le prêtre 
est tué en secret, et à une heure inattendue, par un rival qui 
le surprend. Au Congo, le Chitomé désigne son successeur, 
et c'est en public, dans une sorte de conclave, qu'il reçoit la 

*) Rowley, The Religwn of the Afncans, p. 79. 



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16 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

mort. Mais dans l'un comme dans Tautre cas, il reste ce fait 
que la mort violente par la main du successeur est le rite né- 
cessaire de la consécration sacerdotale. Nous ne cherchons 
pas le sens mystique de cette initiation par le sang, mais nous 
constatons que cette initiation estla même à Rome et au Congo. 
Il y a là une communauté d'origine qui nous échappe mais qui 
ne vient certainement pas des " hauts plateaux de l'Asie. 

La conclusion, et, si Ton veut, la moralité de cette étude est 
que les croyances de l'antiquité classique ne doivent pas être 
étudiées seulement dans les textes anciens et que souvent elles 
ont leur explication en dehors d'elles-mêmes. Les faits les 
plus éloignés et des origines les plus diverses se contrôlent, se 
confirment et s'éclairent les uns les autres. Il y a une supersti- 
tion qui règne chez beaucoup de savants en m^ c'est qu'ils ne 
veulent rien voir en dehors de l'antiquité classique, comme si 
elle formait un monde à part, une ère fermée, comme si un 
abîme nous séparait d'elle. La nature ne connaît pas de fins et 
de recommencements : ce serait l'arrêt de la vie elle-même. 
Rien ne meurt d'une mort soudaine ; tout se continue et se 
transforme ; et ce qui doit disparaître ne s'atténue et ne s'efface 
que lentement, comme ces degrés des temples où, pendant des 
générations, chaque pas sans le savoir use et enlève une par- 
celle invisible de la pierre. Combien de philologues et d'ar- 
chéologues ne croiraient pas déroger en s'occupant des tradi- 
tions et des usages conservés au fond de nos campagnes, ou 
des pratiques des misérables sauvages de l'Afrique ou de 
l'Océanie 1 Et pourtant (on l'a vu par nos exemples), il y a là 
des documents aussi anciens que les plus vieux textes de la 
Grèce et de Rome — et de l'Inde — et, pour dire franchement 
notre opinion, plus anciens encore; et ils sont plus précieux 
parce que le phénomène religieux se passe sous nos yeux 
mêmes. Les lois de la vie s'entrevoient plus aisément dans ce 
qui vit que dans [ce qui est mort. 

H. Gaidoz. 



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HISTOIRE 

DU 

BOUDDHISME DANS L'INDE 

QUATRIÈME ARTICLE * 



LIVRE PREMIER. - LE BOUDDHA 



CHAPITRE II 

OBSERVATIONS SUR LA LÉGENDE DU BOUDDHA 

Après avoir traité dans le chapitre précédent de la légende, 
avec les développements qui nous ont paru nécessaires pour 
mettre le lecteur en état de se faire une opinion personnelle 
sur la manière dont cette légende s'est, formée, nous donne- 
rons dans ce chapitre notre propre sentiment sur la nature 
du Bouddha. 

Si Ton admet que la légende renferme des parties histo- 
riques, on doit, à moins de rester Tesprit en suspens entre 
deux points de vue contradictoires, reconnaître que tous les 
faits rapportés, à commencer par la naissance miraculeuse, 
ne sont que des fables et un tissu de grossières inexactitudes. 
Cependant, avec la meilleure volonté du monde, nous ne sau- 

«) Voyez la Revue, t. IV (1881), p. 149, t. V(1882), p. 49 et 145. — Nos lec- 
leurs savent la perte que nous avons faite dans la personne de M. Collins, qui 
avait entrepris pour la Revue Tédition française de Touvrage de M. Kern. 
M. Charles Michel, professeur de langue et de littérature sanskrites à TUniver- 
site dé Liège, a bien voulu accepter la continuation de ce travail, avec une 
compétence qu'il est inutile de relever. Son œuvre propre commence à la 
page 34. 

2 



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REVUE DE L UISTOIRE DES RELIGIONS 

S y trouver pour notre part rien que d'absolument vrai, 
ous lisons d'un esprit non prévenu et réfléchi les récits de 
puissance surhumaine » avec laquelle le Seigneur opère 
miracles, nous voyons clairement que tout y est vrai à la 
•e. 

ien que tous les phénomènes *, que le Roi du jour produit 
s sa course infatigable^ ne soient pas tous aussi frappants 
uns que les autres, qu'il y en ait de plus ordinaires que 
itres, tous, sans distinction, sont en parfaite harmonie avec 
harma immuable de la nature, et en même temps impos- 
es à reproduire par les hommes. Placés au-dessus de notre 
isance, ils fourniraient la preuve de la force « surhu- 
ne » de celui qui les produit. 

es qu'on est parvenu à la conviction que les faits mention- 
dans la légende sont conformes à la vérité en toutes leurs 
;ies, on en conclut aussi nécessairement que la vérité indé- 
ile de la légende, à quelques détails insignifiants près, 
t pas celle de l'histoire, mais de la mythologie de la na- 
I, ce qui revient à dire que le Bouddha de la légfende est 
figure mythique, qui n'a pas conservé les traits du fonda- 

de la secte^ bien que celui-ci puisse avoir réellement 
té. 

uand nous parlons de mythe, nous n'entendons pas par là 
récits d'imagination, créés d'une manière arbitraire, mais 
rentables mythes de la nature, dont la vérité ^t d'une 
e sorte^ mais en rien inférieure à celle de l'histoire* Quel- 
valeur que puisse avoir Fhistoire de certains hommes^ de 
i ou de peuples, elle offre toi\jours une certitude moindre 
celle d^ la mythologie, car les faits de l'histoire ne se 
rtent pas, et par conséquent ne peuvent jamais être sôu- 

à l'épreuve de Texpéri^ence, tandis que les phénomènes 

Le mot dô tnîracle ne signifié lui non plus, à proprement parler, quW 
acie, quelque chose que l'on contemple. Cela peut être quelque chose 
mge, ne se produisant pas habituellement, mais ce n*est pas, du moins 
Tellement, quelque chose de sumalurel. L'idée de surnaturel est étrangère 
îindous; il n'y a pas de mot pour Texprimer dans leur langue. Ils ne con- 
3nt que ce qui est surhumain, exceptionnel ou anormal. 



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HISTOIRE DU BOUDDHISME DANS l'iNDE 19 

de la nature, qui sont le fond des formations mythiques^ se 
reproduisent constamment d'une manière régulière. Assuré- 
ment nous n'avons encore fait que peu de progrès dans l'art 
de traduire la langue propre à la mythologie, et il peut nous 
arriver de nous tromper sur le sens des mots de cette langue ; 
mais lorsqu'on en a une fois saisi la signification, on a aussi 
trouvé le moyen de porter un jugement catégorique sur la 
justesse ou inexactitude de ses représentations poétiques, ce 
qui n'est pas encore, tant s'en faut, toigours le cas en ce qui 
concerne Thistoire. 

Dire que le Bouddha, tel qui nous est représenté, est une 
personnification mythique, c'est reconnaître eu même temps 
qu'il est un être divin. Et en effet, c'est le plus grand des 
dieux, comme lui-même le déclare expressément mainte fois. 
Il va de soi qu'il est représenté d'une manière anthropomor- 
phique ; c'est ce qui arrive aussi pour les autres dieux. Il est 
homme, c'est-à-dire mortel, et dieu en même temps. Les dieux 
sont immortels, en tant qu'ils sont immuables ; mais ils sont 
mortels en tant qu'ils sont nés, qu'ils ont père et mère, qu'ils 
ont des enfants, etc. Tout ce qui est né, doit mourir : c'est là 
un principe fondamental, non seulement du bouddhisme, mais 
encore de tout le monde païen, soit dans Tlnde, soit en Eu- 
rope. Chaque jour, chaque année, à chaque nouvelle époque 
du monde, le soleil naît et meurt ; et par là il est mortel. Mais 
c'est le même dieu qui est regardé comme étant né et étant 
moii; dans le passé, et comme devant naître et mourir dans 
l'avenir ; les Bouddhas sont donc innombrables, et l'être divin 
du soleil est immortel. Les manifestations sont sans nombre, 
son être est unique. Le temps est éternel, mais chaque parli( 
du temps est finie, ou, comme le disent les Hindous : « la divi- 
nité est étemelle, mais ses avalaras ou ses anças (partîese 
sont finis. » Or, les Hindous savaient parfaitement que le Boud- 
dha est un de ces avalaras^ une manifestation du dieu du 
soleil qui mesure le temps, de Vishnou. 

La double nature des dietix donnait lieu, en rapport nvec 
une particularité de la vieille langue, à une application spé- 



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20 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

cîale. La plupart des mots en effet qui expriment l'idée 
d'homme {homo) ou de personne, signifiaient aussi homme 
îr), héros. Or, lorsqu'il s'agit d'êtres puissants comme le 
ileil, l'ouragan, il allait de soi de les produire sous la forme 
li leur était propre comme des héros. Le dieu du soleil, en 
irticulier, est un héros bienfaisant, qui, pour le bien de Thu- 
anité, dissipe les monstres, les esprits des ténèbres et est 
i général un principe de bonheur et de prospérité. Vishnou, 
dra et les autres dieux sont fréquemment appelés des hom- 
es (vlri); et non-seulement chez les Hindous, ainsi qu'il res- 
rt de l'ancienne prière en haut allemand 

« Do dâr niwiht ni was — 

Enti dô was der eino almahtico Cot, 

Manno miltisto, enti manke mit inan 

Cootlîhhe geista. » 
« Lorsque rien n'était encore, alors était le seul Dieu tout- 
lissant le plus doux (compatissant) des hommes'. » Si l'on 
lulait caractériser d'un mot la nature du Bouddha, on ne 
mrrait en trouver de plus juste que de dire, avec le vieux 
►ète germain qu'il était manno miltisto. Toute l'activité du 
Lthâgata est enfermée dans cette expression comme le futur 
re vivant dans son germe. 

Au milieu de toutes les analogies qui existent entre les 
jrthes de Vishnou-Krishua-Nârâyana, tant entre eux qu'avec 
légende du Bouddha, il ne manque pas non plus de diffé- 
nces qui sont les conséquences naturelles des circonstances 
( temps et de lieux dans lesquelles ces différents cycles 
?endaires se sont développés. Il serait inutile de vouloir 
iterminer ici tous les points communs. Nous nous bornerons 
relever l'essentiel, ce qui concerne le ministère de prédica- 
m du Sage omni voyant. De même que Krishna- Vishnou 
monce le chant du Seigneur *, qu'il a chanté tous les Véda«, 

') On trouve encore plus tard Dieu invoqué comme himelischcr mann. Dans 
xode en moyen allemand. Moïse est appelé manna mildusL 
') Les célèbres Bhagavi&d-gîtÂs ou Içvara-git&. Les deux mots biiagavad et 
ara ont le même sens et s'appliquent par conséquent avec autant de droit à 



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HISTOIRE DU OOUDDniSXE DANS L*INDU 21 

qu*il a dit la grande épopée, le Mahâ-bhârata, le Bouddha est 
aussi le Bhagavat, le révélateur de la doctrine du salut, et en 
même temps il donne de petits récits, nommés Jâtaka. La diffé- 
rence est qu'en Vishnou-Krishna les attributs du héros et du 
sage ou- du législateur sont réunis et alternent les uns avec 
les autres, tels qu'on les observe dans la nature même. On a, 
au contraire, divisé la vie du Bouddha en deux époques : dans 
la première, il est un Bodhisatva, dont le caractère héroïque 
est, il est vrai, un peu relégué à Tarrière-plan, mais qui 
donne cependant assez de preuves de force héroïque, pour 
que nous reconnaissions en lui Nârâyana, l'Hercule hindou, 
le germain Sigfried. Dans la deuxième époque, il a dépouillé 
Tarxure du héros, et ne se manifeste que comme sage et, 
plus tard, comme révélateur de la Loi. 

Une séparation analogue du héros et du sage se rencontre, 
mais en sens opposé, dans le Râmâyana, poème qui forme 
comme la légende du Bouddha, un tout complet, contrairement 
à ce qui a lieu pour le Mâhâ-Bhârata- Rama, tel qu'il nous est 
représenté dans le Râmâyana est purement un kshatriya, le 
type du héros pieux et sage, qui par ces actions vient au se- 
cours de l'humanité. Il n'est qu'une partie {ança) de Vishnou ; 
ce qu'il est en outre, à proprement parler, le dieu même, est 
passé sous silence *. C'est le contraire de ce qui a lieu pour le 
Bodhisatva ; ses bonnes actions et ses exploits appartiennent 
à une phase de sa vie exactement délimitée^ lorsqu'il a atteint 
la sagesse, il n'agit plus, il laisse seulement luire sa lumière 
et parcourt en paix et sans jamais se lasser sa carrière- Il 
vit comme doit le faire selon la loi deManou*, celui qui a 

VlshDOU et au Bouddha qu'à Ci va. Cependant en langage ordinaire, on prose, 
îçvara est de préférence appliqué à Çiva, et bhagavat à Vishnou et au 
Bouddha. 

*) Bien entendu dans le Râmâyana. Dans la foi populaire, du moins dans la 
forme où eîlc existe de nos jours dans la région de Bénarès, Râma est encore 
ce qu'il est en réalité, c est-à-dire la divinité môme. Rdraa y est tout simple- 
ment synonyme de Dieu. 

«) Voir Manou Vf, 44 et s. On a déjà remarqué ci-dessus que, par suite de 
J'étymologie, les Hindous des âges postérieurs ont attribué à mukia le sens de 
délivré. Le substantif mo/^^/iA signifie dans la série kàma, plaisir, ar(/ia, uti- 



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^ A <..;._ A 



22 REVUE DE L*HISTOIIlE DES REUGIONS 

le quatrième ou le plus haut degré du développement, 
I un mukta ou un yati. C'est pourquoi parmi tous les 
I de même ordre, ceux qui traduisent avec le plus de 
influence du Bouddha, proviennent des écoles des phy- 
es, de ceux qui ont renoncé au monde pour se vouer à 
'eligîeuse. Nous pourrions aller plus loin et dire que le 
lisme dans la forme sous laquelle nous le connaissons 
^ que d'une époque où la vie monastique avait déjà pris 
;ain développement. 

?chappera à personne, tant soit peu versé dans la my- 
e de nos ancêtres aryens, que quelques parties de la 
e remontent à la plus haute antiquité. La lutte du Bo- 
^a avec Mâra, le noir démon, appartient, au moins par 
its essentiels, à l'antiquité la plus reculée et doit avoir 
ucoup précédé même la période védique. Le nom même 
a doit être dans un rapport étroit avec le sanskrit mala, 
, impureté; avec le hollandais malen, peindre, au sens 
, barbouiller, et avec le latin malus et le français 

si Ton admet que mâra est une transformation peu 
du magadhî mâla^ ou — ce qui semble préférable — si 
attache ce mot au sanscrit martci^ apparence, ombre, 
3t au grec marmairo étinceler *, briller, cela importe peu, 
msîl'origine marftimal ont sans doute exprimé la mémo 
e quelque manière qu'on le conçoive il est très-naturel 
ait identifié Mâra à Kâma, le désir, l'amour, car Kâma 
synonyme de rrî(7a qui signifie d'une part couleur, tache 
'antre, désir, inclination. Dans l'ancienne mythologie, 



Pit, désir, dliarma, vertu, devoir, et moksha, non pas à proprement 
ivrance^ mais sagesse suprême, qui est censée conduire k la déii- 

iiiîérence de longueur des voyelles thématiques n'a point d'impor- 

\ les notions d'éclat et d'ombre, d'obscurité en viennent à se confondre, 
qui résulte de la comparaison de Tailemand schimmer, lueur, et du 
js schemeTy ombre. Une lumière et une ombre sont toutes deux schyn- 
apparition, quelque chose qui se voit. 



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HISTOIRE PU BOUDûmÇMB DAN3 L*|NOiE 23 

Kâma est la crépuscule du matin et trèa voisin par rétymo-^ 
logie de Kântiy apparence, beauté, éclat. Nous avons déjà eu 
l'occasion de montrer *, qu'un autre, synonyme chanda^ se 
confond aussi avec Mâra, 

Si la .plupart des parties de la légende sont très aiiciennes, 
la manière doAt la matière est répartie, le groupement arti- 
ficiel des faits, trahissent pour sa fixation définitive une époque 
où les Indiens virent un complet développement d'un âryci 
dans le fait de traverser successivement les quatre périodep 
de développement ou âçramas. Ce sont : 1° la période d'éduca- 
tion, 2** la vie dans le mariage, 3<> la vie d'amitié ou de soli* 
taire, 4** la réalisation de la sagesse suprême. 

Dans les deux premières périodes on vit dans le monde» 
dans les deux dernières, on mène la vie religieuse. Tous saps 
doute na pouvaient poursuivre et réaliser cet idéal Quelques 
personnes pensaient qu'il convenait de mener de front la vie 
dans le monde et la vie religieuse, et que la division en âçra- 
mas était inutile et funeste. D'autres aussi n^admettaient qu'un 
seul àçramay mais dans ce sens que l'aspiration à la suprême 
sagesse doit être Tunique but de l'homme : il fallait entrer le 
plutôt possible dans la voie de la sauctiâcation, renoncer au 
monde et se faire moine, 

Le bouddhisme est favorable à ce dernier point de vue, 
mais avec Tesprit de modération qui le distingue, U se garde 
bien de condamner d'une manière absolue la vie dans le 
m'oude* U est vrai que le Sangba, la congrégation, la com* 
munion des naints, ne comprend que des moines et des 
nonnes, par conséquent des ecclésiastiques ; mais en dehors 
du Sangha, les personnes désireuses du salut sont reconnues 
comme attachées à la vraie foi. Un laïque croyant, sincère et 
sans fraude, se prépare à un état supérieur, à embrasser la 
vie rehgiause, sinon dans son e^çistence présente, dq moins 
dans une suivante. 



î) Voir tome V, p, 67, 



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\ REVUE DE L^HISTOIHB DES IIEUGIONS 

On peut supposer que c'est à cette tendance que nous som- 
es redevables que les vieux mythes solaires aient été re- 
ndus de manière à former un tout imposant, que nous nom- 
erions volontiers : La plus grande épopée monastique de 
ïistoire de Vhunia^iité. 

Si Ton nous demandait comment nous nous représentons 
le les choses se sont passées, nous ferions la réponse 
livante : 

Le dieu du soleil est estimé tantôt comme dissipant Tobscu- 
té, comme Texterminateur des êtres mauvais, géants et 
onstres^ tantôt comme source propice de bénédiction pour 
ute la terre, pour la lumière bienfaisante dont il éclaire les 
eux et la terre- Si on applique à sa vie la division en àçra- 
as, on séparera l'époque de ses exploits de celle où il se 
)rne à répandre sa lumière. Celle-ci comporte encore une 
ibdivision, parce que Ton distingue entre la vie d'ermite ou 
3 solitaire et celle de mukta ou d'arfiatj de sage ou de pré* 
icateur bien instruit. Or, il nous semble que l'exemple des 
cramas a exercé son influence sur la forme de la légende, 
ii'on a, en effet, distingué l'activité du dieu du soleil dans le 
)urs de Tannée, suivant les différents caractères de ses ma- 
ifestations, et représenté les choses comme si trois années 
iccessives, il revêtait dans chacune un caractère différent. 
Le Mahâvagga nous montre au début le Seigneur à Ourou- 
ilvâ, au pied de l'arbre de la connaissance, parvenu au com- 
let réveil de l'âme et à la pleine activité de se? facultés, par- 
jurant dans ses méditations la série des douze causes et des 
Duze effets, dont le premier terme est l'ignorance et l'erreur, 
t le dernier la vieillesse et la mort. * Que la vieillesse et la 
lort soient dues à d'autres causes qu'à l'ignorance et à l'er- 
îur, c'est là ce que chacun sait, et ce que savait parfaitement 
issi celui qui a imaginé le mythe «. Il a dû savoir aussi quil 

•) Voir plus haut, lome V. p. 81. 

') D'après d'autres systèmes indiens, Tignorance ou erreur est cause qu« 
isprit n'a pas conscience de sa propre nature; s'il est, à la vérité, libre et élevé 
i-dessus de la maladie cl de la mort, il ne paraît ni libre, ni élevé au-dessus 



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HISTOIRE DU BOUDDHISME DANS L^INDE 25 

n'y a pas d'ignorance sans ignorant. En outre, il se sert d'un 
terme qui n'implique pas nécessairement une cause maté- 
rielle. A 3^ regarder de près voici qu'elle est sa doctrine : « les 
conceptions et les impressions se rattachent à l'ignorance, à 
celles-là la notion claire et distincte, etc. » L'intention réelle 
de toute cette déduction est de décrire les états successifs 
par lesquels passe l'homme qui s'éveille à la vie de l'esprit. 
Il est d'abord, comme la nature avant que le jour ne se lève, 
plongé dans le sommeil. Au moment où il se réveille, il lui 
vient, comme à l'homme qui est encore à moitié plongé dans 
le rêve, des notions obscures, ayant une valeur plus ou moins 
grande pour l'esprit, et qui sont suivies de la pensée claire et 
luDdineuse. Par suite, l'homme éveillé à la vie de l'esprit, dis- 
tingue le nom et la forme, perçoit des êtres nettement définis. 
Les sens ont la propriété de recevoir les impressions du 
inonde extérieur, et par l'action combinée des choses avec 
les sensations des sens éveillés à leur activité, naît le senti- 
ment de plaisir et de peine, qui à son tour éveille le désir. 
Pour satisfaire le désir, on fait des efforts, et ainsi se produit 
en outre un commencement d'exécution, pour réaliser quelque 
chose. L'acte ou la réalisation de ce qu'on se propose exige 
un certain temps, et pendant ce temps le projet est en voie 
d'exécution, jusqu'à ce qu'il soit accompli et ait pris forme et 
corps. 

On dit donc qu'il naît, qu'il vient au jour. Tout ce qui est né 
oscille et doit tôt ou tard périr. Cette dernière conséquence est 
bien un peu brusque et précipitée, mais quoi ? Le nombre total 
des termes de la série ne peut être que de douze, puisque 
c'est le nombre des mois de Tannée, et que le poète ne saurait 
dépasser ce nombre dans la description du lever du soleil*, 

du mal et de la mort. En dépit de légères diiTérences dans la manière de com- 
prendre la différence entre Tesprit et la matière, il est facile de reconnaître dans 
tous les systèmes philosophiques de salut indiens le fondement cosmogonique 
qui leur est commun: Vavidyâ des philosoplics est une spiritual! sation du chaos, 
des ténèbres qui précèdent l'apparition des phénomènes. 

*) Le lever du soleil est en iiiémc temps la création. La place môme du morceau 
iaiplique clairement que le mythe rciiferme un récit de la création. l\ est vrai 



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26 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

et de tout ce qui s'en suit. Pourtant Tunique objet du poète 
n'était pas de décrire le lever du soleil et de former ainsi un 
mythe de la nature, mais il devait exprimer que c'était le pre- 
mier jour de l'année portant en lui l'espérance de l'avenir: le 
dieu du soleil ne devait pas être représenté seulement comme 
créateur et forme vivifiante, mais encore comme médecin, 
comme Apollon, guérisseur et sauveur, car il était alors dans 
une des conjonctions, des Sandhi de Tannée, qui réunissent 
le vieux et le nouveau '. C'est pourquoi on lui applique les 
quatre vérités fondamentales empruntées à la médecine». 
Nous retrouvons ainsi sous Tapparence d'une formule sèche, 
une fusion ingénieuse d'une description du lever du soleil et 
de Tallusion au commencement du cycle annuel ; la réunion 
d'un mythe de la création et d'un mythe de salut. 

La forme du récit de la première prédication ne témoigne 
pas de moins de talent. Cette première prédication a lieu le 
jour même qui marque le milieu de Tété, et, selon toutes les 
règles de la mythologie, le Bouddha ne saurait ce jour-là prê- 
cher sur un autre texte que sur celui que lui fournit la nature. 
Il recommande donc la voie moyenne. Rarement on a appuyé 
sur des motifs plus insignifiants le choix de la médiocrité dorée, 
mais la recommandation d'un principe généralement reconnu 
et recommandable en soi n'est nullement ici la chose princi- 
pale. Du moment qu'au jour fixé le soleil se retrouve dans une 
des conjonctions de temps, il doit aussi se manifester, à cette 
occasion, avec sa force salutaire. Aussi voyons-nous le Boud- 
dha faire et suivre immédiatement la prédication de la voie 
moyenne des quatre vérités empruntées à la pratique médicale. 

Non moins spirituelle est la forme de la deuxième prédica- 
tion que le Seigneur adresse à la multitude sur la montagne de 
Gahyâçirsha, ou de Gayaçiras. D'après ce que rapporte un au- 



que le Mahâvagga commence sdnsi : « A cette heure ; » mais il est à peine 
besoin de faire observer que cette forme est une altération de : « Au commen- 
cement. » Cette altération a sa source dans la dogmatique ecclésiastique. 

^) Mithra, le pendant persan du Bouddha, est aussi un médiateur. 

«) Voir plus haut, t. V, p. 208. 



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HISTOIRE DU BOUDDHISME DANS l'iNDE 27 

leur indien très ancien*, nous savons que Gayaçiras est une 
dénomination mythologique, désignant l'horizon occidental», 
et vraisemblablement aussi l'équinoxe d'automne : car les trois 
pas de Vishnou s'appellent : le Levant, la place de Vishnou (le 
méridien) et Gayaçiras. Lorsque le roi du jour s'arrête sur 
Gayaçiras, c'est l'heure du coucher du soleil dans sa pourpre 
du soir, et par conséquent le texte indiqué est Tembrasement. 
Avant que le soleil se couche, il semble qu'il tourne à l'Occi- 
dent, qu'il hésite. C'est pourquoi il tient un discours embar- 
rassé, confus, qui se termine par quelques phrases brillantes 
et par la déclaration qu'il ne lui reste plus rien à faire sur la 
terre : il a accompli sa tâche journalière et descend au-dessous 
de l'horizon. 

Nous signalerons aussi l'ingénieuse légende d'après laquelle 
le Seigneur discute en lui-même, après les sept semaines, à 
qui il fera d'abord entendre la prédication de la Loi. Il songe 
d'abord à ÂrâlaKâlâma; mais celui-ci est mort depuis une 
semaine. Puis, Oudraka se présente à son esprit, mais il est 
mort la veille'. Ces deux sages, mourant à six jours de dis- 
tance, doivent représenter des constellations qui pâlissent et 
disparaissent à l'approche du soleil. Leur mort précède la pre- 
mière prédication du Bouddha, au milieu de Tété, dans le Parc 
aux Cerfs à Bénarès, et après que les sept premières semaines 
de l'année (à partir de mars-avril) soient terminées. Oudra, 
dont Oudraka n'est qu'un diminutif, signifie eau et loutre, il a 
certainement aussi le sens d'aqueux, mouillé, humide, car on 
en a dérivé le prâkrit o/to, qui signifie humide. Un autre nom 
ayant le même sens est drdra.qni est aussi le nom d'une étoile 
bien connue*. Or, si l'année commence au moment où le soleil 
est sur le même méridien que le Bélier, environ sept semaines 
plus tard, il se sera tellement rapproché de cette étoile d'O- 

*) Yâska XU, 19. 

*) L'horizoD est constamment appelé montagne par les Indiens. 

») Voir plus haut, t. V, p. 86. 

^) Spécialement « d*Orion. 



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38 AEVUB DE L^UISTOIRE DES RELIGIONS 

rion* que celle-ci disparaîtra dans Téclat héliaque. Oudra n'est 
donc qu'une expression figurée, sinon un simple synonyme de 
Ardrâ, et la leçon Roudraka s'explique facilement, d'abord 
parce qu'on trouve ailleurs la mention expresse que dans 
les écoles védiques, Oudra et Roudra désignaient le même 
être, et, en outre, parce que Roudra commande à l'étoile 
Ardrâ, Arâla-Kâlâma, mort six jours plus tôt, doit être en ar- 
rière environ de six degrés de longitude sur Oudraka. C'est 
le signe précédent, Mrigaçiras* qui est à cinq degrés d'Oudraka. 
Si le sens d'Arâla est douteux, Kâlâma correspond à Kâ- 
lâpa* , qui signifie entre autres la lune ou le Sôma, de sorte 
que Kâlâpa équivaut exactement à Saumya. Or, Mriyaçiras 
s'appelle en effet Saumya et a la lune, autrement dit Sôma, 
pour flreniws. 

Sans nous livrer, malgré l'intérêt du sujet, à une analyse 
complète de la légende, mentionnons encore l'appellation de 
Gautama, qui fut appliquée au Bodhisatva après qu'il eut quitté 
sa maison et renoncé à sa fortune, La tradition du Sud ne nous 
offre rien qui nous explique ce nom. D'après cette tradition*, 
au commencement de l'ordre de choses encore subsistant, ré- 
gnait le roi Mahâ-Sammata, dont le corps brillait comme le 
soleil. Par sa puissance magique, il pouvait s'élever dans les 
airs, entouré de quatre dieux armés de glaives. Son fils Roja» 
lui succède, puis Vara-Roja, Kalyâna, Vara-Kalyâna, etc., etc. 
Après des milliers de roi vint Ikshvakou, dont le fils Ikshvâ- 
kou 11% selon d'autres Ikshvâkou-Moukha eut un grand nom- 
bre de descendants, parmi lesquels Sinhasvara. Quatre-vingt- 
deux mille princes, tous fils du descendant de Sinhasvara, ré- 
gnèrent ensuite à Kapilavastou comme rois des Çâkyas. Le 
dernier fut Jayasena. Son flis Sinhahanou eut cinq fils : Çoud- 
dhodana, Dhantodana, Çouklodana, Amritodana et Çoukrodana 

*) La-difTéreuce de longitude est, à proprement parler, d'environ u7®. 
*) La principale étoile est > d'Orion. 
») Schiefner. Tib. Leb., page 243. 

*) Cf. Hardy. Manual of Buddhism, p. i2fi ; Dîpavansa III, et Mahâvansa II. 
*) Forme pâlie de Roca, c'est-à-dire le brillant. Envieux persan rattca jour 
répondant à la l'orme sanscrite rocas, qui ne se rencontre qu'en composition. 



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HISTOIRE DU BOUDDHISME DANS l'iNDE 29 

OU Çouklodana' ; il eut en outre deux filles: AmritâetPra- 
mitâ. Le fils de Çouddhodana fut Siddhârtha, qui descendait 
donc en ligne directe de Mahâsammata. 

La tradition du Nord* est beaucoup plus importante. Nous la 
résumons comme suit : 

Le premier roi du Jambudvîpa méridional fut Maha-Sam- 
mata. Après lui vinrent Roca, Kalyâna, Vara-Kalyâna et 
Outposhadha«. C'est ce qu'on appelle les cinq anciens rois. Il y 
a cinq autres rois dont le dernier est Oupacârumat. De son 
fils Bhadra jusqu'au roi Krikin, il y eut à Bénarés 1,406,379 
rois *. Sous le règne de Krikin, notre Seigneur le Bouddha 
était disciple de Bouddha Kâçyapa. Après une nouvelle sé- 
rie de cent rois, vient le roi Karnika, qui régna à Potala. 

Il eut deux flls, Gotama et Bhâradvâja; le premier devint 
religieux sous la direction du sage Peaunoire, le second suc- 
céda à son père. Or sur l'ordre du roi, Gotama, bien qu'inno- 
cent fut lié à un poteau. Le prophète Peaunoire, qui lui ren- 
dait visite de temps en temps, ne le trouva pas dans son ermi- 
tage, mais le vit lié au poteau. Gotama changea la couleur 
noire du prophète en couleur d'or et lui demanda ce qu'il vou- 
lait. Le sage, persuadé qu'il serait funeste que la race royale 
s'éteignit, conseilla à Gotama de s'assurer une postérité, et en 
même temps réveilla en lui miraculeusement la force virile et 
le désir d'avoir des enfants. Ce désir produisit un mélange de 
sang et de gouttes brillantes ' qui découlèrent à terre du corps 
de Gotama ; il s'en forma deux œufs qui, couvés par les rayons 

') Le Mabftvansa ne donne que quatre noms, bien qu'ici il y soit expressé- 
ment fait mention de cinq fils. Le cinquième nom est emprunté ici au 
Dîpavansa. 

«) Schiefner, p. 232. 

^) C'est là une des fréquentes altérations des noms chez les bouddhistes sep- 
tentrionaux. Elles résultent de transcriptions inexactes du prâkrit en sancrit, 
la forme véritable est Oupa^'asathu, en pâli Ouposatha. 

*)Ce8 rois sont naturellement autant d'époques, jours, heures ou minutes, 
etc. On n*a malheureusement pas réussi à les composer en nombre de telle façon 
que nous ayons une base sûre. 

') Les paroles signifiant sang, désignent en général une matière colorante, 
de sorte qu'il peut aussi bien s'agir ici d'une couleur jaune que d'une cou- 
leur positivement rouge. 



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SO BBVUB DE l'histoire DBS RBLIG101V6 

du soleil, donnèrent naissance à deux fils*. Ceux-ci Isa ré- 
fugièrent dans les bois * où ils furent recueillis par le sage 
Peaunoire, qui prit soin de les faire élever. Grotama succomba 
ensuite sous l'ardeur des'rayons du soleil. Les deux enfants, 
couvés par les rayons du soleil, s'appelèrent : « issus de la 
race du soleil » et comme ils étaient âls de Gotama, ce furent 
les Gautama. L'aîné régna après la mort du roi Bhâradvaya ; 
après sa mort, il eut pour successeur son jeune frère Ikshvâ- 
kou, dont les descendants, au nombre de cent^ régnèrent à 
Patala. Le dernier de ces rois eut quatre fils dont l'un s'appelait 
Koûpoura (?). Le fils de Noûpoura plaça un de ses fils à lui sur 
le trône de Kapilavastou, et lui-même se rendit dans le pays 
des Mallas et de Vaiçâlî, où il devint Tancétre des Mailas et 
des Lichavis. On compte à partir de son Aïs Jusqu'à Dhanva- 
dourga, 65,112 rois, ayant régné à Viapilavastou. Dhanvo- 
dourga, eut deux fils, Sinhahanou et Sinhanâda ^ Le premier 
eut quatre fils, Çouddhodana, Çouklodana, Dronodana et 
Amritodana, et quatre filles Çouddhâ, Çouklâ, Dronâ^ et 
Amritâ. 

La supériorité de cette tradition sur celle du Sud frappe à 
première vue. L'explication linguistique de Gautama dans la 
biographie tibétaine est parfaitement exacte ; ce mot signifie 
« de la race de Gotama. » Il n'est plus possible de déterminer 
avec une complète certitude la nature de Gotama. Il semble 
ressortir de diverses circonstances que c'est une étoile bril- 
lante qui avec ses rayons perce le demi-jour du crépuscule, et 
qui dans la légende dont nous nous occupons annonce un 
nouveau jour, une nouvelle époque. Bans le Mahâ-bhàratas 
elle figure avec Bhâradvâja, Kaçyapa, et, parmi les sept 
sages que l'on confond d'ordinaire avec les sept étoiles de la 

*) Les deux Açvins, etBÎ le mythe rem(»ite à une très haute antiquité^ les 
deux Pooniarviesoa, tes Gietor et PqUux des Grecs, ke Grémeaux du 
2odiaqife. 

*) Sur rapplicalion du mot bois (Vana), voir plus haut, tome V> p. 213. 

') Ce nom a le même sens que Sinhasvara, que nous avons rencontré ci-dessus 
dans la tradition môndîo&aie. 

*)XI1I,U90- 



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ïltdTÔtRE bu BOUDDHISME DANS L*IF(DE 3l 

Grânàe-Ôurse. Maïs ce quil dit de lui-même ne concorde 
guère avec cette explication. « Je suis, dit-il, Gotama ; dès 
que je suis né, les rayons qui émanent de mon corps dissi- 
pent Tobscilrité. » Or, les sept sages figurent aussi des an- 
cêtres de peuples ou des maîtres du monde, c'est-à-dire des 
époqtiôs déterminées personnifiées, ou plus exactement les 
corps célestes qui annoncent ces époques et, en quelque 
sorte, les consacrent. Le fait que Gotama meurt sous Pardeur 
des rayons du soleil, le désigne clairement comme une mani- 
festation lumineuse qui doit disparaître devant la lumière plus 
éclatante du soleil. Mais ce trait s'applique aussi bien à une 
planète qu'à une étoile fixe, ou mieux à l'aurore. Nous le te- 
nons donc pour la lumière du ïnatin, pour le soleil qui parles 
bandes lumineuses qu^il trace à l'horizon, annonce son lever. 
Mais il n'est pas impossible que la légende bouddhique ait con- 
fondu Gotama avec Brîhaspatî, la planète Jupiter, et notam- 
ment dans la position où elle consacre une nouvelle époque, 
c'est-à-dire comme étoile du matin. En effet, selon les calculs 
astrologiques-mythiques des Indiens, Tâge d*or commençait 
au preïnier jour de Tan, alors que le soleil, la lune, la planète 
Jupiter et l'étoile Poushya ou Tishya * étaient en conjonction. 
Nous vivons dans le quatrième âge, que les Indiens appellent 
ordinairement Kaliyouga ou Tishya, et les bouddhistes Bha- 
drakalpa. Bhadra et Tishya sont synonymes, quoique les boud- 
dhistes fassent commencer le quatrième âge plus tard que les 
autres Indiens, et Gautama, inaugurateur du Bhadrakalpa, est 
sous une forme plus jeune, comme descendant de Gotama, 
llnaugurateur de l'âge d'or. Nous rappelons que dans notre 
opinion Gotama est le soleil en train de se lever, et Gautama 
une manifestation ultérieure du soleil*. 

') L'étoile S de TEcrevisse. L*âge d*or arait donc commencé, si nous admet- 
tons le 21 mars comme le premier jour de Tannée, environ 7,000 ans avant J.-C. 
Tishya est une étoile particulièrement sainte pour les bouddhistes. D'après le 
Lalitavistara, c'est sous le signe de Tishya qu'eut lieu la conception du 
Bouddha 

<) Gautama s'appelle aussi Aditye^ndhou, c'est-à-dire parent du soleil, égal 
au soleil, une sorte de soleil. Voir entr'autres h CouMavagga, XII, i, 3.W^on 
Select Works, II, p. 9. 



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32 REVUS DE l'histoire DBS RBLIGIOIfS 

Nous rencontrons fréquemment Gautama, « fils ou neveu 
de Gotama, » appliqué par métaphore à diverses classes de 
personnes, comme nous disons un fils d'Esculape, un fils de 
Mars, un fils des Muses, etc. Chaque ordre monastique ayant 
son signe distinctîf, si bien qu'on disait souvent lingin^ por- 
tant une marque, pour moine, on peut sans qu'il y ait rien 
d'irrationnel faire appeler le Bodhisatva, dans la deuxième 
période de sa vie, Gautama, par les personnes qui ne con- 
naissaient pas son origine, bien que l'auteur du récit lui ait 
donné ce nom dans un autre sens. En outre gautama semble 
plutôt avoir exprimé dans le langage général un homme ha- 
bile à discuter, un scolastique, ce qui concorde parfaitement 
avec le fait que Gotama est le père de la logique et de la dia- 
lectique. Enfin une famille de brahmanes faisant remonter son 
origine à Gotama, avec autant de droits, — si Ton comprend 
bien le sens du mot, — que d'autres familles royales in- 
diennes rattachaient leur arbre généalogique au soleil ou à la 
lune. 

D'après le peuple auquel il emprunte son origine, le Bodhi- 
satva est appelé un Çâkya*. Cela signifie vraisemblablement 
un çakien. Les Perses et les Indiens appelaient Çakas des tri- 
bus nomades qui, à la suite des Grecs, nous appelons Scythes. 
On les a aussi désignés dans l'histoire sous les noms de Huns, 
de Touraniens, de Turcs, de Turkomans. Dans les annales de 
nos ancêtres Aryas, tous ces noms impliquent Tidée d'obscu- 
rité, d'hommes de ténèbres, de nébuleux : ce sont des es- 
pèces d'enfants de Bélial,en opposition avec les Aryas, enfants 
de la lumière. De même que le Siegfried germanique sort du 
pays des Huns, mais graduellement se manifeste comme un 
héros lumineux et l'exterminateur du Dragon, Siddhârtha sort 
du pays des Çakyas, et ensuite se révèle comme Gautama, 



*) LaUtav. p. 492, \5. 

*) De là proviennent aussi les noms poétiques de Çâkyamouni et Çâkyasinha ; 
en pâli : Savigamoani et Savigasîtra. On les rencontre tous deux aussi fré- 
quemment dans les écrits des bouddhistes septentrionaux, que rarement dans 
ceux des bouddhistes méridionaux. 



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HISTOIRE DU BOUDDHISME DANS L^INDE 33 

enfant de la lumière. L'histoire du Maître nous montre en eflFet 
les Çakyas comme de véritables hommes de ténèbres et, vu 
leurs rapports avec les Huns, on pourrait les nommer des 
héros Huns. Mais au v* siècle, ou à une date plus reculée 
encore, y eut-il véritablement un empire çâkya au nord de 
l*Hindoustan, sur le versant méridional de THimâlaya, où la 
tradition a placé Kapilavastou ? La légende bouddhique fait 
seule mention de son existence. Néanmoins, attendu que non 
loin, au nord de ces territoires, habitaient en effet des 
Çakas ', il n'y aurait rien d'étonnant à ce que leurs tribus eus- 
sent poussé et formé un établissement plus au sud. Nous 
n'examinerons pas la question de savoir si Çâkya n'a pas aussi 
un sens étymologique, le rattachant à çâka, force, et autres 
mots de la même famille. Cela nous entraînerait beaucoup 
trop loin dans le domaine de la mythologie comparée. 

Les données sur Texistence et sur la situation de Kapila- 
vastou sont contradictoires. Le pèlerin chinois Hiouen Thsang, 
qui a parcouru l'Inde de 629 à 645 ap. J.-C, a visité des ruines 
que l'on prétendait être celles de Kapilavastou. 11 décrit ces 
ruines dont plusieurs parties étaient encore bien conservées 
et robustes, et donne des détails très précis sur le royaume 
dont kapilavastou avait été la capitale *. Au moment où il le 
visita, il n'y avait pas de roi, mais chaque ville avait son 
propre chef. Le territoire renfermait les ruines de plus de 
mille couvents. Il parle d'un monastère encore occupé par 
trente moines et de quelques autres endroits consacrés, no- 
tamment de la chambre à coucher de Mâyâ, où une statue lui 
avait été érigée, de l'endroit où le Bodhisatva était descendu 
dans le sein de sa mère ^ 

*) Sur uQe sculpture de Bharout (Planche XXX du Saupa of Bahrui du géné- 
ral Cunningham}, on lit, comme glose àjla représentation de l'arbre Bo : Bha- 
gavato Sakamçnmo hodhi^ arbre de la connaissance de Çâkyamouni. Si le 
redoublement des consonnes n'était pas exprimé, il aurait pu y avoir ici Saka 
pour Sakka, forme pâlie également connue de Sakiya (Çdkya). Mais cette 
supposition n*est pas nécessaire. 

*) Stanislas Julien. Voy. des pèlerins bouddh,, II, p. 309. 

^) Comme on se le rappelle, sous la forme d'un éléphant blanc. Ontrouve une re- 
présentationtrès-bien réussie de cet éléphant sur un bas-relief de Bharhout, avec 

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34 REVUE DB l'uISTOIRB DES RELIGIONS 

Sans doute Hiuen a visité les ruines d'une ville qui, selon la 
tradition, avait été Kapilavastou. Mais il lui était à peu près 
aussi impossible qu'à nous-même de savoir si cette tradition 
était conforme à la vérité. En admettant le bien fondé de 
cette tradition, savons-nous à quel emplacement il a trouvé 
ces ruines? M. Stanislas Julien* a cru pouvoir arriver à la 
conclusion que Kapilavastou était situé non loin de la ville 
actuelle de Gorakhpour, sur les bords de la Rohinî, ou de la 
rivière Rouge. Les sources tibétaines placent la ville tantôt 
sur la rivière Rouge, tantôt sur la Bhâgîratbî*. Ainsi que nous 
Tavons vu dans la légende, la rivière Rouge marquait la limite 
entre les territoires des Çâkyas et des Kodyas. Nous ne pous- 
serons pas plus loin cette discussion. 

Une question plus épineuse est celle de la date de la mort 
du Tathâgata. Nous n'avons pas à nous excuser de ne la traiter 
que superficiellement. Notre but est de montrer qu'elle est 
plus compliquée qu'on ne le croit généralement. On peut sim- 
plifier la chose en choisissant dans le nombre une des données 
qui diff'èrent tant entre elles, mais on ne peut écarter par là ni 
moins encore expliquer, le fait que des opinions si divergentes 
avaient cours chez les Bouddhistes eux-mêmes. 

11 y a quelques années, on a découvert trois inscriptions très 
importantes du Roi Açoka ' datant des derniers temps de son 
règne. Ce sont les seules parmi les nombreux édits (Jue nous 
avons de ce roi qui soient datées non des années de son règne, 
mais d'une ère adoptée par lui. Nous y apprenons que ce prince 
était croyant depuis 32 1/2 ans et qu'il y avait 256 ans depuis 
le Vivâsa du Sata. On ne peut raisonnablement douter que le 

rinscription Dhagavato okranli, la conception du Seigneur. Contrairement aux 
données du Lalitav. p. 63, cet éléphant n'est représenté qu'avec deux défenses. 
D'après le passage cité, il en avait six. 

*) yoya§e des pèlerins bcudkistes, IIÏ, p. 36* 

*) On désigne sous ce nom, tantôt le Gange, tantél qaelqaes-uns de ses af- 
fluents orientaux. 

') Ailleurs appelé Priyadarcin(Piyadassi) et dans le Dîpavansa, Liv. II,Piya- 
dassana. La découverte des trois inscriptions à Sahasaram, à Hupnath et à 
Bairat est due à l'ardeur infatigable du général Cunninghara et de son assistant; 
le déchiffrement, la traduction et Texplicatron, à la pénétration et à la science 
de M. Btihler ; Cf. Cunningham, Corpus îmàr^itùmum indiear^m^ volk K |»« 94 «t 
suiv. 130 et suiv. 



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HISTOIRE m B0UI>DUI6M£ DANS l'iNDE 55 

Sata soit le Bouddha *. Vivâsa signifie d'ordinaire « départ, 
bannissement » et « aurore, commencement. » Eu égard à la 
chronologie de Geylan, le savant traducteur a cru devoir don- 
ner à Vivasâ une signification un peu différente, celle de 
« dernier départ, mort. » Ensuite, d'après les chroniques de 
Ceylan, Açoka a été sacré roi 218 ans après le Nirvana * ; si 
Ton prend pour base, d'un côté ce chiffre, de l'autre la date 
des trois inscriptions, on arrive, avec quelques autres données 
encore, à peu près à la même conclusion des deux côtés, que 
le Nirvana doit être placé environ en 480 av. J.-<î. et par con- 
séquent Vivâsa doit être un synonyme de Nirvana. 

Au premier abord ce résultat est séduisant et il n'y a pas de 
doute que chez les Singhalais le Nirvana n'ait pris la place de 
Vwâsa dont se sert Açoka. Mais il ne s'en suit pas qu'à l'ori- 
gine Vivâsa ait désigné la même époque, ni même que le roi 
l'ait employé dans ee sens. Cette circonstance qu'il n'a em- 
ployé aucun des termes officiels pour Nirvâjia, au contraire un 
mot aussi équivoque, n'est pas faite pour nous donner nos 
apaisements sur l'idendilé de Vicâsa et de Nirvana^ et notre 
indécision ira croissant^ si nous remarquons que pour désigner 
le Bouddha, ces incriptions employent un mot tout aussi équi- 
voque : Vyutha ou ViviUha. Cela peut signifier : parti, diparti, 
a cru, ayant séjourné, ou enfin devenu jour, clair \ Le dernier 
sens est le même que celui de Bouddha, éveillé, surtout si op 
l'applique au soleil ou au jour, et puisque le Bouddha est désir 
gné par ce mot vyutha, il est naturel de supposer que la vraie 
signification est celle qui en fait simplement un synonyiae 4e 
Bouddha. Si l'on se rappelle que l'un 4es aoms les plus ordi- 
naires du dieu du jour est Vivasvat, dérivé du même Vivas, 
ftihne jour, devenir clair, on comprendra que Sata Vit>dsa est 

*) Nous ne pouvons nous dissimuler qu'à un Mo^adhî ^ata ou satUt ne corres- 
pondent pas moins de 9 mots sanscnits difiérents, dont quelques-uns ont en outre 
plus d'une acception^ 

•) Dtpavanm, Vï, 1, Mahftvansa, V,S, 

*; Vyutha, vivutlia est en sanscrit v§ushita, dans ie premier sens, dans le 
seoofid de même, ou bien v|/itfÀte» dans le troisième vyuihta. En pîUi on dit 
vutha même dans les cas où le sanskrit a mkUa* 



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56 REVtE DE l'histoire DBS RELIGIONS 

un ancien mot pour désigner « le commencement d'une nouvelle 
période.» Pour Açoka aussi, ce Vivâsa était sans doute le com- 
mencement d'une nouvelle ère de salut, mais il faut d'autres 
preuves pour croire que, comme les Bouddhistes plus récents, 
il ait commencé à compter l'ère de salut, à la mort de celui qui 
avait ouvert cette période longtemps avant sa mort *. L'accord 
entre les éléments de la chronologie Singhalaise et celle 
d'Açoka s'explique par l'influence qu'exercèrent le roi de 
Magadha et son flls Mahendra * sur la conversion de Ceylan ; 
les différences ne sont pas de telle sorte qu'elles ne puissent 
provenir d'une erreur involontaire et du désir de mettre la 
chronologie des rois singhalais en rapport avec le commen- 
cement de l'ère du salut. 

Toutes autres sont les différences qu'on trouve chez les 
Bouddhistes du nord. Hiouen-Thsang, qui mentionne les diver- 
ses opinions au sujetdela date du Nirvana, dit qu'à son époque 
quelques-uns croyaient qu'il y avait 1200 ans depuis la mort du 
Tathâgata, d'autres 1300, d'autres encore 1500, d'autres enfin 
moins de 1000 et plus de 900 ans. Ces chiffres correspondent 
aux années 552, 652, 852 et entre 352 et 252 av. J.-C. d'après 
le calcul de Stanislas Julien '. Il rapporte aussi qu'il a vu près 
d'un Stûpa en ruine, dans le voisinage de Kusinâgara (en pâli, 
Kusinârâ) une colonne de pierre, avec une inscription en sou- 
venir des événements accomplis lors du Nirvana. Malheureu- 
sement, l'inscription ne contenait aucune mention du mois ou 
du jour de ces faits, ni naturellement de l'année, car la 
colonne, d'après ce que semble s'être figuré le pèlerin, avait 
été élevée peu après l'événement. 

*) Il est absolument indifférent de comprendre le mot vivâsa dans le sens de 
disparition ou de commencement, si Ta fait comme nous, du Bouddlia, le dieu 
de Tannée, car la différence entre vivâsa, le dernier moment de Tannée an- 
cienne, et vivâsa le premier moment de Tannée nouvelle est égale à zéro. G*est 
pourquoi nous croyons que Texpression a été choisie à dessein, de môme que 
vyutha vivutha qui est aussi bien, relevé, bouddfia, que disparu, mukta, Vumïé 
supérieure des concepts, mukta qui signifie aussi arhat, et buddha, a été ainsi 
expliquée d'une façon raisonnable et toute ésotérique. 

•) Dans Thistoire de TEglise, nous aurons à revenir sur le rôle de Mahendra. 

') Voyages des pèlerins bouddhistes, II, 335, 



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HISTOIRE DU BOUDDHISME DANS l'iNDE 37 

Nous pouvons ajouter au récit d'Hiouen-Thsang que, d'après 
une prophétie du Tathâgata, Açoka devait paraître 100 ans 
après sa mort ^ Nous passerons sous silence des données dif- 
férentes d'écrivains chinois et japonais, de même que la chro- 
nologie de l'historien Cashmirien, Kalhana. 

Évidemment, ces différences sont trop considérables pour 
provenir d'un calcul inexact de la longueur de l'année, et il va 
de soi qu'elles n'auraient pu se produire, si Ton avait com- 
mencé dans rÉglise à compter dès l'abord depuis la mort du 
Maître. C'est donc plus tard qu'on a fixé cette date ou soit 
disant telle ; en d'autres termes, on a calculé cette date dans 
la suite, comme on savait calculer dans l'Inde, avec la plus 
grande précision, Tannée, le mois, le jour et l'heure de la 
création. Il faut remarquer en outre que la tentative d'Açoka 
pour introduire une ère bouddhique, n'a guère trouvé de 
faveur même auprès de ses coreligionnaires dans l'Inde, — 
Geylan mis à part — car on ne la voit en usage dans aucun 
des nombreux monuments de l'art bouddhique, et à l'époque 
d'Hiouen-Thsang, il ne paraît pas que les bouddhistes aient 
considéré la date du Nirvana comme le point de départ d'une 
ère nouvelle. Le fait qu'Açoka n'inaugure cette manière de 
compter que dans ses tout derniers édits -, fait supposer que ni 
alors, ni plus tôt, on n'était d'accord sur le commencement de 
l'ère du salut, et que la date étabUe ou choisie par lui, ne 
jouissait de la faveur que d'un parti parmi les Bouddhistes. Le 
plus simple est de croire que chaque parti ou chaque école 
avait son opinion, et s'y tenait, et qu'en outre ^a plupart y attri- 
buait trop peu d'importance pour en faire l'objet d'une discus- 
sion. Peut-on se figurer pourquoi on n'était pas d'accord? 
Certainement, si Ton admet que la date a été fixée plus tard par 
le calcul et qu'on n'avait pas les moyens d'en prouver invinci- 
blement l'exactitude. On doit avoir rattaché à cette époque un 

*) Voir plus haut, tome V, p. 213. Târanàtha, Gescinchte des Ditddhismus, 
p. 42. 

*) On ne trouve encore rien de pareil en tôle de ceux do la 27^ année de son 
règne. 



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38 nBVL'E DB l'hISTOIAE DBS RELIGIONS 

fait important quelconque, mais pourquoi cet événement 
aurait-il lieu sur la terre? Dans l'ancien système astronomi- 
que des Indiens, une nouvelle période du monde est annoncée 
dans le ciel par un fiait important, et comme la période du 
salut consacrée par le Bouddha, 8*appelle Bhadra, et que le 
Kaliyuga, la période dans laquelle nous vivons, s'appelle 
ïishya, ce qui est synonyme de Bhadra, il semble bien que le 
Bhadra Kalpa n'est qu'un rajeunissement, une suite du Ka- 
liyuga. Tel est l'événement astronomique qui a pu justifier le 
choix de l'année 480 av. J.-C. pour le commencement d'une 
nouvelle période. Nous supposons que Ton considérait cette 
époque comme le commencement d'un nouvel ordre de choses, 
et aussi d'un nouveau dharma moral qui pouvait être rais en 
rapport avec le dhamia de la nature d'une manière mystique *• 

Tandis que primitivement la série des nakshatras ou des 
constellations, commençait avec les Pléiades, plus tard, quand 
la longitude des Pléiades différa trop de celle du soleil à l'équi- 
noxe du printemps, on dut commencer la série avec les Açvins. 
Ce jour là, le soleil avait la même longitude que ? du Bélier 
422 av. J. C. que y en 366 av. J. C. que « en 686 av. J. C. ' Com* 
me les Indiens ne connaissaient pas la vraie mesure de la 
précession, il n'est pas étonnant que leur calcul ait des erreurs, 
et en même temps qu'ils n'aient pas. été d'accord sur l'époque 
exacte 

Ce n'est pas ici le lieu de développer cette hypothèse que 
nous ne donnons que pour ce qu'elle vaut. Nous devons seule- 
ment ajouter que noUs ne pouvons souscrire à l'opinion com- 
mune, que les diverses données bouddhiques ne seraient que 
des produits informes. 

De tout ce qui précède, on aura pu conclure que nous ne 
regardons comme un moment historique, ni la date du Vivàsa 

*) Açoka, avec tout son étalage de zèle pour TEglise, laisse apercevoir que pré- 
cédemment des princes avaient essayé de répandre le Dharmay c'est-à-dire la 
justice, la religion, parmi le peuple, mais sans grand succès. U a été le premier 
qui ait su, par de sages mesures, fait fleurir le Dharma, C'est ce qu'il dit dans 
sDn édit, une colonne de Delhi (Corpus Inscrip. Ind. pi. XX). 

'} Nous devons ces renseignements à M. le prof, van de Sande Backhuyzen» 



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HISrOIKB DU BOUDDHISME DANS l'iNDE 39 

— quoiqu'il puisse signifier proprement — ni celle du Nirvana. 
La seule chose que nous sachions pertinemment, c'est que le 
Bouddhisme comme corps religieux organisé, avec son complé- 
ment formé de membres laïques, existait à Tépoque d'Açoka. 
Nous ne savons pas encore quand et comment il s'est développé. 
Sous une autre forme, comme religion populaire, soit dans le 
Magadha, soit dans le Koçala septentrional, il devait être très 
ancien, car certains mythes, surtout celui de Mâra, ne peuvent 
être plus récents que d'autres mythes que nous trouvons dans 
rinde \ Le Bouddhisme comme nous le connaissons^ fait l'effet 
d'un ordre religieux dont le patron est le Bouddha — sorte de 
personnification brahmanique du héros solaire — un ordre tonde 
sur la croyance populaire. Les moines ont fait bon usage des 
mythes qui couraient sur les lèvres du peuple et qui avaient déjà 
une teinte morale ; ils les ont unis à des concepts métaphysiques 
et tournés de telle sorte qu'ils aient pu servir à l'éducation morale 
des masses. L'idéal de la vie religieuse, tel qu'on se Je repré- 
sentait dans les écoles des Brahmanes et des ascètes, fut adopté 
par les moines bouddhiques à l'usage des bourgeois et du peu- 
ple, pour que eux non plus, ne fussent pas privés des béné- 
dictions de la philosophie. 

Il est impossible de nier que la fondation de l'ordre, quelle 
que soit la façon dont on se figure cette fondation, soit due à un 
personnage tout particulièrement doué ; comme on ne peut pas le 
nier non plus, de la Franc-maçonnerie. Nous pouvons même en 
imagination le doter de toutes les qualités possibles, mais nous 
n'avons pas le droit de supposer que la bonté du Bouddha de 
la légende est due à autre chose qu'à cette antique croyance 
que, comme Dieu bienfaisant du soleil, il est mmmo miltisto. 
Il est l'idéal des Yati onmukta qui nous est décrit dans Manou ^ : 

a II doit supporter avec patience les paroles injurieuses, ne 



*) Peut être en souvenir de rantériorité de la réunion des laTques comparée au 
clergé, a-t-il été conservé dans Thistoire des deux marchands Trapusha et 
Bhallika qui croient au Maître et au Dharma avant Inorganisation du Sangha. 
V. plus haut, tome V, p. 86. 

*) Vf, 47, 48, Ed.Loiseleur-DesloDgchainps. 



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40 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

mépriser personne, ne point garder rancune à quelqu'un au 
sujet de ce corps faible et maladif. Qu'il ne s'emporte pas, à 
son tour contre un homme irrité ; si on l'injurie, qu'il réponde 
doucement, et qu'il ne profère point de vaine parole ». 

Nous voulons bien croire que plus de trois siècles avant J. C. 
un homme est apparu, qui par sa sagesse et son dévouement 
aux intérêts spirituels de ses semblables, a fait une telle im- 
pression que quelques-uns de ses contemporains Tout com- 
paré à cet idéal de sagesse et de bonté, et que les générations 
suivantes l'ont complètement identifié avec lui. 

Pour faire connaître l'état du Bouddhisme au troisième siècle 
avant notie ère, les inscriptions d'Açoka nous fournissent des 
documents très importants mais peu nombreux. A coup sûr, le 
roi, qui s'intitule lui-même le ipieixx {Devdnâm priya)^ hono- 
rait hautement le Bouddha, mais il avait de lui-même une idée 
plus haute encore et enseignait la vertu de sa propre autorité. 
Il ne nous apprend rien de la mythologie bouddhique; les res- 
tes du magnifique Stûpa de Bharhut qui, d'après les caractè- 
res des inscriptions qui s'y trouvent, doit être contemporain 
d'Açoka ou fort peu postérieur, nous en apprennent d'autant 
plus long. Parmi les sculptures qui sont en grande partie ac- 
compagnées d'inscriptions, nous trouvons les noms connus de 
quelques Bouddhas antérieurs et des représentations de leurs 
arbres des Connaissances, puis des scènes de la légende du 
Bouddha, une quantité de figures mythologiques ; des dieux, 
des déesses, des êtres célestes et infernaux, qui, un peu plus 
tard, disparurent complètement du Panthéon bouddhique. La 
moins intéressante n'est pas celle de la déesse Çrîmati (Prâcrit : 
Sirimâ), qui, par le développement démesure de ses seins, se 
fait connaître comme déesse nourricière. C'est encore sous 
cette forme qu'elle apparaît dans le Mahâbhârata, tandis que 
plus tard on en fait une courtisane *. Quelle que soit l'influence 
qu'ait eue le fondateur historique supposé sur la naissance du 



*) Nous avons essayé d'expliquer plus haut pourquoi les déesses-mères sont 
représentées comme des courtisanes {ganikà). V. tome V, p. 209, 



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HISTOIRE DU BOUDDHISME DANS l'iNDE 41 

Bouddhisme, personne ne considérera les dieux, les déesses 
et tous les Bouddhas antérieurs comme des conséquences de 
son enseignement. Les êtres surnaturels existaient avant lui 
et existent encore, quoique les Européens n'aient pas coutume 
de se les représenter comme des personnes. Nous voyons sur 
les bas-reliefs de Bharhut, diverses représentations tirées des 
récits moraux, destinés surtout au peuple et appelés Jàtakas. 
Ces créations de l'esprit populaire ne se distinguent guère des 
fables indiennes du Pancatantra, ni des fables grecques. Il est 
certain qu'elles étaient à Torigine de simples histoires instruc- 
tives, dans le genre de la fable du vieux et du jeune éléphant 
que le maître raconta à ses disciples, lors de la mort de Deva- 
datta. D'un caractère un peu différent, sont les récits des Jâtakas 
du canon bouddhique *, car le Bodhisatva apparaît dans la fable 
ôt y joue le beau rôle. Au lieu d'être un témoin muet qui voit 
tout ce qui se passe sur la terre il est devenu un personnage 
actif, pour les besoins du système de développement graduel : 
celui qui devait un jour être un Bouddha, ne pouvait pas en- 
core comme Bodhisatva être délivré des liens de l'action. 
Devenu Bouddha, il est au-dessus de l'agitation terrestre, il ne 
prend plus part à l'action, mais manifeste seulement la pure 
lumière qu'il a acquise dans ses états antérieurs. 

Le sens théorique que Ton donne au mot jâtaka est en rap- 
port intime avec cette forme singulière des Jâtakas. On le 
traduit par : « naissance, récit d'une naissance antérieure. » 
Usdsjâtam peut signifier: «être né, » ensuite « naissance ; » 
jâiakam n'a pas ce sens. En fait, on comprend sous ce terme 
« un tableau» ou «une historiette, une fable. » Comme jâtam 
est proprement ce qui est né ou ce qui arrive, et ka un suffixe 
diminutif, on peut admettre que jcUakam signifie simplement 
une historiette. L'autre explication est ecclésiastique, en tous 
cas détournée. 

') Les bouddhistes du sud en possèdent 550^ ceux du nord beaucoup moins • 
L*ancien chiiïre officiel est 34, rI*où le bouddha a reçu le surnom de Catuxlrin- 
çajjâtakajna celui qui connaît les 3't Jâtakas. Ce nombre est évidemmonl en 
rapport avec l*âg6 de 34 ans révolus qu avait atteint Guutama quand il prit le 
siège de la connaissance. 



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4$ lUBTUB DB l'histoire DES RKLiaiORS 

Pour donner un exemple du caractère et de la physionomie 
particulière de ces petites pièces, nous allons rapporter ici la 
fable du Héron*. Après une introduction, dans laquelle on rap- 
porte dans quelle circonstance le Maître a raconté cette foble, 
le récit commence : 

Autrefois le Bodhisatva vivaitdans un bois, comme divinité tu- 
télaire d'un arbre placé près d'un étang. Par suite de la chaleur, 
il arriva que dans le petit étang qui contenait beaucoup de pois- 
sons, il ne resta que fort peu d'eau. Alors, un héron eut l'idée de 
tromperlespoissonsetdeles manger. Il se rendit au bord de l'é- 
tanget prit une attitude de méditation profonde*. Les poissons lui 
demandèrent bientôt : « Maître, à quoi songez- vous ? » — 
« Je suis préoccupé de votre sort, répondit-il. » — « Pourquoi 
donc, Maître ?» — « Parce que je me demande ce que vous 
allez devenir dans cet étang où il y a si peu d'eau, et la cha- 
leur est si forte. » — « Maître, que nous faut-il faire ?» — 
«c Suivez mon conseil, je vais vous prendre dans mon bec les 
uns après les autres et tous transporter dans un grand étang, 
couvert de lotus de toutes les couleurs. » — « Maître, depuis 
le commencement du monde, jamais un héron n'a pris soin des 
poissons, vous allez nous manger les uns après les autres » — 
« Non, je ne vous mangerai pas, si vous avezconfîance en moi. Si 
vous ne croyez pas que cet étang existe, envoyez un des vôtres 
avecmoi,ilenrendra témoignage. » Lespoissonsle crurent et lui 
confièrent un gros poisson à moitié aveugle parceque, d'après 
eux, il savaitaussi bien se tirer d'aflFaire sur terre que dansl'eau *. 
Le héron le prit, le mit dans l'eau pour lui faire connaître 
tout rétang et le ramena ensuite aux autres poissons, auxquels 
il conta merveilles. Après l'avoir entendu, ceux-ci s'écrièrent : 

«) Jataka, I, p. 221 (Ed. Fausboll). Nous avons pris la liberté de corriger 
quelques leçons corrompues. (Le héron est ici substitué à la grue qui figure 
dans le texte, pour avoir un personnage mâle. N. de T.) 

') La grue ou la cigogne debout sur une patte et comme perdue dans ses 
pensées, est pour les Indiens, l'image d'un ascète soit disant pieux. 

') Il semble que ce soit là un trait humoristique pour indiquer que les autres 
poissons considéraient un borgne comme plus malin qu'eux-mêmes. Dans le 
pays des aveugles — et les poissons se montrent aveugles en cette affaire — 
les borgnes sont rois. 



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HlSTOmB DU B0U1>DH1SMB DAlfS l'IFVDE 43 

«Fôrtbien, maître, emmenez-nous. » Le héron saisit d'abord 
le vieux poisson et le porta au bord de Tétang, mais se pen- 
chant alors vers un arbre placé près du rivage, il plaça le pois- 
son sur une branche, le perça de son bec et le tua. Puis il 
en mangea la chair et Jeta les arêtes au pied de Farbre. Il 
retourna ensuite près des poissons et leur dit: « Jai porté le 
premier à Tétang, donnez-m'en un autre». Et de la sorte,ilprit 
tous les poissons les uns après les autres et les mangea jusqu'à 
ce qu'il n'y en eût plus un seul. Il restait encore un crabe ; 
comme le héron voulait le manger aussi, il lui dit : « J'ai porté 
tous les poissons dans un grand étang, viens, je t'y porterai 
aussi». — Comment me saisiras-tu? — «Je te tiendrai dans 
mon bectt. — Tu me laisserais tomber, non, je ne vais pas avec 
toi». — «Sois sans crainte, je te tiendrai bien. » Le crabe se 
dit: «Il n'est pas vrai qu'il ait porté les poissons dans l'autre 
étang, mais il me serait bien agréable d'y être placé. S'il m'ar- 
rivait malheur, je lui couperais le cou et je le tuerais». Là- 
dessus, il dit au héron : « Mon cher héron, tu ne pourras pas 
bien me tenir ; permets-moi de mettre mes pinces autour de 
ton cou, et je t'accompagnerai». Le héron accepta sans se 
douter que l'autre lui tendait un piège. Le crabe saisit forte- 
ment le cou du héron comme avec des tenailles de forgeron et 
lui dit: «Allons, en route!» Le héron le porta d'abord jusqu'à 
l'endroit d'où l'on pouvait voir l'étang, puis se dirigea vers son 
arbre. Le crabe : « Cher oncle, l'étang est par là, et vous me 
menez de ce côté ? » Le héron : « Mon cher neveu, tu n'es pas 
respectueux ; il me semble que tu veux commander ; parce que 
je t'ai placé au-dessus de moi, tu veux me traiter en inférieur. 
Vois donc là sous cet arbre ce monceau d'arêtes. J'ai mangé 
tous les poissons et je vais te manger aussi». « Les poissons, 
reprit le crabe, ont été dévorés par suite de leur sottise, mais 
moi je ne me laisserai pas faire. Au contraire, je te tuerai, et 
si je dois mourir, nous mourrons ensemble : je vais te couper 
la tête et la faire rouler à terre». En même temps, il saisit de 
ses pinces le cou du héron qui, plein d'angoisses et les larmes 
aux yeux, s'écria : « Oh, mon maître, je ne te mangerai pas, 



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44 REVtJB DE l'histoire DES RELIGIONS 

laisse-moi la vie». Je veux bien, dit le crabe, si tu me portes 
à Tétang». Le héron retourna vers le rivage et mit le crabe à 
terre. Mais celui-ci, avant de regagner l'eau, coupa le cou du 
héron comme on coupe une tige de lotus avec une paire de 
ciseaux. En voyant cet événement extraordinaire, le dieu pro- 
tecteur de l'arbre cria : Bravo ! avec tant de force, que tout le 
bois en retentit, puis il dit d'une voix douce le distique suivant: 

Le méchant, malgré sa ruse, ne remportera pas toujours : 
Comme le méchant héron trouvera un jour un crabe. ^ 

Vient ensuite l'application de la fable à l'incident qui donna 
lieu au récit du Maître : Un personnage est identifié avec le 
héron, un autre avec le crabe, et le Maître lui-même avec le 
Dieu champêtre *. 

On voit que le Bodhisatva est ici tout simplement un specta- 
teur. Dans la plupart des cas, on lui fait jouer un rôle plus 
actif, soit comme animal, soit comme homme. 

Malgré le soin que les moines bouddhiques ont mis à donner 
un caractère édifiant aux Jâtakas, il ne leur a pas été donné 
d'obscurcir la sagesse très mondaine qui éclate dans les contes 
populaires. Le caractère distinctif de la vraie fable est le triom- 
phe des petits, des faibles, des déshérités de ce monde sur la 
force brutale et la méchanceté : la première et la plus haute 
leçon se formule ainsi: « Qui n'est pas fort doit être rusé ». 
Nulle part on ne voit la ruse et la tromperie si constamment et 
l'on peut dire si impudemment honorées que dans le poème du 
Renard, cette épopée du Tiers-Etat, du Vaiçya occidental. Ce- 
pendant, chez les Indiens, on exprime hautement cette règle 
fondamentale de la sagesse humaine, entre autres dans la Pan- 
catantra. La môme fable, dont nous venons de donner la ré- 
daction bouddhique, commence par cette maxime : 



*) Le second vers est tronqué et corrompu, mais le sens est assez clair. 

«) Le morceau s'appelle le Baka-jâtalM, c*est-à-dire le jàtakadu héron. Cela 
serait impossible si jàtaka signifiait naissance ou récit d'une naissance anté- 
rieure ; car le Bodhisatva dans cette naissance antérieure n'était pas le héron 
mais le dieu de Tarbre. 



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HISTOIRE DU BOUDDHISME DANS L*INDE 45 

On triomphe de son ennemi par la ruse et non par les armes. 
Celui qui connaît la ruse, même s'il est petit de taille^ ne sera pas vaincu par des 

[héros . 

Et Un peu plus loin* : « Par la ruse on accomplit ce qu'on ne 
saurait faire par la force » et : 

Qui a rintelligence a la force : 
Comment le sot aurait-il de la force? 
Dans la forêt, un lion enivré de sa puissance 
Fut mis à mort par un petit lièvre. 

Comme dans le Renard, les grands, les rois et les barons 
sont bafoués et honnis, et les clercs rendus ridicules, dans les 
recueils de fables indiennes, le lion, le roi des animaux, est 
dépeint comme fler et sot'. Dans la grande épopée, les person- 
nages sont des dieux et des demi-dieux, des rois et des cheva- 
liers, des déesses et des princesses, tandis que le reste est 
accessoire, ou, ce qui est pis, un objet de plaisanterie comme 
Thersitej dans l'Iliade. Dans les fables, aii contraire, les figu- 
res principales sont empruntées au monde animal, à des êtres 
que l'on considère comme autant au-dessous de l'homme, que 
les dieux et les héros lui sont Supérieurs. Il y a dans les fables 
un élément satirique si puissant que l'on peut difficilement 
attribuer au hasard ce contraste si grand avec l'épopée héroï- 
que; quand on remarque que le rôle joué par la plupart des 
animaux est si peu conforme à leur vrai caractère, on se con- 
vainc que les bêtes ne sont souvent que des pseudonymes, des 
noms figurés de héros célestes et terrestres, d'étoiles et de 
rois ; que les fables sont sorties de la mythologie, tout aussi 
bien que les poèmes héroïques. En un mot, les fables, les jâta- 
kas sont les récits épiques des bourgeois et des paysans. Poè- 
mes épiques ou fables, ils ont tous deux le même but : ensei- 
gner comment il faut se conduire dans le combat de la vie. 

Nous ne pousserons pas plus loin la comparaison : ce qui 

*)Pancatantra (Ed. Kosègarten), I, 239. 

') Ailleurs le lien est Fi mage du courage et de la magnanimité : c'était la 
mamère de voir des chevaliers. Le peuple Tenvisageait d'un autre oôié. 



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46 ABVUB OS t'aifiTOIAB DES RELIGIONS 

précède montrera suffisamment que les fables, qui sont les 
produits de Texpérience et de la sagesse des générations, peu- 
vent être considérées comme des productions du temps; 
qu'elles peuvent être attribuées à bon droit au grand mesu- 
reur du temps, au maître brillant, au Dieu du soleil. Un per- 
sonnage quelconque de l'antiquité a tout aussi peu de titres à 
la paternité de ces récits, que La Fontaine, par exemple, dans 
.es temps modernes. De même qu'on attribue à Vishnou la pa- 
ternité du Mahâbhârata, on s'attendrait aie voir aussi proclamé 
l'auteur des fables, comme le Bouddha est l'auteur desjàtakas. 
En ftiit, le Pancatantra et l'Hitopadeça sont considérés comme 
l'œuvre de Vishnuçarman : c'est là un nom de brahmane très 
répandu, mais sans compter que nulle part ailleurs on ne parle 
de lui comme de l'auteur de ces collections, les anciens Indiens 
ne peuvent pas avoir ignoré que plusieurs de ces fkbles se 
trouvent déjà dans le Mahâbhârata, et par conséquent ne sont 
pas de Vishnuçarman, à moins que Vishnuçarman et Vishnou ne 
soient la même personne. D'après nous, c'est bien le cas. On 
a ajouté çarman pour ne pas reconnaître ouvertement que 
Vishnou joue le rôle d'un brahmane, conteur de fables, quand 
ailleurs il accomplit des actions héroïques comme Nârâyana, 
comme Hercule. Nous ne pouvons donc accepter sans restric- 
tions l'opinion souvent émise, d'abord par Benfey, que le Pan- 
catantra est d'origine bouddhique : d'abord, parce que nous re- 
connaissons dans les Jâtakas la véritable rédaction bouddbiquei, 
ensuite parce que nombre de ces fables sont nées, nous en 
sommes convaincu, à une époque où il n'était pas question 
encore d'un ordre de religieux bouddhistes. Mais si cette opi- 
nion était vraie, elle ne ferait que confirmer lldentiflcation de 
Vishnou et de Vishnuçarman, puisque d'après les Indiens^ 
Vishnou et Bouddha sont un seul et même personnage. 

^ On ne peut objecter quMl a pu exister è côte des Jàtakas une autre collec- 
tion bouddhique ; sur les sculptures de Barhut, on ne rencontre pas moins de 
21 tableaux, dont 18 sont accompagnés d'inscriptions contenant le moi jâtaka. 
Il est possible que les fables indiennes aient été traduites en sanscrit d*vn ou 
de plusieurs dialectes populaires, mais ceJa a'a risa à faire avec leur origine 
bouddhidtts» 



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HISTOIRE DU BOUDMISMB DANS l'iNDE 47 



CHAPITRE m 



LB BOUDDHA DB LA DOGMATIQUE. 

Pour déterminer la place que prend le Bouddha dans la 
croyance de l'Église, nous devons connaître les qualités qu'on 
lui attribue.Le concept du Bouddha n'est pas toujours resté 
le même , aussi serait-il désirable , nécessaire même , d'en 
esquisser le développement historique, mais le moment n'est 
pas venu encore. 

D'après tout ce qui nous est rapporté du Bouddha, les sa- 
vants Européens ont unanimement supposé qu'il est toiyours 
représenté comme un homme*. En fait, on ne peut mécon- 
naître que dans le système ecclésiastique il n'en soit ainsi, 
mais les faijts reconnus vrais par l'Église sont en contradiction 
avec ridée d'un homme. Les dieux sont tous plus ou moins 
représentés comme des hommes : il n'est même pas rare qu'il 
y ait des dieux morts, comme Balder et Adonis. L'histoire de 
chaque mythologie montre que les dieux sont longtemps con- 
sidérés comme des hommes, jusqu'à ce qu'un Evhémère les 
proclame des hommes des anciens temps. Mais de ce que les 
Evhéméristes font de Jupiter un ancien roi, ou que Snorre 
Sturleson considère Odhîn et les Ases comme des souverains 
étrangers, il ne s'en suit pas que Jupiter et Odhin aient été 
des hommes. Nous croyons pouvoir conclure de quelques pas- 
sages des inscriptions d'Açoka * que l'Inde aussi eut ses Evhé- 



') GooHBe exemple noi» lierons Kœppen, die ReUgim des Buddha^ p. 481 : 
M Der Buddiia. ist» wte wir schon wissen, immer ein Menech, keîn G<>tt, 
and zwar ein Mann, keine Frau. Die Thatsache der Menschlichkeit çàkya- 
muni steht so fest, dass selbst die spaeteste Légende und Scholaetik es mieiil 
gewagt hat, ihn zu Gott zu Btempdn. » 

') Celles de Rûpnftth et de Sabasarân* 



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48 REVUB DE L*HISTOIIUe DES RBLIOieiVS 

méristes. Il dit quelque part : « Ceux qui dans le temps * étaient 
de vrais dieux en Jambudvîpa (l'Inde), sont devenus faux '. » 
Ailleurs, il s'exprime ainsi : « Et les dieux qui existaient en 
réalité à cette époque en Jambudvîpa étaient des hommes faus- 
sement faits dieux (ou regardés comme des dieux). » 

Nous voyons donc qu'Açoka, en vertu de sa toute-puissance^ 
déclare que les dieux sont des hommes. Pourquoi l'Église en 
vertu de sa haute sagesse ne pourrait-elle faire la même 
chose? Elle en a le droit, de même que ceux qui sont hors de 
l'Église ont le droit d'ignorer le décret. Si nous supposons que 
la dogmatique bouddhiste a fait un homme de celui qui a pro- 
clamé le Dharma, nous ne disons pas qu'elle Ta considéré abso- 
lument comme tel, car nous faisons une différence entre un 
homme et une personnification. Que le Bouddha ne ressemble 
plus à un homme, comme tout dieu, c'est ce qui ressort de 
toute la légende et des titres qu'on lui donne, comme, par 
exemple, le dieu suprême des dieux*, etc. Ajoutons encore un 
passage emprunté à un ouvrage des Bouddhistes du sud *. « Un 
jour que Gautama Bouddha proclamait l'Arunavatî-Sutta, il dit 
qu'Abhîbhu, prêtre aux jours de Bouddha Çikhin (feu ou co- 
mète) dissipa, en prêchant, les ténèbres de milliers de sphères 
par les rayons qui sortaient de son corps. Ananda demanda 
combien de sphères seraient illuminées par les rayons d'un 
Bouddha supérieur annonçant le Dharma. « Comment peux-tu 
demander cela, Ananda ? La puissance du Bouddha est sans 
bornes. Personne, sauf lui, ne peut apercevoir l'ensemble des 
sphères. Elles sont sans fin, infinies, mais quand le {ou un) 
Bouddha s'est placé en un lieu pour annoncer le Dharma, il 
voit toutes les sphères aussi clairement que si elles étaient tout 
près de lui, et il peut prêcher de telle sorte que tous les êtres 

*) On ne voit pas clairement ce que signifie ce temps, si c'est sous le règne, 
ou bien la dernière année, depuis que le roi est devenu membre du Sangha. 

«) C'est la traduction la plus vraisemblable, proposée par Btthler, du mot 
mcuâ du texte. Il ne serait pas impossible qu il représentât un mot sanskrit 
mârshâh et alors il faudrait traduire : « Faits hommes ou seigneurs. » 

*) Par exemple : Mah&vamsa I, 57 (devâtideva), et passim. 

^) Spencer Hardy, Manual of BuddÙsm, p. 9. 



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RISTOIRB DU BOUDDHISME DANS l'iNDB 49 

de ces sphères le comprennent. » Ananda reprit : « Toutes les 
sphères ne sont pas de même. Tandis que le soleil se lève 
dans Tune, il se couche dans lautre. Dans Tune, il est midi, 
quand dans l'autre il est minuit. Comment se peut-il faire que 
le (ou un) Bouddha quand il prêche, soit compris partout? » Le 
maître répondit : « Lorsque le Bouddha commence à prêcher, 
le soleil qui commençait à disparaître semble remonter, là où 
il Commençait à monter, il semble descendre, et dans les sphè- 
res où il est minuit, il semble qu il soit midi. Les habitants des 
diverses sphères s*écrient alors : « Il n*y a qu'un instant le 
soleil descendait, et maintenant il remonte, tantôt il était 
minuit, voilà maintenant qu'il est midi. » Ils demandent : 
« Comment cela s'est-il fait? est-ce un rishi, un démon ou un 
dieu? Et au milieu de leur étonnement, apparaît la majesté de 
Bouddha dans l'atmosphère, il dissipe les ténèbres de toutes 
les sphères, et quoiqu'elles soient infinies, elles reçoivent toutes 
au même moment la même quantité de lumière et tout cela 
provient d'un seul rayon de son corps sacré qui n'est pas plus 
grand qu'un grain de sésame. Si un rishi faisait une lampe 
aussi grande qu'une sphère et y versait autant d'huile qu'il y a 
d'eau dans les quatre océans,avec une mèche aussi grande que 
le Meru*, l'éclat de cette lampe n'irait pas plus loin que la 
sphère suivante, mais un rayon du corps de Bouddha illumine 
toutes les sphères existantes. » 

Il est difficile de méconnaître que la puissante lumière du 
soleil est comparée ici avec la lueur d'une étoile. On ne voit 
pas ce qu'il y a d'humain dans cette comparaison. On peut 
conclure que le fondateur de l'ordre était un homme auquel on 
a attribué les quaUtés surnaturelles d'un dieu du soleil, mais 
ce serait aller trop loin que de croire qu'il se donne toujours 
pour un homme. Nous allons examiner en détail jusqu'à quel 
point les qualités qu'on lui reconnaît en font un homme, im 
dieu, ou ni l'un ni l'autre. 



*) L'Olympe de la mythologie indieime. 



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KO RfivtE i>i: l'histoire dss rbugions 

A. SIGNES EXléRIEURS. 

Quoique Gautama ait paru dans 1 âge actuel où les hommes 
ont une taille ordinaire, il était grand de 12 et même de 
18 coudées. En fkit, il était beaucoup plus grand, comme nous 
rapprend l'histoire suivante. Un jour, Râhu» le démon des 
éclipses, qui n'avait pas moins de 4,800 lieues de hauteur, dit 
aux Titans qu'il n'était pas curieux de voir le Bouddha, puis- 
qu'il ne mesurait que 12 coudées. Mais les dieux lui ayant 
affirmé que si on plaçait les uns sur les autres cent et mille 
Titans on n'atteindrait pas à la hauteur du Bouddha, sa curio- 
sité fut piquée, et il voulut voir lequel des deux était le plas 
grand. Quand Gautama connut le dessin de Râhu, il ordonna à 
Ananda d'étendre un vêtement, et il s'y coucha, la tête vers le 
sud, le visage tourné vers l'orient, comme un lion au repos. 
Comme Râhu le regardait avec étonnement, le sage lui de- 
manda ce quHl cherchait avec tant d'attention. Râhu lui répon- 
dit qu'il s'efforçait de découvrir Textrémité des pieds (c.-à-d. 
des rayons) de Bouddha, mais qu'il ne pouvait y parvenir. 
« Non, s'écria le maître, tu ne pourrais les apercevoir, même 
si tes regards pouvaient atteindre le plus élevé des deux de 
Brahma. » Râhu se convertit à la foi du Bouddha et le maître 
lui annonça le Dharma. Il n'est pas nécessaire de faire re- 
marquer que TEclipse est représentée ici d'une façon tout aussi 
humaine que Gautama. 

Il est difficile de décrhre la taille du Bouddha : il pouvait se 
mouvoir dans un espace de la dimension d'un grain de mou- 
tarde, et dans une circonstance, il plaça son pied sur la terre, 
puis sur )e mont Yuganâhara> enfin sur le sommet du Meru et 
atteignit ainsi en trois pas^ le ciel dlndra. Et cependant la 
taille du Bouddha est toujours la nàâmoy il ne grandissait pas 
et les montagnes ne diminuaient pas \ 
Pour la caractéristique du Bouddha^ les 32 signes et les 

*} On reconnaît facilement une allusion aux trois pas de Vishnou. 
*) Hardy, Man. of Buddh. p. 36i. 



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HISTOiaS DU B0UDDUI8MB DANS l'iNDE 51 

80 signes secondaires qui distinguent aussi les Cakravartins 
(souverain du monde, qui tourne la roue) sont d'une impor- 
tance particulière. Le nombre des premiers, nommés ordinai- 
rement mahâpurusha'lakshanâtiiy, c'est-à-dire signes carac- 
téristiques d'un grand homme (ef du grand Esprit) est emprunté 
sans aucun doute aux 32 points de la boussole. Il ne paraît pas 
avoir une signification bien profonde, il marque uu système 
complet de signes caractérisliques, qui conviennent évidem- 
ment d'abord au dieu du jour, considéré comme maître dti 
ciel, mais qui sont devenus peu à peu des signes de beauté, à 
moitié symboliques et à moitié réels. De même qu'Apollon est 
le type de la beauté masculine^ de même aussi le Bouddha Ca- 
kravartin, l'être céleste, tout à la fois Roi et Sage. Même 
après la division idéale du même être en deux natures» les 
signes symboliques sont demeurés la propriété commune de 
Bouddha et de Cakravartin\ 

Les 32 signes caractéristiques sont donnés dans les diffé- 
rentes sources du nord et du sud avec des différences insigni- 
fiantes, de sorte qu'ils doivent appartenir aux parties les plus 
anciennes de la Doctrine. Nous allons nous en tenir comme l'a 
fait Bumouf, à l'ordre suivi dans la liste du Lalitavistara. 

1. La tête a une couronne, une tiare ou une tresse élevée, 
whnîsJiaj sur les statues, ïushnîsha apparaît comn^ une pro- 
tubérance du crâne ^ 2. Les cheveux qui tournent vers la 
droite y sont bouclée) d'un noir ioncé, et brillent comme la 
queue du paon ou le coUyre aux reflets variés. 3. Il a le front 
large et uni^ 4. Il y a entre ses sourcils une ûrnd (flocon de 
laine) qui a l'éclat de la neige ou de l'argent ; ou suivant d'au- 
tres, il y a entre les sourcils une ûrnd brillante, douce, duve- 

') La description la plus complète empruntée aux sources do sud et du nord, 
a été donnée par Bumouf, Loéut, p. 553-622, la meiUeure explication par 
Senart, Légende du Buddha, p. 149. Cf. aussi Hardy, Jtoi. c^ Buddkisrnf 
p. 368. 

') Chex les Siamois, le Bouddha a sur la tête un siror^ ou gknre ; à 9on 
image, tous les rois de la terre portent une couronne comme signe de la dignité 
royale ; Alabaster, The Wkeelofihe Law, p« ii5. 

*) Dans le Lalitavistara seulemeat, dans leg autres rédaettons^ c'est m signe 
secondaire. Elles ont ici : il a la couleur de For. 



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52 UEVIE DE l'histoire DES RELIGIONS 

tée*, 5, lia les cils comme ceux de la génisse', 6. Il a Tœîl 
d'an noir forcé. 7. Il a quarante dents égales. 8. serrées, 9. et 
blanches. 10. U a une voix de stentor, qui est en même temps 
aussi douce que celle d'un kokila^. 11. La pomme d'Adam * est 
proéminente. 12. Il a la langue longue et mince (ou eflOilée) ^ 
13. La mâchoire du lion. 14. Il a les épaules parfaitement 
arrondies. 15. Il a les sept parties du corps rebondies ; 16. Ten- 
tredeux des épaules est bien rempli. 17. II a la couleur fine et 
dorée. 18. Debout, et sans qu'il se baisse, ses bras lui descen- 
dent jusqu'aux genoux. 19. Il a la partie antérieure du corp^ 
semblable à celle d'un lion. 20. Il est rond comme l'arbre 
nyagrodha. 21. De chacun de ses pores, il ne naît qu'un poil. 
22. Ses poils sont tournés vers la droite à leur extrémité supé- 
rieure ; 23. les parties secrètes sont naturellement cachées. 
24. Il a les cuisses parfaitement rondes ; 25. la jambe sem- 
blable à celle du roi des gazelles ; 26. les doigts des pieds et 
des mains longs ; 27. le talon large ; 28. le cou-de-pied sail- 
lant; 29. les pieds et les mains douces et délicates ; 30. les 
pieds et les mains ont des réseaux ; 31. sous la plante de ses 
pieds sont nées deux roues belles, brillantes, lumineuses, 
blanches, ayant mille rais retenus dans une jante et dans un 
moyeu. 32. Il a les pieds bien posés. 

Plusieurs des 80 signes secondaires ne sont qu'une modifi- 
cation très légère des signes principaux que nous venons d'é- 
numérer. En général, ils ne diffèrent guère des signes cor- 
porels, que Fart divinatoire considère comme favorables. On y 

1) Diaprés M. Senart, le flocon représente réclair blanc; c^est là une idée que 
quelques-uns ont pu avoir ; mais sur les représentations figurées, c'est sim- 
plement un petit cercle, et comme il est dit que le Bouddha émet par là les 
rayons qui illuminent Tunivers, d'autres ont dû en faire Tœil qui voit tout, le 
soleil. En décrivant Téléphant blanc, sous la 6gure duquel le Bodhistava des- 
cendit dans le sein de sa mère, le Lalitavistara ajoute aussi qu'il a Téclat de 
a neige ou de l'argent. 

') Le mot bœuf, génisse, vache, signifie aussi éclair et nuage. 

') Le coucou indien qui joue dans la poésie le rôle de notre rossignol. 

^) La traduction est conjecturale. 

^) Nous lisons dans le Lotus de la bonne Loi, p. 234, que dans une certaine 
circonstance, la langue sortant de la bouche du Tathâgata atteignit ju squ'au 
ciel de Brahma. 



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lIlSTOmE DU DOUDDIIISME DANS l'iNDE 55 

voit aussi quelques figures sacrées très anciennes, comme le 
Svastika (croix, marteau de Thor), Çrîvatsa (figure octogone), 
Nandyâvarta (espèce de labyrinthe) et Vardhamâna. 

Outre les 32 signes principaux et les 80 secondaires, on 
donne encore 216 signes heureux, dont 108 à chaque pied '. 
Dans cette liste, on retrouve les figures sacrées dont nous 
venons de parler, puis d'autres non moins étranges : la roue 
du soleil, le parasol blanc, diverses espèces de lotus, )e mont 
Meru, les parties du monde et des îles, toutes sortes d'ani- 
maux. Il n'est pas difficile de deviner que tous ces signes 
représentent le monde et ce que le temps y fait naître, comme 
le bouclier d'Achille, le héros Solaire, représente la terre et 
le cours de la vie. 

On sait quïl se tiouve dans différents pays bouddhiques des 
empreintes sacrées du pied du Tathâgata. La plus célèbre est 
celle du Pic d'Adam à Ceylan, dont les voyageurs arabes dès 
le IX' siècle et plus tard les Européens ont fait mention '• Le 
Mahâvansa nous apprend aussi que le Tathâgata a laissé 
l'empreinte d'un ses pieds sur le sommet du Sumano, lors d'une 
de ses visites à Ceylan '. A Siam et dans le Laos, les em- 
preintes de ce genre sont très communes. On ne sait ce qui a 
déterminé le choix de certains lieux, mais ce qui est évident, 
c'est que celui qui a gravé ou fait graver le signé sacré dans le 
rocher, savait parfaitement que c'était là un symbole du soleil. 
Comme ces signes ont été faits longtemps après la fondation 
de l'ordre, il s'en suit qu'il a dû y avoir des initiés qui ne par- 
tageaient pas les opinions évhéméristes d'Açoka. Ils ne de- 
vaient pas croire que le Bouddha était un dieu, mais en tout 



«) Hardy, Man. of Buddhism. p. 367, Bunouf, Lolus, p. 622. 

') Parmi les Européens, nous citerons seulement Valentyn, Beschr, tmn 
Coromandelf v. pp. 36, 375. 

^) On a voulu douter de la crédibilité des chroniques singalaises, ou plutôt on 
Ta simplement niée. On a pensé que les Singalais avaient inventé ces faits par 
vanité nationale. C'est à tort. Les Bouddhistes du nord savent aussi que le 
Tathâgata a été trois ibis à Ceylan, et nous savons que cette île est visitée tous 
les ans par le Bouddha de Tannée courante. Ceylan, c'est la Lanka céleste, où 
hat>itait Râvana. 



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54 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

cas, ils ne le tenaient pas ponr un homme, c'était pour eux un 
nom, un concept, comme les Muses pour nos poètes. 

B. SIGNES SPIRITUELS. 

Les signes spirituels qui distinguent le Bouddha des autres 
êtres sont systématiquement divisés en trois classes, dont 
chacun comprend une catégorie déterminée de qualités. L'é- 
numération et la classification de ces qualités, à part quelques 
difTérences peu importantes, est commune aux deux Églises 
et fait partie de leur plus ancien héritage. On y trouve une 
description de la puissance surnaturelle et de la sagesse de 
rêtre suprême, des qualités que le yogin indien croit ou pré- 
tend pouvoir acquérir par le Yoga. La place que prennent les 
qualités surnaturelles dans le système bouddhique, ne diffère 
guère do celle qu'elles ont dans la mystique du Yo^ra. Les deux 
systèmes ne sont que des modifications d'une conception mys- 
tique bien plus ancienne, d'après laquelle ces trois classes de 
signes sont une transcription pour l'omniscience, la toute- 
puissance, la fidélité infaillible de la lumière suprême, qui est 
honorée comme le dieu du soleil, du ciel, du temps et philoso- 
phiquement comme le Verbe. 

Voici cette classification : L Les dix forces [daça bala) : 
1. la connaissance du possible et de l'impossible ; 2. des con- 
séquences (nécessaires) des actes ; 3, de la voie propre à chaque 
but; 4. des éléments *; 5. de la différence dans TincHnation des 
êtres ; 6. de la puissance relative des forces (corporelles et 
spirituelles) ; 7. de tous les degrés de l'enivrement spirituel et 
de la méditation calme, dont l'influence efface les fautes et 
produit le réveil ; 8. du souvenir des anciennes demeures ; 
9. de la conception et de la naissance ; 10. de la distinction des 
souillures du vice '. 

*) Cela est bien indéterminé ; mais il n'est rien que recherche autant la dogma- 
tique bouddhique que l'ambiguité, sous l'apparence de la précision. Plus les 
mots ont de signification, plus est grand le nombre de ceux qui peuvent ac- 
cepter la formule, car on y comprend ce que Ton veut. L'accès de TEglise est 
rendu facile et Tordre vante l'étendue et la liberté de son esprit. 

') Burnouf a traité des dix forces dans son Lotus, p. 781. Cf. Hardy, Man, of 
Buddh, p. 380. 



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UISTOIRfi DU BOUDDHISME DANS l'iNDK 55 

C'Mt dé Cette décuple énumération que le Tathâgata s'est 
appelé aussi : celui qui possède les dix forces {daçabalin)y à 
moins que ce ne soit le contraire, et qu'on ait abstrait les dix 
forces d'une ancienne épithète Daçabala du Yogin suprême 
ou Gourou *. Un gourou est un maître d'études comme aussi 
toute personne qui a droit à de grands honneurs. Si Ton com^ 
pare cette liste de forces que nous venons d'énumérer, avec 
celles qui, dans la note, sont attribuées à Çiva, le Gourou 
suprême, on remarquera qu'on a des deux côtés des perfec- 
tions intellectuelles et morales, mais que dans la liste bouddhi- 
que on a supprimé tout ce qui rappelait le caractère primitif 
de créateur du Tathâgata. Et cependant les traces anciennes 
n'ont pas complètement disparu : par exemple au n*" 8, on a 
une traduction du fait que le dispensateur suprême de la 
lumière, au moment voulu, retourne immuablement à Tendroit 
où il a paru déjà, comme s'il se rappelait les stations de sa 
route éternellement la même. 

II. Les 18 propriétés indépendantes {éoenika dharma) 
appelée^ aussi Buddhadharma ou propriété d'un Bouddha. Ce 
sont : 1 . la connaissance illimitée du passé ; 2. de l'avenir ; 
3. du présent. De là résultent : 4. la droiture dans les actions ; 
5. dans les paroles ; 6. dans les pensées ; ensuite 7. la force 
irrésistible de la volonté du maître ; 8. de la prédication de la 
loi ; 0« de son énergie ; 10. de sa méditation profonde ; 11. de 
sa sagesse ; 13. de son afft*anchissement. Par suite de ces 
douze qualités, il est affranchi 13. de légèreté ; 14. de vain 
bruit; 16, d'obscurité; 16. d'impressionnabilité ; 17. de fai- 
blesse d'esprit ; 18. d'imprévoyance *. 

Toutes ces qualités appartiennent plus ou moins à tout être 
noble, mais dans leur plénitude, elles ne conviennent qu'au 

<) On reconnaît aussi à Çiva le Gourou suprétne, dix qualités impérissables 
(avyayatâ) : connaissance, afTranchisseraent de la douleur, gloire, pureté, 
vérité, patience, résistance, puissance créatrice, lumière propre, souveraineté 
V. Vâcaspati miçra dans son commentaire du Yogasûtra I, 25. 

') L'explication des six derniers termes, dans un commentaire cité par Bur- 
nouf, Lotus, p. 649, est en contradiction avec les données ûeïAbhidhânappa» 
dîpikâf le dictionnaire indigène le plus autorisé. 



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56 REVUE DE L*HlSTOmB DBS RBLIGIORS 

Ta thâgata parfait, souverainement sage et souverainement 
bon. 

III. Les quatres signes de la clarté et de la certitude (vaiçâ- 
radya *. Elles consistent en ce qu'il s'éleva à ce point: 1. que le 
Tathâgata avait approfondi tous les dhai^ma (les qualités des 
choses et les devoirs) sans exception et avait la conviction que 
son état ne pouvait être modifié ni par les dieux ni par les hom- 
mes ; 2. il avait vu tout ce qui s'oppose à l'affranchissement 
du péché, s'oppose aussi au Nirvana et il avait la conviction 
que cela ne pouvait être modifié ni par les dieux ni par les 
hommes ; 3. il savait qu'il atteindrait le Nirvana, en prenant le 
chemin qui mène à la délivrance (coucher du soleil), et il avait 
la conviction que ni les dieux ni les hommes ne pourraient 
modifier cette situation; 4. il savait comment effacer les souil- 
lure du péché, et il avait la conviction que ni les dieux ni les 
hommes ne pourraient rien y changer *. 

Le Tathâgata est représenté ici comme un acteur qui défend 
quatre thèses et qui provoque le monde entier à la dispuste. Nous 
trouvons la même idée dans un écrit de l'Église du sud ' ; le 
Bouddha y est aussi représenté parlant : je n'aperçois pas, ô 
religieux, de raison pourquoi un ascète, ou un Brahmane, un 
Dieu, un démon, ou un Brahma quelconque dans ce monde, 
viendrait avec juste raison me gourmander en disant : arrivé 
à l'état de Bouddha parfaitement accompli, éclairé comme tu 
Tes, voici cependant des dharma que tu n'as pas pénétrés ; 
maintenant, parce que je n'aperçois pas de raison pour cela, je 
me trouve plein de bonheur de sécurité et de confiance. Le 
deuxième point est qu'il s'est délivré de toutes souillures ; le 
troisième, qu'il a sans conteste indiqué les obstacles ; le qua- 



*) Vaiçâradya est l'absence de tout doute, de toute obscurité (d'esprit) et de 
toute incertitude (du sentiment), il signifie donc tout aussi bien clarté et certi- 
tude intellectuelles, que assurance, confiance en soi, intrépidité. 

*) Cf. Lalitavistara,p.591.En abrégé dans Hurdy, EasUni monachism,*p.29i: 
He bas attained the suprême Buddliaship, lie bas entirely overcome evil de- 
sire ;*he bas ascertained aile the bindrances to the réception of Nirvana, and 
be knows fully ail kbatis excellent and good. 

») Dharamappadîplkîl, dans Burnouf, Lotust p. .'403. 



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HISTOIRE DC BOUDDHISME DANS L*I7(DB 57 

trième qu'il a annoncé le dharma qui mène à la délivrance 
complète de la douleur. 

Malgré ces formes scolastiques, on voit sans peine que cette 
certitude fait du Tathâgata le libérateur du monde, celui qui 
s'est dévoué à la grande œuvre de la délivrance. En acceptant 
cette tâche gigantesque, le Bodhisatva a prouvé à l'évidence 
sa bonté infinie, il a couronné ses efforts poursuivis pendant 
une série d'existences sans nombre. Quand il est devenu un 
Bouddha accompli, sa bonté a cessé naturellement, au moins 
en acte. Pour Vishnou, il n'en va pas de même : on peut lui 
attribuer la bonté et la compassion pour toute la chaîne des 
êtres, parce que la scission artificielle en Bouddha et Bodhi- 
satva ne s'est pas encore accomplie en lui. 

Quoiqu'un sage accompU soit bien au-dessus dimpressions, 
comme la bonté et la compassion, nous ne devons pas nous 
étonner de voir les Bouddistes parler de leur maître comme 
s'il était encore accessible à ces sentiments ^ Ils ont involon- 
tairement confondu les traits du Bodhisava avec ceux du Boud- 
dha. Chez les Bouddhistes du Nord, où la bonté du maître est 
plus fortement accusée, on a probablement affaire à d'autres 
influences encore, à des influences hindoues. Il y a parmi eux 
une école théiste, qui a compté et compte encore un grand 
nombre d'adeptes, quoique son enseignement soit en contradic- 
tion avec les principes fondamentaux de l'Église. Cette école 
est celle des Aiçvarika ^ ainsi nommée parce qu'elle reconnaît 
un être suprême [îçvara) ou âdibouddha, c'est-à-dire Bouddha 
primitif. Elle ressemble beaucoup aux sectes hindoues des 
Vaîshnavas et des Çaivas et est surtout florissante au Népal. 
Nous empruntons le passage suivant à la profession de foi 
d'un Népalais * : a Bouddha signifie en sanscrit le sage, et aussi 
ce qu'on connaît par la sagesse. C'est le nom que nous donnons 



*) Même dans un écrit à moitié philosophique comme le Miliuda Panhà (Ed. 
Trenchrer), p. 108. 

*) Hodgson, Ëssayon the Languages. Literature ad religiou of nepâi and 
Thibet, p. 76. 

•) Hodgson. Essays, p. 46. 



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58 RBVUB DE l'histoire DBS RELIGIONS 

à Dieu : nous rappelons aussi Adibouddha parce qu'il existait 
avant tout, qu'il est créateur et non créé ; c'est lui qui a créé 
aussi les 5 Dhyâni Bouddhas qui sont dans le ciel, Çâkya et 
les 6 autres Bouddhas humains sont terrestres. C'est en hono- 
rant le Bouddha suprême, qu'ils atteignirent la plus haute per- 
fection et obtinrent le Nirvana, c'est-à-dire qu'ils furent absor- 
bés en Adibouddha. C'est pourquoi nous les nommons tous 
des Bouddhas. » 

Plus loin le Népalais déclare : les noms d' Adibouddha sont 
innombrables : Sarvajna (omniscient), Sugata, Bouddha, Dhar- 
mar^'a (souverain de Tordre, de la loi), Bhagavat, etc. 

La distinction entre le Bouddha divin, éternel, et le Bouddha 
humain, temporel, qui existe dans la croyance populaire, dis- 
paraît dans la méditation philosophique. Que Ton comprenne 
Adibouddha avec quelques écoles, comme la nature ou plutôt 
comme l'ensemble des forces éternelles de la nature \ ou 
comme la raison pure, séparée de la matière, dans les deux 
cas, les Bouddhas terrestres ne sont que des manifestations, 
des apparitions de la substance éternelle ; et, comme les noms 
qu'on lui donne se comprennent parfaitement s'ils sont les 
attributs d'un être absolu, mais sont ridicules s'ils sont appli- 
qués à un homme, on ne peut supposer que ces qualités abso- 
lues ont été transportées d'un certain Çâkyamuni à la sub- 
stance absolue *. 

Il faut rapprocher de cela une autre déclaration du Népalais 
citée plus haut, sur les Lamas du Tibet ^: Les Lamas, dit-il, 
sont d'accord avec nous, pour honorer les 7 Bouddhas, mais 
ils vont plus loin et supposent qu'ils sont des Avatâras. On ne 
nous dit pas sur quoi se fondent les Lamas pour cela, mais il 
est facile de le comprendre. Ils doivent penser que tous les 
êtres pensants sont des manifestations de la Raison consi- 

*) Sous une forme concrète, mythologique, il est le soleil, la lumière 
créatrice. 

*) L'épithète la plus significative est Svayambhû « celui qui est issu de lui- 
même », elle est bien connue et convient très-bien comme attribut de Brahma, 
la lumière créatrice, le Verbe, ou d* Adibouddha. 

*) Hodgson. Essays, p. 48. 



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HISTOIRE DU BOUDDHISME DANS L*IIfDE 59 

dérée comme force naturelle, que, par là, tous ces êtres sont 
à proprement parler des Buddhas^ des êtres doués de raison, 
et que ceux chez lesquels la sagesse est la plus grande, mé- 
ritent d*être appelés Buddhas par excellence. Dans ce sys- 
tème, il n'y a pas déraisons pour que les Lamas dénient l'exis- 
tence réelle à Çâkya et aux 6 autres, mais sa majesté et sa su- 
périorité disparaissent du même coup. 

La théorie des Mâdhyamikas est un peu différente, et plus 
raffinée. Ils entendent le principe : tout est vide {sarvam 
çunyam) non-seulement dans le sens que tout dans ce monde 
est vanité, mais que tout est néant : ils nient l'existence, la 
réalité. Tous les phénomènes, toutes les choses, tous les êtres 
ne sont que des chimères et en ce sens on peut dire que tout 
n'a qu'une existence chimérique comme tout ce que on voit, 
on s'imagine voir dans un rêve\ La conséquence nécessaire 
est que pour eux aussi le Bouddha n'est qu'un nom. Cette 
conviction est ouvertement exprimée en ces termes : Il n*y a 
pas dans le Tathâgata la moindre parcelle d'être, en tant qu'il 
s'est manifesté comme Bouddha par l'obtention de la Bodhi 
suprême *. En langage ordinaire, la sagesse accomplie 
n'existe que comme idée, un Bouddha parfaitement sage n'a 
d'existence que comme une abtraction, une chimère •. 

Au point de vue des principes généraux de Bouddisme, on 
peut difficilement méconnaître la justesse de la théorie des Mâ- 
dhyamikas. D'autre part, il faut remarquer que la dialectique 
bouddhique possède un excellent moyen d'infirmer toutes les 
conséquences. C'est une sorte de défense de prononcer un 
jugement. On ne peut pas dire, enseigne le Tathâgada, « tout 



*) Sarvadarçana-Sangraha, p. 15. VassilielT, der BuddhUmus, p. 348. Les 
Bouddhistes du sud nient aussi Texistence du monde. Cf.Bigandet, II,239J0. 

*) Schmidt. Ueber das mahâyana, p. 207. 

') Cf. les passages suivants de la Prajnâ-P&ramitft, dans Burnour, Introduc- 
tion, p. i8i. « Je ne reconnais pas, je ne vois pas de perfection de la sagesse. 
Je ne reconnais pas. je ne vois pas davantage d'omniscience m et « le nom de 
Bouddha, ô Bhagavat, n'est qu'un mot. Le nom de Bodhisatva, ô Bhagavat^ 
n'est qu'un mot. Le nom de perfection de la sagesse, ô Bhagavat, n'est qu'un 
mot.» 



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60 REVUE DE L*HIST01RE DES RELIGIONS 

cela me plaît », ni « tout cela ne me plaît pas », ni encore 
« telle chose me plaît et telle autre ne me plaît pas. » Ainsi, 
pour prendre un autre exemple, c'est une hérésie de dire : 
« Le monde est fini », ou bien « le monde n'est pas flni », ou 
encore « le monde n'est ni flni ni infini*. Les motifs qui ont 
amené la philosophie bouddique à ce point, sont clairement in- 
diqués dans le morceau cité et reviennent à ceci : un vrai disci- 
ple du maître se garde bien d'adopter une des trois opinions, car 
s'il en adopte une, il contredit les deux autres ; de cette oppo- 
sition naîtra une différence, et de cette différence, l'hostilité. 
Pleinement convaincu de ces conséquences, le vrai disciple 
s'abstiendra soigneusement et n'adoptera aucune des trois opi- 
nions. 

Il y a un autre principe qui a pour but de maintenir la paix 
parmi les frères, c'est que les mêmes mots font une impression 
différente sur différents audi leurs Jl est parfaitement admis par 
les Bouddhistes que, quoique la doctrine du Bouddha soit une, 
il y a cependant une quadruple manière de l'entendre «. De là 
la division officielle de la philosophie bouddhique du Nord en 
quatre écoles principales. On n ? peut méconnaître la vérité du 
principe, mais il ne s'en suit pas qu'il faille, de propos déli- 
béré, présenter une idée de telle sorte que chacun doive en 
deviner le sens. 

Cette recherche de l'ambiguitô qui est plus ou moins com- 
mune à toute la philosophie indienne, ne vient pas du désir de 
parer à toutes les éventualités, comme c'est le cas du langage 
de l'oracle de Delphes. Souvent, et surtout dans le langage 
figuré de la mythologie, on parle en énigmes parce qu'on croit 
que la vérité cachée ne possède sa vertu que pour celui qui est 
capable de deviner l'énigme. L'ambiguité des écrits bouddhi- 
ques doit être attribuée en partie au principe qu'il est inutile 

') Bumour. Introduction, p. 4o8. Kœppen. Ueligian des Buddha, p. 598. 

*) Sarvadarçana Sangraha p. 9. V. Vassilieff. Buddhismus, p. 105 : « Keine 
(Schule) wagte die Sùtra's welche nicht mit hren Meinungen ùbereinstimmea, 
ais nicht von Buddha heiTilhrend, zu verwerfen, sondera sie sagten nur, dass 
si nichte inder Form eines absoluten Warheitausgedruckt sein, und dièse Lehre, 
von den « zwei Bedeutungcn » entwickelt jede Schule ihrem Système gemaess. 



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HISTOIRE DU BOLDDniSMB DAMS l'iKDE 61 

de découvrir des vérités à celui qui n'a pas la pénétration suf- 
fisante pour en trouver la vraie signification. 

Les considérations qui précèdent nous permettent, croyons- 
nous, de saisir en une formule le concept de Bouddha des di- 
verses écoles si différentes qu'elles soient de temps et de lieu. 
On peut dire, d'après les données acquises, que les Bouddhis- 
tes du Sud et les moins avancés du Nord, parlent du fondateur 
de leur doctrine comme d'un homme. Mais en même temps, les 
qualités et les noms qu'ils lui attribuent sont en contradiction 
avec ce concept. Il n'est donc ni humain, ni non humain, ni hu- 
main et non humain à la fois, ou ce qui revient au même : dans 
un sens, c'est un homme, dans un sens, ce n'est pas un hom- 
me, dans un sens, il n'est ni l'un ni l'autre. 

En considérant le concept de Bouddha au point de vue de 
son développement historique, nous concluons que le Tathâ- 
gata eàt un Dieu, mais un Dieu mort. L'Eglise, fondée sur une 
base athée, ne pouvait reconnaître comme tel le Dieu du Jour 
et du Temps. Elle le fit mourir avant le commencement de 
rère du salut. Sous une certaine forme, le grand illuminateur 
du monde demeure en temps que soleil matériel. C'est de là 
qu'on peut dire que le Tathâgata subsiste encore comme Dhar- 
makaya ou Loi incamée *. Puisque l'Eghse adoptait les doc- 
trines que le Temps avait enseignées pendant une série de 
siècles à des générations antérieures, elle pouvait prendre 
comme Patron idéal, ce Temps qui avait atteint le Nirvana 
avant le commencement de l'ère nouvelle. Les matérialistes 
indiens, les Cârvâkas ou Lok&yatikas, eux-mêmes, reconnais- 
sent comme Patron ou comme source idéale de leur doctrine, 
le dieu de la parole, Brihaspati, sans croire pour cela à sa di- 
vinité ou à la possibilité que leur livre eût réellement été com- 
posé par Brihaspati. Sans doute, les fils de Bouddha, plus tard 
surtout, ont pris pour une réalité vulgaire ce qui était allégori- 
que.Aulieu d'un être suprême, parfaitement bon, c'est un hom- 
me supérieur parfaitement bon, anquel ils pouvaient penser et 

»(V.VasBilicfr,p.l02.) 



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62 RBYUS DE l'histoire DES RELIGIONS 

s'attacher avec d'autant plus de dévotion qu'il avait les mêmes 
sentiments qu'eux-mêmes. Quand, pour l'œil de l'esprit, un 
certain idéal de sagesse et de bonté a pris corps, il devient 
plus attrayant, parce qu'il ne semble plus absolument inacces- 
sible pour l'homme, et c'est ce qu'était le Maître. H est mort, 
à la vérité, et ne peut plus secourir les siens dans leurs be- 
soins, mais leur reconnaissance n'en est pas moindre, car il a 
laissé dans son Dharma tout ce dont les vivants ont besoin 
pour leur salut. C'est dans cette foi et dans cette reconnais- 
sance que réside la force de la Religion, et non dans la vérité 
historique ou dans l'erreur de ce que les croyants considèrent 
comme leur Evangile. 



H. Kern (de Leyde). 



PIN DU LIVRE PRBMIËR. 



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LES ORlGim POUTIQIIES ET RELIlilEn 

DE LA NATION ISRAÉLITE 



SECONDE ET DERNIERE PARTIE» 
§ 5. LB DâCALQOUS. JOSITÉ 

Reste le Décalogue, la loi des « Dix commandements de 
Dieu, » la page la plus admirable que nous ait léguée l'antiquité 
orientale et dont le contenu a si peu vieilli qu'il s*adapte en- 
core, au prix de quelques efforts, il est vrai, aux exigences 
d'une civilisation bien différente, bien éloignée de celle des 
Israélites. Le Décalogue, abstration ftiite de sa forme tradition- 
nelle et peut-être de telle de ses prescriptions, ne saurait-il, 
dans son fond, remonter à Moshéh, au libérateur des Israéli- 
tes captift, qui pourrait rester ainsi, aux yeux d*une critique 
consciencieuse, leur législateur k — Ecoutons M. Kuenen, 
qui croit pouvoir répondre par Tafflrmative. 

«) Voyez la Ketme, U VI (1882), p. 178 et kl noie 2 de i& pa^ tm. 

^] Pour bien comprendre les explications qui suivent, il faut se souvenir 
que la division adoptée pour les dix commandements ou « dix paroles^ >» n^est 
point partout la même. Lee ims ont divisé en deux le eoMOMademeni relatif à 
la convoitise (v. 17), d'autres, celui relatif à Tinterdiction du polythéisme et 
des idoles (v. 3-4 j. Plusieurs exégètes contemporains, se séparant de ces deux 
iBaQiôre& de voir^ considèrent coiune fornant le ptemier comwaBdemept, ou 
plutôt la première u parole », les mots : « Je suis Yahvéh, ton Dieu. »0n obtient 
ainsi Tordre suivant : 1« Yahvéh, dieu d'Israël ; 2** interdiction du polythéisme 
et des images ; 3o du faux serment par Yahvéh ; 4** le repos sabbatiq^ ; 5f* res- 
pect des parents ; Q^ interdiction du meurtre ; 7* de Taduitère ; 8* du vol ; 9» du 
umx témoignage ; 10<» de la convoitise. Ce tableau étant ainsi donné^ on peut 
•Q distraire les développements et le réduire à Ténoncé succinct <ks diflé- 
rents ordres de la divinité; on peut enfin^ sans rompre la série, supprimer la 



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64 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

« Il n'y a rien de décisif à invoquer, ainsi s'exprime Témi- 
nent historien de la religion d'Israël contre l'opinion qui fait 
remonter les dix paroles à Moïse ; leur contenu et Tordre dans 
lequel elles se présentent concordent plutôt avec Tadmission 
d'une origine mosaïque. Après que le rapport spécial d'Israël 
et de Yahvéh («Je suis Yahvéh, ton Dieu, qui t'ai fait sortir du 
pays d'Egypte»), a été exprimé dans la première de ces paro- 
les, la seconde en tire la conclusion qu'Israël doit le servir 
seul, à l'exclusion d'autres dieux (dont l'existence d'ailleurs 
semble plutôt admise que niée)f La troisième parole, à son 
tour, consacre la sainteté du serment prêté au nom de Yahvéh. 
sainteté d'où dépendait Tunion mutuelle des tribus, et, en gé- 
néral, la stabilité de n'importe quelle espèce de contrat. Vient 
ensuite, comme quatrième parole, la consécration à Yahvéh 
du dernier jour de la semaine, signe extérieur de la consécra- 
tion du peuple au service de Yahvéh. A cet énoncé succèdent 
les commandements moraux dans un ordre simple et naturel. 
Ils n'ont besoin d'aucune explication, à l'exception du dernier, 
qui diffère des autres en ce qu'il condamne non pas le fait, mais 
l'intention. Mais cette convoitise, n'est-ce pas, à proprement 
parler, le commencement de l'action coupable quelconque par 
laquelle on cherche à s'approprier le bien du prochain?.... Le 
résultat de notre investigation n'est donc pas douteux. La tra- 
dition qui attribue les dix paroles à Moïse se recommande à 
toute notre considération par son ancienneté. Sans doute, si 
leur contenu et leur forme venaient lui infliger un démenti, il 
faudrait bien la rejeter. Mais ce n'est pas le cas ; nous la laissons 
donc valoir. Tout en conservant notre droit de soumettre à une 
critique rigoureuse chacun des commandements bn question 
et de refuser au besoin à Moïse la paternité de tel d'entre eux, 
reconnaissons comme un fait qu'il a imposé aux dix tribus, au 



seconde partie du commandement 2 : interdiction des images. Par cette ampu- 
tation on rend en effet plus plausible Torigine mosaïque de l'ensemble, puis- 
qu*il est constant que Yahvéh était encore adoré sous une forme idoiâtrique 
dans plusieurs sanctuaires importants bien des siècles après l'établissement 
en Pdestine. 



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LES ORIGINES POLITIQUES fiT RELIGIEUSES 65 

nom de Yahvéh, une loi de la nature de celle des « dix paro- 
les. * » 

M. Reuss, sans se prononcer d'une façon catégorique, in- 
siste, de son côté, avec une visible complaisance, sur toutes 
les circonstances propres à rendre suspecte l'authenticité mo- 
saïque du Décalogue. « Le Décalogue, écrit-îl, est de toutes les 
lois du Pentateuque celle devant laquelle la critique la plus 
hardie s'est quelquefois arrêtée. En effet, quoi de plus naturel 
et de plus conforme aux mœurs de la plus haute antiquité, que 
la promulgation des principes les plus élémentaires de la vie 
sociale et religieuse, au moyen dé quelques courtes formules 
gravées sur des matériaux pour ainsi dire indestructibles et 
exposées aux yeux de tous dans un endroit généralement ac- 
cessible? L'histoire nous fournit plus d*un exemple de cet 
usage. Nous ne voyons donc aucune raison péremptoire qui 
nous empêcherait d'admettre l'existence des tables dont il est 
parlé à différentes reprises dans le Pentateuque et de les attri- 
buer à Tépoque mosaïque. Mais il y a des motifs pour ne pas 
accepter le fait tel quil nous est représenté, même en dehors 
de la part qui y est réservée à Dieu personnellement. » 

Ici nous sommes obligé d'entrer avec notre savant compa- 
triote dans quelques détails que Timportance du sujet fera ex- 
cuser. «Tout en maintenant, continue M. Reuss, la possibilité, 
disons même la probabilité, de l'existence d'un pareil monu- 
ment, nous soutenons que nous n'en possédons pas le texte 
authentique, et que, par conséquent, la rédaction dans laquelle 
nous est parvenu celui qui le remplace ne peut pas être l'œu- 
vre du prophète. Nous fondons cette opinion sur deux faits in- 
contestables : 1* le texte qui, selon l'opinion universellement 
adoptée, se serait trouvé gravé sur les deux tables, est celui 
qu'on lit Exode XX, 2-17 (comp. chap. XXXL 18. Deutér. V, 
6-21). Ce texte se compose de 620 lettres. Avec l'écriture car- 
rée actuelle, ce texte, en ne tenant aucun compte des marges 
et des interlignes (la séparation des mots n'étant pas d'usage) 

*j KueDetii d$ Godsdienst van Israël, tome U, p, 28i-282. 



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66 HEYUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

aurait demandé au moins un mètre carré et demi de superficie, 
même en ne calculant pour chaque lettre que l'espace minime 
de 25 centimètres carrés. En prenant en considération la forme 
des lettres antiques, cet espace est absolument insuffisant. 
Qu'on évalue maintenant le poids de ces tables et qu'on le 
mette en regard de la hauteur du Sinaï et des forces d'un octo- 
génaire ! Mais c'est là la moindre des difficultés. En voici une 
bien autrement insoluble. — 2° Nous possédons du Décalogue 
plusieurs textes différents l'un de l'autre. Déjà par la compa- 
raison des deux passages cités (Exode XX et Deutéronome V), 
on voit que les rédacteurs du Pentateuque n'avaient pas sous 
les yeux le monument même, autrement ils nous en donneraient 
un texte uniforme. Mais il y a d'abord le commandement rela- 
tif au sabbat qui n'est pas motivé de la même manière, Deut. V, 
15, que Ex. XX, 11. Ensuite, il y a des différencçs dans les 
dernières lignes, ce qui a été cause que, depuis les plus anciens 
temps et jusqu'à nos jours, on n'a pas pu s'accorder sur la ma- 
nière de numéroter les articles. De ces deux observations, il 
nous semble résulter que nous ne possédons le Décalogue que 
dans une paraphrase un peu verbeuse. Les tables auraient déjà 
été passablement lourdes si tous les dix commandements 
avaient été formulés en deux' mots, ensemble de 6 lettres, 
comme c'est le cas de quatre d'entre eux. Aussi bien est-il à 
remarquer que le texte (Exode XXXIV, 26 ; Deutér. V. 19) se 
sert du terme : les dix paf^oles, et c'est ce que signifie égale- 
ment le terme grec. 

« Mais voici maintenant un fait plus étonnant encore. Le Dé- 
calogue,. disions-nous, est inscrit au vingtième chapitre de l'E- 
xode. Ce n'est que plus tard (chap. XXIV, 12) que Dieu dit à 
Moïse qu'il lui remettra d^^ tables de pierre, sur lesquelles il a 
écrit lui-même^ ses commandements. Enfin, au chap. XXXI, 18, 
les deux tables sont remises au prophète qui, en descendant 
de la montagne et voyant les Israélites dansant devant l'idole, 
les brise (chap. XXXII, 19). Sur cela, ij reçoit Tordre (chap. 
XXXIV, 1) d'en faire lui-même deux autres, sur lesquelles 
Dieu promet d'écrire les paroles qui s'étaient trouvées sur les 



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LES OmCIWES POLITIQUES ET RELIGIEUSES 67 

premières. En effet, Moïse prépare deux tables et les porte sur 
la montagne. Suivent (v. H-26) les commandements prononcés 
par la bouche même de Dieu, après quoi celui-ci dit à Moïse : 
« Ecris ces paroles, car c'est sur la base de ces paroles que je 
fais un pacte avec toi et avec Israël. » Et Moïse resta là avec 
Yahvéh quarante jours et quarante nuits (comme la première 
fois, chap. XXIV, 18) sans manger, ni boire, et il écrivit sur 
les tables les articles du pacte, les dix commandements. — S'il y 
a déjà quelque chose de singulier à ce que Dieu dise d'abord : 
J'écrirai, et que finalement il ordonne à Moïse d'écrire lui- 
même, circonstance qui nous permettra de croire encore à la 
combinaison de différentes relations primitives, la surprise sera 
encore bien plus grande quand nous examinerons le texte de 
ces secondes tables (v. H-26), qui n'est rien moins qu'identi- 
que avec celui du vingtième chapitre, quoi qu'en dise le com- 
mencement du trente-quatrième. Sur dix commandements, il 
n'y en a que trois des anciens : la défense du polythéisme, 
celle de l'idolâtrie et la loi du sabbat. Tous les autres sont nou- 
veaux ; ils sont relatifs à la fête de Pâques, aux deux autres 
grandes fêtes, aux pèlerinages, à la primogéniture, aux prémi- 
ces et à deux autres prescriptions rituelles. N'avons-nous pas 
là une preuve palpable que l'idée, ou, si l'on veut, le souvenir 
d'un Décalogue gravé sur la pierre étant donné, on a essayé, 
à différentes occasions et dans des vues différentes aussi, d'en 
reconstruire le texte? En tout état de cause, les textes actuels 
sentie fruit d'une compilation bien postérieure à l'époque qu'on 
leur assigne communément. * » 

Reprenons le second décalogue (celui du chapitre XXXIV), 
qui est l'objet d'un dédain non justifié. En voici la subs- 
tance : 

*) Introduction (au Pentateuque-Josué), p. 65-68. — En un autre endroit, 
dans une note a Exode XX, i, M. Reuss s'exprime ainsi : « Disons en général 
que ces dix commandements sont on ne peut plus appropriés à l'époque à 
laquelle ils sont rapportés ici et ne contiennent que les principes élémentaires 
de la religion monothéiste et de la morale sociale. » Nous ne nous chargeons 
pas de lever la contradiction entre cette assertion et celle que nous avons rap- 
portée dans le texte. Il nous suftit que la dernière soit appuyée par des argu- 
ments topiques, comme on a pu en juger. 



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68 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

I. Interdiction du polythéisme cananéen ; 

II. Interdiction de Tidolâtrie en général ; 

III. La fête des Azymes (Pâques) ; 

IV. Consécration à Yahvéh de la primogéniture ; 

V. Repos du septième jour ; 

VI. Fête des Semaines (Moisson, Pentecôte) et de la Récolte 
(Tabernacles, Tentes) : 

VII. I-es trois pèlerinages ; 

VIII. Détail d^exécution sacriflciaire ; 

IX. Prémices des champs oflfertes à Yahvéh ; 

X. Détail sacriflciaire \ 

Il est certain que, si Tun des deux décalogues peut revendi- 
quer le bénéfice d'une haute antiquité, c'est celui-là; ce qui 
est singulièrement à son avantage, c'est que ses différents élé- 
ments se retrouvent dans le petit code que Ton rapporte aux 
premiers siècles du royaume israéUte (Exode XX, 22 — XXIII, 
19). Ce dernier Ta donc conservé, avec quelques changements, 
en le mêlant à un certain nombre de prescriptions rituelles, 
civiles et morales, qui le complètent et rétendent*. 

Nous ne saurions donc accorder à M. Kuenen que le fond du 
Décalogue qui a prévalu d'abord dans la synagogue puis dans 
l'église chrétienne, puisse être attribué à Moïse. 

Une seule considération peut être invoquée en sa faveur, — 
et c'est la plus faible qu'on puisse voir, — celle de l'usage tra- 
ditionnel. Pour un esprit familiarisé avec le développement de 
la religion et de la littérature Israélites, il décèle au contraire 

*) Nous suivons la division adopU^o par M. Reuss {ad locum). 

') Pour les commandements I et II, comparez Exode XX, 23 ; pour le numéro 
m, comp. XXIII, 15, pour IV, comp. XXII, 30 ; pour V, comp. XXIII, 12 ; 
pour VI, VII, VIII, IX, X, comp. XXIII, 16, H,. 18, 49 a. 19 b, — La divi^ 
sion proposée par M. Reuss n'est pas la seule qu'on puisse imaginer. Nous 
Tavons indiquée ici, pour éviter d'entrer dans un trop long détail. Disons 
toutefois qu'il est très préférable d'écarter les phrases diffuses et pompeuses 
(style deutéronomique) qui forment les versets 10-16 du chap. XXXI V et d'où 
M, Reuss extrait la « parole » îV laquelle il attribue le chiffre I (comp. chap. 
XXIV, 20-33 et Deutéronome, passim]. L'on rend ainsi à l'ensemble son carac- 
tère archaïque. Quant au chiffre X, on le restituera sans peine soit en divisant 
un des numéros suivants — plusieurs s'y prêtent — soit en supposant l'omis- 
sion de la première parole : « Moi, Yahvéh, je suis ton Dieu. » 



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LES ORIGINES POLITIQUES ET RELIGIEUSES (59 

une époque de civilisation avancée et sûre d'elle-même. C'est 
un « sommaire de la loi » qui, par sa simplicité et sa largeur, 
trahit la plusi belle époque de la littérature prophétique, et où 
nous n^hésitons à voir pour noire part l'œuvre des moralistes 
contemporains des derniers temps du royaume de Juda (envi- 
ron de Tan 600 avant Tère chrétienne). 

M. Reuss, ici comme en bien d'autres endroits, a mis le doigt 
sur la vérité quand il a écrit ces paroles rapportées tout à 
l'heure (aux conséquences nécessaires desquelles il semble 
qu'il ait voulu ensuite se dérober) : « L'idée, ou si l'on veut, ie 
souvenir d'un décalogue gravé sur la pierre, étant donnée, on 
a essayé, à différentes occasions et dans des vues différentes 
aussi, d'en reconstruire le texte. » Nous n'avons besoin que de 
changer — ou préciser — un mot. 

Les sublimes auteurs des « dix paroles» ne se sont nullement 
proposé de restituer, par souci d'antiquaires, d'archéologues 
ou de traditionnalistes attachés à la lettre, la vieille teneur 
des « tables de la loi »; ils ont substitué hardiment à un déca- 
logue, éminemment rituel, sec, sans grande portée, un déca- 
logue hautement religieux et moral, expression large, émue, 
éloquente de leur idéal. Par une audace digne d'un Isaïe et d'un 
Jérémie, ils passent sous silence, c'est-à-dire ils relèguent en 
dehors des grandes obligations imposées au peuple de Yahvéh 
par son libérateur de la servitude d Egypte, tout l'élément 
rituel, la mention des fêtes et des détails d'exécution des sa- 
crifices, et les remplacent par les prescriptions les plus impé- 
rieuses de la morale sociale et personnelle. Dans le vieux 
moule ils versent un or fin, dont la forme seule rappelle le 
plomb ancien, désormais jeté de côté ». 

*} T4es variantes qui se rencontrent entre le décalogue d'Exode XX et de Deuté- 
ronome V prouvent à elle seules qu'il ne saurait être question d*un texte hiéra- 
tique scrupuleusement conservé : elles montrent aussi qu'aucun des deux textes 
n'a prévalu définitivement, par conséquent qu'aucun ne s'est imposé, dès son 
apparition, avec une autorité inéluctable. Il résulte de cejqui précède que nous 
en considérons le fond et les développements comme ayant été conçus d'un 
seul jet. On a pu voir qu'il n'y avait aucune raison plausible pour se figurer 
ce document comme ayant jamais existé à l'état de squelette. Nous n'avons 
pas besoin non plus de sacrifier la défense de VicColâtrie (v. 4 et 5 d'Exode XX). 



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70 REVUE DE L*HIST0IRE DES RELIGIONS 

Par une circonstance heureuse, dont la littérature hébraïque 
nous offre d'ailleurs de nombreux exemples, le nouveau déca- 
logue n'a pas supprimé l'ancien et nous trahit ainsi le secret 
de son origine. Les compilateurs de TExode, tout en lui fai- 
sant place, ont soigneusement épargné celui qu'il devait écra- 
ser par son voisinage. Mais il en est résulté une conséquence 
assez curieuse, quoique naturelle : le décalogue réformé n'est 
nulle part l'objet d'une cérémonie solennelle, liant le peuple à 
son accomplissement, en un mot, ne figure pas dans «l'alliance 
du Sinaï. » 

Au chapitre XXXIV de TExode, il est expressément stipulé 
que c'est sur la base des commandements précédemment cités, 
c'est-à-dire du décalogue (ancien type) que Yahvéh fait un 
pacte avec Israël *. Au chapitre XXIV (par le désordre bien 
connu de la narration), nous assistons à la conclusion de cette 
alliance, d'où découle aux yeux de la postérité la destinée en- 
tière du peuple Israélite. Citons ce texte capital : 

« Moshéh vint (de la montagne) et exposa au peuple toutes 
les paroles de Yahvéh et toutes les ordonnances, et le peuple 
répondit tout d'une voix et dit : Tout ce que Yahvéh a dit et 
ordonné, nous le ferons. — Alors Moshéh écrivit toutes les 
paroles de Yahvéh et le lendemain matin il érigea un autel au 
pied de la montagne, et douze pierres pour les douze tribus 
disraël. Puis il envoya les jeunes gens d'entre les Israélites 
offrir des holocaustes et immoler des taureaux en sacrifices 



Ces mots, étant donnée l'époque de la composition, complètent très simplement 
et très noblement la défense du polythéisme (v. 3;. - Quant à la détermina- 
tion de l'époque, elle est, en vérité, fort aisée. Aux raisons que nous avons 
données, ajoutons celle-ci, dont on ne méconnaîtra pas la valeur, c'est que 
la première partie de Deutéronome (chap. IV-XI) et bien des passages de la 
seconde (XU-XXVI, passim) sont le commentaire chaleureux et éloquent 
des premières lignes du décalogue. Or ces pages ont été écrites à la fin du 
vu* siècle avant notre ère, au plus tôt. A cette époque, on les comprenait donc, 
on en saisissait le sens et la portée. Pourquoi cela? Parce qu'elles exprimaient 
les idées du temps. Dans l'Eixode, le Décalogue arrive inopinément de façon à 
rompre la suite des événements. 

*) Exode XXXIV, 27. Les commandements en question ne peuvent pas être 
autres que l'ancien Décalogue (versets 17-26) dont l'entétc seul a dû subir 
quelque altération. 



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LES ORIGINES POLITIQUES ET aELIGlEL'SES 71 

d'actions de grâces à Yahvéh. Lui-même prit la moitié du 
sang et le mit dans les bassins, et de Tautre moitié il aspergea 
Tautel. Puis il prit Pécritdu pacte {vulgo le livre de l'alliance \ 
et le lut en présence du peuple. Et ils dirent : Tout ce que Yah- 
véh a ordonné, nous le ferons et nous obéirons. Alors Moshéh 
prit le sang (contenu dans les bassins) et en aspergea le peuple 
en disant : C'est là le sang du pacte que Yahvéh fait avec 
nous au sujet de {ou sur la base de) tous ces commande- 
ments i. » 

Que faut-il entendre par toics ces commandements ? Sans 
doute les recommandations contenues dans les pages qui pré- 
cèdent : Exode XX, 22 à XXIU, 19, c'est-à-dire le petit code 
appelé fréquemment, d'après ce même passage, le livre de 
Talliance. On pourrait encore proposer une autre combinaison 
et écarter la série des prescriptions, généralement applicables 
à la vie civile, que Ton peut considérer comme englobées sous 
le titre de : Voici les lois que tu leur proposeras». Cette série 
comprend les chap. XXI et XXII, et la première moitié du 
chap. XXIII (v. 1 à il environ). Restent alors deux séries de 
textes éminemment rituels (XX, 22^26 et XXIII, 12-19) dont la 
reunion forme un troisième décalogue, offrant la plus étroite 
parenté avec celui du chap. XXXIV et qui ne contient guère 
de plus que quelques prescriptions relatives à la construction 
et au service des autels (XX, 24-26), prescriptions dont le ca- 
ractère archaïque n'a rien que de vraisemblable et de satisfai- 
sant pour une époque reculée '. Cette seconde édition du dé- 
calogue (ancien type) est elle-même précédée d'une entrée en 
matière qui s'accorde parfaitement avec la cérémonie de la 
conclusion de Talliance *. Le décalogue (nouveau type) reste 
en Tair, séparé des textes que nous venons d'énumôrer par 

«) Exode XXIV, 3 8. 

«) Exode XXI, 1. 

5) Voyez ci-dessus note 2 de la page 68. 

*) « Yahvéh dit à Moïse: Voici ce que tu diras aux fils d'Ismol. >» (Exode XX, 
22). Comp.chap. XXIV, v. 3et4:M Moshéh exposa au peuple toutes les paroles 
de Yahvéh. . . Moshéh écrivit toutes les paroles de Yalivéh. >» et ibiJ. v. 7 : «< Il 
prit récrit du pacte. >» 



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72 nBVUB DB l'uISTOIRB DBS RELIGIONS 

son introduction et sa conclusion particulières «. II n'a rien à 
Toir avec la solennelle promulgation,, avec la scène imposante 
qui lie à jamais les benè-Israël à Yahvéh, Yahvéh aux benè- 
Israël ! — En mettant en lumière ce curieux détail, nous ne 
prétendons point y attacher une importance extraordinaire. 
Nous ne songeons surtout point à en foire dépendre la ques- 
tion d'authenticité respective des deux types du décalogue : 
cette question a été tranchée par des arguments plus solides 
que ceux qui résultent du hasard de la situation d'un morceau 
dans un ensemble aussi incohérent que celui qui nous occupe en 
ce moment". Nous tenions seulement à faire voir que les défen- 
seurs de l'antiquité du décalogue ne peuvent pas même invo- 
quer en leur faveur l'arrangement du texte traditionnel. 

De ce que l'ancienne formule des « dix paroles » (Exode 
XXXIV) se rapporte, mieux que le Décalogue ordinaire, à la 
physionomie des temps antiques, nous n'en conclurons pas à 
une origine mosaïque, qu'aucun fait positif ne viendrait con- 
firmer. Nous nous bornons à constater deux points : Tun c'est 
que le décalogue (type archaïque et rituel) représente — sauf 
les modifications qu'il a pu subir dans son texte au cours des 
âges — un état primitif de civilisation approprié aux commen* 
céments, à la jeunesse d'un peuple (débuts de la royauté Israé- 
lite, par exemple) ; l'autre, qu'à l'époque où Ton imagina de 
faire remonter à la période antérieure à la conquête, le germe 

») Exode XX, 1 et 18-21. 

') La scène du Sinaï et les événements qu'on y rattachait devinrent, à raison 
de leur importance, des thèmes littéraires, que bon nombre d'écrivains trai- 
tèrent, chacun à sa façon. Un dernier compilateur a jeté pôle-mèle dans le même 
moule, soit en leur entier, soit par fragments, cinq ou six de ces expositions. 
Cette remarque s'applique surtout à la partie du livre de l'Exode comprise 
entre les chap. XIX et XXXIX. Pour la disjonction littéraire des morceaux 
ainsi enchevêtrés et brouillés, voyez Die Composition des Hexaieuchs de J. 
Wellhausen, dans les Jahrbucher f. D. Théologie (1876 et 1877). Pour s'en bien 
pénétrer,on n'a qu'à faire l'épreuve suivante : Compter combien de fois, d'après le 
texte actuel. Moïse fait l'ascension du mont Sinaï. Nous connaissons des per- 
sonnes qui, sans se rendre un compte exact de la composition littéraire du 
Pentateuque, ont entreoris sérieusement celte recherche : elles sont arrivées 
aux résultats les plus fantastiques. Un exemple curieux de la même confusion 
se trouve dans le Deutéronome (chap. IX, 8 à, X, 11). On pourra se livrer sur ce 
texte peu étendu au travail de patience que nous venons d'indiquer. 



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LES ORIGINES POLITIQUES ET RELICIEUSES 73 

des institations politiques, religieuses, sociales, amenées par 
le progrès des temps, ce vieux texte sembla digne d'être mis 
en honneur d'une façon extraordinaire, attribué au libérateur 
Moshéh, rattaché à une révélation divine dont le mont Sinaï 
aurait été le théâtre *. 

Mais, il n'y a pas même unanimité à désigner le mont Sinaï 
(Cinai') comme théâtre de la conclusion d'une alliance entre 
Yahvéh et les Israélites par l'intermédiaire de Moshéh. Dans 
les textes les plus anciens (document jéhoviste), la montagne 
des révélations est désignée par les noms de Montagne de Dieu 
et de Hhoreb,nom qui, en quelques passages, a pu être inséré 
postérieurement. Il y est question aussi d'un rocher de Hho- 
reb, d'où Teau jaillit miraculeusement'. Il ne faut sans doute 
pas attribuer ce même nom à deux localités différentes, et la 
suite du texte fait voir expressément que le rocher de Hhoreb, 
comme la Montagne de Dieu, étaient à quelque distance du 
Sinaï*. L'écrivain du deutéronomique ne connaît que la monta- 
gne de Hhoreb. C'est le Code sacerdotal (document ého- 
histe), postérieur à l'exil, qui introduit le premier le nom du 
Sinaï. 

D'autre part, un document trop peu remarqué prétend que 
ce fut en un lieu nommé Marah, aussitôt après le passage de 
la mer Rouge que « Yahvéh donna au peuple des lois et des 
ordonnances *. » Le Deutéronome, de son côté, déclare que 
l'alliance du Hhoreb ne s'appliquait qu'au Décalogue «, et que 
la série des lois et ordonnances qui le complètent ont été 

*) Disons tout de suite, sauf à y revenir, que la légende relative au Sinaï et à la 
conclusion d'une alliance solennelle en cet endroit, sont à nos yeux de date 
assez récente. Le récit même de la conclusion de Talliance cité plus haut (Exode 
chap. XXIV) n*appartient point pour nous aux morceaux anciens de la litté- 
rature hébraïque. C'est là sans doute un sujet que Ton ne saurait épuiser en 
quelques pages, mais il est essentiel que Ton sache quelques-unes des raisons 
qui nous ont amené à rejeter absolument à, cet égard Topinion vulgaire. 

«) Exode XVII, 6. 

*) Les scènes du chap. XVII où est nommé le rocher de Hhoreb (v. 6) et du 
chfi^. XVIII où il est question de la montagne de Dieu (v. 5) sont antérieures à 
l'arrivée au Sinaï (XIX, 1 et 2). 

*) Exode XV, 25. 

?) « Yahvéh a conclu avec nous me alliance en Hhoreb » (Deutér. V,2), 



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74 REVUB DE l'histoire DES RELIGIONS 

promulguées passablement plus tard, dans les plaines de Moab« 
au moment de franchîr le Jourdain *. Ces lois complémentaires 
sont loin d'être secondaires au3. yeux de Técrivain, car il trace 
ces lignes graves, qui doivent donner à réfléchir : « Voici les 
paroles du pacte (de Talliance) que Yahvéh ordonna à Moshéh 
de faire avec les Israélites dans le pays de Moab, en outre du 
pacte qu'il avait fait avec eux en Hhoreb '. » 

Mais ces mots ne doivent pas non plus être considérés 
comme exprimant sa pensée dans toute sa sincérité. Il est vi- 
sible que l'auteur du chapitre XXIX ne connaît plus qu'une 
alliance, celle de Moab, et que la note placée en tête émane 
d'un collecteur et compilateur qui s'est efforcé de combiner 
entre elles deux assertions inconciliables, d'associer dans une 
même vénération le pacte du Hhoreb et celui des plaines de 
Moab. Nous répétons que l'auteur du XXIX« chapitre du Du- 
téronome, qui pouvait écrire aux environs de Texil (vers 600 
avant l'ère chrétienne), ne connaît ni Hhoreb, ni « Montagne 
de Dieu, » ni Sinaï. Qu'on en juge ! « Vous avez vu, dit Moïse, 
tout ce que Yahvéh a foit sous vos yeux dans le pays d'Egypte 
à Pharaon, etc. Observez donc les paroles du présent pacte et 
mettez-les en pratique... Vous voilà tous présents aujourd'hui 
à la face de Yahvéh, votre Dieu, chefs, anciens, magistrats, 
tous les hommes d'Israël.., pour entrer avec Yahvéh votre 
Dieu dans Calliance qu'il fait en ce jour avec vous sous la foi 
du serment, pour vous constituer aujourd'hui comme son 
peuple et pour qu'il soit votre Dieu, comme il vous l'a promis 
et comme il l'a juré à vos pères, à Abraham, à Isaac et à Ja- 

*) Deutér. I, 5. « De l'aulre côlé du Jourdain, dans le pays de Moab, Moshéh 
commença d'exposer celle loi... » — Deulér. IV, 44-46. « C'est ici la loi que 
Moshéh promulgua en présence des fils d'Israël. Voici les statuts, décrets et 
ordonnances que Moshéh proclama pour les enfants d'Israël lors de leur sortie 
d'Egypte, au-delà du Jourdain, dans la yallée, en face de Béth-P^or...» — V, 1 
et 2. t< Moshéh convoqua tout Israël et leur dit : « Ecoutez, Israël, les décrets 
et les ordonnances que je proclame aujourcThui devant vous. Yahvéh, notre 
Dieu, a conclu avec nous une alliance (ou pacte) en Hhoreb...» — VI, l.« Voici 
maintenant le statut, les ordonnances et commandements que Yahvéh, votre 
Dieu, ordonne qu'on vous apprenne, etc. » 

*) Deutér. XKVIII, 69. Nous considérons ces mots non comme la conclusion 
du chapitre XXVIII, mais comme le titre des développements suivants. 



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LES ORIGINES POLITIQUES ET RELIGIEUSES 75 

cob*. » Le prophète Jérémie, de son côté, parle d'une alliance 
c< conclue avec les pères lors de la sortie d'Egypte % » sans 
préciser davantage. 

De tous ces textes nous tirons la conclusion que l'idée d'un 
pacte solennellement conclu dans les wadys du massif sinaï- 
tique entre la divinité et le peuple Israélite, sous les auspices de 
Moshéh, n'a été universellement adoptée qu'après le retour de 
l'exil. Les textes empruntés au Deutéronome sont écrasants 
pour ceux qui revendiquent en faveur de cette tradition l'anti- 
quité et l'unanimité, à défaut desquelles elle ne peut mériter 
aucune créance. De bonne heure, sans doute, l'idée se rencontra 
en Israël que Yahvéh était entré dans des rapports tout par- 
ticuliers avec le peuple hébreu aux temps de la sortie d'Egypte; 
mais il n'y a rien là qui nous autorise à chercher une ré- 
miniscence historique précise sous une thèse essentiellement 
religieuse'. 

On a beau faire : si la personne de Moïse appartient à ITiis- 
toire, son œuvre a disparu sous la légende. Légendaire est 
Penfant sauvé des eaux, le voyant du Hhoreb, le thaumaturge 
de la cour de Pharaon et du passage de la mer Rouge, le lé- 
gislateur du Sinaï. Nous avouons pour notre part le sheikh Is- 
raélite Moshéh; allié aux Qènites tribu nomade, hôtes habi- 
tuels de la montagne sinaïtique : placé à la tête de groupes de 
population, impatients des vexations égyptiennes, ce chef 
les conduisit d'abord dans la presqu'île sinaïtique où ils de- 
vaient trouver la nourriture de leurs troupeaux. Cette circons- 
tance, à elle seule, nous montre qu'il s'agissait d'une troupe 
peu nombreuse, cinquante, soixante mille âmes peut-être ^ Là 

«} Deulér. XXIX, 1-13, passim. 

»)Jérémie, XXXI, 32. 

') La « Montagne de Dieu » (Hhoreb, Sinaï) est également fameuse pour avoir 
été le Ihéfitre des apparitions et révélations divines qui précédèrent la déli- 
vrance. Ces événements ne devant être considérés comme historiques à aucun 
titre, nous pouvons nous abstenir d'en parler ici. 

*) Les chiffres traditionnels sont de la fantaisie pure. M, Max Duncker pro- 
pose un chiffre de cinquante à soixante mille guerriers, donnant pour la totalité 
du peuple plus de trois cent mille âmes. Ces soixante mille guerriers, tant 
soit peu dirigés, auraient tout emporté devant eux, au lieu que la conquête fut 



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76 RBTUE DE l'uISTOIRE DBS RELIGIONS 

enjoignit sa fortune à celle des Qènites. D'ailleurs on allait et 
venait : une attaque fut même dirigée contre les croupes mé- 
ridionales du plateau palestinien. Elle fut repoussée, et les 
assaillants (sans doute les tribus de Juda et de Siméon) durent 
se contenter des ressources assez maigres des oasis et des 
wadys du désert avant de tenter de nouveau la fortune, qui 
leur devint favorable. Il est intéressant de noter que les Qè- 
nites furent du nombre des vainqueurs *. 

Moshéh était-il de ceux-là? Il ne paraît pas. Il est plus vrai- 
semblable que, à la tête du gros des tribus, il se décida à quit- 
ter les régions sinaïtiques décidément insuffisantes, pour tenter 
fortune du côté des pentes, inégalement fertiles, qui partent 
du golfe élanitique pour servir de ceinture orientale à la mer 
Morte et à la vallée du Jourdain, et où s'échelonnaient les peu- 
plades édomites, moabites et ammonites. Eut-il maille à par- 
tir avec les premières ? Les récits l'indiquent sous une forme 
embarrassée. Le point de vue théologique des derniers 
rédacteurs a produit, en effet, ici des conséquences sur les- 
quelles nous croyons devoir attirer Tattention, d^autant plus 
que nous ne les avons vues signalées nulle part dans toute 
leur portée. 

Les théologiens^quiont donné au Pentateuque et aux livres 
historiques de TAncien Testament leur dernière forme, se 
préoccupaient de ce que nous appelons le droit des gens et 
n'admettaient nullement un droit de conquête sans limite. Ils 
savaientjustifler le passé à ce point de vue, et tout particu- 

graduelle. et qu'on dut profiter des occasions. Dix à douze raille guerriers, 
une soixantaine de mille âmes, me semblent déjà d'assez gros chiffres. 

') Le souvenir de Téchec éprouvé lors de la tentative de s'emparer de la 
Palestine méridionale s*est conservé, Nombres XIV, 45. Il s'est même formé à 
cet égard une légende, devenue très populaire, relative à la destruction de la 
génération adulte sortie d'Egypte, légende que contredit le Deutéronome. 
Mais le souvenir de la victoire finale s'est conservé à son tour dans deux textes 
beaucoup plus précis (Nombres XX, 1-3 et Juges I, 17). Nous ne sommes pas 
les seuls à en conclure que l'invasion de la Palestine ne s'est pas faite seule- 
ment par Test (le Jourdain), mais en partie par le sud. Comp. Juges, 1, 1 s. 
Le chef de l'invasion judaïte-siméonite n'est d'ailleurs pas, on s'en souvient, 
un israélite ; c'est un Qenizzite (Nombres XXXII, 12, Josué XIV, 6), c'est-à-dire 
le sheikh d'une peuplade apparentée aux Edomites (Genèse, XXXVI, 11). 



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LES OniGlNES POLITIQUES ET RELIGIEUSES 77 

lièrement la prise de possession du pays de Kena^an, Si Yah- 
véh avait donné cette région à son peuple, c'avait été à 
cause des crimes et des méfaits de toute nature de ses habi- 
tants ; ils avaient subi la peine de leurs infamies, en même 
temps que Dieu faisait aux siens un magnifique présent. Mais 
par Kena^'an les théologiens juifs entendaient uniquement les 
régions situées à Touest du Jourdain, et ils en excluaient 
absolument les parties transjordaniques, le plateau du Gui- 
le'^ad. 

De ce point de vue découlent deux conséquences : la pre 
mière qu'Israël, après la sortie d'Egypte, n'avait le droit de 
s'attaquer qu'aux seuls cananéens (c'est-à-dire aux habitants 
de la région cis-jordanique, émorites, etc.). Il leur était inter- 
dit d'entrer en conflit avec les Edomites, Moabites, '^Ammo- 
nites. En marche pour la « terre promise », Moshéh doit de- 
mander le libre passage aux peuples qu'il rencontre, mais 
sans leur prendre un pouce de territoire et en s'imposant un long 
détour plutôt que de lever l'épée sur eux, en cas de mauvaise 
volonté \ « Ne vous disputez pas avec les fils de ^'Ésav (Ésaû, 
Édom), qui demeurent en SéHr... je ne vous donnerai rien de 
leur pays, pas même la largeur d'une semeUe, car c'est à 
*Ésav que j'ai donné les monts de Sé^ir en propriété*. » A l'é- 
gard des Moabites, même recommandation : « N'attaquez pas 
les Moabites, et n'engagez point de combat avec eux ; car je 
ne vous donne rien de leur territoire en propriété, puisque 
c'est aux enfants de Lot que j'ai donné *Ar en propriété •. » 
Même recommandation et dans des termes identiques, à 
l'égard des 'Ammonites *. 

*) Deutéronome II, 4-8. Comp. Nombres XX,14 , suiv. D'après ce second 
texte « le passage par le pays des Edomites aurait été tenté, mais en vain.» 
(Reuss). 

«) Deutér. II, 5. 

') Deutér. II, 9. 

*) Deutér. II, 19. — La tradition rapportait des démêlés avec les Moabites. 
Nombres XXI, 2 suiv., chap. XXV, t, suiv. Pour lever cette contradiction, on 
a substitué aux Moabites des Midyanites (!) Là dessus est venu un compi- 
lateur qui a mêlé les deux variantes de façon à donner naissance à Tun des 
plus beaux fouillis qu*on puisse imaginer (Nombres ohap. XXI). Au ohap. 



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78 REVUE DE L'iIISTOinE DES RELIGIONS 

Mais il ne suffisait point, pour se mettre d'accord avec le 
droit ecclésfastique des temps ultérieurs, d'effacer les souve- 
nirs des heurts qui n'ont pu manquer de se produire entre la 
troupe israélite remontant vers le nord dans le couloir qui 
mène de la pointe du golfe élanitique à la mer Morte, et lespo- 
pulations voisines. Il fallait expliquer de quel droit Moshéh 
avait mis la main sur le plateau du Guile^ad. Nous touchons à 
la seconde conséquence du système indiqué. 

Il était nécessait'e de justifier la prise de possession de la ré- 
gion où s'installèrent les tribus de Ruben, de Gad et de Ma- 
nassé,eton voulait qu'ils l'eussent fait sans causer aucun dom- 
mage soit aux Moabites, soit surtout aux ''Ammonites, précédents 
occupants de ce territoire. Alors on eut une invention hardie, 
une vraie trouvaille de procureur impudent et finaud tout à la 
fois. On ne pouvait contester que les ^\mmonites ne fussent les 
précédents occupants ; mais on imagina, que, un peu avant 
l'arrivée des IsraéUtes, les Cananéens (ou Emorites, Amorrhé- 
ens), ces maudits, ces « galeux » de la région cis-jordanique, 
s'étaient eux-mêmes emparés des plateaux galaadi tes. 

Ils avaient ainsi préparé la place aux Israélites, et ceux-ci, 
débarrassés de tout scrupule àl'égard du propriétaire légitime, 
en occupant le territoire des ^^ Ammonites, n'ont fait qu'user de 
leur droit antérieur et supérieur sur toutes les possessions 
portant l'étiquette cananéenne. C'est là le sens du curieux dis- 
cours qu'un avocat beau parleur met dans la bouche du chef 
de bande Yphthahh (Jephté), qu'on lit souvent avec étonne- 
ment sans en saisir la véritable portée. Il vaut la peine de citer 
in extenso ce curieux morceau, dont nous tirons sans hé- 
siter la conclusion que c'est aux ^'Ammonites et non aux Émo- 



XXV, les Moabites ont décidément le dessous et les Midyanites l'emportent 
sur toute la ligne dans la personne de leurs femmes. La clarté du récit n'y 
perd point d'ailleurs grand'chose. Enfin, brochant sur le tout, est survenu un 
écrivain, appartenant aux cercles sacerdotaux les plus fanatiques, qui a écrit 
te savante boucherie du chap. XXXI, où il n'est plus question de Moab. Que 
nos lecteurs se rassurent. Cette histoire est le fruit d'un cerveau surexcité, qui 
voyait rouge, et ne repose sur un aucun souvenir quelconque. Quant aux «Am- 
monites, voyez la suite. 



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LES ORIGINES POLITIQUES ET RELIGIEUSES 79 

rites qu'ont été enlevés les plateaux transjordaniques.— On se 
souvient que les Israélites souffraient des incursions des 
^Ammonites, relégués sur le extrêmes croupes orientales 
du plateau et désireux de reprendre ce qui leur avait été en- 
levé. 

« Yphthahh envoya un messager au roi des "^Ammonites 
pour lui dire : Qu'avons-nous à démêler ensemble pour que tu 
viennes attaquer mon territoire ? — Et le roi des ''Ammonites 
répondit au messager de Yphthahh : C'est qu'Israël, lors de sa 
sortie d'Egypte, s'est emparé de mon territoire depuis l'Arnon 
jusqu'au Yabboq et jusqu'au Jourdain ; maintenant rends-le 
de bon gré ! — Et Yphthahh envoya un nouveau messager au 
roi des ^Ammonites, et lui fit dire : Voici ce que dit Yphthahh: 
Israël ne s'est point emparé du territoire de Moab, ni du terri- 
toire des Ammonites. Mais, en quittant l'Egypte, les Israélites 
traversèrent le désert jusqu'à la mer aux Algues (mer Rouge), 
puis ils vinrent à Qadèsh et envoyèrent un messager au roi 
d'Edom pour lui dire : Nous désirons passer par votre terri- 
toire ! Mais le roi d'Edom n'y consentit pas ; de même ils en- 
voyèrent vers le roi de Moab, mais il ne voulut pas non plus, 
et les Israélites restèrent à Qadèsh \ Puis ils traversèrent le 
désert et tournèrent le territoire d'Edom et le territoire de 
Moab, en passant du côté du levant, et ils campèrent au-delà 
de l'Arnon sans franchir la frontière de Moab, car c'est l'Arnon 
qui fait la frontière de Moab *. Alors les Israélites envoyèrent 
un messager au roi Émorite Sihhôn, roi de Hheshbôn, pour 
lui faire dire : Nous désirons passer par ton territoire, pour 



*) Récit mal rédigé. De Qadèsh, situé au sud de la Palestine, on n'envoya pas 
simultanément des émissaires demander le passage aux Edomites et aux Moa- 
bites. Il n'y a pas lieu de s'arrêter à ce détail. Comp. pour tout ce récit Deutér. 
J, 11, III, et Nombres, passim. 

') « Long détour, auquel on dut se résoudre pour ne pas engager une guerre 
avec des peuples qui ne voulaient pas permettre le passage direct et avec les- 
quels pourtant on voulait rester en paix. >» (Reuss). On ne voit pas très bien 
comment tout un peuple trouve le moyende passer entre différents peuples, sur 
la ligne idéale qui leur sert de frontière, sans mettre le pied sur le territoire 
d'aucun d'entr'eux. Mais cela n'est pas notre affaire : nous voyons clairement le 
but de Técrivain et cela nous suffit. 



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80 MEVUB DE L*HI8T0IRB DES RELIGIONS 

arriver à notre destination ^ Mais Sihhôn ne permit pas aux 
Israélites de franchir sa frontière ; il rassembla toutes ses 
troupes et campaà Yabetsah et livra bataille aux Israélites. Et 
Yahvéh, Dieu d'Israël, livra Sihhôn et toutes ses troupes aux 
mains des Israélites, qui les battirent, et ainsi Israël prit pos- 
session de tout le territoire des Emorites qui habitaient ce 
pays-là. Ils prirent possession de tout ce qui était compris 
entre les frontières des Emorites, depuis TArnon jusqu'au 
Yabboq et depuis le désert jusqu'au Jourdain «. Et maintenant 
que Yahvéh, le Dieu dlsraël, a dépossédé les Emorites en 
faveur de son peuple d'Israël, toi tu prétends posséder cela? 
N'est-ce pas, ce que Kemôsh, ton Dieu, te fait gagner, tu le 
gardes aussi. Eh bien ! nous aussi, nous gardons ce dont 
Yahvèh notre Dieu, a dépossédé d'autres en notre faveur. 
Maintenant vaux-tu mieux, toi que Balaq, fils de Tsippôr, le 
roi de Moab? A-t-il élevé une contestation contre les Israélites? 
Leur a-t-il fait la guerre? Voilà trois cents ans ' qu'Israël est 
établi à Heshbôn et dans ses dépendances et à ^'Ar^or et dans 
ses dépendances, et dans tous les endroits situés sur les bords 
de TArnon ; pourquoi donc ne les avez-vous pas repris durant 
ce temps-là? Ainsi moi, je n'ai point de tort envers toi, mais tu 

*) Là, il n'y "avait décidément plus moyen, paraît-il, de passer entre les fron- 
tières. On pourrait se demander aussi pourquoi on ne se contenta pas de 
s'assurer le passage libre par la victoire,pourquoi on continua de détenir le ter^ 
ritoire à traverser, pourquoi surtout on y adjoignit d'immenses territoires quand 
on se proposait seulement de passer. 

') Précisément le territoire réclamé par les «Ammonites. M. Reuss a parfai- 
tement saisi l'intérêt de ce texte. Citons de Im les remarques suivantes : 
« Comme les Cananéens (Emorites) avaient conquis précédemment sur les Am- 
monites une partie du territoire à, Test du Jourdain, les Israélites les y rem- 
placèrent à leur tour comme ayant reçu la mission d'exterminer les Cana- 
néens. » (Note À Nombres XXI, 21-26). « A l'époque de la conquête, le terri- 
toire revendiqué par le roi des Ammonites était au pouvoir de Sihhôn, roi des 
Emorites (Cananéens) qui Tavaient enlevé aux habitants primitifs. Les Israé- 
lites le conquirent donc sur les Cananéens et n'eurent point à s'occuper des 
droits des tiers. C'est à cela que revient le raisonnement qu'on va lire. (Notes 
à Juges XI, 15). Seulement M. Reuss n'en tire pas la conclusion que c'est aux 
Ammonites (et aux Moabites) et non aux Emorites que les Israélites eurent 
affaire. 

*) Chiffre rond, indiquant une durée considérable, mais payant aucune 
prétention à l'exactitude chronologique. 



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LES ORIGINES POLlTIQt'BS ET RBLIGIEtSES 81 

en agis mal avec moi en me faisant la guerre. Que Yahvéh décide 
donc aujourd'hui comme arbitre entre les Israélites et les 
'Ammonites ! »» 

Reprenons le fil du récit. Laissant les hommes de Juda et de 
Siméon attaquer le plateau méridional du Kena^an avec Taide 
des Qènites, des Qenizzites et d'autres peuplades encore, selon 
toute vraisemblance, Moshéh, à la tête des hommes des autres 
tribus, après avoir tâté sans succès les Édomites, alla se heur- 
ter aux Moabites et aux ^immonites établis à lest de la mer 
Morte et du Jourdain, dans la partie inférieure de son cours. 
Il en vint à bout et prit possession du plateau Galaadite, dont 
les parties septentrionales n'offraient sans doute aucun noyau 
sérieU'X de résistance. Il mourut après ce succès considérable, 
qui réalisait dans une large mesure les ambitions des peupla- 
des réunies sous sa direction. Toutefois, avant d'aller plus 
loin, une question se pose, à laquelle nous voulons au moins 
essayer de donner une réponse. Moshôh était-il à la tête du 
groupe connu plus tard sous le nom des dix tribus, ou d'une 
partie seulement d'entre elles? 

Les Israélites formaient alors — ce qu'ils sont restés long- 
temps — une confédération, un groupe de tribus ou de clans. 
Quand une agglomération de cette nature émigré et s'empare 
d'un territoire à sa convenance, les plus forts, tout particuliè- 
rement la tribu qui jouit de l'hégémonie, de la direction géné- 
rale du mouvement, s'attribuent les régions les plus riches, 
laissant aux autres le reste ; aux plus faibles sont abandonnés 
les territoires de médiocre étendue ou de pauvre culture. Or, 
la tribu des Ephraïmites, et surtout le groupe des Joséphites 
(Ephraïm et Manassé réunis) était sans contredit le plus fort, 
en état d'imposer sa loi. C'est lui dont l'exemple avait entraîné 
en Egypte les autres tribus, c'est lui seul qui était capable de 
marcher à leur tête tant qu'elles agissaient de concert ; c'est à 
lui,par conséquent, que revenaitla possession de la plus grande 
partie du riche plateau galaadite, à la fois favorable à rélève 
des troupeaux et à la culture, boisé et arrosé, — si c'est lui qui 
>) Juges XI» 12-27. Traduction de Beuss. 



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82 RBVUB DE l'hISTOIRB DBS RBLIOIONS 

8*en est emparé. Nous voyons au contraire ces territoires re- 
venir aUx tribus de Ruben, d'abord, de Gad ensuite, enfin d'un 
clan connu sous le nom singulier de demi-tribu de Manassé, 
ou des Makirites. Nous en concluons que ce sont ces tribus 
réunies qui s'en sont emparées, les autres étant retenues 
ailleurs par quelque circonstance. Moshéh devait marcher à la 
tête de ce groupe de deux ou trois tribus et non pas de toutes. 
La tradition le fait mourir, en effet, dans les plaines de Moab et 
lui refuse toute participation à la conquête du Kena^'an pro- 
prement dit. 

Quand on voit que Josué est donné comme le successeur 
immédiat et direct de Moïse, on peut être tenté d'en conclure 
que ces deux chefs ont tour à tour exercé le commandement 
suprême dans les mêmes conditions. Or Josué appartenant à 
la tribu d'Ephraïm, il en était le sheikh et commandait aux 
autres tribus que cette puissante famille entraînait dans son 
orbite ; son prédécesseur, Moïse, n'était-il donc pas lui tout 
d'abord un sheikh éphraïmite ? Cette supposition serait accep- 
table sans la remarque que nous venons de faire. Moshéh, chef 
des Ephraïmites aurait pris pour eux, aurait gardé pour eux et 
non pour d'autres, les régions sises sur le bord oriental du 
Jourdain. Si les derniers souvenirs qui se rapportent à lui, le 
font agir et mourir sur le territoire rubénite, c'est sans doute 
qu'il était le chef de cette tribu et des deux autres clans atta- 
chés à sa fortune *. 

*) L'examen tout nouveau ries textes auquel nous avons dû nous livrer, nous 
oblige à rester quelque peu en deçà de ce que nous avions cru pouvoir affirmer 
précédemment relativement à la personne et à Tœuvre de Moïse (Cf. Mélanges 
de critique religieuse, p. 137). Nous persistons à penser que la tradition Israé- 
lite a conservé le souvenir d*un sheikh du nom de Moshéh (Moïse), dont les 
hauts faits sont antérieurs ù roccupation de la Palestine cis-jordanique. Par un 
report dont l'histoire nous olTre de fréquents exemples, ce personnage est 
devenu lo noyau de cristallisatiou de tout un cycle de légendes. On ne saurait 
trop le redire : toutes les traditions relatives à Moshéh ont ua caractère d'in- 
vention qui force au sceplicisrae. Il n'est pas jusqu'à sa mort qui ne soit entou- 
rée de mystère (Deulér., XXXIV, 5-6). On nous dit qu'on ignore le lieu de sa 
sépulture, tandis qu'on sait nous désigner le tombeau de Josué (Josué^ XXIV, 
30). N'est-ce pas là encore un indice significatif, d'où l'on peut conclure, sani 
trop de présomption, que la tradition sous sa forme la plus ancienne, ne savait 
rien, ou à peu près rien, de Moïse ? 



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LES ORIGINES POLITIQUES ET EELIGIBUSES 85 

Un ?iutre nom illustre de la préhistoire israélite est celui de 
Yehôshoua* ou Hôshéa" (Josué, Osée), sheikh de la tribu éphraï- 
mite, flls de Noun *. La tradition fait honneur à Yehôshoua 
d'une victoire remportée sur les ^'AmalèqiteSjpeu après le pas- 
sage de la mer Rouge *• L'entourage, soit merveilleux, soit 
géographique, de cet événement ne méritant aucune confiance, 
nous en retenons volontiers ce fait, que la tribu éphraïmite, 
dans ses pérégrinations, eut maille à partir avec les hordes 
batailleuses ''amaléqites, cantonnées sur les plateaux méridio- 
naux de la Palestine, aux frontières du désert. Ailleurs ce 
même sheikh Yehôshoua^ devient le desservant d'un sanc- 
tuaire dont Moshéh est le prêtre ' : c'est là une pauvre inven- 
tion, qui ne saurait nous arrêter. Singulier emploi de la part 
du vainqueur des ^Amalèqites, préparation plus singulière 
encore au rôle de conquérant 1 Sentant sa fin venir, Moshéh le 
désigne pour achever l'œuvre de la conquête et prendre pos- 
session du Kena^an \ 

D'après ce qui précède, on voit que nous n'admettons point 
une transmission de pouvoir entre Moshéh et Yehôshoua^ ; le 
premier a installé les gens de Ruben et de Gad sur des terri- 
toires enlevés aux Moabites et aux Ammonites ; le second, surve- 
nant peu après, à la tête du groupe joséphite (Ëphraïm et 
Manassé) auquel se rattachait immédiatement le clan de Ben- 
jamin, a respecté la conquête de ses confédérés et a tenté 
d'installer les siens dans la région cis-jordanique. L'organisa- 
tion politique de ces contrées n'était pas de nature à lui offrir 
une résistance sérieuse ; bientôt après, en effet, nous voyons 
que les Joséphites se sont solidement installés dans ce qui 

') J08UÔ est Ois de Noun; quant à Moïse, la tradition populaire ignore son 
père ; ce nom ne se retrouve que dans un essai généalogique indigne de toute 
créance. Josué est déjài par cette circonstance, beaucoup plus historique que 
Moïse. 

*) Exode» XVII, 8-16. Moïse ne joue là qu'un rôle absolument inactif. Cela 
suppose un état antérieur de la tradition,où il ne Ogurait même pas. Si ce récit 
recouvre un souvenir historique, Josué est un contemporain de Moïse : cela 
oenfirmeraii nos inductions précédentes. 

») Exode, XXXIIl, 7-11. 

*) Deutér., m,28; XXXI, 23. 



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84 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

porta désormais le nom de montagne d'Ephraïm *. Le clan 
benjaminite dut se contenter d'un territoire resserré, borné 
au sud par les possessions indigènes. Les autres clans, Issa- 
car, Zabulon, Nepthali, Asser, durent aller chercher fortune 
dans le Nord ; pendant longtemps ils y vécurent dans une 
situation médiocre, sans indépendance politique assurée. La 
vallée du Qishôn et la chaîne qui la borne du côté méridional 
restèrent en eflFet au pouvoir des populations indigènes. Le 
petit clan-de Dan, après une installation provisoire au voisi- 
nage des Philistins, dut se résoudre à prendre le même 
chemin. 

Nous rejoignons ainsi, en interprétant de notre mieux les 
traditions presque entièrement évanouies — ou dénaturées — 
des temps anciens, la situation qui ressort de Tétude du 
livre des Juges. 

Quant à savoir comment s'opéra l'invasion joséphite, le livre 
de Josué prétend nous l'apprendre avec un luxe extraordinaire 
de détails, constamment contradictoires. Il nous parle surtout 
d'un camp installé à Guilgal daiis le voisinage du Jourdain et 
d'où différentes expéditions auraient été tentées avec succès, 
puis d'un partage du pays où nous relevons ce seul trait que 
les petites tribus ne furent dotées qu'après les grandes, sou- 
venir vague du fait positif que nous avons indiqué *. Le tableau 

•)Nous avons supposé plus haut,pour simplifier rexposition. que Moshéh avait 
laissé une demi-tribu de Manassé installée sur la rive gauche du Jourdain en 
même temps que les Rubénites et les Gadites. Il est cependant plus vraisem- 
blable de penser que ceux-ci ne se sont emparés du Guile'ad septentrional qu'en 
partant du plateau éphraïmite, où ils ne trouvaient pas à s*établir à leur con- 
venance : ils ont donc franchi deux fois le Jourdain pour y arriver. — Différents 
traits indiquent qu'il y avait entre le groupe des Rubénites-Gadites et celui des 
Joséphites des différences sensibles,portant môme sur le dialecte — et parfois de 
mauvais rapports. Dans le curieux récit (inadmissible sous sa forme actuelle) 
d'une lutte entre Galaadites et Ephraïmites, qui se serait terminée par le mas- 
sacre de quarante-deux mille de ces derniers, on peut voir le ressouvenir des 
rixes qui devaient se produire et Ton invoque une différence de prononciation. 
Les Rubénites-Gadites connaissaient la double prononciation {s et sh) du sin ; les 
Ephraïmites ne possédaient pas la chuintante (Juges^ XII, 4-10). Il y a peut- 
être encore un souvenir de ces inimitiés de rive à rive dans l'histoire de Gédéon 
(Juges, Vin, 4-17). 

«) Josué, XVIIl, 2. 



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LES ORIGINES POLITIQUJSS ET RELIGIEUSES 85 

de la conquête, tel que nous Toffre cet écrit, sixième et der- 
nière partie du Pentateuque, appartient, on le sait, à la poésie 
et à la fantaisie. En Texaminant avec soin, on y reconnaît une 
compilation, où des morceaux de dates différentes se trouvent 
enchevêtrés et mêlés, mais dont le principal rédacteur nous 
donne l'histoire de la conquête de la Palestine comme on se 
la représentait après Texil. Y chercher de l'histoire, serait se 
fourvoyer de la façon la plus complète *. 

§ 6. — ORIGINES RELIGIEUSES 

Nous ne discuterons point les vues d'écrivains imparfaite- 
ment renseignés sur les méthodes et les principaux résultats 
de la critique historique appliquée à l'histoire Israélite an- 
cienne. Nous demanderons immédiatement à l'un des maîtres 
de la science contemporaine son opinion sur les antécédents 
religieux du judaïsme, et nous verrons si les faits confirment 
ou détruisent le jugement qu'il en porte. 

« Au point de vue de notre connaissance de Thistoire, dit 
M. Reuss', le prophétisme est aussi ancien que la nation elle- 
même. Car, pour nous, celle-ci n'existe que depuis son émi- 
gration d-Egypte : c'est à cette époque qu'elle naît seulement, 
pour ainsi dire, et nous ne savons absolument rien de positif 
sur ce qui a précédé. Les récits de la Genèse ne concernent 
que quelques personnages isolés, et d'ailleurs séparés de l'épo- 
que dont nous parlons par un intervalle qui se refuse à toute 
évaluation chronologique. Or, cette émigration, le fait primor- 
dial de l'histoire Israélite, a été dirigée par un prophète % 

*) Sous le cadre artificiel du livre de Josué (comme à un tilre moindre, dans 
les livres des Nombres et de l*Kxode), il n'est point impossible qu'il se puisse 
retrouver çà et là des noms et des faits réels, relatifs î\ l'époque de la conquête 
ou aux épisodes variés des luttes soutenues pour nrriver à l'indépendance poli- 
tique. Nous avons nous-môme indiqué quelques-uns de ces noms et de ces évé- 
nements. On pourrait poursuivre cette recherche (assez délicate); mais les 
dimensions de cet ouvrage s'opposent à une discussion, forcément détaillée, 
dont les résultats seraient sans aucune influence sur l'appréciation générale do 
l'histoire de ces temps, contenue aux pages précédentes. 

*) La BiblCt Ancien Testament, !!• partie. Les prophètes. Tome I, Introduction 
p. 5 et suiv. 

») Osée XII, 14. Deutér. XVIII. lo. XXXI V, 10. Jérémie Vif, 25, XV, 1 (Pas- 
sages cités par M. Reuss). 



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86 REVUE DE L*HISTOIRK DBS RELIGIONS 

par un homme explicitement désigné sous ce nom, et auquel 
ses successeurs n'ont pas cru pouvoir rendre un hommage plus 
éclatant qu'en lui décernant le titre dont ils s'honorent eux- 
mêmes. Moïse a été le premier prophète, et la tradition cons- 
tante, invariable, reconnaissante de la postérité, l'a exalté 
comme tel : en d'autres termes, il a été pour Israël le premier 
révélateur de la religion du seul vrai Dieu, créateur, juste et 
saint. — Car il n'y a pas à dire, cette religion n'était pas aupa- 
ravant celle de son peuple, et elle a eu bien de la peine à le 
devenir. 11 a fallu les efiforts de vingt générations de prophètes 
pour, inculquer le principe du monothéisme pur et spiritualiste 
à un peuple plongé autrefois dans la barbarie de la vie nomade 
et arrivant à grand'peine à se civiliser par l'agriculture et au 
moyen d'une organisation sociale moins primitive. Les témoi- 
gnages les plus irrécusables attestent l'existence du poly- 
théisme chez les anciens Hébreux, soit en Egypte, soit pen- 
dant tout le temps qui a précédé la conquête de la Palestine *. 
Et pour ce qui est des siècles suivants, il n'y a presque pas une 
page, soit dans le livre des Juges et dans les Annales des Rois, 
soit surtout dans les écrits des prophètes eux-mêmes, qui ne 
reproduise la même plainte avec l'accent de l'indignation ou 
du découragement. Une grossière superstition recourait aux 
devins de toute espèce ' et se mettait sous la protection d'idoles 
domestiques ». Elle s'égarait jusqu'à vouloir honorer, remer- 
cier ou se concilier la divinité par des sacrifices humains \ Et 
là même ou l'attachement au Dieu national parvenait à écar- 
ter le culte des divinités étrangères, sa puissance était censée 
circonscrite par les limites du territoire % et les masses, sans 
en excepter leurs chefs, avaient besoin de symboles visibles 

«) AmoB V, 26. Josué XXIV, 14, 23. Ezéchiel XVI, XX, XXIII. D«utér. IV, 
17 8uiv ; XV1,21 suiv.; XVIF, 3 etc. (Passages cités par M. Reuss). 

«) Deutér. XVIU, 10 suiv. 1 Samuel XXVIII. Isaïe VIU, 19. 2 RoisXXI, 6. 
Michée lil, 6 suiv.; V, 1 i. Jérémie XXVII, 9 etc. (Reuss). 

») Genèse XXXI, 19. 1 Samuel XIX, 13. Juges XVII. suiv. Osée Uï, 4. Za- 
charie X, 2 etc. 

*) Juges XI. 31 suiv. 2 Samuel XXI. 1 Samuel XV, 33. Lévit. XVIÏI, 11. XX, 
2.2 Rois XXIII, 10. Jérémie XXXII, 35. Michée VI, 7 etc. (Reuss). 

») 1 Samuel XXVI. 19 (Reuss). 



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LBS ORIGIffRS POUnQUBS IT ftELIGIBUSES 87 

pour étayer leur foi. Ces symboles, choisis de préférence dans 
les formes de la nature animale *, servaient plutôt à fourvoyer 
les esprits qu'à les diriger, le vulgaire n^en saisissant guère la 
signification... — Pour le moment nous nous bornerons à cette 
remarque importante que, malgré la persistance du poly- 
théisme, de Tidolâtrie, de la superstition et de tous les vices 
et excès qui en étaient la conséquence, les vérités prêchées 
originairement par Moïse ne se sont plus perdues. Elles sont 
restées le dépôt sacré d'un nombre croissant d'hommes qui se 
dévouaient à leur service et dont la succession non interrompue 
en assurait la conservation. » 

Résumons cette opinion : d'après M. Reuss les tentatives 
faites par les prophètes du viii* au vi" siècle pour spiritualiser 
la religion et le culte des Israélites, doivent être considérées 
comme la continuation d'un premier effort tenté en ce même 
sens par le libérateur Moshéh quelques centaines d'années 
auparavant. 

Une pareille proposition peut s'établir de deux façons, soit 
par des témoignages directs, soit par des considérations indi- 
rectes. Posséderions-nous les uns ou les autres ? Je ne puis 
me le persuader en bonne conscience. 

Il faut bien se convaincre que les parties anciennes de l'his- 
toire juive doivent être traitées avec la même rigueur scien- 
tifique que n'importe quel autre point d'un passé reculé. Après 
avoir reconnu dans les pages précédentes, qu'un chef du nom 
de Moshéh a joué un grand rôle dans les événements qui ont 
conduit les populations israélites des frontières de l'Egypte au 
bord du Jourdain, nous n'avons aucune objection préjudicielle 
à opposer à ceux qui prétendent nous faire voir dans ce même 
Moshéh un initiateur reh'gieux. Seulement, avant de déclarer 
que ce personnage a été pour Israël « le premier révélateur de 
la religion du seul vrai Dieu, créateur, juste et saint », nous 
demandons qu'on nous soumettre des textes, des documents 
dignes de quelque confiance. Ces documents directs^ les pos- 
sédons-nous? 

») Exode XXXU. Juges VHI, 27. Nombres XXI, 8. 1 Roi XII, 2Ô. 4 Rois 
XVIII, 4 etc. (Reuss), 



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88 hbvub de l*histoire des rbligio?(s 

Posons la question dans toute sa rigueur. Nous sommes dis- 
posé à admettre que Moshéh, chef d'un groupe de tribus, ou, 
si Ton veut, de toutes les tribus, s'est préoccupé des pratiques 
religieuses de ses concitoyens, comme son influence s'exerçait 
sur leur organisation civile et politique. Ces difTérents intérêts 
ont été, de tout temps, et tout particulièrement dans l'anti- 
quité, trop intimement mêlés pour que nous ne devions pas 
déduire de la seule position politique de Moshéh une certaine 
action sur les choses de la religion. Mais autre chose est cette 
conséquence naturelle et légitime des faits précédemment éta- 
bUs, autre chose ce rôle de fondateur de religion, que M. Reuss 
lui aussi, avec plusieurs contemporains, semble revendiquer 
pour Moïse. 

Jadis on fondait cette même assertion sur le contrat du Sinaï 
et la législatioTi dite Mosaïque. Aujourd'hui que cette base a 
été ruinée, il faudrait invoquer quelque autre considération. 
M. Reuss qui a contribué plus que tout autre à établir que la 
religion Israélite ne s'était pas fondée sur un code législatif 
élaboré dès les temps anciens, aurait dû définir ce qu'il enten- 
dait par les « vérités prêchées originairement par Moïse, » et 
sur quels témoignages historiques il appuyait cette grave dé- 
claration. Est-ce une allusion aux récits fameux du Uvre de 
l'Exode où Moshéh a communication du véritable nom de la di- 
vinité*, de celui par lequel elle veut désormais être désignée à 
ses adorateurs, du nom de Yahvéh (Jéhovah)? M. Reuss ne 
s'en explique pas. Nous ne négligerons point pour cela d'en 
dire quelques mots un peu plus loin en discutant les vues de 
M. Kuenen à cetégard.Ce dont on nousparle,c'est d une « tradi- 
tion constante, invariable, reconnaissante de la postérité » qui a 
« exalté » Moïse en quaUté de prophète. Cette tradition, exa- 
minée de plus près et dans les passages qu'on^nous présente, se 
réduit à un mot d'un prophète du viu" siècle avant Tère chré- 
tienne et à quelques passages du vu* et du vi° siècle. C'est en 
vérité se contenter à bon marché que fonder l'importance re- 

*) Exode m, 13-15, Cf. VI, 3. 



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LES ORIGIIVES POLITIQUES ET RELIGIEUSES Sd 

ligieuse de Moïse sur cette considération que les prophètes 
du vin** siècle et des âges suivants le considérèrent comme un 
de leurs précurseurs. Les prêtres n'en firent pas moins. Quant 
à la filiation historique des écoles de prophètes et au lien qui 
pourrait les rattacher au libérateur de la servitude égyptienne, 
le moment d'en parler viendra plus tard quand, après avoir 
défini le prophétisme, nous rechercherons ses origines. Nous 
pouvons toutefois assurer dès maintenant que l'hypothèse 
d'une transmission pareille ne s'appuie même pas sur des 
arguments spécieux, et nous ne la mentionnerions pas ici si 
elle ne s'était présentée sous le patronage de M. Reuss *. 

En l'absence de témoignages directs, pouvons-nous invo- 
quer des considérations indirectes ? Quiconque s'est occupé 
d'histoire ancienne sait combien celles-là sont précieuses quand 
il s'agit d'institutions politiques ou religieuses. En présence 
de textes historiques d'une authenticité contestable et contes- 
tée, qui ne permettent pas d'afilrmer l'origine certaine d'une 
doctrine ou d'un rite, on a recours, souvent avec succès, à 
une contre-épreuve beaucoup plus décisive. Si les institutions 
religieuses ou civiles d'un groupe humain, à un moment donné 
de son histoire, sont connues avec précision, et si de leur exa- 
men résulte la conviction qu'elles ont exigé pour s'établir la 
préexistence de telle idée, de telle forme, on affirmera sans 
hésitation qu'elles ont été précédées, en fait,de cette idée ou de 
cette forme religieuse, sauf à imaginer à quelle époque et quel 
homme il convient de rattacher leur origine avec le plus grand 
degré possible de probabilité. En procédant ainsi à l'égard des 
institutions religieuses des IsraéHtes, avons-nous quelque rai- 
son de rattacher tel de leurs principaux éléments, positivement 
antérieur àTépoque observée et dûment connue, au chef Mos- 
héh? Voilà le problème posé dans ses termes exacts. 

Or, dans l'exposé fait plus haut des idées religieuses des 
Israélites avant l'établissement définitif de la royauté, avant 
David et Salomon, on n'a rien vu, nous le supposons, qui ré- 

') Reuss, ouv. cité, p. 7 suiv. 



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90 EBVUK DE l'histoire DES RELIGIONS 

clamât, ou qui rendît simplement vraisemblable, une action 
créatrice ou réformatrice antérieure, analogue à celle qu'on 
prête à Moïse. On nous dira peut-être que nous avons affecté 
de ne tenir compte dans cette première esquisse que des élé- 
ments les plus extérieurs de la religion, du culte considéré 
dans ses principaux sanctuaires et simulacres *. Nous l'avons 
fait ainsi parce qu'un consciencieux dépouillement des docu- 
ments relatifs à cette époque fort mal connue rendait seule lé- 
gitime cette façon d'agir et qu'il était urgent de réagir contre 
la fâcheuse habitude que se sont léguée les historiens de la na- 
tion juive démettre une théologie savante et compliquée au 
frontispice d'une exposition dont elle e^, soit le dernier, soit 
un des derniers termes. Un peu plus tard, nous oserons da- 
vantage. Nous dégagerons la « foi religieuse » des Israélites 
aux environs du viir siècle, et la question des origines se po- 
sera pour la première fois dans toute son ampleur, parce 
qu'elle se posera en présence de faits bien établis. Mais qui 
ne voit, dès maintenant, quelle faible chance nous restera de 
remonter de cette date relativement récente aux temps reculés 
d'un Moïse ? Quand bien même le prophétisme de l'époque his- 
toîîque nous obligerait à admettre pour ses principaux élé- 
ments l'initiative antérieure de quelques hommes éminents, 
suivie d'une incubation plus ou moins longue, comment fran- 
chir quatre ou cinq siècles sur cette simple assurance et tom- 
ber juste sur Moshéh? Aussi bien, nous ne pouvons discuter 
cette hypothèse avec quelque profit, que lorsque nous aurons 
dressé le tableau de la religion Israélite vers les temps d'un 
Isaïe et d'un Ezéchias. 

Nous voulons toutefois détacher un point et voir si M. Kue- 
nen est fondé à déclarer que Moïse a fait prévaloir le nom de 
Yahvéh (Jéhovah)' sur les autres appellations de la divinité, 
en établissant dans l'esprit de ses concitoyens un lien, désor- 

*) Voyez Eevue, t. V (1882), Tarlicle intitulé: Les plus anciens sanctuaires 
des Israélites, p. 22 suiv. 

*) Jéhovah, plus exactement Yehovah, lecture fautive à laquelle nous substi- 
tuons la leçon très généralement adoptée : Yahvéh. La plupart des traductions 
ont admis des équivalents» supportables tout au plus dans Fusage religieux : 
Dominus, le Seigneur, rÉtemel. 



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LES ORIGIIIKS POLITIQUES BT RBLIGIBIISES 91 

mais indestructible, entre ce nom et le souvenir de la déli- 
vrance d'Egypte*. L'éminent exégète hollandais invoque diffé- 
rents arguments en faveur de cette thèse : d'une partTabsence 
de textes permettant d'afflrmer que ce nom désignât expressé- 
ment le dieu national israélite avant les temps de Moïse, de 
l'autre les premiers mots du Décalogue : «Je suis Yahvéh, ton 
Dieu, qui t'ai tiré de l'Egypte. » De ce texte, il rapproche la dé- 
claration bien connue : «Moi, je suis Yahvéh. Je suis apparu 
à Abraham, à Isaac et à Jacob en tant que Êl-Shaddaï (Dieu 
Tout-Puissant), mais je ne me suis point fait connaître à eux 
par mon nom de Yahvéh... Je vous accepterai pour mon peu- 
ple et je serai votre Dieu, et vous reconnaîtrez que moi, Yah- 
véh ,j e suis votre Dieu qui vous soustrais aux mauvais traitements 
des Egyptiens ; » * — et l'assertion si précise du prophète Osée : 
« Moi Yahvéh, je suis ton Dieu, depuis le pays d'Egypte. » '. 

Or, nous avons fait voir plus haut que l'authenticité du Dé- 
calogue traditionnel était des plus contestables. Reste donc 
l'assertion d'un auteur du vint siècle, le prophète Osée, dé- 
clarant que Yahvéh est le Dieu d'Israël depuis la sortie d'E- 
gypte. Ces mots expriment la croyance, de bonne heure répan- 
due, que c'est aux événements de la déhvrance de la servitude 
égyptienne que se rattache la première manifestation éclatante 
du Dieu national à l'égard de son peuple. Quand même nous 
admettrions que cette opinion fût passablement plus ancienne 
que l'époque d'Osée et qu'il la tînt lui-même de la tradition, 
nous n'avons aucune raison plausible, aucun indice de quel- 
que gravité qui nous fasse voir dans Moïse le propagateur, 
le véritable auteur du nom de Yahvéh, au sens large du mot*. 

*) Kuenen, De Godsdienst imn Israël, T. I. p. 273 suiv. — Cf.Tiele, Manuel 
de V histoire des religions, traduit par Veraes, p. 85. Ce savant présente les 
mômes conclusions, mais estime, en raison des relations de Moïse avec les Qè- 
nites, tribu arabe, que la religion première des Israélites « ne différait pas de 
la religion arabe et^ à ce qu'il paraît, se rapprochait surtout de celle des 
Qénites. » 

*) Exode VI, 2 suiv. 

•) Osée XIII, 4 et Xn,10. 

^) Pour M.Kuenen le nom de Yahvéh existait avant Moïse, mais n'avait point 
encore pris Timportance que lui fut attribuée plus tard comme un nom parti- 
culier, propre, du dieu national. 



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93 REVUE DE l'histoire DBS RBUGIONS 

Le seul texte qui attribue positivement au libérateur la pater- 
nité du nom de Yahvéh est celui du chap. VI de TExode, qui 
prétend que le Dieu national n'était connu antérieurement que 
sous un autre nom. Mais ce texte n*a aucun caractère d'anti- 
quité, et on ne serait tenté d'y chercher un renseignement his- 
torique qu'en méconnaissant sa vraie nature ; il est d'ailleurs 
formellement contredit par un texte de date plus ancienne, 
celui du chap. III de l'Exode, qui s^exprime ainsi : « Dieu dit à 
Moshéh : Voici ce que tu diras aux enfants d'Israël : C'est Yah- 
véh, le dieu de vos pères, le dieu d'Abraham, le dieu de Itseh- 
haq et le dieu de Ya'qob qui m'envoie auprès de vous. » * Nous 
ne saurions donc considérer comme valables les raisons que 
M. Kuenen invoque en faveur de son opinion. 

I^es antécédents moraux et religieux du peuple israélite 
sont quelque part résumés ainsi par M. Reuss* : «Il est incon- 
testable que ce peuple, à Tépoque où il entrait à main armée 
dans le pays dont il devait faire sa vraie patrie, apportait avec 
lui deux choses qui sont de nature à captiver à un haut point 
l'attention de l'historien. C'étaient d'abord certains souvenirs 
de son séjour en Egypte, de l'asservissement qu'il y avait subi 
et de rémigration libératrice effectuée par une génération pré- 
cédente ; souvenirs un peu vagues à la vérité, mais se prêtant 
d'autant mieux à devenir le sujet de l'épopée nationale. En- 
suite c'était l'enseignement du prophète qui avait été le pro- 
moteur et le directeur de ce grand mouvement, et qui avait en 
même temps déposé dans les esprits si incultes encore de ses 
compagnons de fortune, et au milieu d'une nature tout aussi 
inculte, les germes d'un développement unique en son genre. 
Ces deux éléments, indissolublement liés Tun à l'autre dans 
la tradition, furent le ferment qui, longtemps neutralisé par des 
influences non moins puissantes, mais soigneusement conservé 
et de plus en plus dégagé de tout ce qui pouvait affaiblir son 



*) Exod. III, 15. Nous reviendrons sur Tensemble de ce récit qui est d'un vif 
intérêt pour l'histoire de la théologie juive. 

') Résumé de l'histoire des Israélites, p. H dans la Bible (Ancien Testament, 
1" partie) 



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LES ORIGINES POLITIQUES ET RELIGIEUSES 93 

action, finit par donner à la nation cette force de cohésion et 
de résistance qui lui a permis de survivre à toutes les catas- 
trophes qu elles a dû traverser dans le cours des siècles. » 

On avouera que les prétentions de l'école qui tient à sauve- 
garder rinitiative religieuse de Moshéh se font singulièrement 
modestes dans ces lignes. Encore, pour avoir le droit de parler 
d'un « enseignement » contenant les « germes d'un dévelop- 
pement » ultérieur, faudrait-il invoquer des textes précis, posi- 
tifs, suffisamment résistants. Or ces textes n'existent pas- Ils 
se sont évanouis devant un examen sévère ; ils se sont trans- 
forméSy si Ton préfère cette façon de parler. Il ne saurait plus 
être question, en eflFet,pour nous d'un Moïse fondateur de reli- 
gion, mais d'une opinion théologique qui, à un moment donné, 
a fait remonter au chef Moshéh les origines de l'état religieux 
amené par le progrès des siècles. Cette opinion sera exposée 
à sa date dans le tableau du développement Israélite ; ce que 
Ton considérait à tort comme un facteur primitif redevient 
ainsi, ce qu'il a été en réalité, un produit secondaire. 

Les mêmes personnes qui ont cru pouvoir considérer Moshéh 
comme ayant réformé dans un sens spiritualiste les croyances 
religieuses de son peuple, ont aussi voulu définir la nature 
des idées et pratiques usueUes qu'il aurait pris à tâche de 
déraciner. Le premier était monothéiste, le second polythéiste. 
« Les témoignages les plus irrécusables, dit M. Reuss,dans un 
passage cité plus haut, attestent Texistence du polythéisme 
chez les anciens Hébreux, soit en Egypte, soit pendant tout le 
temps qui a précédé la conquête de la Palestine *. » L'émi- 
nent critique allègue différents passages d'écrivains du 
VIII' au VI'' siècle avant l'ère chrétienne à l'appui de cette 
opinion *. Mais ces citations prouvent tout au plus en 
faveur de l'opinion répandue au temps où eUes furent écrites, 
bien que la dite opinion offre d'ailleurs toutes les allures de 
la vraisemblance. Si l'on pensait toutefois qu'elle se prêtent à 
une discussion sérieuse, il faudrait -faire voir comment elles 

^) La Bible (II® partie de TAncien Testament), p. 6 et suiv. 
*) Voyez note i de la p. 86. 



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94 RIVUI Dt L*H18T0iaB N8 RBtlQlUNS 

s'accordent entre elles. D'après un texte souvent cité du livre 
de Josué \ ce n'est pas Moïse, mais Josuô auquel reviendrait 
l'honneur d'avoir substitué pour la première fois le culte du 
vrai et unique Dieu à celui de toute espèce de faux dieux. 
(( Faites disparaître, dit celui-ci aux Israélites rassemblés à 
Sichem après l'achèvement de l'œuvre de la conquête, faites 
disparaître les dieux que vos pères ont adorés au-delà du 
fleuve (d'Euphrate) et en Egypte, et adorez Yahvéh ! Et s'il ne 
vous convient pas d^adorer Yahvéh, choisissez aujourd'hui qui 
vous voulez adorer, soit les dieux d'au-delà du fleuve, qu'ont 
adorés vos pères, soit les dieux des Émorites (Cananéens) dans 
le pays desquels vous habitez : quant à moi et à ma maison 
nous servirons Yahvéh. » Le peuple se prononce pour Yahvéh, 
et une action solennelle, — qui perdrait toute signification si elle 
n'était que la répétition de quelque engagement précédemment 
pris, — lie à tout jamais les tribus israéUtes au Dieu national. 

D'après ce curieux texte, les Israélites ont été alors pour la 
première fois mis en demeure d'opter entre ce que la plupart 
des auteurs appeUent si improprement le monothéisme et le 
polythéisme, entre Yahvéh et les anciennes divinités sémites 
apportées par les pères de la haute Mésopotamie et fidèlement 
adorées jusqu'à ce jour. 

Mais voici un autre passage, trop peu connu, qui place une 
scène, de tous points semblable, dans les mêmes lieux^ bien 
que dans un temps fort différent. Dans cet endroit, il est éga- 
lement question de Sichem, Je l'idolâtrie transeuphratique et 
d'une solennelle renonciation à ses pratiques; mais le patriar- 
che Jacob se substitue à Josué : « Ya^'qob dit à sa famille et à 
tous ceux qui étaient avec lui : Faites disparaître les dieux étran- 
gers qui sont au milieu de vous. — Et ils donnèrent à Ya'qob 
tous les dieux étrangers qui étaient entre leurs mains et les 
anneaux qu'ils portaient dans les oreilles, et Ya'^qob les enfouit 
sous le térébintbe qui est à Sichem *. » Faut-il donc dire 

*)Jo$uôXXIV, 1445, «3-27. 

*) GenèaeXXXV, 2-4. — Dans le récit du livre de JoBué, on n'enterre pas 
les idoles, mais on érige uue pierre « sous le chtoe pUcà dvii h «aiustiiaire de 
Yahvéh. » 



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LES ORIGINES POLITIQUES ET EBLIGIEUSES 95 

que le monothéisme a été introduit chez les Israélites par 
Jacob ? Personne n'osera le prétendre. D'autre part, ces deux 
récits paraissent calqués Tun sur l'autre, ils ont l'un et l'autre 
un caractère artificiel, et M. Reuss avoue lui-même que de 
telles assertions se concilient fort mal avec l'ensemble des 
textes relatifs à l'époque mosaïque, lesquels ne connaissent 
pas « un culte idolâtre national » mais, « tout au contraire 
signalent des égarements de ce genre comme accidentels et 
exceptionnels '. » 

Encore une fois, prétendre faire de l'histoire avec les créa- 
tions artificielles dont les théologiens et les littérateurs juifs 
ont peuplé un passé disparu, c'est faire fausse route, c'est 
s'exposer à d'inévitables mécomptes '. 

Nous avons déjà donné une première esquisse des usages 
religieux Israélites à l'époque antérieure à la royauté, aux 
débuts de la nationalité dont nous entreprenons d'écrire l'his- 
toire. C'est là qu'est le point de départ, nous ne saurions nous 
lasser de le dire ; il est là, et il n'est point ailleurs, dans tel 
personnage ou telle époque à demi-fabuleux, auxquels on a 
cru, dans la suite, devoir faire honneur de tout ce qu'a amené 
le progrès des temps. 



>)Not6 ad locum Josué XXIV, 14, **- Nous ne disons rien pour le momtnt du 
passage d'Amos V, 26, qui est beaucoup moins probant qu'on ne le croit généra* 
iement. 

*) Si nous voulions perdre notre temps à réfuter les imaginations qui ont été 
produites sur les origines religieuses du judaïsme, la matière ne nous manque- 
rait pas : théorie du monothéisme primitif, conservé dans une famille unique ; 
explication de toutes les pratiques polythéistes et idoUtriques que constate 
rhistoire, la vraie histoire, par des inQuences étrangères, etc. . . Mais nous 
manquerions à notre tâche qui consiste à prendre les textes qui sont sous nos 
yeux et à mettre en lumière leur contenu, sans nous attarder aux fausses inter- 
prétations qui en ont vicié Tintelligence depuis si longtemps. '— Est-il néces- 
saire de dire en particulier que le silence que nous gardons sur la prétendue 
influence deTEgypte. comme culte et idées religieuses, indique que nous ne 
jugeons pas (}ue telles hypothèses puissent être discutées avec quelque profit 7 
— Nous en dirons autant de dette étrange hypothè8e,passée à l'état de lieu corn* 
mun, d*un homme de génie fabriquant de toutes pièces dans la solitude, puis 
imposant à son peuple, un système complet de vie sociale, contraire à ses be- 
foint présents, mais approprié à une situation à venir, le tout afin de faire 
triompher une théorie particalièredeia divinité (j). 



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96 HEVUB DE l'histoire DES RELIGIONS 

§ 7. — RÉSUMÉ HISTORIQUE. 

« Nous ne savons à peu près rien, écrivait tout récemment 
un critique hollandais distingué, M. Oort, de ce qui concerne 
la destinée des tribus israélites avant la conquête de la Pales- 
tine. Nous ne pouvons affirmer que ceci : elles ont été — sinon 
toutes, au moins plusieurs d'entre elles — opprimées en Egypte. 
11 est certain, d'autre part, qu'elles ne sont pas entrées simul- 
tanément dans leur nouvelle patrie, mais qu'elles n'y ont 
pénétré qu'en trois groupes, séparés par un certain intervalle 
de temps. Ce sont d'abord les gens des tribus de Ruben et de 
Gad qui se sont fixés dans la région transjordanique. Puis est 
venue la tribu de Joseph qui a dû s'introduire sur le territoire 
cis-jordanique (Canaan proprement dit) en traversant la région 
occupée par ses compatriotes, mais n'y a fixé sa demeure 
qu'au prix de grands efforts. Enfin la tribu de Juda partant du 
désert (sinaïtique) s'est dirigée vers le nord, peu avant Saûl, et 
s'est peu à peu emparée des territoires situés devant elle jusqu'à 
ce qu'elle allât se heurter à la frontière méridionale de la 
<i maison de Joseph. » Pendant tout ce temps, c'est-à-dire au 
moins pendant deux ou trois siècles, il n'y avait aucun lien 
politique entre les parties constituantes d'aucun de ces trois 
groupes, combien moins entre ces trois groupes entre eux * ! » 

Nous sommes arrivé par voie indépendante à des résultats 
identiques, dont cet accord est pour nous l'éclatonte confirma- 
tion. Sur un seul point, nous serions tenté de dépasser encore 
la réserve de M. Oort, à savoir sur la question de date. Les 
déterminations chronologiques nous font absolument défaut. 
Les souvenirs relatifs aux faits et gestes des tribus sur le ter- 
ritoire palestinien antérieurement à Shaoul, qui, en un certain 
sens, est véritablement le premier personnage historique de 
la tradition Israélite, n'exigent que fort peu de temps ; d'autre 
part, ils ont pu se répartir sur une période plus ou moins large. 
Nous estimons que le plus sage est de ne faire remonter au- 

') TheologùchTijdschrift {de Leyde) numéro de janvier 1881, p. 25 cf. Re- 
vue de l'histoire des religions t. III (1881) p. 107 suiv. 



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LES OniGINRS POLITIQUES ET RELIGIEUSES 97 

cun de ces récits à une date antérieure à l'an 1100 (avant 
J.-C). 

Les événements de la pré-histoire israélite, migration des 
tribus, vie nomade qui les entraîna des rives de TEuphrate aux 
confins de l'Egypte, séjour dans la presqu'île sinaîtique, prise 
de possession des deux rives du Jourdain, nous reportent plus 
haut sans doute, mais jusqu'où? Quelle raison avons-nous de 
parler de deux, de trois ou cinq siècles, de dix au besoin, là 
où tout synchronisme nous échappe ? Nous avons évalué à 
une soixantaine de mille âmes le groupe de populations, formé 
de l'ensemble des tribus, qui, à un moment donné, a pu se 
trouver sous la conduite, très temporaire en tout cas, d'un chef 
unique. A combien se montait le groupe qui a franchi une pre- 
mière fois TEuphrate dans la direction du sud-ouest et que la 
tradition a personnifié dans Ya'^qob et sa famille ? Etait-ce à 
cinq, à dix mille, à vingt mille ? Ce premier noyau a pu rester 
longtemps stationnaire ; il a pu aussi s'accroître rapidement 
par des fusions. La tribu judaïte n'a-t-elle pas entrepris la con- 
quête du plateau cananéen méridional sous la conquête d'un 
skeikh Qenizzite ? 

Mais les traditions des Israélites relatives à un passé lointain 
leur appartiennent-elles bien à eux-mêmes et n'auraient elles 
pas pu leur venir du dehors, — auquel cas nous n'aurions plus 
le droit de leur demander aucun renseignement digne de foi ? 
Sans toucher cette question, rappelons seulement les termes 
dans lesquels M. Tiele Ta posée : « Les récentes déco.uvertes 
faites sur le terrain de l'ancienne littérature babylonienne ont 
soulevé la questioi^ de savoir si les traditions des Israélites 
concernant leur origine leur appartiennent réellement, ou s'ils 
ne se sont pas approprié celles des Cananéens. La tradition du 
départ d'Abraham d'Ur des Chaldéens et du séjour des ancêtres 
d'Israël en Canaan et en Egypte, est-elle réellement une pré- 
histoire des Israélites cachée sous la légende, ou n'ont-ils fait 
que la trouver en Canaan et l'adopter ? En d'autres termes, les 
tribus d'Israël ont-elles été originairement un rameau des Sé- 
mites septentrionaux, ou bien formaient-elles une branche des 

7 



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98 REVCE DE l'histoire DES RELIGIONS 

Sémites méridionaux de la même famille que les Ismaélites et 
ne se sont-elles mêlées au Sémites du Nord, et n'ont-elles pu 
ne prendre connaissance de la civilisation que ceux-ci avaient 
apportée avec eux de Mésopotamie, que dans leur nouveau 
séjour? Tant que ces questions n'auront pas été résolues par 
des recherches plus approfondies, nous pouvons affirmer avec 
quelque certitude, relativement à l'origine des Israélites, ceci 
seulement, qu ils appartenaient au Sémites*. » 

Le seul fait qu'un pareil problème ait pu être posé, et posé 
par un des maîtres de la mythologie sémitique comparative, 
montre combien nous avons eu raison d'écarter résolument 
toute induction sur le développement politique ou religieux 
Israélite reposant sur une base sujette à caution, c'est-à-dire 
s'appuyant sur ce monument composite, le Pentateuque-Josué. 
Entre les sources de la légende et celles de Thistoire, il n y a 
plus désormais de confusion possible que de la part de ceux 
qui méconnaissent la critique des documents et ne savent dis- 
cerner ni leur provenance ni leur caractère. 

^) Tiele, Manuel de VHisloire des Religions^ traduit par Vernes, p. 84-85. 



Maurice Vernes. 



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UN CATÉCHISME BOUDDHISTE 



EN 1881 



Il y a, pour les bouddhistes qui veulent entrer eu religioa, un 
petit livre Pâli, « le Kammavâkya, » qui doit remonter aux pre- 
miers temps du Bouddhisme. Il est composé de demandes et de 
réponses indiquant les conditions requises pour devenir un reli- 
gieux. Après avoir lu ce livre où il n'est pas question de la 
doctrine proprement dite, il était naturçl de se demander s'il 
n'y avait pas aussi, pour Tinstruction des enfants, un livre du même 
genre, exposant avec clarté tout ce que doit savoir de sa religion le 
bouddhiste qui ne se destine pas à Tétat religieux. Il faut croire que 
ce catéchisme n'a jamais existé, car s'il avait été en usage d&ns les 
anciennes écoles bouddhistes, il eût été répandu partout pour être 
appris par cœur. Dans ce cas il en serait resté des traces ; le3 livres 
qui ont été retenus dans la mémoire de plusieurs générations ne ^e 
perdent Jamais complètement. 

L'intérêt qu'on attache ai\jourd'hui à l'étude des religions et en 
particulier à celle du Bouddha, parce qu'on a cru y trouver assez de 
ressemblance avec la religion chrétienne pour y voir une commu- 
nauté d'origine, a donné h un américain qui habite l'Inde l'idée de 
composer un catéchisme bouddhiste, mais à un point de vue tout 
autre, comme on le verra. 

Pour que son ouvrage présent&t toutes les garanties désirables 
d'orthodoxie. M. Henry Olcott a fait revoir sou travail par un mem- 
bre distinjgué du clergé Singhalais, Hikkaduwa Sumangala, fj^rand- 
prfttre de Sripada (le Pic d'Adam) et principal du collège boud- 
dhiste de Widyodaya Parivena, qui a approuvé et recommandé 
Je nouveau catéchisme aux instituteurs des écoles bouddhistes. Le 
livre a été écrit en Anglais, mais il en a été fait une traduction Sin- 



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100 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

ghalaise ; il ne lui manque plus que d'être traduit en Pâli, la langue 
sacrée des bouddhistes du Sud. 

Nous verrons, en exanainant le catéchisme de M. Olcott, que le 
bouddhisme du Sud ne diffère guère de celui du Nord, excepté dans 
la manière, selon nous toute moderne, de comprendre la transmi- 
gration. 11 serait très intéressant de recevoir des Bouddhistes du 
Nord, c'est-à-dire du Népal, du Tibet et de la Chine, un catéchisme 
bouddhiste du même genre que celui qui vient d'être imprimé dans 
nie de Ceylan. 

Nous sommes donc assurés, par l'approbation d'un prêtre boud- 
dhiste d'une grande autorité, d'avoir, dans les pages du nouveau 
catéchisme, la vraie doctrine des bouddhistes de Ceylan, à l'heure 
où nous écrivons. Nous disons : à l'heure où nous écrivons, parce 
que M. Olcott donne plus d'une explication qui ne semble pas par- 
faitement d'accord avec la doctrine primitive de S&kyaMouni. 

M. Olcott' est le président de la Société théosophique (Théosophi- 
cal Society) dont le siège est, croyons-nous, à Bombay. Nous ne 
savons pas, au juste, quelles sont les doctrines et le but de cette 
société, mais nous avons quelques raisons de croire que le spiri- 
tisme y tient beaucoup de place. Quoiqu'il en soit, l'extrait suivant 
de la préface du nouveau catéchisme bouddhiste nous montrera 
clairement un des côtés de la philosophie de M. Olcott. 

Avant d'examiner le catéchisme, ne laissons pas passer inaperçue 
la note qui suit le certificat d'orthodoxie donné par le grand-prêtre 
Sumangala, et dont voici la traduction : 

<( Ce catéchisme est publié en Anglais et en Singhalais aux frais de 
Mitress Fredrika Cecîlia Dias Jlangakoon F.T.S. de Matara (Ceylan), 
qui l'ofîre comme un tribut h la cause de la religion et comme un 
témoignage d'affection à la Société Théosophique » 

Puis comme on voit, à la fin du catéchisme, qu'il est publié par la 
section bouddhiste de la Société Théosophique, il faut en conclure 
que M. Olcott et mitress Dias Jlangakoon appartiennent à cette 
section bouddhiste qui doit compter im certain nombre d^adhérents. 

Voici maintenant l'extrait de la préface : 

« Ce petit livre, chose étrange h dire, est unique en son genre h 
Ceylan, quoique les missionnaires aient répandu à profusion dans 
l'ilo leur catéchisme chrétien 'et se soient, pendant de longues 
années, moqués des Singhalais avec la puérilité et l'absurdité de 
eur religion. 



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MÉLANGES ET DOCUMENTS lOl 

« Pour dire la vérité, une notion populaire très incomplète de ce 
qu*est le bouddhisme orthodoxe semble prévaloir dans les pays de 
rOccident. Les légendes populaires et les contes de fées sur lesquels 
quelques-uns de nos principaux orientalistes ont basé leurs commen- 
taires ne sont pas plus le bouddhisme orthodoxe que les contes mo- 
nastiques enfantins du moyen-âge ne sont le christianisme ortho- 
doxe. Une analyse plus profonde prouvera irréfutablement aux 
savants de l'Occident que le sage de Kapilavaslou, 600 ans avant 
Tère chrétienne, a enseigné, non seulement un code de morale sans 
égal, mais encore une philosophie si large et si compréhensive qu'il 
a devancé les inductions des recherches et spéculations modernes *. 
Les signes abondent qui font prévoir que, de toutes les grandes 
croyances du monde, celle-ci est destinée à être, dans Tavenir, la 
religion dont on parlera le plus et qui se trouvera présenter le moins 
d'antagonisme avec la nature et la loi. Qui oserait dire que le boud- 
dhisme ne sera pas la religion qui sera choisie ? » 

N'en déplaise h M. Olcott, nous aurons l'audace de dire que non. 

A part la morale du Bouddhisme, qui n'est nullement supérieur© 
à la morale chrétienne, où donc le président de la Société Théoso- 
phique voit-il dans les dogmes bouddhiques ce qui peut aujourd'hui 
attirer les esprits de l'Occident, peu enclins à croire et occupés, 
avant tout, du bien-être matériel et de la satisfaction de tous les 
désirs? 

Comme le Christ, le Bouddha prêche le mépris dos richesses, la 
chasteté, la patience, l'abnégation, la charité poussée jusqu'au 
sacriflce de sa vie ; nous ne voyons pas que ces vertus soient celles 
que préconise la génération actuelle qui grandit au milieu de luttes 
sociales qui troublent profondément tous les coins de l'Europe. 
Perez-vous accepter facilement aux esprits de TOccidcnt tourmentés 
par le doute le dogme de la transmigration des âmes? et, avec co 
dogme, les naissances répétées à TinOni sous toutes les formes, 
depuis la forme humaine jusqu'à celle des insectes les plus infimes, 
sans compter que certaines fautes peuvent réduire une âme à être, 
pendant des siècles, renfermée dans des végétaux et même dans des 
minéraux. 



*) Si M. Olcott avait lu les travaux d'Eugène Burnouf sur le Bouddhisme, 
il aurait vu que les savants de l'Occident ne sont pas si mal informés qu'il 
le dit. 



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102 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

Or, ôlcz au Bouddhisme le dogme de la transmigration et toute 
la doclrino du Bouddha s*écroule, car elle enseigne que ce n'est qu'à 
la suite de naissances plusieurs milliers de fois répétées qu'on ar- 
rive h la voie excellente qui conduit tout droit au Nirvana, la déli- 
vrance finale. Comment persuaderez-vous, surtout aux peuples du 
nord, qu'il faut s'abstenir de toute nourriture animale? et à des 
gens auxquels le microscope montre que l'eau qui semble la plus 
pure est peuplée d'animalcules, qu'il faut toujours porter avec soi 
un feutre pour filtrer l'eau qu'on va boire, afin de ne pas se rendre 
coupable de la mort des petits animaux dont cette eau est 
remplie ? 

Pour devenir un vrai bouddhiste comme Tentendaît le Bouddha 
SAkya Mouni, il faudrait aussi accepter la plus grande partie 
de la Mythologie brahmanique et admettre les dieux et les génies *• 

Examinons maintenant quelques-unes des réponses du catéchisme 
bouddhiste qui prêtent le plus à la discussion. 

Les numéros sont ceux que M. Olcott a donnés à chaque de- 
mande accompagnée de la réponse. 

3. D. — Le Bouddha était-il u?i dieu? 
R. _ Non, 

M. Olcott aurait dû ajouter : Il n'était plus un dieu* puisque, 
après avoir été dieu dans le ciel Touchita, il était descendu sur la 
terre pour y devenir un Bouddha, parce que la condition humaine 
est la seule où l'on puisse atteindre l'intelligence suprême. 11 faut se 
rappeler ici que les dieux, aussi bien ceux du bouddhisme que ceux 
du brahmanisme, ne sont que des hommes parvenus à la con- 
dition de dieux par l'accumulation de leurs mérites et qui, quand 
ils ont épuisé les i*écompenses dues h ces mérites, doivent retour- 
ner dans le cercle de la transmigration. 

4. D. — Le Bouddha était-il un homme? 

R. — En apparence, oui, mais qui, intérieurement, n^ et ait pas 
comme un homme. 

Ici, M. Olcott renvoie au n*» 72, où nous trouverons ceci : « Un 
Bôdhisattva est un être qui dans une future naissance est sûr de re- 
paraître sur la terre en qualité de Bouddha. » 

') V. lesnum. 139-Hi du catéchisme bouddhiste. 



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BiÉUKOES ET DOCUMENTS 103 

Cette définition n*est pas assez précise, car un Bôdhisallva est 
bien un homme qui ne diffère des autres qu'en ce qu'il est assez 
avancé dans la perfection pour qu'il ne puisse manquer d'être un 
jour un Bouddha pariait et accompli. 

8. D. — Quels étaient le père et la nière du Bouddha? 
R. — Le roi Souddhôdana et la reine Mâijâ, 

Pourquoi M. Olcott n'ajoute-t-il pas qu'en descendantdu ciel Tou- 
chita sur la terre, le futur Bouddha prit la figure d'un petit éléphmit 
pour entrer, parle côté droit, dans le sein de sa mère, sans lui faire 
de mal, pour en sortir de la même manière, au bout de dix paois 
lunaires S mais alors sous la figure humaine. Gela valait pourtant la 
peine d'être dit, car parmi les sculptures de touts les temples boud- 
dhistes les plus anciens, on ne manque pas de trouver représentées 
ces deux circonstaoces de la vie du Bouddha. Gomme cette façon 
d'entrer dans le sein d'une mère et d'en sortir est assez merveilleuse, 
M. Olcott qui, dans son catéchisme (n» H3), n'admet pas les mi- 
racles, a voulu, sans doute, éviter de se mettre en contradiction avec 
lui même. 

Après avoir parlé (n® 13) de la splendeur des trois palais de prin- 
temps d'été et d'hiver, que le roi Souddhôdana avait fait construire 
pour son fils, et nous avoir dit que le jeune prince, avec sa femme et 
son fils unique, vivait là au milieu des plaisirs de toute sortcl'auteur 
du catéchisme, d'accord avec la tradition, ajoute que, pris tout à 
coup d'un dégoût sans remède, le prince abandonna tous ces biens 
pour s'occuper des souffrances des créatures et leur venir en aide. 
M. Olcott s'écrie alors avec enthousiasme : « Un autre homme fit-il 
jamais pareil sacrifice pour l'amour de nous ? » 

On peut lui répondre que ce n'est pas là l'unique exempb d un pa- 
ri! renoncement aux biens de ce monde; et, quoiqu'il en dise, le 
Christ, en donnant sa vie, faisait encore un plus grand sacrifice pour 
nous sauver. 

65. D. — Qu'est-ce que le Nirvâyia? 

R. — Une condition où il y a entière cessation de changement, 
absence de désir, d*illusion et de chagrin ; où il y a effacement de 
tout ce qui reproduit l'homme physique. Avant d'arriver au Nir- 

') On comptait généralement ainsi dans l'antiquité. Comp. Virgile, églogue, 
K ; miUri longa decem tulerunt fastidia meiises. 



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104 nEYLE DE L*IIISTOinE DES RELIGIONS 

vdju/, l'homme est eomtammefit sujet à renaître ; quand il a 
atteint le Nin^âna il 7ie renaH plus. 

Mais si, comme le dit M. 01coU,râme n'est qu'un mot employé par 
les ignorants pour exprimer une idée fausse, (n* 122), et si le corps 
n'existe plus, qu'est-ce qui jouit de la condition du Nirvana ? car 
qui dit condition veut dire : état d'une personne ou d'une 
chose. 

66. D. — Qu'est-ce qui est la cause de nos renaissances? 

R. — Le désir non satisfait pour des choses qui se rapportent 
à l'état de l'existence individuelle, dans le monde matériel. 

Il semble résulter de ce qui précède que le Nirvana, qui est au- 
delà du monde matériel, n'est pas une existence individuelle, ce qui 
ne s'accorde pas bien avec la définition du n* 65. 

67. D. — Nos renaissances sont-elles, en aucune manière, 
dépendantes de la nature de nos désirs? 

R. — Oui, par l'effet de nos mérites ou démérites indi- 
viduels. 

68. D. — Notre mérite ou notre démérite a-t-il une influence 
sur l'état, la condition ou la forme dans lesquels nous renaîtrons ? 

R. — Oui. La règle ordinaire est que, si nous avons un excé- 
dant de mérites, nous aurons une renaissaïuie bonne et heureuse, 
tandis que si c'est un excédant de démérites, notre prochaine 
existence sera malheureuse et remplie de souffrances. 

69. D. — Cette doctrine bouddhiste est-elle appuyée ou niée 
par les e^iseignements de la science moderne ? 

R. — La vraie science vient complètement à l'appui de cette 
doctrine de cause et d'effet. La science enseigne que l'homme est 
le résultat d'une loi de développement partant d'une condition 
imjiar faite et inférieure vers une plus élevée et plus parfaite. 
Doctrine que la science appelle évolution. 

Mais cette science, la vraie, suivant M. Olcott, n'admet pas le 
système de la transmigration, et seulement un perfectionnement de 
l'espèce dans des générations successives, car il «goûte (n* 74) : « Les 
hommes de science disent que la forme nouvelle est le résultat des 
inûuences des milieux où se trouvaient les générations précédentes. 
Il y a donc là accord entre le Bouddhisme et la science quant à 
ridée fondamentale. » 



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MÉLANGES ET DOCUMENTS 105 

88. D. — Les Bouddhistes considèrent-ils le Bouddha comme 
un personnage qui, par sa propre vertu, peut nous sauver des 
conséquences de nos péchés individuels? 

R. — Nullement. Un homme ne peut être sauvé par tm autre, 
il doit se sauver lui-mêtne, 

89. D. — Mais alors, qu'était do?ic le Bouddha pour 7ious et les 
autres êtres ? 

R. — Un être voyant tout, un conseiller par faitement sage qui 
avait découvert la voie sûre et qui Vindiquait ; qui montrait la 
cause de la souffrance htunaine et la seule manière de la guérir. 
Et, comme un homme conduisant un aveugle , sur un pont étroit, 
au-dessus d'une rivière rapide et profonde, sauve la vie de cet 
aveugle, de même, en nous montrant à nous aveuglés par 
l'ignorance la voie du salut, le Bouddha peut être appelé Sau- 
veur. 

90-91. D. — Comment peut-on représenter en un seul mot l'es- 
prit entier de la doctrine du Bouddha? 

R. — Par le seul mot JUSTICE. Parce qu'il nous apprend 
que tout homme, parce qu'il est soumis aux opérations de la loi 
universelle, obtient exactement la récompense ou la punition qu'il 
a méritée, ni plus ni moins. 

Ici, M. Olcoti aurait dû nous dire que celte doctrine bouddhiste 
est empruntée à celle du Brahmanisme où Ton trouve Taxiome sui- 
vant : « Il n'y a pas annihilation de deux actions, Tune étant bonne 
et Tautre mauvaise '. » En d'autres termes, ni une -bonne action ni 
le repentir n'efface une mauvaise action, pas plus qu'une 
mauvaise action n'empêche de recevoir la récompense d'une 
bonne. 

103. D. — Combien suppose-t-on qu'il y ait d*hommes sur la 
terre ? 

R. — Environ treize cents millions. 
\ 104. D. — Et parmi eux, combien de bouddhistes? 

R. — Environ cinq cents millions, un peu moins de la 

oitié. 

Les chiffres que donne ici M. Olcott nous semblent un peu exagé- 
rés. D'après les géographes les mieux informés, le nombre des boud- 

<) Mahâbhâvata, Strîvilâpa, sloka 530. 



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106 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

dbistes serait de 380 h 400 millions, ce qui est déjà assez considéra- 
ble. MaiSf si M. Olcott s'imagine que le grand nombre des disciples 
d'une religion sera une raison pour en faire adopter les dogmes, il 
se trompe assurément. D'ailleurs, parmi ces millions de bouddhistes, 
combien y en a-t-il qui connaissent exactement la doctrine du Boud- 
dha et qui la comprennent? A quoi bon alors faire entrer dans le ca- 
téchisme cette question et cette réponse ? 

Les numéros suivants sont très remarquables au point de vue dog- 
matique. 

112. D. — E?i quoi les, prêtres bouddhistes différentMs des prê- 
tres des autres religions ? 

R. — Dans les autres religions, les prêtres prétendent être les 
intercesseurs entre l'homme et Dieu pour aider à obtenir le par- 
don des péchés. Les prêtres bouddhistes ne reconnaissent pas de 
pouvoir divin et n'en attendent rien, mais ils doivent gouverner 
leur vie suivant la doctrine du Bouddha et enseigner au^ autres 
la vraie voie. Les bouddhistes regardent un Dieu personnel seu- 
lement comme une ombre gigantesque Jetée sur le vide de l'espace 
par l'imagination des hommes ignorants, 

113. D. — Les prêtres bouddhistes acceptent-ils cette théorie 
que tout a été formé de rien par le Créateur ? 

R. — Le Bouddha enseigne que deux choses sont éternelles : 
VAkasa et le Niî^vâîia. Toute chose est venue de l'Akasa en obéis- 
sant à la loi inhérente à elle, et, après une certaine existence, 
disparaît. Nous ne croyom pas aux miracles, et y en conséquence, 
nous nions toute création et ne pouvons concevoir de créateur, 

M. Olcott aurait bien dû nous donner ici une définition claire de 
TAkâsa d'où vient toute chose, et qui, par cela môme, a une grande 
ressemblance avec une force créatrice. Au n<> 121, nous voyons que 
« le Bouddhisme est une pure philosophie morale ; qu'il accepte 
l'opération universelle de mouvement et de changement, par laquelle 
toutes choses, le monde et toutes les formes animées ou inanimées 
sont gouvernées... Le Bouddhisme prend les choses comme elles 
sont, chercher leur origine est sans profit. » 

D'où il suivrait que le positivisme moderne s'est rencontré avec le 
Bouddhisme. 

122. D. — Le Bouddhisme enseigne-t-il l'immortalité de l'âme? 
R. — Il considère que le motn âme » est employé pour expri- 



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MÉLANGES ET DOCOMENTS 107 

mer une idée fausse. Si toute chose est sujette à changer, F homme 
y est compris et toute partie matérielle de lui-même doit changer 
et ne peut survivre. 

Voilà, selon M. Olcott et le prôtre bouddhiste qui Tapprouve, le 
matérialisme du Bouddhisme nettement proclamé. 

Cette doctrine est tout à fait moderne, selon nous, et nous deman- 
dons à l'auteur du catéchisme, qui, tout à ITieure, écrivait en grosses 
lettres le mot « justice », sur qui s'exerce cette justice s'il ne reste 
absolument rien ni du corps ni de l'âme ? Que devient alors le dogme 
de la transmigration ? Les bouddhistes modernes répondent : 

« La succession des existences d'un être est aussi une succession 
d'âmes, et chaque âme, quoique résultat de celle qui Ta précédée, 
n'est pas identique avec elle. Suivant cette manière de voir, le corps 
meurt, et, avec lui l'âme aussi est éteinte, ne laissant derrière elle 
que les bonnes et les mauvaises actions qu'elle a faites pendant la 
vie. Le résultat do ces actions devient alors la semence d'une nou- 
velle vie, et l'âme de cette nouvelle vie est, en conséquence, le 
produit nécessaire de l'âme delà vie précédente. Ainsi, toutes les 
âmes qui se succèdent ont h travailler à la solution du môme 
problème qui commence avec l'entrée du premier ancêtre dans 
le monde, mais pas une naissance successive n'est animée par la 
même âme. y» 

Nous le répétons, cette doctrine est tout à fait moderne, car on 
trouve h chaque instant dans les plus anciens livres bouddhiques 
cette phrase prononcée par le Bouddha lui-môme : a Depuis un 
temps sans commencement, j'^t, dans des naissances sans nombre, 
fait telle ou telle chosb ». Ce qui prouve, d'abord ; que les âmes sont 
étemelles et n'ont pas eu de commencement, et ensuite que c'est 
bien la même âme qui, dans des naissances répétées, a animé diifé- 
rents corps d'hommes ou d'animaux. 

M. Olcott, qui nous disait tout à l'heure qu'il ne croit pas aux mi- 
racles, écrit cependant ceci dans son catéchisme: 

132. D. — Le Bouddhisme admet-il qu'un homme a, dam sa 
nature, quelques pouvoirs cachés pour la production de phéno- 
mènes vulgairement appelés miracles ? 

* Goldstacker, cité dans le classical dictionary of India, au mot transmi- 
gration. 



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108 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

i?. — Oui, mais ils sont naturels. Ils peuvent être développés 
par certain système déposé dans les livres sacrés. 

Suivant les bouddhistes, les saints peuvent, à volonté, se trans- 
porter à travers les airs, d'un endroit à un autre ; faire sortir de leur 
corps des rayons de différentes couleurs qui se répandent à tous les 
points de l'espace et réjouissent les créatures, etc. Si ce ne sont pas 
là des miracles, qu'est-ce que M. Olcott appelle ainsi ? 

139.-0. — Les Bouddhistes croient-ils à des classes d'êtres invisi- 
bles ayant des relations avec l'humanité ? 

R. — Ils croient qu'il y a des êtres de cette espèce habitant les 
mondes ou sphères qui leur appartiennent. La doctrine bouddhi- 
que est que, par un dévelopement intérieur et la victoire sur le côté 
inférieur de la nature ^ un saint devient supérieur au meilleur 
des dieux et peut soumettre à sa volonté ceux d'un ordre in- 
férieur. 

140. D. — Combien y a-t-il déclasses de dieux ? 

R. — Trois. Ceux qui sont au pouvoir du désir, c'est à dire des 
passions ; ceux qui conservent encore une forme individuelle, et 
enfin ceux qui, arrivés au plus haut degré de purification, sont 
délivrés de toute forme matérielle. 

141. D. — Devons-nous les craindre? 

R. — Celui qui a le cœur pur n'a rien à craindre d'eux. Un 
dieu mauvais ne peut lui nuire. Mais certains dieux ont le pou- 
voir de tou7*menter les hommes impurs et aussi ceux qui les invi- 
tent à s'approcher. 

Si vous voulez savoir les années et les jours des principaux événe- 
ments de la vie du Bouddha, voici ce que vous répondra le caté- 
chisme de M. Olcott. 

144. — Il était né sous la constellation Wissa, un vendredi de 
mai, dans l'année S478 1 de l'ère Kaliyouga; il alla dans la jon- 
gle dans l'année 3506 ; il devint Bouddha dam l'année 3513, un 
mercredi, à l'aurore ; et, dans l'année 3558, à la pleine lune de 
mai, un mardi, il expira à l'âge de 80 ans. 

Quoique le catéchisme de M. Olcott prouve qu'il a étudié le Boud- 
dhisme avec soin, nous préférerions beaucoup à son ouvrage un ca- 

*) L'ère du Kaliyouga commençant 31' 1 ans avant Tère chrétienne, le Boud- 
dha^ suivant ce calcul, serait né Tan 623 avant J.-C. 



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MÉLANGES ET DOCIMENTS 109 

téchisme antique, composé par un disciple de Bouddha, ou, à défaut 
d'un pareil livre antique, Tœuvre d'un bouddhiste élevé dans la reli- 
gion de Çâkya Mouni, et, avant tout, complètement étranger aux 
systèmes philosophique de TOccident. 

Malgré l'approbation du grand prêtre Sumangala, nous persis- 
tons à croire que le nouveau catéchisme bouddhiste no reproduit pas 
toiyours fidèlement la doctrine primitive du maître, visiblement al- 
térée dans plusieurs cas. U n'en sera pas moins utile à ceux qui ne 
cherchent pas à faire une élude approfondie du Bouddhisme. 

P. E. FoucAUx. 



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LA RELiaiOlSf PRÉHISTORIQUE' 



La paléoethnologie est l'étude de Torigine et du développement de 
l'humanité avant les documents historiques. 

En d'autres termes : la paléoelhnologie est Thistoire de l'homme 
avant les documents écrits, les monuments figurés, voire même les 
traditions et les légendes. 

Cette science se divise en trois grandes parties : 

Etude de l'homme tertiaire ou origine de l'humanité ; 

Etude de Thomme quaternaire, développement de l'humanité ; 

Etude de l'homme actuel, premiers horizons ou, plus exactement» 
prolégomènes de l'histoire proprement dite. 

C'est aussi la division adoptée dans le présent ouvrage. Toutefois 
cette classification sommaire ne suffit pas pour diriger d'une manière 
régulière les études et surtout pour grouper, dans un ordre commode 
et logique, toutes les découvertes. Il en faut donc ime plus com- 
plète. 

A la suite des savants Scandinaves, les initiateurs en ces ma- 
tières, on a pris l'habitude de diviser les temps préhistoriques en 
trois âges : 

L'âge de la pierre, le premier, le plus ancien ; ftge pendant lequel 
l'emploi des métaux était inconnu ; 

L'âge du bronze ; 

Et l'âge du fer qui s'est perpétué jusqu'à nous. 

L'existence de ces trois âges successifs, parfaitement constatée en 
Danemark et en Suède, a été confirmée par Texamen des diverses ré- 

') En nous adressant Timportant ouvrage qu'il vient de publier sous le titre 
de Le préhistorique, Antiquité de V homme (Paris, Reinwald 1883) M. Gabriel 
de MorUllet nous a autorisé à en extraire ce qui concerne la religion préhisto- 
rique. C'est ce que nous faisons dans le présent article, où nous exposons éga- 
ment le plan du livre. 



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MÉLANGES ET DOCUMENTS 111 

gions de l'Europe et môme en dehors de l'Europe. Seulement on a 
reconnu Tutilité de diviser à leur tour les deux plus longs de ces 
âges, celui du fer et surtout celui de la pierre, en diverses 
périodes. 

On a ainsi établi la période de la pierre taillée^ la plus ancienne et 
la période de la pierre polie^ également dénommées paléolithique et 
néolithique. Laissant le mot paléolithique pour ce qui se rapporte au 
quaternaire, on pourra appliquer aux faits de Tépoque tertiaire,, 
un troisième nom, celui de période de éolithique, ou des commen- 
cements. 

Le présent ouvrage ne s'en tient point encore à ces divisions. « La 
science faisant de rapides progrès, les périodes se sont bientôt trou- 
vées elles-mêmes trop grandes, trop larges: il a fallu les subdivise^ 
en époques. Ainsi, dans le paléolithique, j*ai fait quatre époques. 
Chargé de classer le préhistorique de TExposition universelle de Pa- 
ris, en 1867 et d'organiser les riches collections paléolithiques du 
Musée de Saint-Germain, j'ai pu apprécier les rapports et les diffé- 
rences. Je suis ensuite allé vérifier sur place mes observations de 
cabinet, ce qui m'a permis d'arriver à des résultat certains. J'ai éta- 
bli ainsi quatre coupes dans le paléolithique. Ces coupes sont basées 
sur le développement de Tindustrie. Du moment où la paléoethno- 
logie s'occupe de l'homme, il est tout naturel qu'elle se serve 
des œuvres de l'homme pour caractériser ses divisions et ses 
coupes. 

La terminologie a été fixée par la collation à chaque époque du 
nom d'une localité bien typique, parfaitement connue et étudiée. 
Ainsi les époques qui se caractérisent par les localités de Chelles, du 
Moustier, de Solutré, de la Madeline ont fourni les quatre subdivi- 
sions de la période paléolithique et donnent, tour à tour, les 
époque chelléenne, moustérienne, solutréenne et magdaléenne. 

La période éolithiqiie devient la thenaisienne, et la néolithique, la 
robenhausienne. 

Nous avons donc, en partant de l'époque reculée , cinq étages de 
civilisation humaine : 

1. L'étage thensdsien ou de l'homme tertiaire ; 

2. L*étage chelléen-acheuléen ; 

3. L'étage moustérien ; 

4. L'étage solutréen ; 

5. L'étage magdalénien, tous quatre de Thomme quaternaire ; 



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112 REVLE DE l'histoire DES RELIGIONS 

6. L*étage robeohausien, ou de Thomme actuel, avant Tusage du 
broDze. 

La question de Thomme tertiaire a été agitée avec beaucoup d'in- 
térêt et avec trop de passion dans les dernières années; il importe 
de dégager les faits acquis de ceux que la critique un peu sévère a 
rejetés. Le premier fait qu'on puisse retenir au milieu d'une série 
très nombreuse, c'est celui des silex travaillés trouvés par Tabbé 
Bourgeois « dans les dépôts tertiaires de la commune de Thenay, 
près PonUevoy (Loir-et-Cher),» et que ce savant a présentés à la séance 
du {^ août 1867 du congrès international d'anthropologie et d'archéo- 
logie préhistorique, réuni à Paris. « La présence des silex taillés à 
la base du calcaire de Beauce, disait l'auteur de cette importante 
communication, est un fait étrange, inouï, de haute gravité, maisun 
fait indubitable pour moi... » En eflet le calcaire de Beauce de Tbe- 
nay, contenant des silex taillés et brûlés, fait partie de l'aquiianien, 
eest-à-dire qu'il est oligocène ou miocène tout à fait inférieur. 
Quelques gisements appartenant à des couches moins anciennes du 
terrain tertiaire ont confirmé la thèse de l'abbé Bourgeois, qu'il avait 
entourée lui-même d'un appareil de démonstration remarquablement 
complet et solide. 

Ainsi dans les temps tertiaires existaient des êtres assez intelli- 
gents pour faire du feu et tailler des silex. — Quels étaient ces 
êtres? 

C'étaient des hommes, a-t-on répondu tout d'abord. Il n'y a 
que l'homme suffisamment intelligent pour accomplir des actes pa- 
reils. 

Les lois de la paléontologie ne permettent pas d'accepter cette ré- 
ponse. Les variations animales qui se font sentir d'une assise géolo- 
gique à une autre et qui sont d'autant plus rapides que les ani- 
maux ont une organisation plus complète, auraient-elles été 
suspendues au profit de l'homme ? C'est contraire à toutes les ana- 
logies. 

« Depuis le dépôt des marnes à silex brûlés et taillés de Thenay, 
depuis répoque du calcaire de Beauce à laquelle appartiennent ces 
marnes, en un mot, depuis Taquitanien, la faune a, en généra], 
assez varié pour qu'on établisse six grandes couches géologiques. 
Quant h la faune mammalogique, elle a changé au moins quatre fois 
complètement. Bien plus, les modifications, les variations qui sépa- 
rent les mamnifères actuels de ceux du calcaire de Beauce, sont si 



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MÉLANGES ET DOCUMENTS 113 

profondés, si tranchées, que les zoologues les considèrent non seule- 
ment comme déterminant des espèces distinctes, mais comme carac- 
térisant des genres différents. 

« Depuis le tortonien, étage auquel appartiennent les silex taillés 
du Cantal et une partie de ceux du Portugal, la faune mammalogi- 
que a changé entièrement deux fois. 

« L'homme seul serait-il resté invariable, lui qui se place h la 
tète des animaux dont l'organisme est le plus compliqué ? Ce serait 
contraire à toutes les lois... 

« Nous savons aussi, d'une manière positive, que Thomme a varié 
dans les temps géologiques. En effet, Thommo quaternaire ancien 
n'était pas le môme que l'homme actuel, que l'homme qui lui a suc- 
cédé du temps des cavernes, comme le prouvent les crânes de 
Néanderthal, d'Eguisheim, de Denise, de Canstadt et la mâchoire 
de la Naulette. La différence, au commencement du quaternaire, 
c'est-à-dire géologiquement tout près de nous^ est déjà si grande 
qu'on a parfois hésité si l'on rapporterait bien à Thomme les débris 
que Je viens de citer. Nous sommes donc forcément conduits à 
admettre, par une déduction logique tirée de l'observation directe 
des faits, que les animaux intelligents qui savaient faire du feu et 
tailler des pierres à l'époque tertiaire, n'étaient pas des hommes 
dans l'acception géologique et paléontologique du mot, mais de? 
animaux d'un autre genre, des précurseurs de rhomme dans l'échelle 
des êtres, précurseurs auxquels j'ai donné le nom d'Anthropopàke- 
eus... 

c< Nous pouvons aller plus loin dans la connaissance du genre au- 
ihropopithèque. Ce genre évidemment devait contenir plusieurs 
espèces ; en effet, Tanthropopithèque de Thenay, qui est aquitanien, 
ne peut appartenir à la même espèce que celui du Gantai, qui est 
tortonien. Entre ces deux époques géologiques, la base et le sommet 
du miocène, il y a eu changement complet de faune... 

« La seule donnée, comme description anatomique, que nous puis- 
sions avoir sur ces anthropopithèques, c'est qu'ils étaient sensible- 
ment plus petits que Thomme. Ce caractère existait surtout dans 
YAnthropopilkecus Bourgeotsit (celui du gisement de Thenay). » 

Peut-on, parmi les rares débris qui ont été recueiUis des singes 
contemporains, reconnaître quelques restes de l'anthropopithèque, 
du précurseur de Thomme ? Notre auteur ne le croit pas, contraire- 
ment à M. Gaudry, qui écrivait récemment : « S'il venait à être 

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114 RBVUB DE L^HISTOIRE DS8 RELIGIONS 

prouvé que les feilex du calcaire de Beauoe, recueillis par M. Tabbé 
Bourgeois, ont été laillés» Tidée la plus naturelle qui se présenterait 
à mon esprit serait qu'ils ont été taillés par les Dryopithecus. » 

Il ne saurait naturellement être question des aptitudes religieuses 
de Tanthropopithëquei ce précurseur de Thomme, intermédiaire 
entre les singes anthropoïdes actuels et Thomme. Toute espèce d'in- 
dication fait défaut. 

<c Pour nous, qui étudions spécialement les origines de l'hu- 
manité, le quaternaire est caractérisé par l'apparition et le déve- 
loppement de l'homme. Nous venons de voir que l'homme n'existait 
pas encore dans les temps tertiaires. Il y avait alors, surtout vers la 
fln, des êtres beaucoup plus intelligents que les singes anthropoïdes 
actuels, mais ces êtres n'étaient pas encore, à proprement parler, 
l'homme. C'étaient des précurseurs de l'homme, des échelons con- 
duisant à rhomme, mais non l'homme tel qu'il est de nos jours. Ce 
n'est qu'au commencement du quaternaire que l'houmie se montre, 
noti tout à fait identique à nous» mais tellement voisin qu'on ne peut 
lui refuser en bonne nomenclaturei le nom d'homme. » 

Les quatre périodes de l'humanité quaternaire sont, on s'en 
souvient : 

La chelléenne, où ne se rencontre pas encore l'instrument en os, 
mais un seul outil en pierre, toujours en roche locale (race humaine 
de Néanderthal et de la Naulette) : 

La moustérienne, où ne se rencontrent pas non plus les instru- 
ments en os, mais où l'instrument chelléen se dédouble et de 
laquelle on possède des pointes, racloirs ei scies retouchés d'un seul 
côté (race humaine d'Engis et de TOlmo). 

La solutréenne» vers la fin de laquelle apparaissent les instru- 
ments en os, où la i aille de la pierre atteint une remarquable per- 
fection, de laquelle on possède des pointes taillées sur les deux 
faces et aux deux bouts, des pointes à cran et des grattoirs en 
grand nombre et d'une fabrication supérieure. 

Et la magdalénienne (race de Lemgerie-Basse), signalée par des 
essais de gravure et de sculpture, par des instruments en os dont 
l'emploi provoque la déchéance de la pierre, par le nombre des 
lames, une sorte de burin caractéristique et un double grattoir. 

<c L'homme a apparu au commencement du quatemure. Cet homme 
primitif constitue la race de Néanderthal. En effet, dans les gise- 
ments les plus anciens, nous ne rencontrons que les débris de cette 



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MELANGES ET DOCUMENTS ilÔ 

race. C'est donc bien la race chelléenne (station type de Cbelles, 
dans le département de Seine et Marne)... » 

Une déduction très importante * qui « peut se tirer de Tétude de la 
mâchoire de la Naulette, » c'est que cette mâchoire étant « complè- 
tement privée de Tapopbyse géni »> qui représente chez Thomme le 
langage articulé, l'homme chelléon, n'ayant pas d'apophyse géni, 
n'avait pas la parole. • 

L'homme chelléen allait a probablement entièrement nu, comme 
les Boiocudos des forêts vierges du Brésil. Le coup-de-poing, son 
seul outil, bon pour travailler le bois, ne paraît pas propre à prépa- 
rer des vêtements, même formés de peaux. — Il devait se canton- 
ner dans une région assez limitée. La grosseur et le poids de son 
instrument, peu facile à transporter, le prouve. Ce qui vient pleine- 
ment confirmer cette appréciation, c'est que les instruments chel- 
léens sont généralement fait en roches locales. 

f Cette dernière observation montre aussi qu'il n'y avait pas 
alors de relations commerciales pouvant transporter au loin les 
matières utiles. » 

Âncune indication de nature à nous faire attribuer un sentiment 
religieux quelconque à l'homme primitif du type chelléen; de même 
pour le type moustérien, dont voici la caractéristique : 

« Le climat devenant plus froid à l'époque moustérienne, l'homme 
a eu naturellement plus de besoins qu'à l'époque précédente, où la 
température était douce et uniforme. 

« D a tout d^abord compris l'utilité d'une habitation servant d*abri. 
Aussi a-t-il commencé h se retirer dans tes grottes*.. — Pendant 
l'époque cheUéenne«la douceur du climat permettait a l'homme 
d'aller tout nu. Maisquaod les neiges et les gelées do la période gla* 
Claire sont arrivés, il a senti le besoin de se couvrir. Les peaux 
d'animaux étaient des étoffes toutes trouvées... — Comme nourriture 
la chair venait se joindre aux fruits sauvages... L'homme oHuasté- 
rien (station type du Moustier, commune de Peyzac^ déparlement do 
la Dordogne) ne sentait pas le besoin de changer de pays, de voyager. 
On peut dir« qu'il était à peu près sédentaire. Ce fait est bien établi par 
la aatufo de ses outils, qui sont assez généralement en roches 
locales. On ne trouve pas dans les stations de cette époque des 
instrummits fabriqués avec des matières provenant de pays loin- 
tains. » 

n faut franchir l'époque solutréenne (station-type de Solutré en 



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116 nEVDE DE l'histoire des religions 

Saône-eL-Loire) et arriver à l*homme magdalénien (station type de la 
Madeleine dans la Dordogne) pour que se pose la question de la 
religiosité. Entre autres objets d'art, en effet, à côté des fameux 
« bâtons de commandement », on a trouvé à Laugerie-Basse, à 
Gourdan et dans quelques autres stations (c de petites plaques dis- 
coïdes en os, percés d*un trou au milieu. Ce sont des boutons, de 
simples boutons. Un cordon passait dans le trou et un nœud fixait 
le cordon. 

<c Gomme objet de toilette, ces boutons étaient très ornés. M.Piette 
en fait des simulacres de la divinité ; il va même plus loin, il y voit 
une représentation du dieu soleil, parce que ces boutons ont parfois 
des lignes rayonnantes ou des séries de chevrons. Or, les lignes ont 
constitué naturellement les premiers ornements. Les chevrons sont 
parmi les motifs les plus primitifs. Mais à ces ornementations géo- 
métriques, s'en joignent d'autres : il y a habituellement des animaux 
figurés sur ces boutons, animaux qui n'ont rien à faire avec la 
divinité. » 

« L'homme écrasé de Laugerie-Basse avait comme 

ornementation des coquilles de cyprées ou porcelaines. • . • • Cet 
amour de la parure explique pourquoi nous avons trouvé tant de 
pendeloques dans les gisementa magdaléniens : dents percées revê- 
tues d'un brillant émail, coquilles diverses vivantes et fossiles, fluo- 
rine violette, etc. Une population artiste comme celle de Tépoque de 
la Madeleine devait évidemment chercher à se parer, puisqu'elle 
travaillait patiemment à orner de sculptures et gravui*es ses instru- 
ments et surtout ses armes. 

c( Ce qui frappe au milieu de tous ces pendeloques, c*est de ne rien 
trouver qui ait une physionomie d'amulette. Toutes les pièces per- 
cées pour être portées suspendues s'expliquent et se justifient très 
bien comme byoux. 

« Un seul auteur, je crois, est allé fouiller et remuer tout le mobi- 
lier archéologique magdalénien pour y trouver des traces de culte : 
c'est M. Piette. Ne sachant trop que choisir pour appuyer son hypo- 
thèse, il s'est enfin décidé à donner comme symbole de culte certaines 
rondelles discoïdes d'os ou de corne de renne plus ou moins ornées 
de gravures. Or, ces rondelles. . . ne sont que de simples boutons 
destinés à maintenir les vêtements. Ces boutons agrafes étaient na- 
turellement très ornés, comme l'ont été depuis, dans les temps 
actuels, les fibules et les broches remplissant les mêmes fonctions. 



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MÉLANGES ET DOCtUIENTS 117 

« Les gravures et les sculptures^ dans leur ensemble aussi bien 
que dans leurs détails, conduisent à la môme conclusion, Tabsence 
de religiosité. En effet, ces gravures ou sculptures ne sont absolu- 
ment que de simples motils d*ornementation des plus élémentaires 
ou des reproductions plus ou moins réussies d*objets naturels. 

ce Le propre de toute conception religieuse est de pousser au sur- 
naturel, par conséquent de remplacer l'observation par Vimagina- 
tion. Dès lors, les données simples et vraies de la nature sont 
abandonnées pour laisser le champ libre & toutes les folles concep* 
tions d*une imagination dévergondée. Aussi les religions, toutes, 
quelles qu'elles soient^ enfantent comme objets d*art des monstruosi- 
tés, des anomalies, des non-sens. Il suffit, pour s'en assurer, de jeter 
un simple coup d'oeil sur un panthéon quelconque, depuis le panthéon 
des sauvages les plus inférieurs de nos jours jusqu'à celui des peu- 
ples qui passent pour les plus éclairés. Eh bien, il n'y a pas trace de 
cette aberration d'esprit, de ce dévergondage d'imagination dans 
tout l'art de l'époque magdalénienne. Je le répète, nous devons en 
conclure que l'homme magdalénien, artiste distingué, n^avait au- 
cune conception religieuse. 

«La première résultante de toute idée religieuse est de faire crain- 
dre la mort, ou tout au moins les morts. Il en résulte que, dès que 
les idées religieuses se font jour, les pratiques funéraires s'introdui* 
sent. Eh bien, il n'y a pas trace de pratiques funéraires dans tous 
les temps quaternaires. L'homme quaternaire était donc complète- 
ment dépourvu du sentiment de la religiosité. » 

Quant au.\ mœurs de l'époque, les voici en deux mots : t L'agri- 
culture et môme la connaissance des animaux domestiques faisaient 
complètement défaut à l'époque magdalénienne ; Thomme ne devait 
vivre que de chasse et de pèche, les fruits sauvages étant insuffi- 
sants dans nos contrées pour nourrir l'homme. » Nos ancôlres étaient 
donc nomades comme les espèces dont ils faisaient leur principale 
nourriture, comme le renne tout particulièrement. D'autres indices 
confirment cette manière de voir. Par ce qui a été dit un peu plus 
haut, on a vu d'ailleurs que la question de religiosité, si elle « a été 
posée > par un archéologue, « se tranche t dans un sens purement 
négatif. 

Nous franchissons ici les bornes de l'époque quaternaire pour en- 
trer dans ce qu'on appelle en géologie les temps « actuels », et nous 
nous trouvons en face de Thomme de la période robenhausienne 



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118 REVUE DB L*HISTOiaB DBS RELIGIONS 

(station- lype de Robenhausen, canton de Zurich). Entre ces deux 
groupes il existe une grande lacune, quWtestent d*énonnes dififéren- 
ces. Avec la période magdalénienne, nous nous trouvions en face 
d'un type humain uniforme, de populations nomades s* adonnant ex- 
clusivement à la chasse et à la poche, possédant des instruments en 
pierre simplement taillés, mais ne connaissant ni la poterie, ni les 
monuments, ni la sépulture ; ne témoignant ni de respect pour les 
morts ni d^aucune idée religieuse, mais, en revanche, d*un sentiment 
artistique très vrai et très profond. L'homme robenhausien, tout au 
contraire, entouré d'animaux domestiques très abondants, montre 
une égale variété de type. Les populations sont sédentaires, l'agri- 
culture développée. Les instruments de pierre, en partie polis, se ren- 
contrent avec la poterie, les monuments (dolmens et menhirs). On 
ensevelit les morts avec un grand respect ; la religiosité est très dé- 
veloppée, tandis que le sentiment artistique ne parait plus. 

Quelle que soit Toxplication de l'hiatus, il est constant. « Pendant 
tout le quaternaire, nous voyons un type humain, autochtone, évo- 
luer dans nos contrées. Il se développe progressivement, parallèle- 
ment au développement de son industrie. Il y a progrès lent, régu- 
lier et constant. Le quaternaire forme donc un grand tout, une grande 
unité, sans perturbation au point de vue de l'homme européen. 

« Mais, au commencement des temps actuels, avec l'introduction 
de la civilisation robenhausienne, nous voyons apparaître dans l'Eu- 
rope centrale et occidentale des races toutes nouvelles. La race au- 
tochtone, si simple et si uniforme, se mêle à un très grand nombre 
de types divers. Il y a eu un flot d'envahisseurs, mais un flot com- 
posé d'éléments déjà très variés. 

«Seulement, au milieu de ces éléments, ou retrouve encore le type 
autochtone, le type magdalénien, et parfois, par atavisme, se repro- 
duit le type cbelléen. Gela sufflt pour établir solidement le contact 
des deux populations, magdalénienne et robenhausienne, et pour 
montrer que Thiatus qui existe entre les deux époques n'est pas un 
hiatus réel, mais bien une lacune dans nos connaissances, dans nos 
observations. » 

Attachons-nous, dans la masse des observations recueillies sur le 
commencement des temps dits actuels, d'une part à ce qui concerne 
les monuments mégalithiques, de l'autre au chapitre, de la religiosité 
proprement dite. 



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iiAlanqbs bt documents 119 

Les premiers monuments apparaissent, en Europe, avec le roben- 
hausien. 

Ce sont : 

1* De simples pierres brutes dressées, que Ton nomme menhirs ; 

2^ et 3*. Ces pierres, au lieu d'être isolées, peuvent être groupées 
de manière à former des lignes ou des enceintes. Dans le premier 
cas, leur ensemble constitue ce qu'on appelle un alignement^ dans le 
second, un cromlech; 

4* Enfin, les pierres, au lieu de rester séparées les unes des au- 
res, peuvent se superposer, donnant naissance à une véritable 
construction. Ce sont les dolmens. 

Tous ces monuments primitifs portaient autrefois le nom collectif 
de Monuments eeltigues ou Monuments drmdiques. On supposait qu'ils 
étaient propres aux Celtes et élevés par leurs prêtres, les druides. 
C'est une grande erreur. Ces monuments se rencontrent en abon- 
dance dans des régions qui n*ont jamais été occupées par les Celtes, 
comme le Danemark, l'Espagne, le Portugal, le Maroc, l'Algérie, 
etc. Ds sont même très probablement, en mA^oure partie, antérieurs 
aux grandes invasions celtiques, et, s'ils ont attiré l'attention des 
druides, ce n'est que lorsqu'ils étaient d^'à en partie ruinés et mis à 
nu à la surfSace du sol. Il fallait donc un nom nouveau, on l'a puisé 
dans la nature même des matériaux dont les monuments sont for- 
més. On les a appelés monuments mégalithiques » 

Quelle était la destination des Menhirs? — Ce n'étaient pas des 
tombeaux; les fouilles ont abouti, à cet égard, à un résultat négatif. 
Ce ne sont pas non plus de simples bornes monumentales. Rien n'é- 
tablit, d'autre part, que les menhirs soient des monuments essen- 
tiellement religieux, « bien qu'un certain nombre d'entre eux aient 
donné lieu à diverses superstitions païennes et chrétiennes. » 
II est plus probable que ce sont des monuments commémo- 
ralifs. 

Quant aux « alignements », c on les a pris tout d'abord pour des 
cimetières, mais les fouilles n'ont pas confirmé celte hypothèse. On 
en a fait des lieux de réunions politiques et religieuses ; rien n'ap- 
puie cette supposition : au contraire, la forme étroite et allongée 
des alignements semble la contredire. Les alignements étaient pro- 
bablement des espèces d'archives, chaque pierre dressée rappelant 
un fait, une personne ou une date. C'est l'explication la plus ration- 
nelle, » 



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120 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

On peut ici négliger les c cromlechs » ou «c enceintes iormées par 
dos pierres fichées en terre » à cause de leur époque relative- 
ment récente. Mais les dolmens méritent une attention parti- 
culière. 

u Le dolmen est un monument composé de dalles en pierre pla- 
cées de champ, supportant d'autres dalles horizontales qui servent 
de plafond ou de toit. Ces dalles constituent ainsi une ou plusieurs 
chambres, habituellement précédées d'un vestibule ou d'un couloir 
d'accès. — Les dolmens ne sont inlacls qu'aumoment où onles rencon- 
tre pour la première fois dans le sein de la terre. Dès qu*ils sont à dé- 
couvert, ils s'altèrent rapidement. On peut facilement suivre tous les 
progrès de la dégradation et reconnaître que les prétendus autels ne 
sent que des tables reposant sur des piliers dénudés... » 

Les dolmens, on le sait, ne sont particuliers ni à la Bretagne, ni à 
la France, ni même à TEurope. En France, ils se rencontrent autant 
et plus dans la région du centre et des basses Gévennes que dans la 
péninsule armorique. Leur dissémination <' par traînées a fait naître 
une théorie, qui a eu un moment de succès et qui doit être aban- 
donnée. C'est la théorie du peuple des dolmens. Les dolmens appa- 
raissent comme des monuments très particuliers et parfaitement 
définis. Dans toute leur dissémination, ils ont un remarquable air de 
famille. On en concluait qu'ils étaient l'œuvre d'un seul et môme 
peuple en migration, qui les avait semés surtout son passage*.. » 

Cependant, en dépit de leurs caractères communs, les dolmens 
présentent des variations qui étaient peu favorables h cette hypo- 
thèse. Du reste leur volume à lui seul et leurs procédés de construc- 
tion doivent y faire reconnaître « le travail d'une population séden- 
taire, ayant tout son temps disponible, et non celui d'une population 
en migration. Enfin la preuve concluante que les dolmens ne sont 
pas l'œuvre d'un seul et même peuple, c'est qu'on rencontre dans 
leur intérieur les squelettes de races très difTérentes et fort tran- 
chées. » — « Tous les dolmens étaient primitivement sous terre. 
Dans les environs de Paris, ils étaient enterrés dans le sol, surtout 
sur les pentes des coteaux. Ailleurs ils étaient recouverts de tumu- 
lus. Si nous voyons maintenant les dolmens découverts, c'est 
qu'ils sont plus ou moins en ruine. Habituellement avec un peu 
d'attention, on reconnaît les débris et îes vestiges de l'ancien tu- 
mulus. » 

Quelle était donc la destination des dolmens ? — « Tous les dol- 



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MÉLANGES ET DOCUMENTS 121 

mens intacts, qui ont été rencontrés dans le sein de la terre ou sous 
des tumulus, contenaient des sépultures. Les dolmens sont donc des 
tombeaux et généralement des tombeaux communs, dans lesquels on 
ensevelissait un grand nombre de personnes. 11 y a parfois une telle 
accumulation d*ossements que tous les corps réunis devaient pré- 
senter un volume beaucoup plus considérable que le vide dans lequel 
les os sont accumulés. Gela prouve que les ensevelissements étaient 
successifs. Les derniers venus ont été introduits dans le dolmen, 
quand les chairs de leurs prédécesseurs étaient déjà décomposées et 
détruites. Les dolmens sont donc des chambres funéraires, des ca- 
veaux mortuaires servant à des familles ou à des tribus. 

« Toutes les fois qu'on ouvre un dolmen intact, on voit que les in- 
testices existants soit entre les piliers, soit au-dessous de la table, 
sont soigneusement bouchés par un blocage ou muraillement en 
pierres sèches. Parfois môme les piliers, destinés à soutenir la ou 
les tables, sont remplacés par des murs à sec. 

« L'entrée ou porte de ces dolmens intacts est fermée avec soin. 
Les plus grandes précautions ont été prises pour que ces sépul- 
tures ne puissent être violées soit par les hommes, soit par les ani- 
maux. )» 

« Cependant toutes ïes sépultures de Tépoque robenhausienne 
n*ont pas eu lieu dans les dolmens. On enterrait aussi dans ce qu*on 
appelle des cistes de pierre. Ce sont des espèces de caisses en dalles, 
vrais dolmens en diminutif, formés généralement de quatre dalles 
sur champ, supportant une dalle de recouvrement... » 

Il faut citer également les grottes naturelles comme lieux de sé- 
pulture, sans compter « les grottes sépulcrales artificielles, grottes 
creusées par rhomme dans le but spécial d'enterrer les morts. Je 
ne puis que répéter h propos de ces grottes artificielles ce que 
j'ai dit concernant les deux autres séries. Leur mobilier funéraire est 
identique. 

<c Le dolmen n'est donc qu'une des formes du caveau sépulcral. 
Il se mêle intimement et il s'enchevêtre avec les autres formes ; nou- 
velle preuve tout à fait démonstrative qu'il ne saurait caractériser 
un peuple spécial. 

« Le caveau funéraire — grotte naturelle, grotte artificielle et dol- 
men — est donc le produit d*une idée religieuse poussant à honorer 
les morts. Cette idée, comme toutes les autres, s*est répandue de 
proche en proche par la prédication et la propagande. Qui oserait 



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122 REVUE OE l'histoire DES REUQIONS 

dire que les bouddhistes ou bien les chrétiens, ou bien enoore les 
mahométana, ne forment chacun qu'un seul et mftme peuple» parce 
qu'ils ont les mêmes croyances et les mômes pratiques ? » 

Arrivons à ce qui concerne la religiosité proprement dite, c Si 
l'époque robenhausîenne est caractérisée par la disparition de l'art, 
elle Test encore bien davantage par Tintroduction de la religiosité. 

a L'effet le plus immédiat et le plus général de la religiosité est 
le respect des morts. Pendant tous les temps quaternaires, on ne se 
préoccupait nullement des morts ; ils étaient purement et simplement 
abandonnés ; aussi n'existe-t-il aucune sépulture appartenant à ces 
temps, et les ossements humains se rencontrent-ils disséminés et 
dispersés comme ceux des animaux. 

« Il n'en est plus de même dès que nous arrivons aux temps 
actuels. Les corps sont soigneusement inhumés, et même on élève 
pour les morts des demeures plus belles, plus grandioses, plus mo- 
numentales que pour les vivants. Nous avons à peine quelques traces 
d'habitations robenhausiennes, et les dolmens, caveaux sépulcraux 
de cette époque, se comptent par milliers. 

« Un autre effet de la religiosité, presque aussi général que le 
précédent, est de doter l'homme d'amulettes. Il se met h porter 
divers objets insignifiants auxquels il accorde des propriétés imagi- 
naires. Eh bien, à l'époque robenhausienne, nous voyons les amu- 
lettes apparaître et se développer. La plus habituelle est la hache 
polie elle-même. Pour un peuple primitif, la hache est l'instrument 
par excellence. C'est avec elle qu'on construit la maison en bois, 
qu'on façonne le mobilier, qu'on entretient le feu du foyer, qu'on 
abat et dépèce les animaux qui doivent servir à Talimentalion, qu'on 
se défend contre les attaques. Il est tout naturel que la hache 
devienne l'emblème de la prospérité, de la force, de la puissance, 
de la divinité qui, après tout, n'est qu'une conception idéale faite à 
notre image. 

« Les haches amulettes sont de petites haches, trop petites ou en 
pierres trop tendres pour pouvoir servir et pourtant façonnées avec 
soin. Ce sont surtout de petites haches percées au sommet d'un 
trou de suspension. Ce qui montre bien que ces haches percées 
sont des amulettes, c'est que parfois elles sont remplacées par de 
simples simulacres de haches. 

« Le culte de la hache est confirmé par les nombreuses représen- 



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MÉLANGES ET DOCUMENTS 123 

talions de haches, tant isolées qu^emmanchées qui se trouvent sur 
les pierres ornées de gravures. » 

L'anthropophagie ne se rencontre pas, pas plus celle qui est 
« engendrée par le besoin de nourriture » que « celle qui est basée 
sur des idées religieuses, anthropophagie mystique et liturgique. » 
Mais une pratique chirurgicale très curieuse, la trépanation, nous 
apporte, à son tour, d'utiles renseignements. 

La trépanation « prouve combien les idées religieuses dominaient 
le bon sens et la raison. » 

<c La découverte de la trépanation préhistorique est due à un intré- 
pide chercheur, le docteur Prunières, de Marvejols (Lozère). A la 
réunion de Lyon de TÂssociation française en 1873, il a présenté la 
première rondelle crânienne. 

(( On nomme rondelles crdniennes des fragments d'os qui ont été 
détachés intentionnellement du crâne. Ces rondelles, généralement 
arrondies au pourtour, comme l'indique leur nom, peuvent pourtant 
affecter d'autres formes. 

ce Elles sont parfois percées d un trou de suspension. Ce sont évi- 
demment des amulettes. Si la religiosité n'avait pas poussé l'homme 
robenhausien jusqu'à Tanthropophagie, elle l'avait conduit au sacri- 
fice humain, au moins au sacrifice partiel. Les rondelles ont été 
prises parfois sur la tête vivante, parfois sur le crâne d'uQ mort, 
mais alors sur le crâne d'un mort qui avait déjà été trépané de son 
vivant. » 

Le fait général qui se dégage de l'étude de la période robenhau- 
sienne, c'est l'invasion de populations venues d'Orient, qui ont im- 
posé leur domination comme leur civilisation aux races antérieures, 
avant de se fondre avec elles. 

Deux faits généraux indiquent celte provenance orientale : « l'in- 
troduction de la religiosité et la destruction de l'art magdalénien. 

a La religiosité est un des principaux caractères ethniques des 
peuples orientaux. Toutes les grandes religions sont nées en Orient: 
Le brahmanisme^ le bouddhisme, le judaïsme, le christianisme, le 
mahométisme. 

« L'art, comme représentation d'objets naturels, est très peu 
répandu dans la nature des peuples orientaux. Jusqu'à l'invasion 
d'Alexandre, l'Inde n'avait pas de statues. Aussi les plus anciennes 
représentations bouddhiques présentent-elles un caractère grec. En 



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124 REVUE DE L*H1ST01BE DES RELIGIONS 

Perse, encore de nos jours, on ne figure aucun être vivant. » Ces 
données générales sont confirmées par des faits de détaiU 

U serait intéressant d'établir une chronologie approximative de 
répoque préhistorique. En réunissant différentes considérations, on 
arrive au tableau suivant. 

« Gomme conclusions chronologiques, si Ton divise le quaternaire 
en 100 unités, on peut en attribuer au 

Chelléen ou préglaciaire 35 

Moustérien ou glaciaire 45 

Solutréen 5 

Magdalénien 15 

Total 100 

« Ce qui, du moment où Ton sait que le glaciaire ou moustérien 
a duré 100.000 ans, peut se traduire ainsi en années : 

Chelléen 78.000 ans 

Moustérien 100.000 

Solutréen 11.000 

Magdalénien 33.000 

Total 222.000 

« L*homme ayant apparu dès le commencement des temps qua- 
ternaires a donc 222.000 ans d'existence, plus les 6000 ans histo- 
riques auxquels nous font remonter les monuments égyptiens et 
une dizaine do mille ans, qui, très probablement, se sont écoulés 
entre les temps géologiques et ce que nous connaissons de la civi- 
lisation égyptienne. G*est donc un total de 230.000 à 240.000 ans 
pour Tantiquité de Thomme. » 

Les commencements de la période dite actuelle et de la religio- 
sité qui y correspond, seraient, en conséquence, à reporter, au 
moins en ce qui concerne TEuropc à quinze mille ans environ, soit 
220.000 ans après Tapparition de Thomme. 

D'après G. de Mortillet. 



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DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES 

ET DES TRAVAUX 

DES SOCIÉTÉS SAVANTES 



I. Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. 



Séance du 29 septembre. — M. Oppbrt continue la lecture de son mémoire 
sur le prétendu tombeau de Cyrus et la situation de Fantique Pasargade. Il 
développe les raisons qui empêchent de placer Pasargade à Murghâb et qui 
obligent, selon lui, à chercher remplacement de cette ville au sud-est et non au 
nord de Persépolis (Ist&khr). Les détails qui nous ont été transmis sur la 
campagne d'Alexandre dans Flnde et particulièrement sur le chemin suivi 
par lui au retour ne peuvent s'expliquer autrement. Les historiens rapportent 
qu*Âl6xandrey revenant de Tlnde, passa à Pasargade avant d'arriver à Persé- 
polis. C'est le contraire qui aurait dû arriver si Pasargade était Murghâb. 

M. Germain communique à TAcadémie un chapitre encore inédit de son 
Histoire de VVimersité de MotUpellier, concernant la faculté de théologie. Cette 
faculté ne figure pas dans la bulle d'érecUon des écoles de Montpellier en 
Université, donnée par le pape Nicolas IV, en date du 26 octobre 1289 ; cette 
bulle n'embrasse que les facultés de droit, de médecine et des arts. Mais la 
théologie n'en était pas moins enseignée dans les cloîtres, et particulièrement 
dans ceux des moines mendiants. Le pape Martin V, afin de contrebalancer 
par la diffusion des idées orthodoxes l'influence toiigours persistante de l'hérésie 
albigeoise au sein d'une population où l'activité intellectuelle, développée plus 
qu'ailleurs par un contact incessant avec le personnel des écoles, lui semblait 
offrir certains dangers, conféra, par une bulle du 17 décembre 1421, l'institu- 
tion canonique à la faculté de théologie. En fait, l'existence de cette faculté 
remontait plus haut ; le roi Jean, pendant une visite à Montpellier, en 1351, 
l'avait le premier honorée de sa protection. Le pape, en sanctionnant ofOciel- 
lement l'existence de la nouvelle faculté, l'incorpora à l'école de droit fondée vers 
1360 à Montpellier par le jurisconsulte Placentin. On professait à la fois dans 
cette école, en vertu d'un privilège dont ne jouissait pas encore l'Université de 
Paris elle-même, le droit civil et le droit canonique. Légistes et décrétistes 
devaient trouver profit à cette union, à une époque où le clergé mêlait assi- 
dûment aux études théologiques les études juridiques. « Nous ordonnons, porte 
la bulle de Martin V, que la dite faculté de théologie ne fasse qu'une seule et 



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126 REVUE DE l'histoire DBS RELIGIONS 

même université avec les facultés de droit civil et de droit canonique de Mont- 
pellier, un seul et môme corps, ayant pour chef un recteur, dont l'élection con- 
tinuera d'avoir lieu conformément aux anciens statuts, universitaires. Nous 
prescrivons également que les maîtres, docteurs, licenciés, bacheliers et étu- 
diants de la faculté de théologie soient soumis à la juridiction que confèrent au 
recteur les statuts et coutumes dûment approuvés ; qu'ils obéissent à ses moni- 
tions et mandements, comme les docteurs, les licenciés, les bacheliers et les 
étudiants en droit canonique et en droit civil, et que, toutes les fois que la dite 
faculté de théologie y aura intérêt, ils participent aux assemblées et aux déli- 
bérations, de concert avec les autres docteurs, licenciés, bacheliers et étudiants ; 
sous la réserve expresse, néanmoins, que, de même que les docteurs en droit 
canonique ou en droit civil ne peuvent être recteurs, les maîtres en théologie 
ne peuvent le devenir à leur tour, non plus que les religieux des ordres men- 
diants, de quelque grade ou condition qu'ils soient... Donné à Rome à saint 
Pierre, le seizième jour avant les calendes de janvier, la cinquième année de 
notre pontificat. » N'est-il pas piquant, dit M. Germain, de voir une faculté de 
théologie, au lieu de primer comme ailleurs en France, subordonnée ainsi, à 
Montpellier à une école de droit, de par le pape lui-même. — Théologiens et 
juristes firent, aux premiers jours, selon les dispositions de la bulle pontificale, 
assez bon ménage. Mais des conflits ne tardèrent pas à se produire, et il fallut, 
dans l'intérêt des études, s'entendre sur les droits respectifs des deux facultés. 
De cet accommodement résulte, en 4428, un ensemble de statuts qui devint 
pour la faculté de théologie une sorte de code spécial. Elle y apparêtt repré- 
sentée par son doyen, lequel prétait serment, une fois élu, au recteur de l'ani- 
versité de droit. Il veillait sur les privilèges, libertés et honneurs de sa 
faculté, et y exerçait, en outre, une censure dogmatique. Il avait le pas sut le 
prieur de la faculté de droit dans tous les actes concernant la faculté de théolo- 
gie ; mais le prieur de la faculté de droit primait, à son tour, dans les exer- 
cices de la faculté de droit. Dans les solennités universitaires ou autres, le 
prieur de la faculté de droit et le doyen de la faculté de théologie alternaient, 
chaque année, pour la préséance. Les provinciaux des ordres mendiants ne 
venaient qu'qnrès eux. M. Germain analyse et explique le texte encore inédit 
de ces statuts de 1428, qu'il regarde coaune un des plus curieux rè^ements 
scolaires da moyen-ftge, et n'hésite pas, dit-il, a y découvrir « une des plus 
amples victoires qui aient été alors universitairement remportées sur les ordres 
mendiants. » 

Séance dn 6 octobre, — M. Oppert continue sa lecture sur la ville perse de 
Pasargade. Les inscriptions cunéiformes du roi Darius lui fournissent de nouvelles 
preuves contre Tidentification de cette ville avec Murghâb. Une de ces inscrip- 
tiods dit que Gomatès le Mage, le premier faux Smerdis, sortit de Pasargade 
(PaisiyAuvâdll), ville située près d'une montagne ; il n'y a pas de montagne 
près de Murgfafil). Ailleurs est racontée la guerre de Darius contre un autre 
imposteur, le second faux Smerdis. On voit dans cette relation que les hosti- 
lités eurent lieu dans le yoîsini^ de Pasargade et sur les frontières orientales 
de la Perse. Pasargade devait donc être située à l'est et non, comme Murghâb, 
au nord de Persépolis. 



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DÉPOUILLEMENT DBS PÉRIODIQUES 127 

M. GBAicAm termine la lecture de son étude historique sur la faculté de théo- 
logie de Montpellier. Au XV' siècle, comme on l'a vu à la dernière séance, un 
statut universitaire avait exclu les religieux mendiants des dignités scolaires 
et leur avait interdit d*aspirer à la prééminence dans la faculté. Au XVI* siècle 
les protestants supprimèrent momentanément toutes les institutions catholiques 
de la ville. Les guerres de religion terminées, les dominicains rétablirent à 
leur profit la faculté de théologie. En prenant Tinitiative du relèvement de 
Téoole, ils comptaient en rester maîtres ; c'était comme une revanche de ra- 
baissement de leur ordre au moyen-àge. Mais ils rencontrèrent de nouveaux 
adversaires, les jésuites, qui réussirent d'abord à se faire une place à côté 
d*eux, ensuite à les supplanter tout à fait. En 1626, Louis XIV conféra à la 
compagnie le monopole de renseignement théologique à Montpellier. Les do- 
minicains protestèrent contre cet acte, qu'ils traitaient d'usurpation. Us renou- 
velèrent leur protestation tous les trois ans, pour maintenir leur droit, jusqu'à 
Tannée 1762, où les jésuites furent chassés de France. Le parlement de Tou- 
louse remit alors les dominicains en possession de la faculté. Mais l'évèque inter- 
vint à son tour, au profit du clergé séculier ; en i767, il réussit à enlever aux 
religieux toutes les chaires et à les conférer à des prêtres diocésains. Ceux-ci 
les gardèrent jusqu'à la Révolution, qui supprima définitivement la faculté de 
théologie de Montpellier. 

Séance du 13 octobre, — M. Georges Pirrot Ht un mémoire sur les Sceaux 
hittites f de terre cuUCy appartenant à M. 0, Schlumberger. Le peuple des Hé- 
théens. Hittites ou Khétas, dont il est question dans l'Ancien Testament, dans 
quelques auteurs classiques et dans un grand nombre de textes hiéroglyphiques 
et cunéiformes, occupait, dans une antiquité reculée, la région septentrionale 
de la Syne, le pays où sont aujourd'hui les villes d'Alep et de Hamath. Sa 
principale place de guerre était Qadech sur l'Oronte. Les Hittites soutinrent 
contre les Egyptiens de longues guerres, sur lesquelles les documents hiéro- 
glyphiques fournissent des détails circonstanciés ; un traité de paix, conclu 
entre leur roi et Ramsôs II et cimenté par un mariage, n'interrompit ces hosti- 
lités que pour un temps. Plus tard le roi Salomon rechercha l'alliance des 
Hittites, puis ils eurent à se défendre contre de nouveaux ennemis, les Assy- 
riens. Malgré leur courageuse résistance, les Hittites furent enfin complètement 
défaits par les conquérants ninivites ; vers le VI II* siècle avant notre ère, ils 
disparaissent définitivement de l'histoire. Le rôle qu'ils y avaient joué n'était 
pas sans éclat; ils avaient un moment étendu leur domination, d'une part à 
travers toute l'Asie Mineure jusqu'à la mer Egée, de l'autre jusqu'à l'Euphrate 
et à la frontière méridionale de la Syrie. Ce qui attache surtout sur ce peuple, 
en ce moment, l'attention des historiens de l'antique Orient, c'est que les 
Hittites paraissent être les inventeurs d'un des systèmes primitifs d'écriture de 
l'antiquité. Ils avaient un alphabet, composé, comme celui des Égyptiens et 
celui des Chaldéens, d'hiéroglyphes idéographiques; c'est de cette écriture que 
paraît être dérivé le caractère syllabique employé, pour écrire le grec, dans les 
insmptions cypriotes. Depuis une quinzaine d'années on a relevé, dans diverses 
parties de l'Asie Mineure et de la Syrie et surtout dans la région d'Alep et de 
Hamath, un asses grand nombre d'inscriptions en caractère hittite. Nul n'est 



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128 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

parvenu jusqu^ici à les déchiffrer. 11 ne faut pas s'en étonner; on ignore à la fois 
Talphabet ot la langue de ces textes, et Ton ne sait même pas s^ils sont tous dans 
la même langue. Pour essayer un déchiiTrement, il faudrait avant tout pouvoir 
comparer le plus grand nombre de textes possible, M. W. Harry Rylands, 
président de la société d'achéologie biblique de Londres, vient de publier dans 
le tome Vil des Transactions de cette société, un recueil qui contient presque 
toutes les inscriptions hittites connues. M. Georges Perrot se propose de four- 
nir un premier supplément à ce recueil en publiant des sceaux hittites, au 
nombre de 18, qui ont été rapportés de Constantinople par M. Schlumberger 
et qui n*ont pas encore été étudiés jusqu'à ce jour. 

Séance du 20 octobre. — M. Alexandre Bertrand met sous les yeux des 
membres de TAcadémie deux croquis exécutés par M. Raoul Gaignard et rap- 
portés par M. Ferdinand Delaunay, qui représentent les ruines romaines mises 
au jour par les fouilles du P. de la Croix à Sanxay (Vienne), à 28 kilomètres 
de Poitiers. M. Bertrand a visité ces ruines et en a reconnu l'importance con- 
sidérable. On a trouvé un théâtre, des bains, un sacdlum, un grand édifice qui 
est peut-être un temple, tout cela en pleine campagne; de menus objets en petit 
nombre, ustensiles, médailles gauloises et romaines, enfin deux fragments et 
inscriptions, Tuu comprenant trois lettres de 0^20 de hauteur et 0"^i6 de lar- 
geur, POL (Apollo?), l'autre où on lit : 

Tl 

ECR [cons]ecr[avit].., 
V v[otum solvit]... 

Séance du 27 octobre, — M. Heuzey donne lecture de l'introduction et de la 
conclusion d'un volume qu'il va faire paraître et qui formera le tome IV d'un 
catalogue de figurines de terre cuite du Louvre, Ce volume traitera des origines 
orientales de l'industrie des terres cuites et notamment des figurines de fabri- 
cation assyrienne, chaldéenne, babylonienne, phénicienne, cypriote et rhodienne. 
— Dans la première partie de sa lecture (Introduction du volume), M. Heuiey 
présente des considérations sur les terres cuites vernissées d'Egypte, impro- 
prement dites faïences égyptiennes. Ces terres cuites et les imitations qu'en 
firent les Phéniciens, répandues par le commerce dans tout le bassin de la 
Méditerranée, donnèrent naissance à plusieurs des types qui furent adoptés par 
l'art grec. Il en résulta que, par l'intermédiaire de l'art, la mythologie égyp- 
tienne exerça une influence sensible sur la mythologie grecque. La Grèce crut 
aux dieux dont les images lui arrivaient d'Egypte et leur donna une place dans 
son Panthéon ; mais elle ne comprit pas toujours ces images, et de là d'étranges 
altérations des mythes primitifs. Ainsi les Egyptiens avaient représenté Horus 
naissant, symbole du soleil levant, sous la forme d'un enfant qui se suce le 
doigt, geste familier aux enfants en bas âge. Les Grecs se méprirent sur ce 
geste et, d'Horus enfant, firent Harpocrate, génie du silence. De Ptah- 
embryon, figure grotesque d'un fœtus, à la tête aplatie, aux jambes courbées, 
qui, dans le principe, représentait encore le soleil, au moment où il va se lever, 
les Grecs tirèrent le mythe d'Héphestos, enfant difforme et boîteux. — Dans la 
seconde partie de sa communication (conclusion du volume), M. Heuzey insiste 
sur la fabrication rhodienne dans l'histoire des débuts de l'industrie de la terre 



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DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES 129 

cuite en Grèce. On a vu dans les Bgurines de terre- cuite fabriquées à Rhodes 
dos imitations de celles delà Phénicie. M. Heuzey croit pouvoir établir que c'est 
le contraire qui a eu lieu. L'industrie rhodienne avait, à l'époque archaïque, une 
importance de premier ordre. Le commerce en portait les produits, non- 
seulement dans toute la Grèce, mais jusqu'en Sicile et en Italie. Ce sont ces 
produits que les Phéniciens se mirent à imiter, et on leur a fait un honneur 
immérité en prenant leur imitation pour des créations originales. Quand plus 
tard le monde grec, à son tour, imita les poteries phéniciennes, il ne fit en 
quelque sorte que reprendre à TAsie ce qu'il lui amit donné. 

Séance du 3 novembre, — M. le docteur Hamy, conservateur du musée 
ethnographique du Trocadéro, expose les résultats de l'étude qu'il vient de faire 
d'un intéressant monument découvert à Teotihuacan, près de Mexico, par M. le 
n» Charnay. Ce monument de pierre, haut de 1*33, large de 1*08, épais de 
0™15, reproduit assez bien l'image d'une croix trapue, portant, sur une de ses 
faces, un bandeau latéralement tordu en forme dj grecque émoussée; de la base 
sortent quatre cônes en rdief. C'est selon M. Hamy, le symbole antique du 
dieu Tlaloc, la plus ancienne des divinités mexicaines, qui présidait aux 
orages et à la pluie. C'est par la simplification graduelle de cette croix de la 
pluie que les Mexicains, les Mayas, etc., en étaient arrivés à adorer, au 
xvie siècle, une sorte de croix, très voisine de la croix chrétienne. Les con- 
quérants espagnols, trouvant dans toute la Nouvelle-Espagne un grand nombre 
de ces croix et n'en comprenant pas la signification, avaient vu dans ces 
monuments les traces d'une ancienne prédication apost<:^iqtie, attribuée k 
saint Thomas ; ils reconnaissaient ce saint dans Quetzalcoatl, le civilisateur 
toltèque. Cette explication ne peut plus être prise au sérieux aujourd'hui. 

Séance du iO novembre, — M. Rbnan donne quelques détails sur deux 
monuments dont les photographies ont été transmises à la commission des 
inscriptioBS par M. Salomon Reinach, membre de l'école française cl*Âthènes. 
L'un est un graflfito araméen, de l'époque d'Hadrien, trouvé à Athènes ; l'écri- 
turo en est très difficile à lire, et M« Renan n'ose encore proposer une traduc- 
tion* L'autre monument a été trouvé à Ëdesse. C'est un fragment de pierre 
renfermant dans une sorte de niche, un buste assez grossièrement sculpté, d'une 
exécution lourde, qui rappelle celle des sculptures les plus récentes de Palmyre ; 
.es cheveux tout rebroussés d'un seul côté, présentent un aspect étrange. « On 
croit dans le pays, dit une note jointe à la photographie, que la tête représente 
le frère de la femme d* Abraham. » Celte légende, dont il n'y a d'atUeors aucun 
compte à tenir, indique du moins que cette pierre est connue depuis assez 
longtemps et donne lieu de présumer qu'elle était possédée par des musulmans. 
A edté àa busiey à droita, se Toii un fragment d'inscriptioa syriaque, du v« ou 
VI* aièele de aoire èoe. D y a ^[Uftire lignes d'écriture ; les trois premières, en 
groinfl iettref at fortement interlignées, paraissent foiwer uoe sorte de tiirc, 
la <qaatrièaie était sans doute la première du texte propreoieat dit, dont le reste 
«fi penku îkmB m'avoas que la partie gauche ou la fia de chaque ligne. Dans 
Im trob fvemidfes, seules déchiffrées jusqu'ici, on lit : 

.... de Notre-Seigneur 



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150 nEVl'E DE L^HlSTOinE DES RELIGIONS 

.... et adorable 
.... d'Edesse. 

Séance du 24 novembre. — M. Lefebvre, notaire à Paris, adresse à TAca- 
démie un extrait du testament de Lazare Eusèbe Lefèvre-Deumier, propriétaire, 
décédé à Paris le 23 juillet 4882. Par cet acte, M. Lefèvre-Deumier a légué à 
Tacadémie des inscriptions et belles-lettres et à racadémie des sciences morales 
et politiques une rente annuelle et perpétuelle de 4,000 fr., pour fonder un prix 
de 20,000 fr. qui sera décerné, tous les cinq ans, « à l'ouvrage le plus remar- 
quable sur les raythologies, philosophies et religions comparées. >» Le prix sera 
décerné alternativement par les deux académies, le tour de chacune revenant 
ainsi tous les dix ans ; le premier tour appartiendra à l'Académie des sciences 
morales et politiques. Les académies n'entreront en jouissance de la dite rente 
que quinze ans après le décès du testateur. 

M. Oppert fait une communication sous ce titre : La plus aficientie date 
chaldéenne connue jusqu'ici, La chronologie chaldéenne est fort incertaine, 
surtout pour les époques les plus éloignées de nous. La découverte d'un monu- 
ment qui fixe la date d'un des plus anciens rois de Chaldée est donc précieuse 
au point de vue historique. M. Pinches, assistant au British muséum, vient de 
lire sur un cylindre conservé atjyourd'hui dans cet établissement et qui a été 
trouvé à Abou-Habba, le site de la ville antique de Sippara, une inscription du 
roi Nabonid, qui régna de 555 à 538 avant notre ère. Ce roi y parle de fouilles 
entreprises par son ordre au temple du soleil d'Agarde et à Sippara, et raconte 
comment ces fouilles ont mis au jour une inscription du roi Naram Sin : 
« Llnscription de Naram Sin, fds de Sargon, dit-il, que depuis 3200 ans 
aucun roi parmi nos prédécesseurs n'avait vue, Samas, le grand seigneur de 
Tparra, le séjour de son cœur joyeux, me l'a révélée. » Ainsi Nabonid comptait, 
depuis Naram Sin jusqu'à, lui, 3200 ans. Si donc cette indication est exacte 
(ce qu'il nous est malheureusement impossible de vérifier), Naram Sin dut 
régner vers Tan 3750 et Sargon, son père, environ vers Tan 3800 avant notre 
ère. Ces deux rois étaient déjà connus par plusieurs textes, mais on ignorait à 
quelle époque ils avaient vécu. Le plus curieux des documents que nous possé- 
dons sur Sargon est un texte o(x il raconte comment il avait été, dans son 
enfance, exposé sur les eaux dans une corbeille et sauvé par un paysan ; c'est 
un récit assez semblable à, celui de la Bible sur Moïse. 

Séance du 1*^ décembre. — L'Académie accepte provisoirement le legs de 
M. Lefèvre-Deumier. L'acceptation définitive ne pourra avoir lieu qu'après 
l'accomplissement des formalités légales. 

. Séance du 15 décembre, — M. Oppbbt fait part à l'Académie d'une décou- 
verte qui vient d'être faite au Vatican et dont il doit la connaissance à 
M. Edmond Le Blant. — M. Descemet, dit-il, a communiqué à notre confrère 
trois calques de documents rapportés de Mossoul par le P. Ryllo de la Société 
de Jésus. Les fragments que cet ecclésiastique, qui s'est beaucoup intéressé 
aux antiquités assyriennes, avait donnés au Vatican, y sont restés oubliés 
pendant près de trente ans. Les quelques échantillons que nous avons sous les 
yeux témoignent de leur importance. Deux de ces fragments sont des inscrip- 



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DÉPOUILLEMENT DES PBRIODIQIES 151 

lions de Sargoti, en assyrien. Le troisième appartient à cette catégorie de 
documents, d'un genre tout nouveau, de la Syrie et des bords de TEuphrate, 
qu on appelle hamathites ou hittites et qui ont jusqu'ici bravé les efforts des 
interprètes. L'interprétation des textes hittites, ajoute M. Oppert, ouvrira un 
champ de recherches nouveau et éclairera d'une lumière inespérée, Thistoire si 
obscure de l'antique Syrie ; mais ils ressemblent, à l'heure qu'il est, aux héros 
russes et polonais dont Byron dit qu'ils seraient illustres, si Ton pouvait pro- 
noncer leurs noms. Si l'on trouvait parmi ces restes du Vatican des frag- 
ments de textes bilingues, la découverte serait une des trouvailles les plus 
fécondes que l'archéologie orientale pût faire. Il existe encore au Vatican des 
tablettes ni ni vi tes dont la publication serait du plus haut intérêt {Hevnc 
critique). 



II. Revue critique d'histoire et de littérature. 



^septembre, — Mac Call Theal, Kaffir folk-lore, or a sélection from the 
traditional taies current among the people livipg on the eastern border of the 
Cape Colony, with copions explanatory notes, compte-rendu par G. P. « Les 
contes africains qu'on a recueillis jusqu'à présent sont intéressants à plusieurs 
points de vue. Le fond, à travers des altérations souvent extrêmes, se laisse 
plus d'une fois rapprocher de celui des contes indiens, et montre ainsi que les 
écrits répandus chez les divers peuples du grand continent équatorial leur ont 
été apportés, au moins en partie, par les musulmans (en certains cas même par 
les Européens). Quelques traits, au contraire, sont absolument spéciaux et 
indiquent chez les populations africaines, avec une grande pauvreté d'imagi- 
nation et une impuissance plastique à peu près complète, un curieux ensemble 
de croyances et une façon particulière de se représenter les rapports de l'homme 
avec la nature. EnQn la forme que revêtent les récits abonde en renseigne^ 
ments précieux sur les mœurs, les usages, les idées et les sentiments des tribus 
chez lesquelles on les recueille. Toutes les collections de ce genre, quand elles 
offrent, comme celle de M. Theal, des contes recueillis avec fidélité et très bien 
commentés, sont donc fort précieuses. M. Theal a rassemblé ses contes dans 
la tribu des Xosa ou Amaxosas, les plus méridionaux des Cafres établis entre 
la colonie du Cap et celle de Natal ; l'auteur, qui a vécu vingt ans en relations 
constantes avec eux, donne de leur manière de vivre un tableau concis, mais 
suffisant à nous la faire comprendre. Il a entendu les contes qu'il publie de la 
bouche de plusieurs narrateurs, sans grandes variantes, ce qui prouve que 
l'incohérence, l'absence de motifs et de but, le défaut presque complet d'intérêt, 
au moins dans l'ensemble, qui s'y font remarquer, ne sont pas accidentels ; on 
retrouve, en effet, ces caractères dans d'autres contes africains. Le fotk-lore 
proprement dit est joint aux contes soub forme de commentaire. Dans les contes 
le mythographe relève à chaque instant des traits qui lui sont connus 
d'ailleurs, mais il est rare qu'un récit tout entier soit assez homogène pour se 
comparer aux récits d'un autre peuple. » 



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132 REVl'É DB l'histoire DBS RELIGIONS 

20 octobre, — Collection de contes et de chansons populaires. 1, E. Lr- 
GRAND, Recueil de contes populaires grecs ; II, de Puymaiorb, Romancero, choix 
de vieux chants portugais ; III, Alo. Dozon, Contes albanais ; IV, J. Ritikrb, 
Recueil de contes populaires de la Kabylie du Djurdjura ; V. L. Lboer, Recueil 
de contes populaires slaves, compte-rendu par G, P, « Les études de tittérature 
populaire, presque inconnues en France, y jouissent maintenant d'une certaine 
faveur. Si le recueil que leur avait consacré, sons le nom de Mélusine^ une 
initiative intelligente, mais assurément prématurée, n*a pu prolonger son exis- 
tence au delà de sa première année, de nombreux symptOmes annoncent en 
leur faveur un éveil de Tattention publique qui, il fjiut Tespérer, sera définitif. 
L'un de ces symptOmes est la création de la collection que nous annonçons, 
qui a vu surgir à côté d'elle une rivale, conçue d'ailleurs sur un plan un peu 
différent et dont nous parlerons prochainement aux lecteurs de la Revue. Le 
recueil commencé Tannée dernière par M. Leroux, et qui compte déjà cinq 
volumes, n embrasse pas le folk-hre dans toute son étendue ; il se borne aux 
contes et aux chansons populaires... Parmi les recueils de contes, deux surtout 
ont une haute valeur, celui de M. Dozon et celui de M. Rivière. Ils ont été 
recueillis de la bouche des Albanais et des Kabyles, et sont présentés, pour la 
première fois, au public européen ; ils enrichissent précisément le trésor déjà 
si grand des matériaux de la mylhographie comparée. — Je souhaite, en ter- 
minant, que cette collection qui contient déjà des choses si précieuses, se 
continue activement. Le champ est vaste, presque illimité. Les contes de tous 
les pays peuvent y entrer, et nos provinces en gardent encore assez d'inédits 
pour tenter plus d'un collecteur. Il faut aussi désirer que les volumes ne soient 
pas de simples recueils de matériaux. La France compte, dès aujourd'hui, des 
mythographes de premier ordre, comme M. Cosquin, capables de commenter 
avec toute la compétence voulue les contes qu'ils pubhent. Espérons que leur 
exemple sera suivi et que ces études, trop abandonnées aux dilettantes, seront 
traitées de plus en plus fréquemment avec la méthode rigoureuse et les connais- 
sances étendues qu'elles exigent. C'est par là qu'elles s'implanteront solide- 
ment chez nous et que les travaux français prendront un rang honorable à côté 
de ceux que l'on consacre à la mythographle, avec tant de science et de zèle, 
en Allemagne, en Russie, en Italie et en Portugal. » 

9 odobre» — E. Cirtils und F. Aulib,, Olympia und umgegend, zwei 
Karten und ein Situationsplan, compte-rendu par Jules Martha. u Pour ceux 
qui n'ont pas eu, comme nous, Theureuse chance de visiter les travaux d'O- 
lympie, et de prendre par eux-mêmes une impression du pays, cette brochure 
est un guide excellent, propre à donner de cette région et des fouilles impor- 
tAntas dont elle a été le théâtre, une idée juste et aette. » 

MicHAKL HiNQ, AltlateiniBcbe Studten, compte-rendu par Louis HtkVéi («j^pré- 
ciatîon séN-ère). 

F. Combes, L'entrevue de Rayonne de 1565 et la questioa de la Saiot^Bicthé- 
lemy, compte-rendu anonyme. « On s'est beaucoup occupé, en FraiM» et à 
l'étranger, du Mémoire de M. Combes. Lu dPabord en avril 4881 par l'auttur 
à la Sorbonne, devant les sociétés savantes réunies, ee mémoire M très 
applaudi. On l'apprécia beaucoup aussi, quelques jours plus tard, à t'Aetéémie 



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IMSPOUILLBMKMT Dfi8 PÉRIODIQUES 153 

des sciences morales et politiques, où « le grand historien national, » M. Henri 
Martin en donna lecture. Divers critiques n'ont pas été moins favorables au 
travail du professeur d'histoire à la Faculté des lettres de Bordeaux, que Tau- 
ditoire de la Sorbonne et de Tlnstitut : ils ont redit avec lui (p. \9) : « La 
vérité est faite et il n'y aura plus à y revenir... Les nuages sont dissipés ; le 
sphinx n*a plus d'énigmes, il est vaincu et découvert. » Pour moi, tout en ren- 
dant hommage au mérite des recherches de M. Combes, je ne pensais pas qu'il 
eût répandu la plus éclatante lumière sur l'entrevue de Catherine de Médicis et 
de Charies IX avec le duo d'Albe et la cour d'Espagne. Il me semble que, ni 
dans l'argumentation, ni dans les Pièces justificatives, rien n'est de nature à 
justifier les paroles attribuées {Avis de t' éditeur) à un de nos plus savants aca- 
démiciens, que mémoire et documents « lui paraissaient trancher définitive- 
ment dans le sens d'un conceK ancien et d'une préméditation évidente, la 
question toujours brûlante de la Saiot-Barthélemy. » La grande autorité des 
juges qui avaient approuvé les conclusions de M. Combes, me £aisant douter de 
ma propre opinion, je crus devoir consulter un érudit profondément versé dans 
la connaissance des choses du xvu' siècle, M. de La Perrière, L'éditeur des 
Lettres de Catherine de Médicis voulut bien m'apprendre que lui non plus n'a- 
vait pas été convaincu par la lecture des pièces trouvées à Simancas. Bientôt 
diverses revues allemandes, anglaises, belges, dans des articles dont on a pu 
voir l'analyse {Périodiques) ^ déclarèrent avec ensemble que les documents 
pubhés par M. Gon^s peuvent bien être intéressants, curieux, mais qu'ils ne 
prouvent nullement que Catherine de Médicis et le duc d'Albe se soient mis 
d'accord» en juin 1565, à Bayonne, au si\jet de regorgement des huguenots. 
Comme on Ta fait justement remarquer, tout le système de M. Combes repose 
sur une phrase de la lettre écrite de Saint-Sébastien, le 4 juillet 1565, par don 
Fr. de Âlava au ministre d'État Fr. de Ëraso (p. 87) : « Y /o que anteveo que an 
de tnartillar estes eresiarcos, » phrase dont M. Combes donne cette traduction ; 
Je prévois qu'an doit marteler ces hérésiarques. Mais la traduction est infidèle, 
et, tout au contraire, il faut lire : Je prévois que ces hérésiarques-là martèleront^ 
c'est-à-dire qu'ils mettront le martel en tôle à la reine Catherine, et c*est pour 
cela que le bon Espagnol s'inquiète.' Se 8erait*il donc inquiété du reste ? Le 
contre-sens étant incontestable, l'édifice si ingénieusement dressé par M. Combes 
n'a plus de base et s'écroule lamentablement. — De cette aventure, tirons deux 
leçons : la première, c'est qu'en raatièi'e difficile, il ne faut pas se hâter de con- 
clure ; la seconde, c'est qu'il ne faut pas se hâter d'approuver des conclusions 
téméraires. » 

16 Octobre. — E. Ch48tbl, Histoire du christianisme depuis son origine 
jusqu'à nos jours, t. I«r. Le christianisme avant Constantin, t. II. De la conver- 
sion de Constantin à l'hégire de Mahomet, compte-rendu par Michel Nicolas. 
tt On ne saurait mieux faire, pour donner une idés de cet ouvrage, que de met- 
tre en lumière l'esprit dans lequel il a été conçu. M. Chastel n'a voulu écrire 
ni une de ces chroniques dans lesquelles on s'est si souvent contenté de rap- 
porter les événements saillants de l'histoire ecclésiastique^ sans en montrer l'en- 
chaînement historique et sans marquer les antécédents de chacun d'eux, ni un 
de ces plaidoyers inspirés par des intérêts ou des préoccupations dogmatiques 



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13} RKVIE DE l'histoire DES RELIGIONS 

et destinés à prouver, au mépris de la vérité historique, que renseignement de 
telle ou de telle Kglise est le seul conforme à la prédication primitive du chris- 
tianisme. Ce qu'il s'est proposé, il nous le dit lui-môme, c'est sans doute de ra- 
conter les divers événements qui se sont produits dans l'Église et de faire con- 
naître les différentes conceptions théologiques qui y ont été proposées et qui y 
ont eu des fortunes très diverses, mais aussi d'en rechercher les antécédents et 
les causes, de les discuter et d'en indiquer les conséquences ; c'est encore de 
marquer nettement les diverses tendances qui s'y sont dessinées, selon les 
temps et les liiux, dans la manière de comprendre et de pratiquer le christia- 
nisme, non pour condamner les unes ou les autres, mais pour les expliquer, en 
montrant d'où elles viennent et ce qui les a provoquées ; c'est enfin de se pla- 
cer entre les partis religieux qui se sont disputé, qui se disputent encore la pré- 
pondérance, non pour donner toujours exclusivement raison à Tun d'entre eux, 
mais pour faire voir ce qu'il y a de fondé dans leurs prétentions respectives, 
impartialité raisonnée et appuyée sur les faits, qui a cet avantage sur la 
controverse que, autant celle-ci prolonge et envenime les débats, autant 
celle-là les abrège et les tempère, en reconnaissant au passé son ancienne 
raison d'ôtre et À l'avenir ses raisons légitimes pour succéder au passé. — 
Ces principes, dont s'est inspiré M. Chastel, sont de nature à nous faire 
espérer d'avoir enfin dans notre langue une histoire ecclésiastique répon- 
dant à toutes les exigences de la science moderne. C'est d'après eux qu'ont été 
écrits les deux premiers volumes que nous avons déjà entre les mains et que le 
seront certainement aussi ceux qui doivent les suivre. » 

23 Octobre, — X, FuNck, Opéra patrum apostolicorum, vol. 11, compte-rendu 
anonyme. «Le second volume de celte utile publication vient de paraître. 11 
contient les deux épitres de saint Clément sur la virginité, le récit de son mar- 
tyre, les Epltres d'Ignace, les trois récits de son martyre, les fragments de Pa- 
pias, les passages d'anciens presbytres cités par Irénée et la vie de Polycarpe. 
Ces différents textes sont accompagnés de notes critiques, exégétiques et his- 
toriques, placées au bas des pages, et sont précédés de prolégomènes éten- 
dus, qui en font connaître les manuscrits, les éditions, les traductions, etc. — 
M. Funk a pris pour modèle le Corpus apologetarutn ciirûtianorum saecuU se- 
citndi de M. le chevalier de Otto. Son travail sera d'un grand secours à quicon- 
que a besoin d'étudier ces antiques documents de la littérature chrétienne. » 

F. OvBRBECK, Zur Geschichte des Kanons, compte-rendu par .¥. N, « Les 
deux mémoires, réunis dans ce petit volume, sont consacrés à démontrer cette 
thèse assez singulière, que tous les écrits qui composent le Nouveau Testament 
avaient cessé d'être compris au moment qu'ils furent admis dans le canon, ou, 
en d'autres termes, qu'un voile épais s'était déjà étendu sur leur origine et sur 
leur sens primitif, quand chacun d'eux fut placé dans la sphère supérieure d'une 
norme éternelle pour l'Église. » 

J. WiLLE, Philipp der Grossmiithige von Hessen und die Restitution Ul- 
rich's von Wurtemberg (1526-1535), compte-rendu parjR. 

L. Guerrier, Madame Guyon, sa vie, sa doctrine et son influence, compte- 
rendu par r. de L, 

6 ^Çovembrc. — L. Duchesne, Vita sancti Polycarpi Smymseorum episropi 



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DÉPOUILLEMENT DES PÉUIODIQUES 135 

auciare Pionio primum grxce édita, compte-rendu par Max Bonnet. « M. Du- 
cbesne, en publiant ce petit écrit, ne prétend pas fournir aux biographes de 
Polycarpe un document nouveau. Cette Vie de Polycarpe est connue déjà par 
une traduction latine, faite d'après le manuscrit même d où M. D. tire aujour- 
d'hui le texte grec et insérée dans les Actes des saints (janvier, t. II, p. 695); 
M. D., d*ailleurs, ne la croit pas antérieure au IV® siècle et n*y voit qu'un ta- 
bleau de la vie religieuse de cette époque, trop peu connue en ce qui concerne 
justeaient les églises d'Asie (préf., p. il). — Est-il bien prouvé que cette ^ne de 
Polycarpe, dans sa forme actuelle, soit du IV' siècle. Je n'oserais soutenir une 
discussion sur ce point avec M. Duchesne. Mais il me reste des doutes. >» 

13 Novembre. — E, Windisch, Der griechischte Einfluss im indischen Dra- 
ina, compte-rendu par .4. Barth. 

P. Lucius, Der Essenismus in seinem Verhœltniss zum Judenthum, compte- 
rendu par M. N. « Des nombreux écrits, qui ont paru sur l'essénisme, ou qui 
en ont traité, celui dont nous venons de transcrire, le titre nous paraît, sous 
beaucoup de rapports, un des plus satisfaisants. Celte secte n'est connue que 
parce qu'en rapportent le théosophe judéo-alexandrin Philon, Thistorien juif 
Josèphe et Pline, qui n'a pu en parler que par oui-dire et en faire mention qu'à 
titre de curiosité historique. M. Lucius a eu l'heureuse idée de commencer son 
travail par un examen critique de ces trois sources. Ce n'est pas avec moins de 
raison qu'il a fait bonne justice des origines impossibles et incroyables qu'on a 
assignées à cette association religieuse. Nous sommes disposé à penser avec lui 
qu'il faut en chercher la cause dans l'histoire même du judaïsme. La famille 
d'Israël, depuis son retour de Babylone, fut fermée, du moins dans la Palestine, 
A toute influence étrangère ; ce fut l'elfet du triomphe définitif du monothéisme 
dans son sein, en môme temps que l'excessive vanité nationale que lui inspira 
la croyance qu'elle était le seul peuple de l'Étemel. Qu'aurait-elle voulu accep- 
ter de nations étrangères dans lesquelles elle ne voyait que des pécheurs. — 
M. Ed. Reuss, le premier, a montré dans l'essénisme une secte séparatiste. 
Celte opinion nous parait incontestable ; M. Lucius l'a adoptée. Il a dû, dès 
lors, rechercher par quelles raisons et à quelle époque un certain nombre de 
Juifs avaient pu se résoudre à se séparer de l'ensemble de leurs coreligionnai- 
res et à ne plus prendre part au culte public, tout en restant attachés à la loi 
mosaïque. — Il est d'avis que cette séparation dut se produire dans celte pé- 
riode de désordre qui s'écoula de la déposition illégale dn grand prêtre Onias 
(175 av. J.-C.) à l'établissement de Simon dans les fonctions de grand prêtre 
en 140 av. J.-C. Pendant celte période, la souveraine sacriflcature, mise à l'en- 
can parles rois de Syrie, fut exercée par des hommes indignes, tels que Jason, 
Ménélas et Alcime, le sanctuaire fut profané, et les sacrifices interrompus pen- 
dant trois années entières. On voit qu'un grand nombre de Juifs se virent obli- 
gés de se retirer dans le désert (I Macchabées 1, 53). lis y formèrent entre eux 
des réunions de piété ; ces iassociations ne furent pas sans doute étrangères à la 
naissance de l'essénisme. — Dans tous les cas, des Juifs pieux durent regarder 
comme une profanation la nomination de grands prêtres qui n'appartenaient 
pas à la descendance d'Aaron, dont plusieurs n'étaient môme pas de la tribu de 
Lévi. Le culte lévitique perdit par cela mC-me à leurs yeux, non pas seul îment 



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136 RBVUE DB L^niSTOlRB DBS RELIGIONS 

sa sainteté, mais encore sa légalité. Rompre avec un cultA ainsi profané leur 
sembla un devoir de consoienee. >» 

20 novembre, — W. Wrioht, The chronicle of Joshua the stylile, composed 
in syriac A. D. 507, with a translation into english, compte-rendu par Rubens 
Duval. 

M, LossBM, Der Kœlnische Krieg, 1" Band, Vorgeschichte (1565*1581), 
compte-rendu par R, 

R. Ghantblauzb, Saint- Vincent-de-PauI et les Gondi, d'après de nouveaux 
documents, compte-rendu par T. de L* 

27 Novembre. — Ch, Rikl-, Catalogue of the Persian Mami3cripts in the Bri- 
tish Muséum, vol. II, compte-rendu par E. Fagnan, 

G. MûLLRR, Der Karapf Ludwigs des Baiern mit der rœmischea Curie, ein 
Beitrag zur Kirchliciien Geschichte des XIV Jahrhunderts, compte-rendu 
par R, 

4 décembre, — H. Dalton, Johannes a Lasco, Beitrag zur Reformations — 
geschichte Polens, Deutschlands und Englands, compte-rendu par/î. 

11 décembre, — Abel Hovelacque, Les races humaines, compte-rendu 
par //. Gaido%, (Excellent résumé de ce qu'on sait à l'heure présente). 

X, FuNK, Vita et conversatio Polycarpi (t. II. des Opéra patrum apostolico- 
rum, p. 315-357), compte-rendu par ifoo; Bonnet, 

Petite bibliothèque oratorienne. II. Le père Joseph Bougerel, compte-rendu 
par T. de L. 

18 décembre, — A. Bocciié-LECLERCQ, Histoire de la divination dans l'anti- 
quité, tome IV et dernier, compte-rendu par P, D, « Ainsi se trouve heureuse- 
ment achevé cet ouvrage considérable, dont l'utilité est manifeste. La divination 
a tenu, en Grèce et à Rome, une si large place, que quiconque s'applique ^ 
l'étude de l'antiquité classique ne pourra se dispenser d'avoir souvent recours 
à M. Bouché-Leclercq. Il serait à souhaiter que, pour toutes les parties de 
l'histoire ancienne, ont eût toujours a sa disposition un guide aussi sûr. >» 

A. RooET, Histoire du peuple de Genève, depuis la Réforme jusqu'à l'esca- 
lade, t. VI, compte rendu par R, 

P. PiBRLiNG, Antonii Possevini Missio Moscovitica, compte-rendu par L, 
Léger. 

25 décembre, — C. Bartholom*, Arische Forschungen, compte-rendu par 
C de Mariez, 

Ernst Curtius, Alterthum und Gegenvart, t. II, compte-rendu par P. 
Decharme, « L'histoire religieuse qui a plus d'une fois attiré l'esprit curieux et 
pénétrant de M. Curtius, est ici représentée par deux études. L'une, sur le 
sacerdoce chez les Grecs, fait surtout ressortir en quelques pages fermes et bril- 
lantes, l'heureuse action qu'a exercée le collège sacerdotal de Delphes. La 
seconde, plus développée, et qui a pour titre : La science des divinités grecques 
au point de vue historique^ mérite une attention particulière. Bien que 
M. Georges Perrot en ait donné, il y a quelques années, dans la Revue atchéo- 
logique, une analyse très fidèle, il ne sera pas inutile d'y revenir, car l'au- 



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DÉPOUILLEMENT DEg PÉRIODIQUES 137 

leur y 9oulève et essaie d*y résoudre une question de méthode des plus impor- 
tantes. 

« M. Curtius reproche, et avec raisonna la méthode comparative d*avoir borné 
ses investigations aux peuples de la famille arienne, sans tenir compte des 
influences qu*ont subies les Hellènes, depuis le jour où ils sont entrés en rela- 
tions, directes ou indirectes, avec les sémites. On a eu tort, dit-il, d'attribuer 
aux conceptions religieuses la même persistance qu'à la langue. En fait, nulle 
religion antique n'a pu se soustraire à l'action des cultes voisins, quand ces 
cultes frappaient vivement les yeux de Tlmagination. Ce qui est arrivé en Perse, 
où l'on voit, sous Artaxerxès Memnon, s'introduire dans la religion officielle, à 
cOté du grand dieu iranien Ahura Mazda, la déesse sémitique Anahi*;, est arrivé 
nécessairement ailleurs et à des époques très reculées. Nul ne conteste, par 
exemple, que le culte d'Aphrodite ait été importé de bonne heure en Grèce par 
les Phéniciens. Mais Aphrodite est-elle la seule étrangère de l'Olympe? Les 
divinités orientales n'ont-elles suivi d'autres routes que celles de Cypre et de 
Cythère pour aborder aux côtes de Grèce? Grâce aux récents progrès de 
Tassyriologie, on commence à mieux connaître la nature de la grande 
divinité féminine des religions sémitiques, de celle qui s'appelait Annat en 
Chaldée, Bélit ou Mylitta à Babylone, Istar en Assyrie. Or, si l'on trouve en 
Arménie, en Phrygie, dans le Pont, sur le sol de peuples ariens, des traces 
certaines du culte de cette divinité, est-il admissible que cette transmission se 
soit arrêtée sur les confins des tribus grecques établies au bord de la mer 
Egée ? Tout le long de cette côte s'élevaient des sanctuaires de divinités fémi- 
mines, qui, malgré les changements de formes et de noms que les Grecs leur 
ont imposés, représentent toutes, d'après M.Curtius, la même conception : celle 
delà déesse nature, mère et nourrice féconde des êtres. Ce type divin, origi- 
naire de la Chaldée ou de la Babylonie, a gagné de proche en proche l'Assyrie, 
les provinces centrales et les côtes d'Asie- Mineure; il a franchi la mer pour 
venir en Grèce. Et M. Curtius conclut que les principales déesses de l'Olympe, 
Aphrodite et Héra, Athèna et Artémis, Déméter et Corè, ne sont que les 
formes variées, diversifiées par le génie hellénique, de ce type fondamental. 

«Cette conclusion qui sera peut être un jour démontrée vraie,est-elle suffisam- 
ment justifiée dès aujourd'hui par les faits ? Il nous a paru que M. Curtius 
apporte à l'appui de sa thèse plutôt des indices que des preuves et ces indices 
ne sont pas tous d'égale valeur. 

« L'auteur voulant établir que le culte de la déesse du Sipyle a été importé 
très anciennement en Grèce, prétend que « dans le Péloponèse, on connaissait 
les plus anciens sanctuaires de Cybèle et qu'on savait qu'ils avaient été fondés 
par les Tantalides. » Le texte unique de Pausanias auquel se réfère M. Curtius 
n a pas la portée qu'il, lui prête. Pausanias (III, 22) dit simplement : les habi- 
tants d'Acrine assurent que leur statue de la mère des dieux est limage la plus 
ancienne de celte déesse qui soit dans les sanctuaires du Poloponèse — (du 
Péloponèse seulement) — .caries Magnésiens du Sipyle en possèdent une qui est 
la plus ancienne de toutes et qu'ils attribuent à Broteas, fils de Tantale. Est il 
possible, je le demande, de déduire logiquement de ce texte que ce sont les 
Pélopides qui ont introduit en Grèce le culte de la Grande-Mère? Faut-il 



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158 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

même en croire, sur la haute antiquité de cette image, l'amour-propre local des 
gens d^Acrine ? 

« On conviendra bien volontiers, avec M. Curtius, que TArtémis éphésienne et 
THéra samienne offrent de remarquables analogies avec la déesse-mère de 
TAssyrie. Mais le type divin d*Athèna n'est-il qu'une variante de celui de la 
déesse asiatique? Pour le prouver, M. C. accumule des raisons qui ne sont pas 
toutes convaincantes. Faut-il attacher, par exemple, quelque importance à ce 
fait que certains sanctuaires d'Athènes étaient situés dans des terrains maréca- 
geux (p. 62)? A Marathon, sans doute, le temple d'Alhèna était voisin d'un 
marais ; mais à Sunium, à Égine, à, Athènes et ailleurs, ses sanctuaires s'éle- 
vèrent sur un terrain sec ou môme sur le rocher. Ce n'est point là un argument. 
— M. Curtius essaie ensuite de prouver, que chez Athèna, le caractère antique 
et primitif de mère ne s'est pas complètement effacé, bien que celui de vierge 
soit devenu prédominant. L'assertion est assez nouvelle pour n'être pas acceptée 
sans discussion. « Athèna, nous dit l'auteur, était la mère nourricière de la 
jeunesse attique, une déesse du mariage et des phratries. A Athènes, à Elis et 
ailleurs, elle était honorée sous le titre de mère. » A cela on peut répondre : 
qu' Athèna est en rapport avec les enfants, en tant qu'elle est Athèua-Nikè, la 
victoire qui procure la paix et assure ainsi la libre croissance de la jeunesse : 
qu'elle ne préside nullement au mariage ; car, si, à Trézène, les jeunes filles, 
avant de se marier, lui consacraient leur ceinture, cette offrande s'adressait 
évidemment à la déesse-vierge qui avait jusqu'alors protégé leur virginité, et 
non à une déesse de l'hymen ; qu' Athèna est une déesse fourpia en vertu seule- 
ment de son caraotèr.3 de déesse Polia le ; enfin, que si Athèaa était surnommé 
M^riQ/d à Elis — à Elis seulement quoi qu'en dise M. Curtius — c'est là un fait 
isolé, l'Athèna-Mèter d'Elis pouvant d'ailleurs se résoudre, comme le veut Wel- 
cker, en une Athèna-Nikè, xovpo-oôyo;. 

u Un fait plus grave est celui-ci. Sur les monnaies d'Athènes, le croissant de 
la lune est, avec la chouette, le symbole constant d'Athèna, Or ce symbole est 
un des signes caractéristiques de la déesse asiatique de la nature. Le rappro- 
chement ne saurait être contesté et, puisque le croissant lunaire des monnaies 
athéniennes n'a pas été expliqué jusqu'ici, M. Curtius est dans son droit quand 
il s'en fait un argument en faveur de sa thèse. La lune, dit-il, était le symbole 
de la fécondité de la nature, d'après ce principe, accrédité chez les anciens, que 
les nuits de clair de lune sont abondantes en rosée et favorisent la végétation 
des plantes. Nous n'y contredisons pas : mais c'est là une interprétation con- 
testable comme la plupart des interprétations. Peut-être la lune et le hibou 
d' Athèna permettent-ils simplement de conclure que la déesse était en rapport 
avec la nuit et les phénomènes nocturnes. 

« Ces objections de détail ne nous empêchent pas de reconnaître que l'étude 
de M. Curtius abonde en vues ingénieuses et en curieux rapprochements qui, 
s'ils n'entraînent pas la conviction, forcent du moins à la réfiexion ceux qui ne 
peuvent accepter sa thèse tout entière. M. Curtius pose d'ailleurs très nette- 
ment le problème qui reste à résoudre, à savoir quelles étaient les conceptions 
religieuses des Grecs avant leurs rapports avec les peuples sémitiques et il 
indique la méthode à suivre pour obtenir de ce problème une solution qui r\pt 



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DÉPOUILLEMENT DES PÊaiODIQUES 139 

sera sans cloute jamais qu'approximative. Il faudra procéder par voie d'élimi- 
nation, rechercher et découvrir tous les éléments assyriens et phéniciens qui se 
sont introduits dans la religion hellénique. Ensuite, mais seulement ensuite, 
Tétude comparée des plus anciens monuments de la race arienne permettra 
peut-être de dresser l'inventaire du patrimoine religieux propre aux Hellènes. 
— La méthode est excellente ; l'application, à ne s'en tenir même qu*à la pre- 
mière partie de la tûchc, fort difUcile. Malgré les progr«>s de nos connaissances 
dans le domaine de Fart et des religions de l'Asie, il est permis de croire 
qb'il est encore trop tôt pour écrire cette histoire des origines asiatiques de la 
religion grecque , dont M. Curtius n'a retracé qu'une vive et courte 
esquisse. » 

A. DE RuBLB, Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret, t. M, ompte-rendu 
par T. de L. 



FIN DU DÉPOUILLEMENT. 



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CHRONIQUE 



S'ranoa. — M, Gustave Schlumberger vient de publier chez M. Leroux 
le premier volume des œuvres d'Adrien de Longpérier. La collection des 
œuvres éparses de Tillustre académicien comprendra cinq volumes. Le pre- 
mier, qui vient de paraître, est consacré aux mémoires concernant V Archéologie 
orientale antique et les Monuments arabes.Les deux volumes suivants sont réser- 
vés aux questions d'antiquité classique, gauloise, grecque et romaine. Les deux 
derniers contiendront des travaux sur le moyen-âge et la Renaissance. La col- 
lection complète comprendra plus de trois cents articles et mémoires disséminés 
dans une foule de Revues et de publications savantes de la France et de l'étran- 
ger. Beaucoup parmi ces mémoires seraient introuvables aujourd'hui. 

La première et la plus grande partie de ce premier volume est consacrée aux 
questions d'archéologie orientale, c'est-à-dire d'archéologie égyptienne, assy- 
rienne, chaldéenne, perse, juive, parthe, phénicienne, lycienne, bactrienne, 
arménienne, himyaritique, éthiopienne, etc., jusqu'aux autorités chinoises et 
japonaises dans leurs rapports avec celles de l'ancien monde. Une seconde di- 
vision est réservée aux travaux de M. Longpérier sur les antiquités arabes on 
coufiques de toutes sortes. En tout, le volume contient cinquante-cinq mémoires, 
dont plusieurs fort considérables. Pour donner une idée de la variété et de l'im- 
portance des sujets traités par ce mdtre, que M. Schlumberger traite avec rai- 
son dans sa préface d'archéologue universel, il faudrait reproduire ici la table 
entière de ce premier volume. Toutes les branches de l'archéologie y figurent. 
Les questions de numismatique occupent naturellement une place importante, 
mais, dans cette section même, il se trouve autant à glaner pour les archéolo- 
gues qui ne font pas de Tétude des monnaies le sujet de leurs préoccupations 
exclusives. L'épigraphie, la philologie, l'archéologie monumentale et figurée 
sont largement représentées. 

Nous citerons, parmi les articles les plus importants contenus dans ce premier 
^olume.les travaux sur les monnaies des rois Farthes, des rois de Bactriane, des 
rois des Omanes, des rois de la Characêne, des rois d'Ethiopie, des villes de 
Lycie, des princes Himyarites, des Khalifes de Bagdad, des rois de Caboul, des 
Arabes d'Espagne, des princes maures de Tanger, des petites dynasties s,arra- 
sines, sur les monnaies arabes à légendes latines, sur celles des princes chré- 
tiens à légendes arabes, les mémoires si importants sur les premières antiquités 
assyriennes rapportées au Louvre par Botta, sur les antiquités chaldéennes an- 
ciennement ou récemment retrouvées, sur le fameux vase dit d'Artaxercès, sur 
des coupes sassanides et assyriennes, sur des miroirs arabes, des coupes arabes, 



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CHRONIQUE 141 

des vases arabes, des lampes arabes, sur la découverte des monuments de Pté- 
rie, sur Tintroduotion des noms perses en Occident, sur des vases juifs, des 
sceaux juifs, des inscriptions juives, sur Técriture juive carrée, sur des inscrip- 
tions phéniciennes, sur les fameux bronzes de Van, sur l'emploi des caractères 
arabes dans Fomeraentation des peuples d'Occident, sur lecriture dite baberi, les 
inscriptions arabes, etc., etc. 

De nombreuses planches et vignettes ornent ce beau volume. M. Schlumber- 
ger a mis en tête la notice très complète et très détaillée de la vie et des travaux 
de M. de Longpérier qu il a rédigée pour la Société des antiquaires de France. 
(R. C). 

— M. Clermont-Ganneau vient de publier dans le tome IX (3® série) des 
Archives des missions scicntifiqHet et littéraires quatre premiers rapports sur 
une mission entreprise par lui en 1881 en Palestine et en Phénicie. Atteint du 
typhus à Jaffa, presque au début de cette nouvelle série d'explorations, M. Cler- 
mont-Ganneau a malheureusement "^erdu plusieurs mois et n'a pu exécuter com- 
plètement le programme qu'il s'était tracé. Néanmoins, ^î. Clermont-Gauneau 
a fait, celte fois encore, d'importantes trouvailles parmi lesquelles nous signale- 
rons une statue d'épervier colossale, symbole du dieu phénicien Reseph, décou- 
verte à Arsouf, ville dénommée d*après ce dieu et plusieurs inscriptions phéni- 
ciennes cl hébraïques archaïques, dont une trouvée au mont Carmel et une autre 
gravée sur une statuette représentant Astrirté, déesse des Sidonîens ; un chapi- 
teau à inscriptions bilingue, grecque et hébraïque archaïque, auquel il consacre 
une longue dissertation ; un nouvel exemplaire des textes grecs et hébreux 
gravés sur broches et marquant le périmètre de Gézer, un fragment de bas-relief 
établissant que les anciens avaient positivement connu la ferrure à clous pour 
les chevaux ; un assez grand nombre d'inscriptions hébraïques carrées, grec- 
ques, judéo-grecques et romaines qui viennent enrichir Tépigraphie si pauvre 
de la Palestine ; plusieurs monuments des Croisés, notamment une magnîÛque 
épîtaphe en français (avec les armoiries), d'un sire Gauthier Meineabeuf et de 
sa femme, morts à Acre en 4278 ; une porte inconnue dans Penceinte du Haram 
.'ancien Temple) à Jérusalem, où M. Clermont-Gauneau a décidé les Turcs à en- 
treprendre eux-mêmes des fouilles ; divers objets antiques de différentes époques 
en terre-cuite^ verre, bronze, marbr^* calcaire, pierres dures, etc., — notamment 
une belle tête de statue colossale en marbre provenant de Sébaste (Samarie), un 
grand plat juif en bronze massif, orné de curieuses décorations; un ciseau en 
jadéite, provenant de Baaibek, spécimen de Tâge de pierre, d'une rare perfec- 
tion, etc. 

Diiif un cinquième et dernier rapport, qui paraîtra dans le tome suivant de 
la Hiénie poblicatioii, M. Clermont-Gauneau donnera une relation des localités de 
la Palestine et de Phénicie qull a explorées ou visitées au cours de cette dernière 
nHMÎoii avee vn relevé des découvertes ou des observations topographiques qu'il 
Y a fakee, et le calalogtte des noninnents qu'il y a recueillis, soit en originaux, 
soit en reprodoctioiiB (deesins, photographies, estampes, moulages et empre n- 
tee)w Les moDuinents de cette dernière catégorie, au nombre d'une centaine 
eavÎRMi, rapportés en Fnace ptr M. Glermont-Gatmeau pour le compte de 
l'Etai» •ootactoeflement dépoaés au Louvre jusqu'à ee qu'il soit statué sur leur 
destinalnm déÛDÎtive. (B. U), 



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142 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

— Nous empruntons à la Revue chrétienne une appréciation, due à la plume 
de M. A» Sabotier, d'une des plus belles publications de notre temps, celle des 
Calvini opéra qnm supenmt omnia (XKIV, t. in-4, 1861-1882). « Nous vou- 
drions, dit cet écrivain, remplir un devoir qui s'impose à nous comme un acte 
de piété. Nous voudrions saluer de notre reconnaissance et de notre admiration 
le monument que doivent à Calvin les savants théologiens strasbourgeois qui 
ont entrepris de nous donner ses œuvres complètes dans une édition unique et 
définitive. » Des trois savants associés pour cette œuvre, Tun, M, Baum, est 
mort en 1878, u les deux autres, MM. Cunitz et Reuss, nous avertissent, au 
commencement du XXIII» volume, que les années, en s*accumulant, leur de- 
viennent lourdes, que leurs forces diminuent et que, tout en assurant la conti- 
nuation de leur œuvre, ils n'osent plus se promettre de la voir s'achever par 
leurs mains. 

« Mais les deux premières parties de ledifice, les deux parties les plus diffi- 
ciles sans contredit, sont terminées avec le tome XXIl«. La troisième et dernière 
est commencée, les matériaux sont prêts en grand nombre ; les autres sont sous 
la main et l'ordre en est arrêté. Ce n'est plus qu'une affaire de temps. L'achève- 
ment de l'édifice est certain. Nous pouvons dès aujourd'hui l'embrasser dans 
son ensemble, juger de ses proportions, le décrire dans ses grandes lignes et 
admirer tout à l'aise la simplicité et la grandeur du dessin, l'incroyable labeur 
de l'exécution, l'admirable sûreté de l'érudition dans les plus petites comme 
dans les plus grandes choses, en un mot cette suite claire, ordonnée, sans la- 
cunes et sans défaillances, de tant de recherches heureuses, de discussions 
précises, de solutions définitives, résultat du zèle vigilant et de la patience in- 
fatigable... 

« Eu fait d'éditions des œuvres de Calvin prétendant être complètes avant 
celles-ci, on n'en trouve que deux, car on ne peut ranger dans cette classe les 
recueils faits au xvi* siècle par Des Gallars et Théodore de Bèze. La première 
est celle de Genève en sept tomes in-folio (Genève. 1617). Encore, à dire vrai^ 
n*est-elle pas une édition nouvelle, mais simplement la collection des volumes 
antérieurement publiés à diverses époques, augmentés de quelques autres. La 
seconde, plus correcte et plus estimée^ parut à Amsterdam en 1871, en neuf 
volumes. Outre que ni l'une, ni l'autre n'étaient vraiment complètes, les erreurs 
et les fautes n*y manquaient pas, et elles ne donnaient qu'un texte souvent fort 
sujet à caution. On peut donc affirmer qu'il n'existait pas, à proprement parler, 
d'édition complète digne de confiance des œuvres de Calvin... » 

M. Sabatier explique comment les conditions fnvorables à la conception et à 
l'achèvement d'une aussi vaste entreprise pouvaient difficilement se rencontrer 
ailleurs que dans le milieu théologique protestant de Strasbourg,et les aptitudes 
exceptionnelles qu'apportait à la tâche commune chacun des trois associés. Il 
montre aussi comment on put trouver en Allemagne un éditeur pour une œuvre 
dont le cachet de protestantisme et de théologie était si marqué. 

« L'œuvre immense de Calvin dans le domaine littéraire se divise naturelle- 
ment en trois grandes parUes : !• les ouvrages théologiques, 2» les ouvrages 
exégétiques et homilétiques, 3« les lettres et autres écrits d'un caractère privé. 
Désespérant par avance de pouvoir parcourir jusqu'au bout une si longue car- 



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çiino.\iQi:E 143 

rière, les éditeurs avaient d'abord limité leur tâche à la première et à la troisième 
partie, laissant à leurs successeurs le soin de publier la seconde et d*achever 
leur œuvre. C'est ainsi que les XXII premiers volumes de leur édition parais- 
sent former un tout, en quelque sorte indépendant, avec les appendices et les 
index nécessaires. Après avoir ainsi remarqué la division de leur tâche, il est 
encore plus intéressant de voir comment ils l'ont exécutée. Les écrits théolo- 
giques de Calvin remplissent les neuf premiers tomes, plus la moitié du dixième. 
Pour chacun d'eux les éditeurs commencent par une notice httéraire et critique 
exposant les origines, le but, l'histoire et la bibliographie de l'ouvrage. Ils ont 
recherché toujours le texte le plus sûr soit dans les manuscrits quand ils existent, 
soit dans les éditions princeps, c'est-à-dire faites du vivant de Tauteur. Ainsi 
reconnu et établi â la suite de longues discussions et de comparaisons préalables, 
le texte est donné avec les variantes les plus importantes et les notes historiques 
de tout genre qu'il comporte. Les commentaires des pièces françaises sont en 
français et des latines en latin ainsi que les préfaces, latin élégant, abondant et 
clair qui rappelle un peu celui dont Calvin avait Thabitude. 

« Plus admirable encore est l'édition de la correspondance qui remplit les 
volumes X à XX. C'était la partie la plus difficile, c'est peut-être la mieux exé- 
cutée. On y trouve classées par ordre chronologique toutes les lettres connues 
de Calvin au nombre de 4,271, accompagnées d'un commentaire perpétuel qui 
élucide tout ce qui est obscur et indique soigneusement le lieu où se trouvent 
les originaux. 

« Le tome XXI renferme les vies de Calvin, de Théodore de Bèze et de Col- 
ladon et les Annales calviniemies ou guide chronologique de la vie du réforma- 
teur, établi par jours, mois et années, depuis le lO juillet 1500 jusqu'au 26 octo- 
bre 1564 avec pièces diplomatiques et texte officiel des documents à l'appui, 
œuvre d'une précision et d'une valeur inappréciable. 

« Le tome XXII enfin nous donne le Catéchisme français de Calvin, décou- 
vert récemment à Paris par M. H. Bordîer et réédité à Genève par MM. Albert 
Rilliet et Dufour, quelques autres pièces et enfin une table générale des vingt- 
el un volumes précédents, divisés en trois parties : index théologîque, index 
historique et index biblique, qui couronnent dignement l'œuvre déjà accomplie. 

« Le premier volume avait paru en 1863 ; le XXII» paraissait dix-sept ans 
après, en 1880. On admire encore davantage la perfection de cette publication, 
quand on en mesure ainsi la rapidité. — Arrivés à ce premier terme qu'ils 
s'étaient assiégés, les éditeurs avaient le droit de s'arrêter et de considérer leur 
tâche personnelle comme finie... Mais, pour ces admirables travailleurs, se repo- 
ser n'est que changer de labeur. Us ont donc résolument entrepris la troisième 
partie qui restait à faire, l'édition des œuvres exégétiques et homilétiques. En 
deux ans deux tomes ont déjà paru, les XXIII" et XXIV', comprenant les com- 
mentaires, leçons et sermons sur le Pentateuque et sur Josué. 

« Pour remplacer M. Baum et se donner un renfort de forces jeunes et nou- 
velles, ils se sont associé M. Paul Lobstein, un élève de cette laborieuse école de 
Strasbourg qu'une dissertation sur la morale de Calvin avait déjà fait connaître. » 
—- tt Ai^i, conclut M. Sabatier, aux vœux duquel nous nous assscions avec 
empressement, seront conservés et pratiqués encore après eux la méthode de 



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144 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

travail et l'esprit rigoureusement scientifique qui ont présidé dès l'origine à la 
préparation de leur œuvre. Mais puisse leur verte et laborieuse vieillesse conti- 
nuer longtemps encore à la pousser en avant et à la surveiller pour leur gloire 
et pour notre profit ! C'est la prière que fait pour eux notre admiration affec- 
tueuse et reconnaissante. » 

L'éditeur des Calvini opéra est Schwetscbke (M. Brûhn) à Brunswick. Le 
dépositaire à Paris, M. G. Fischbacher. 

Pays Slaves. — Nos lecteurs n'ont pas oublié l'important travail de 
M. Léger sur la mythologie des peuples slaves. Ce mémoire qui a depuis paru 
en brochure chez notre éditeur, a été l'objet des comptes-rendus les plus favo- 
rables dans les revues slaves, notamment TArcliiv fur Slavische Philologie, la 
Revue (russe) du ministère de l'instruction publique, etc. M, Stojan Novakovitch, 
ministre de l'instruction publique du royaume de Serbie, vient de faire traduire 
l'opuscule de M. Léger dans la Revue officielle de son ministère {Prosvetni 
Glasnik). Cette traduction est précédée d'une introduction dont nous détachons 
les lignes suivantes : 

« 11 est peu de matières sur lesquelles on ait chez nous des notions aussi 
fausses et aussi inexactes que sur la mythologie slave. Les notions qui ont été 
pour la première fois mises en circulation sans aucune critique des sources, 
sont encore aujourd'hui reproduites ou traduites de livres classiques en livres 
classiques. M. Léger a résumé dans son travail tout ce qu'on sait aujourd'hui 
de certain dans l'état actuel des études sur la mythologie slave. Nous ne pou- 
vons faire mieux que de traduire son travail. » 

Cette traduction a été reproduite intégralement dans la Revue de Raguse 
Slovinac (le Slave). Le traducteur y a joint quelques additions concernant le 
folklore des Slaves méridionaux. 



\ 



Vém&Hruérmt, GRimr LEROUX. 



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ÉTUDES 



SUR 



PHILON D'ALEXANDRIE 

(second article)* 



Nous avons déjà fait remarquer que la plupart des écrits de 
Philon sont consacrés à une explication raisonnée (à sa ma- 
nière, bien entendu) de la religion de la famille dlsraël. Ce 
savant juif s'était proposé d'attirer sur elle, par un travail de 
ce genre, 1 attention des Grecs éclairés qui se trouvaient en 
grand nombre à Alexandrie, et aux yeux desquels la mytholo- 
gie païenne avait perdu tout prestige, et il avait certainement 
conçu l'espoir de gagner une partie d'entre eux aux croyances 
de ses pères. Son zèle religieux l'avait poussé à cette œuvre 
de prosélytisme, et son habileté h manier la langue grecque 
avait fait concevoir à ses coreligionnaires l'espérance qu'il y 
réussirait. 

Cette grande entreprise ne paraît pas cependant avoir 
absorbé entièrement son activité religieuse et littéraire. Dans 
quelques autres de ses écrits, il se montre à nous comme le 
directeur de quelque société théosophique, composée, autant 

*) Voyez la Revue, t. V (1882), p. 318. 

io 



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146 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

qu'on en peut juger, de Juifs de naissance et de prosélytes 
convertis au judaïsme, les uns et les autres âmes ardentes et 
enthousiastes, éprouvant le besoin d'une nourriture spirituelle 
plus solide que celle qui se distribuait dans le culte public et 
officiel de la synagogue. 

Ce qui est certain, c'est que dans les écrits auxquels nous 
faisons allusion en ce moment, Philon ne tient pas le même 
langage que dans ceux qui nous semblent consacrés à gagner 
au judaïsme des prosélytes parmi les Grecs. Il n'y est plus 
question de combattre le polythéisme et l'idolâtrie, de plaider 
la cause du monothéisme, de faire valoir la morale en quelque 
sorte stoïcienne des livres saints, de mettre en lumière le sens 
spirituel des cérémonies célébrées dans le temple de Jérusalem. 
Il s'agit dans ces écrits d'une vision béatiflque de l'Être pre- 
mier, d'une union, au moins momentanée, avec lui. A ceux 
qu'il se proposait d'amener au monothéisme juif, il parlait de 
foi, de prière, d'humiUté, d'une connaissance plus ou moins 
imparfaite de la nature divine et même de ses puissances ; à 
ceux qu'il entretient de la vue de Dieu, il parle de la connais- 
sance et de la science qu'ils ont de lui*, des moyens qu'il leur 
a fallu employer pour s'élever jusqu'à ce point suprême, et il 
leur rappelle qu'ils ont dû passer successivement des sciences 
encycliques à la philosophie et de celle-ci à la sagesse divine 
et apprendre en outre à se détacher de leurs aflfections et s'ha- 
bituer à un complet renoncement d'eux-mêmes. 

En définitive, c'est d'un mysticisme spéculatif et extatique 
qu'il est question, et à la place du Dieu créateur du judaïsme, 
c'est d'un Dieu source duquel tout émane, qu'il est parlé*. 

On ne saurait s'étonner que Philon donne le nom d'initiés à 
ceux auxquels il s'adresse dans les écrits de cette catégorie 
et qu'il leur rappelle à plusieurs reprises qu'il ne leur est pas 
permis de communiquer les saints mystères aux profanes •. 



') yvwffi; x«l imfTTiiaiii 6sou, quod Deus immutab., § 30. 
*) ii 7rps(T€wT«Tiî ituyh, De Profugis, §§ 35 et 36. 

^) Ou $tiAÏi rà Upcc |AuoTi7/9(oc 8x>.aXcrv «|uiv)9Tocc, Fragmenta dans l'édition de 
Leipzig, t. VI, p. 206 et 217, et De sacrificiis Abelis et Catni, § i5. 



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Atudbs sur t»HtLON d'albxandrie 147 

n interpelle ceux à qui il s'adresse du nom d'initiés. « 
Initiés, à {AudToct, leur dit-il, recevez ces choses comme de vé- 
ritables sacrements; ne les communiquez pas aux profanes, 
tenez-les cachées entre vous ; conservez-les comme votre tré- 
sor*.» «Que les superstitieux s'éloignent et ferment leurs 
oreilles, nous ne livrons ces divins mystères qu'à ceux qui ont 
été jugés dignes d'être initiés ^» Il est inutile de multiplier les 
citations de ce genre; celles que nous venons de donner 
suffisent. 

Que faut-il en conclure, sinon qu'il s'agit ici d'une associa- 
tion mystique groupée autour d'une doctrine secrète? Henri 
Ritter pense', il est vrai, qu'il ne peut pas être question dans 
ces passages de quelque mystère dans le genre de ceux des 
païens, qui ne pouvaient être communiqués qu'à des initiés ; 
et il en donne pour preuves que des institutions semblables 
étaient étrangères à la loi de Moïse, et que d'après Pliilon lui- 
même, il ne peut y avoir de mystères que ceux qui ne doivent 
rester secrets qu'à ceux qui ne travaillent pas par eux-mêmes 
à se rendre dignes de les connaître*. Et il ajoute que, quand 
Philon conseille à ses mystes de ne rien révéler, ce n'est 
qu'une de ces formes oratoires qui lui sont familières. 

Il y aurait bien à dire contre cette opinion de H. Ritter et 
contre les raisons sur lesquelles il la fonde. La loi de Moïse 
proscrivait la célébration des mystères étrangers : c'était pour 
prévenir l'introduction du culte des faux dieux dans la terre de 
Canaan ; mais elle ne contient pas un seul mot contre les asso- 
ciations de piété. Du temps de Philon, tous les Juifs admettaient 
même que le législateur des Hébreux avait institué lui-même 
une société secrète pour conserver et transmettre la loi orale, 
que, s'il fallait les en croire. Dieu lui avait confiée comme de- 
vant servir de confirmation et d'explication à la Loi écrite. Ce qui 



A> De Chenibitn, % 14. 
«) Ibid., S 12. 

•) H. Ritter, Histoire de la Philosophie ancienne, trad. franc., t. IV, p. 346, 
note 4. 
^) Quod omnis probus liber,, § 2. 



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148 REVUB DE l'histoire DES RELIGIONS 

est plus certain, c'est que les Israélites ne réprouvaient pas 
les Esséniens qui formaient, au milieu d'eux, une association 
gouvernée par des règlements particuliers et professant des 
doctrines qu'ils s'engageaient par serment à ne pas communi- 
quer à quiconque n'en faisait pas partie*. 

Pfeiffer, dans son édition (restée inachevée) des écrits de 
Philon*, fait remarquer qu'on peut conclure des passages 
nombreux qu'on y trouve sur ce sujet que disciplinam quam-- 
dam arcani apud Judxos obtinuisse. Et l'auteur de l'édition 
de Leipzig de 1828-1830 n'a pas oublié de donner dans Vlndex 
rerum l'indication des passages dans lesquels il est question 
de cette Disciplina arcani^ des mysteria no?i divulganda^ des 
qualesinitiantuTy etc*. 

Enfin il est à peine nécessaire de faire remarquer que les 
observations de Philon que cite H. Ritter sont bien loin de 
prouver qu'il fût l'ennemi des mystères, et qu'il blâmât les 
associations pieuses^ se proposant pour but une étude plus 
approfondie et une connaissance plus étendue des questions 
difficiles relatives aux croyances religieuses. On en conclurait 
bien plus logiquement, ce nous semble, qu'il est utile qu'il y 
ait des mystères pour les bons auxquels tout bien peut être 
communiqué \ comme pour ceux qui travaillent par eux-mêmes 
à se rendre dignes de les connaître \ 

Après les considérations que nous venons de présenter, 
nous nous croyons autorisé à voir dans les écrits de Philon un 
double enseignement, l'un qui était public et qui s'adressait plus 
particulièrement aux Grecs qu'il aurait voulu convertir au ju- 
daïsme, et un autre qui était secret et qui était destiné à des 
hommes cultivant la vie contemplative et cherchant à entrer 

*) On sait avec quelle admiration Philon parle de cette société secrète. Peut- 
être fut-elle le modèle sur lequel s'organisa celle des juifs alexandrins. 

«) Philonis judsei opéra omnia edenda curavit A. S. Pfeiffer, t. I, p. 370, 
note m, et t. II, p. 100 et 101, note b. 

•) Sur les sectes secrètes chez les juifs palestiniens, voy. Des doctrines reli- 
gieuses des juifs pendant les deux siècles antérieurs à Vère chrétienne^ 2« édit. 
p. 193-194. 

*) De victimas offerentibus, § 12. 

^) Qtwd omnis probus liber ^ § 2. 



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^UDBS SUR PHILOPf D* ALEXANDRIE 149 

en communication réelle avec Dieu/ déjà pendant cette exis- 
tence terrestre. U nous a paru d'autant plus important de bien 
établir ce fait d'un double enseignement, que le plus grand 
nombre de ceux qui ont parlé de Philon ne s'en sont pas même 
douté et ont présenté ce que nous tenons pour sa doctrine se- 
crète comme faisant partie de l'exposition apologétique et ex- 
plicative de la religion juive qu'il adressait aux Grecs. Ce n'^st 
pas qu'en réalité sa doctrine secrète ne fût la suite de son en- 
seignement public et ne se rattachât, à ce qu'il croyait, à la 
révélation mosaïque ; mais ces deux enseignements doivent, 
selon lui, être distincts ; Pun était pour les commençants, pour 
ceux auxquels il suffit d'apprendre quelle est la foi qui sauve, 
et l'autre était pour les forts, pour les parfaits, pour ceux qui à 
la foi éprouvent le besoin d'agouter la science. Nous aurons 
occasion de donner plus loin toutes les explications nécessai- 
res sur la nature et les effets de cette doctrine secrète. Pour 
le moment, il nous suffit d'avoir établi le fait du double ensei- 
gnement de Philon. Nous allons maintenant exposer ce que 
nous appelons son enseignement public, destiné, comme nous 
l'avons dit, à faire connaître aux Grecs ce qu'était la religion 
juive; nous rechercherons ensuite en quoi consistait son en- 
seignement secret, qui se rapportait exclusivement à la vie 
contemplative et au mysticisme extatique. 

I. 

APOLOGIE ET EXPOSITION EXPLICATIVE DU JUDAISBfE. 

§1. 

Ce serait une erreur de croire que le Judaïsme que Philon 
expose dans ceux de ses écrits composés dans une intention 
de prosélytisme parmi les Grecs, soit simplement l'expression 
de ses conceptions personnelles. Sans doute, bien des expli- 
cations qu'il en donne, lui appartiennent en propre ; mais, dans 
son ensemble, le Judaïsme de Philon est celui de ses coréli- 



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150 RBVUB DB I«'QlSTQI|Uft DES REUGI01V8 

gionnairea d'Alexandrie. Le Pseudo-Aristée, le Pseudo-Pho» 
cylide, Aristobule, l'auteur de la sagease de Salomon *, et avec 
eux tous les Juifs alexandrins, dans tous les cas tous les hom* 
mes éclairés qu'ils comptaient parmi eux, m le comprenaient 
pas autrement >, 

Quelques différences qu'on puisse signaler entre le judaïsme 
qui dominait à Alexandrie et le judaïsme qui rognait dans la 
Palestine» il faut reconnaître qu'ils se fondaient Tun et l'autre 
sur la révélation contenue dans l'Ancien Testament, principa- 
lement sur les cinq livre? de la Loi (le Pentateuque), qu'ils 
rapportaient également à Moïse, et avaient pour doctrines 
fondamentales le monothéisme, Thorreur du polythéisme et de 
l'idolâtrie, la croyance à l'élection spéciale de la famille d'Is- 
raël par Dieu, et les espérances messianiques. La manière de 
les entendre, de les expliquer, et aussi sur certains points, de 
les appliquer, n'était pas la même à Alexandrie qu'à Jérusalem. 
Mais des différences de ce genre n'étaient dans la famille 
d'Israël, ni une raison, pi même un prétexte de rompre les 
liens de la fraternité. 

La révélation donnée par Pieu à la famille d'Israël par l'in- 
termédiaire de Moïse et ensuite par le ministère des pro- 
phètesj était, avons-nous dit, Tunique source des croyances 
religieuses, des préceptes moraux et même de toute connais-- 
sance, aussi bien pour les Juifs d'Ale^ndrie que pour ceux de 
la Palestine. Si les premiers se croient autorisés à expliquer 
un certain nombre de leurs doctrines nationales par la philo- 
sophie grecque, c'est qu'ils étaient persuadés que cette phi- 
losophie s'était inspirée de leurs livres saints, et qu'en citant 
certaines doctrines de Platon ou de Zenon, c'était encore l'au- 
torité de l'Écriture qu'ils invoquaient, puisque ces doctrines y 
avaient été puisées» Il convient cependant de reconnaître qulls 

') Le livre apocryphe de La f>apience ou de la Sagesse de Salomon offre des 
analogies si frappantes avec les écrits de Philon, qu*on le lui a parfois 
attribué. 

•)Sur la formation du judaïsme alexandrin, yoy* Histoire de la théologie chré- 
tienne par Ed. Reuss, t, I p. 94 et suiv., et Des doctrines religieuses des juifs 
pendofU les d^ux siècles ant4ii§unif,Vèr$ çliréiienne^ î^édit., p. 126-160. 



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ÉTUDES SUR PHILON d'aLEXANDRIB 151 

n'y ont recours qu'autant qu'ils trouvent ou s'imaginent trou- 
ver quelque analogie entre ces doctrines de la philosophie 
^ecque et l'enseignement de Moïse et des prophètes, ou du 
moins ce qu'ils prennent pour cet enseignement. Il est vrai 
qu'ils sont sur ce point d'une facilité qui étonne ; nous aurons 
occasion, dans le cours de ces études, d'en citer de curieux 
exemples; on ne saurait cependant leur faire un reproche 
d'avoir manqué de connaissances absolument impossibles de 
leur temps, et d'être complètement étrangers à cet esprit cri- 
tique auquel l'esprit humain n'a pu s'élever que bien des siècles 
après eux. Il est incontestable qu'ils étaient tout aussi incapa- 
bles de se faire une idée vraie de la philosophie grecque, que 
de se rendre compte de l'histoire réelle de leurs propres tradi- 
tions nationales. Tel est le chaos intellectuel au milieu duquel 
ils s'agitent, qu'on est tenté de se demander s*ils n'expliquent 
pas plus souvent les doctrines de la philosophie grecque qu'ils 
mettent en œuvre, par la Bible ou du moins par ce qu'ils 
croient y être enseigné, que leurs croyances juives par la phi- 
losophie grecque. 

Ce qui est certain, et ce qu'on n'a pas fait assez remarquer, 
c'est que tout ce qui dans les systèmes grecs ne leur semble 
pas de nature à pouvoir s'accommoder à leurs traditions, ils le 
laissent de côté, et même d'ordinaire ils le combattent : c'est 
du moins ce que fait Philon,qui ne montre pas moins d'ardeur 
à réfuter ce qui dans la philosophie grecque est décidément 
opposé aux enseignements bibliques \ qu'à mettre en lumière 
ce qui lui semble y être conforme. 

Les explications extraordinaires et jusqu'alors en partie 
inconnues aux Juifs, que la connaissance de la philosophie 
grecque suggéra à Philon de donner à leurs croyances, ne 
sauraient faire naître le moindre doute sur sa confiance abso- 
lue dans la divine origine des livres sacrés de la famille 
d'Israël. C'est pour lui un principe dont il ne saurait se départir, 

*) Entre autres Topiaion des péripatéticiens que le monde est éternel, De 
inccrrupiihilitate mundi, §S C, 15 ; celle des stoïciens qui le croient soumis à 
diverses palingénésies, De incorruptibilitate mundi, §§ 16-21. 



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152 REVUE DE l'histoire DES RELICIONS 

qu'il n'y a rien de vrai pour nous que ce que Dieu lui-même 
nous révèle. Par nous-mêmes nous ne pouvons rien. Notre 
intelligence et nos sens sont les jouets de l'erreur ; c'est Dieu 
qui donne à ceux-ci la faculté de percevoir, et à celle-là la 
faculté de comprendre. Cette grâce nous est donnée, non par 
notre organisation, mais par celui à' qui nous devons 'd'être ce 
que nous sommes. Dieu seul garantit la connaissance de la 
vérité ; elle est un don de sa divine munificence ^ 

Ce fut sans doute sous l'influence de cette idée,qu'il n'y a de 
vérité certaine pour l'homme que celle qui lui est enseignée 
par Dieu, que Pbilon conçut la singulière explication qu'il 
donne de l'inspiration des livres saints de la famille d'Israël. 
Tous les Juifs les attribuaient à des écrivains inspirés de Dieu. 
Pendant longtemps ils n'éprouvèrent pas le besoin de se rendre 
compte de la manière dont cette inspiration avait eu lieu. Mais 
quand, l'ère de la prophétie étant close, il devint nécessaire 
d'avoir une classe d'hommes voués spécialement à l'étude de 
la Loi et se donnant pour mission d'en répandre et d'en main- 
tenir la connaissance, la question du mode de l'inspiration des 
auteurs de l'Écriture sainte dut se poser d'une manière quel- 
conque, et on la résolut par analogie avec ce qui se passe 
dans le cours ordinaire des choses d'ici-bas entre le maître et ses 
disciples. On pensa que Dieu avait communiqué à des hommes 
privilégiés et d'une piété éminente, les diverses vérités qu'il 
voulait les charger de transmettre à son peuple de prédilec- 
tion. C'est bien ainsi que Philon, dans plusieurs de ses écrits, 
raconte que Dieu en agit avec Moïse. Il nous y montre en effet 
ce grand prophète comme instruit par Dieu lui-même*; il 
nous le représente même comme l'interrogeant', et lui deman- 



<) De canfusione linguarutn, % 25. L*auteur de la Sapience ea est également 
convaincu. On ne peut, selon lui, acquérir la sagesse par soi-même ; Dieu seul 
peut raccorder ; l'idée même d*avoir recours à lui pour Tobtenir, est un de ses 
bienfaits, Sapience, Yï, H et 18 ; VIIÎ, 21. 

') Les mots roO dcov ^i^ccMovroç de la note suivante, supposent un enseigne- 
ment donné par Dieu aux prophètes. 

') irv^ovo/ûvov ftiv Tov irpo^vTOv , àiroxpivo^ov ii tov 9cov xai ttt»9» 
xovroç, De vUa Mosis, III, § 23. 



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ÉTUDES SUR PHILOIf D* ALEXANDRIE 153 

dant d'a^jouter de Q0uvell63 connaissances à celles qu'il lui 
avait déjà données. Cela se voit en particulier dans un passage 
du premier traité sur la monarchie, passage qui est une sorte 
de longue paraphrase d'Exode XXXIU, 18-23 ^ Moïse supplie 
Dieu de lui faire connaître sa substance (tIç ii xari -riîv ou<T{av 
TuyxotveK. <5v, îta^vôvat wo6oiv), et quand Dieu lui a répondu que 
cette connaissance est impossible à la nature humaine, le pro- 
phète le prie de lui faire connaître au moins ses puissances 
(SuvajjLetç) ; mais sa demande est repoussée par la même raison. 
Il est manifeste qu'ici Dieu et le prophète sont entre eux dans 
le même rapport qu'un maître et qu'un disciple. 

Il n'est plus question d'enseignement dans la théorie que 
présente Philon de l'inspiration des livres saints. Les pro- 
phètes, et par ce mot il faut entendre les saints personnages 
des temps primitifs de l'histoire des Hébreux, ainsi que les 
auteurs des écrits de l'ancienne alliance, y compris Moïse, — 
ne sont que des instruments entièrement passifs entre les 
mains de Dieu. Il parle par leur bouche, il écrit par leurs 
mains ; le prophète ne sait ni ce qu'il dit, ni ce qu'il écrit. Au 
moment que Dieu agit sur lui, la conscience de llnspiré est 
suspendue; sa raison n'a plus le sentiment ni d*elle-même, 
ni de ses propres actes; il n'est qu'une machine que Dieu 
met en mouvement \ Et voici comment il explique cette sin- 
gulière théorie, sur quoi il en fonde la vérité et la réalité : 

« Aussi longtemps que notre esprit (voOç) luit, répandant com- 
me une claire et vive lumière dans toute l'âme {^Cyri), nous 
sommes en possession de nous-méme, et nous ne sommes pas 
saisis (par Dieu) ; mais quand il baisse vers le couchant, 
l'extase divine et la fureur prophétique commencent. La lu- 
mière divine se levant, la lumière humaine s'éteint, c'est ce 
qui arrive k la gent prophétique (tiJ xpoçTiTwt^ yhi\). Notre 

De Monarehia, I, § 6. 

CT^/Bovy quis rerum divinarum hxres, § 52. /lAÔyoç opy^vov Biou ioriv lôXouy 
xpovôftcvov xac ifhtrrôfi.tvo'» ao/»«r«i»ç Oir'auToû Ibid, 'Epftuviwç rforw ô irpo^i^rioç 
hMitt vinoXovyroç t« Xcxrca tov ^iow. De prœmiis etp<Bnitf g 9. 



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154 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

esprit sort de nous, quand Tesprit divin j entre ; et quand 
celui-ci s'en va, celui-là revient, U n'est pas possible en effet 
que le mortel habite avec Timmortel. Aussi la chute de la rai* 
son {h 8v(nc ToO XoywpO), et les ténèbres qui se répandent sur 
elle, amènent Teztase et la fureur divine.,.. Certainement 
quand le prophète paraît parler, il garde en réalité le silence ; 
c'est un autre (^Tepoç, un être différent. Dieu) qui se sert de ses 
organes de la parole, c'est-à-dire, de sa bouche et de sa lan- 
gue, pour faire connaître ce qu'il veut. Cet autre mettant en 
action d'une manière invisible et comme par un art musical, 
ces instruments vocaux, fait entendre une symphonie sonore 
et harmonieuse *. » 

Philon ne se contente pas d'établir sa théorie de l'inspira- 
tion sur certains principes d'une métaphysique mystique, qui 
constituent aussi la base de son enseignement ésotérique et 
qui sont, d'après lui, des vérités incontestables et de premier 
ordre; il prétend en donner une preuve de fait, tirée de sa 
propre expérience. U se croyait lui-même au nombre des 
hommes inspirés de Dieu ; il était par conséquent en état de 
savoir comment les choses se passent alors. Il assure que, 
quand son âme est saisie par Dieu, elle prophétise des choses 
dont elle n'a nullement conscience *. Et dans un autre de ses 
écrits, il raconte que, quand il est possédé de Tinspiration 
divine, il perd le sentiment des lieux où il se trouve, des choses 
présentes, de lui-même, de ce qu'il vient de dire ou d'écrire *. 
Il en avait été de même pour les anciens prophètes. 

Il s'en faut de beaucoup que les prophètes de J'Ancien Tes- 
tament se présentent à nous tels que la théorie de l'inspiration 
imaginée par Philon nous les donne. L'individualité de chacun 
d'eux se trahit dans leurs écrits respectifs ; ils ne se mon- 
trent pas du tout comme des instruments purement passifs. 



^) Quis rerum dtvinarum hœres, § 53. 

6v «av ^vvo|x«4 '«TTopïjjUovsuo-Kç gpw, De cherubim, § 9, 

*J wç ÛTTÔ xflCTO^^ï; fvôioy jcopu^ocvTtâv, îc«t "Ktlii/Ttai àyvosîv tôv to^tov, tovç 
TrapôvTaç, épeurov, rà, Xtyô^tva, rè; ypa^pôpffva, De miçratione Abrahe^mi, § 7, 



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ÉTUDES SUn PHIU)lf P*AI<EXANDRni i$$ 

Philon les a faits à Timage de la Pythie et des autres oracles 
de la Grèce, qui en effet n'avaient pas conscience de leurs 
paroles ou de leurs indications symboliques, et étaient tenus 
pour de simples organes des dieux, qui parlaient par leur bou- 
che ou par leurs signes. Sa théorie est païenne ; elle n'est pas 
juive, bien moins encore êst-elle chrétienne S 

Et cependant elle (M acoeptée dès le deuxième siècle de 
notre ère par plusieurs écrivains chrétiens, entre autres par 
Justin martyr. Ce Père de TÉ^ise, que H. Reuss appelle « le 
docteur de la théopneustie ou inspiration plénière, » emprunte 
tout simplement à Philon cette fameuse explication, qui a fttit 
fortune dans TÉglise, et d'après laquelle les prophètes ont été 
pour le Saint-Esprit ce que la flûte est pour le musicien. « L'ins* 
piration, dit^il, est un don qui vient d*en haut aux saints hom- 
mes, lesquels n*ont pour cela besoin ni de rhétorique ni de 
dialectique, mais doivent se livrer purement et simplement, 
à Taction du Saint*Esprit, afin que Tarchet divin descendu 
du ciel, se servant d'eux comme d'un instrument à cordes, 
nous révèle la connaissance des choses célestes.,. ^ » 

Cette théorie de l'inspiration est restée longtemps la doctrine 
orttiodoxe ; au xvii* siècle, elle était enseignée dans les 
églises protestantes s peut*être y compte*t-elle encore des 
partisans. 

<) Argatisiimam ac spiDOiissimam ioepirationis theoriam, platonieo aimilli- 
mam, Pbilo, Juds&orum, qui ÂlexandrisB religionem patriam ad gvwcsd philoso* 
phiffî prscepta conformabant, princeps, in médium protulit. E cujus opinione 
eoDScientia humaoa ingpiratorqm hooainum proraus extinguitur ejusqua 
locum mens divina ita occupât, ut propheta nibil proprii, sed aliéna loquatur, 
nîhilque humani nisi lingua in eo effîcax sit, quae a spiritu sancto moveatur. 
Ë Philonis judicio inspiratio prophetica, neutiquam sacronim libronim cahoni 
adstricta, etiamnunc cuilibet obtingere potest, qui animum a terrestribus rebus 
abduxerit dignumque reddiderit, quocum Dei spiritus immediatum ineat com* 
mercium. Palestinenies autem judaei, Cbristo et apostolis ©quales,veteris Testa- 
meati inspirationem simpliciter professi esse neque ejus modum subtilius 
defînivisse videntur. C. L. W* Grimm.^ Institutio iheologim dogmatic» evm- 
geliez, éd. 2a, p. 113 et ll4. 

*)... îva TÔ éctov c^ ovpovôu seartôv 9rX;$xr/90yy A<nttp opy«yu xidàpaç t(v^ç « Xvpaç 

odGrwcos, cap. 8. Ed. neuss, Histoire du canon des Écritures sain tes , p. 41. 
*) Causse instrumentales scripturœ fuerunt sancti bomines, — immediata a 



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156 REVUE DE L^HISTOIRE DES RELIGIONS 



§2 



La plupart des livres de rancienne alliance, la Genèse entre 
autres, que les enfants dlsraël regardaient comme le plus ancien 
recueil de leurs traditions nationales, sont pleines de théophanies 
et de représentations anthropomorphiques et anthropopatlii- 
ques de la divinité. Dieu entretient airec les patriarches des 
rapports presque familiers ; il leur apparaît sous une forme 
humaine ; il leur parle ; il discute avec eux, il se montre animé 
de sentiments et de passions analogues aux affections qui 
sont propres aux hommes. 

Quand l'inspiration eût fait place à la réflexion et la prophé- 
tie à renseignement didactique, les Juifs qui jusqu'alors nV 
valent pas été choqués le moins du monde de ces expressions 
figurées, les trouvèrent en un certain sens f&cheuses. Us crai- 
gnirent qu'elles ne donnassent des idées erronées de la nature 
de Dieu, et qu'en le représentant sous des traits visibles et 
avec des passions humaines, elles ne fournissent aux païens 
un spécieux prétexte de rapprocher Jehovah; des fausses divi- 
nités de leurs mythologies. Ces scrupules se firent surtout vi- 
vement sentir aux Juifs répandus en grand nombre au milieu 
de populations grecques. 

Les auteurs de la version des LXX avaient déjà éprouvé le 
besoin de faire disparaître ou d'expliquer quelques-unes des 
expressions anthropormorphiques qui se trouvent dans le texte 
hébreu*. Aristobule avait cru devoir prouver, dans un ouvrage 



Deo ad id vocati et electi, ut divinas revelationes scripto consignarent, — quos 
propterea merito Dei amanuenses, Christi maous, Spiritus Sancti tabelliones 
sive notarios vocamus, cum nec locutî fuerint nec scnpserint humana sîve 
propria voluntate, sed ut Dei homines hoc est ut Dei servi et pecularia spiritus 
sancti organa. Gerhardt Loci tfieologici, 1, cap, 2, p. 16. — Omnia et singula 
verba, quae in sacro codice leguntur, a spiritu sancto inspirala 0i in calamum 
dictata sunt. HoUaz, Examen theologicum, p. 122. 

*) Comparez le texte hébreu et la version des LXX sur Exode, XXIV, 9 et 
10 ; Nombres, XII, 8; Genèse, VI, 6 et 7. Des doctrines religieuses desjuifs^ par 
Mich. Nicolas, 2^ édit., p. 163-177. 



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ÉTUDES SUR pniLON d'albxandrib 157 

dédié, à ce qu on prétend, à un des Ptolemées, et dans tous les 
cas adressé aux Grecs d'Alexandrie, que les passages où il est 
parlé des mains, de la bouche, de la colère, etc., de l'Eternel, 
ne peuvent pas être pris à la lettre, mais qu'il faut les entendre 
dans un sens figuré'. Philon est aussi de ce sentiment ; il fait 
tous ses efforts pour le faire partager à ses lecteurs. Il leur 
représente à plusieurs reprises que, Dieu étant un être spiri- 
tuel ', on ne peut raisonnablement lui supposer un corps et 
des membres sensibles, et des sentiments, des affections, des 
passions, qui appartiennent à la nature humaine. Ces considé- 
rations ont sans aucun doute leur valeur ; il n'en reste pas 
moins que dans les Livres saints Dieu est présenté sous une 
forme anthropomorphique et anthropopathique ; c'est là un fait 
incontestable, et devant ce fait, n'était-il pas à craindre que 
ses raisonnements ne fussent sans force ? Surtout, quand d'a- 
près sa propre théorie de l'inspiration des Livres saints, ces 
passages dans lesquels Dieu est dépeint sous la forme hu- 
maine, aussi bien au physique qu'au moral, sont en définitive 
des paroles prononcées par Dieu lui-même. 

Ce fut, selon toutes les vraisemblances, sous le coup de réfle- 
xions de ce genre que Philon imagina une théorie explicative 
de ces passages, qui n'a ni plus de réali1;é ni plus de valeur 
que sa théorie de l'inspiration théopneustique des Livres de 
l'Ancien Testament. 

Le législateur eut à faire connaître les enseignements de Dieu 
à deux catégories d'hommes très différentes. La première se 
composait d'hommes d'un esprit ouvert, capables de compren 
dre les choses divines dans leur sens spirituel, et habitués aux 
idées abstraites. Moïse n'eut pas de peine à leur enseigner 
que Dieu n'a ni des formes ni des sentiments humains, et à leur 
persuader que oû^ «« àvSpwTroç 6 ôeoç, Nombres XXIII, 19. En 
leur faisant connaître un Dieu pur esprit, élevé au-dessus de 
tout ce qui existe, qui avait produit l'Univers par un effet de 

*) Voyez le passage d*AristobuIe cité par Eusèbe, Prepar. Emngel. livre 
VIII, chap. «0. 
*) Dieu est «Twpcrwv i^iâv àvAiftecroç x^f oc. De Cherubimf % 14* 



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i58 AtVflB DE L*HISTOmB DBS RELIGIONS 

sa bonté, et qui ne veut que le bien de ses créatures, il le leur 
fit aimer, et ce sentiment les attacha à Tobservation de ses 
commandements. 

La seconde, et c'était la plus nombreuse, comprenait les 
hommes d*un esprit grossier, renfermés dans la vie des sens, 
et n'entendant rien à ce qui appartient au monde des idées. 
Pour les soumettre aux prescriptions de Dieu, pour les détour- 
ner du mal et les retenir dans la voie du bien, le législateur fut 
obligé de s'accommoder à leur ignorance, à la grossièreté de 
leur esprit ; il dut les soumettre aux lois divines en leur inspi- 
rant une crainte salutaire pour un Dieu qu'il leur présenta 
comme un homme, ûc ivBpoTtoç 6 6e6ç, Deutéron. I, 31, pour 
un Dieu qui a des formes humaines, et qui est animé des mê- 
mes sentiments, des mêmes passions que les hommes, qui est 
colère, qui se vengera de ceux qui méprisent ses ordres. On 
ne peut pas autrement corriger l'insensé *. Ce fut pour les for- 
cer au bien qu'il employa des expressions anthropomorphiques 
etanthropopathiques ; il leur parla en ces termes, non parce que 
telle est la vraie nature de Dieu^ mais parce qu'ils' étaient in« 
capables d'une éducation plus élevée». 

Philon revient très souvent sur cette idée que le législateur 
ne parle anthropomorphiquement de Dieu, qui en réalité, n'a 
pas des formes humaines, que pours'accommoder à la faiblesse 
de notre intelligence*. « Je l'ai déjà dit bien souvent dans mes 
autres écrits» fait-il remarquer, non sans quelque mauvaise 
humeur, et comme fatigué d'être obligé de revenir sans cesse 
sur l'explication des anthropomorphismes si fréquents dans les 
anciennes traditions juives". 



<) /xôvoi; yàp ovrfljç ô âfpiâ'» vo\f$tTiïrai, quod Dem sit immtUabilis, § 14. 

*) rot> y^ovBtrîjvoLt )^apiv roùç irip(aç pi^ ^wa^ivovç o^poWÇco'dttc M9Tt 

iricc^lweç htxet, x«l vouéco'iaç, «XV QÙXi rôt irx^uxtvoei toioGtov ftvai, ^X<xt«i, qm>d 
Deus sit immutabilis, § 11 . 

») Quod Deus sit immutabilis, §§ 11-14. 

*) ou yàp ei>ç fty^puTroç 6 Otoç, oXak tûv cvcxoe ocvtô fiôvov ^c^aoKocXlaç ii^ayofUvànf 
iilUMf râv imnoùç itSlivai |ui4 ^woefciv«>y, «ÀX' «iro râv iipth wMïç 0V]ui€c€ioxôrai>v, 
Tàç Tttpï ToG âycw^rov xRT«Xi7^a( XajiêovôvTMv. De confusione linguarumf § 21. 

<*) De confusione Imçuarumf 3 27; I^ sacrifidis ÀbeHs et Caini, g 29. 



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ÉTUDES SUR PHILON D*ALEXANDRIB 159 

En dëflnitive, Dieu n'est ni comme Thomme, ni comme le 
ciel, ni comme le monde*, et pour couper court à toutes les 
chicanes impies sur le sujet des antropomorphismes bibliques, 
il n'y a qu'à déporter ceux qui les soulèvent dans les îles les 
plus lointaines de l'Océan *. 

Bien loin d'être semblable à l'homme ou au ciel ou au 
monde, Dieu est un être purement spirituel*; sa nature est la 
plus parfaite possible ; TAetoTocTY) <pr5<nç * Ce Dieu qui ne res- 
semble en rien aux fausses divinités, inventées par les poètes, 
pour en orner leurs fables et amuser l'esprit des faibles mor- 
tels, est élevé au-dessus du monde dont il est l'auteur et le 
conservateur'. Sa nature propre, il est vrai, échappe à la vue 
de la raison humaines Aucune des qualifications par lesquelles 
on caractérise la nature humaine ne lui convient ; les lui appli- 
quer, ce serait le rabaisser. Et comme nous n*en connaissons 
pas de plus élevée, il ne nous reste qu'à le représenter comme 
une nature invisible, simple et sans forme', et qu'à dire de lui 
qu'il est, sans prétendre dire ce qu'il est. Meilleur que le bien, 
antérieur à Punité et plus pur qu'elle, Dieu ne peut être vu et 
contemplé d'aucun autre que par lui-même *. C'est ce qu*on 
peut conclure de la manière dont il se désigne lui-même dans 
l'Écriture sainte, quand il dit : Je suis celui qui suis* ; c'est 
comme sMl déclarait, fait remarquer Philon^ que son essence 
est d'être et ne peut pas être décrite". 

Cette doctrine n'était pas nouvelle parmi les Juifs. D'après 

^) oy^ à»ç Mpàiiroç dtôç, ov^6»ç 09cpfli»vôç, o^B'&ç xoor^c Quod Dem sU imiflll- 
tabilù, § 13 ; QuesUones in Genesim, II, 54. 

') uTrspuxcovloç x«l /xsraxôar|x(o;, &>ç sttoç cî^ri îv, l^rlv âuiStw, De COflfusionC Un- 
guarum, g 27. 

*} àarA>|x9ér&>v ïâswt àar&>|xâToç X^p«. De Cherubim, § 14. 

*) De Cherubim, § 25. 

*) De Monarchia, I, § 4. Preuve de Texistence de Dieu tirée de la contem- 
plation des harmonies de l'univers. 

•) De Monarchia, I, §5. 

'^} *ktiâiiç rv(r(ç, fiKTii ûv kiài, De mutatùme nomirmm, S 34 ; I^ profugis, 
§29. 

•) Deprxmm etpœnis, § 6 

•) ExodelU,U. 

^^) 'Eyû cifU ô (ûv, Idrov fû, ilvcu nifrjta, ou 'kiyt9$ai, Dâ mutotûme notni- 
num, I 2. 



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160 RETIRE DE L*HISTOIRB DES RELIGIONS 

l'auteur de TEcclésiastique, ce ne sont pas seulement les re- 
présentations anthropomorphiques qui donnent de fausses idées 
de la divinité ; les conceptions les plus élevées de la raison 
humaine ne peuvent même la faire connaître telle qu'elle est. 
Il n'est ni élan de l'imagination, ni effort de l'intelligence qui 
puisse atteindre jusqu'à elle. Jésus, fils de Sirach, a dëjà pro- 
noncé le mot : l'Eternel est incompréhensible dans son essence 
pour les facultés bornées de Thomme *. 

Et parmi les juifs lettrés d'Alexandrie, Aristobule enseigne, 
dans son hymne d'Orphée', non seulement que les yeux du 
corps ne peuvent contempler Dieu', mais encore qu'un nuage 
l'environne et le cache à nos regards \ et qu'en s'approchant 
de lui par la pensée, il faut contenir sa langue dans un silence 
respectueux*. 

Philon présente des considérations de divers genres pour 
justifier cette doctrine. Tantôt il en appelle à la faiblesse de la 
nature humaine. « Qu'y a-t-il d'étonnant, dît-il, que ce qui est 
réellement soit inaccessible à l'homme ? L'esprit qui habite en 
chacun de nous nous est inconnu ; qui connaît Tessence de 
Tâme ? Et puis, nous ne tiendrions pas pour insensés ceux qui 
disputent sur l'essence de Dieu ? Comment ceux qui ne savent 
pas ce qu'est l'essence de leur âme pourraient-ils connaître à 
fond l'âme de l'univers, c'est-à-dire Dieu, qui est cette âme 
même'». Tantôt il invoque l'autorité de l'Ecriture et cite les dif- 
férents passages dans lesquels il est déclaré que Dieu ne peut 
être vu de l'homme'. Parfois il s'appuie sur la philosophie grec- 
que, principalement sur Platon, et il répète après lui qu'il est 
impossible de connaître le créateur, le père de l'Univers, et 



*) Ecclésiastique, XLIII, 28-31. 

») Voy. cet hymne dans Eusèbe, Prxpar. Evang,, XIIÏ, 12. 

») Hymne d'Orphée, vers 11, 12, 22. 

*) Ibid., vers 20 et 21. 

«) Ibid., vers 40 et 41. 

•) Legis allegor, I, § 29. 

') Exode, XXXni, 18^22; XX, 18 et 19; III, 14, etc. 



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ÉTUDES SUR PHILON d'aLBXANDRIB 161 

que, si Ton parvenait à le connaître, il serait impossible de 
transmettre à d'autres cette connaissance*. 

D est cependant des désignations * que Philon pense devoir 
être données à Dieu. Ce sont moins, il est vrai, des noms que 
des déterminations générales de sa manière d'être. On peut, 
en efifet, dire en toute vérité qu'il est Tunique, to ev ; celui qui 
est, 6 (5v ; le étant, to ov ; le étant réellement, véritablement, 
To ovT(oç OV, TO wpoç à^7)6aav ov «. 

Il lui semble incontestable que la bonté est sa qualité 
dominante. La production du monde n'a pu être qu'un eflfet 
de sa bonté*. Il est inutile d'ajouter que pour Philon Dieu est 
le créateur de l'Univers. Nous avons fait remarquer plus haut 
que le spectacle de l'harmonie qui y règne est une preuve dé- 
cisive qu'il est l'œuvre d'un Dieu bon et parfait. 

Le mot ôeoç est, selon lui, dérivé du verbe rî6n(jLt. C'est con- 
formément à cette étymologie qu'il explique ces mots de Ge- 
nèse XVÏÏ, 1 : éyco £l(jL(ôc6ç aoçpar éycoeijjLlTronoTYJçxaiSiojjLioupyoç*; 
et c'est parce qu'il a produit tout ce qui existe', qu'il est appelé 
Père'. 

Il est vrai que Dieu est trop pur pour avoir été en contact 
avec la matière (u^io) qui, par sa nature, est désordonnée ; 
mais il s'est servi, pour y introduire de l'ordre, des puissances 
incorporelles, qui sont ses ministres, Suvocfuiç, et qu*on appelle 



') Timéef p. 28; Républiq., livre VI, p. 5095. Tennemann, System der 
pUUon. Philosoph.f t. III, p. 126. 

*) L'essence divine étant absolument incompréhensible à Tesprit humain, 
Philon est d*avis qu'il n'est pas de nom par lequel on puisse la désigner. Dieu 
est par conséquent ineffable. Des doctrines religieuses des juifs, 2* édit., p. 182 
et sulv. 

*) Ces termes sont fréquemment employés par Philon. De vUa Mosis, III, § 1 ; 
De AbrahamOt %2A\ De posteriiate Caîni, %i; De nominum mutatiane, § 2 ; 
De somniis, § 37, etc., etc. 

^) Tiç yeip ovx cl^cv on xai itp6 rijç toO xô^^ov ycvlo'cuç Ixovoç iv ccùréç tocvrâ... 
itàrt 70ÛV knoUi rû ft:^ ovra ; dre àyadoç xae ftlà^poç iv. De mutatione fwmi- 
num, § 5 ^ De opificio mundi, § 5 et suiv.; De Cherubim, § 35 ; De sacri/icio 
Abêtis et CaXni, §15. 

*) De mutatione nominum, § 4. 

*) Tw 9Vfiiravro>v irccn^p, bcrt yr/ytwiQxtiç ecvra, De Chert^nm, § 14. 

') Jérémie, III, 4. 

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162 RBVUB DE L^HISTOIRK DBS RELIGIONS 

proprement des idées *. On peut dire par conséquent que Dieu 
est bien réellement le père de tout ce qui existe, puisqu^il en 
a formé le plan et qu'il a donné naissance lui-même aux puis- 
sances, Xuvotjxeiç ou aux idées générales, qui ont servi de mo- 
dèles à toutes les choses particulières et à tous les êtres indi- 
viduels et qui en même temps en ont été les ordonnateurs. En 
d'autres termes, Dieu a créé directement l'ensemble des idées 
générales, le Ko^pç voyitoç, et ensuite a chargé ces idées gé- 
nérales, dont l'ensemble constitue le Logos, d'arranger tout 
l'Univers sensible, ou le Koerpç ài(j6ioT6ç. 

U est manifeste que Philon suit ici la théorie platonicienne 
de la production de tout ce qui existe, principalement sous la 
forme qui lui a été donnée dans le Timée. U ne crut pas cepen- 
dant introduire par là une idée nouvelle dans le judaïsme. 
Cette théorie platonicienne, il la trouva en effet dans la ver- 
sion des LXX qu'il suivait et qu'il croyait conforme au texte 
original. Cette version traduit en effet Genèse n, 5, en ces 
termes : « Dieu créa toute la verdure des champs, avant qu'elle 
existât sur la terre, et toute herbe des champs avant qu'elle 
germât (dans le monde sensible)'. » Ce passage ne peut lais- 
ser place à aucun malentendu. Le traducteur grec a voulu dire 
évidemment avec Platon que, avant que les choses sensibles 
apparussent ici-bas. Dieu en avait formé les prototypes intel- 
ligibles ; et c'est aussi ce que Philop veut faire remarquer, 
quand il dit que le premier jour de la création fut unique dans 
son genre, et qu'il doit être distingué des jours suivants, pen- 
dant lesquels furent produites les diverses choses sensibles». 

U s'en réfère d'ailleurs lui-même au passage des LXX que 
nous venons de rapporter. Après l'avoir cité en ces termes 



<) Oi yàp iv dc/xiç àmlpoM xol irtfvpiUmç vkuç ^oevfcv rov l^/xovae xal ^uKtôiptw, 
ICÙM Tolç àa'a>|xàTacç ^uttdfuatv, 6>v Itujxov 6yofA« cti i^iaif xarco^pi^O'aro npàç rà 
y^oç cxaoTov li^v ccp/xorrovo'ocv >a6clv iiopfiiv. De virtimos offerentibus, § 13. 

*) Kal irov ^^«pôv oypov irp6 toù ycvio'dat îjrl riiç yfjç xai irovroc j^ôpTOv éypSx» 
irp6 roO ccvecrcdoi. Genèse, II, 5, version des LXX . 

*) De opilicio mundi, gg 3 et 4. C'est dans ce jour, dit Philon, que Dieu créa 
le monde intelligiblei rôv vovrév xâa^fMv» 



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ÉTUDES SUR PHILON D*ALEXANDIUB 163 

Et fecit Deus omne viride agri^ aniequam esset super ter- 
ratHy et omne fœnum^ priusquam germinassely il l'explique de 
la manière suivante : Incorporeas species assimulatper hœc: 
quoniam illud antequam esset consummationem innuit omnis 
virgulti et herbœ seminalium arborumque^ quod autem dicit: 
priusquam germinasset super terram, fecisse eum viride et 
fœnum et cœtera, patet incorporeas species sicut itidicativas 
(priv^) creatas esse secundum naturam intellectualem ; quas 
ista^ quœ in terra sunt sensilia^ imitatura erant *. 

Philon ne se contenta pas de signaler Taccord de la Bible 
(les LXX) et de la philosophie platonicienne sur la théorie du 
monde intelligible et du monde sensible ; il crut devoir, dans 
un de ses écrits, faire donner par Dieu lui-même une consé- 
cration solennelle à cette doctrine. Un long passage du pre- 
mier livre De Monarchiay passage qui est une sorte de para- 
phrase d'Exode XXXin, 18-33, et que nous regrettons, vu son 
étendue, de ne pouvoir rapporter ici tout entier, se termine 
par ces paroles de Dieu à Moïse : « Les puissances qui m'en- 
vironnent sont ce qui donne force et qualité aux choses qui 
n'en ont point en elles-mêmes. Quelques-uns d'entre vous les 
appellent fort convenablement idées ; elles donnent en effet 
une forme propre à chaque chose ; elles introduisent de l'or- 
dre dans ce qui était désordonné ; elles changent en bon ce 
qui était mauvais '. » 

Cette théorie était pour Philon un des articles les plus 
essentiels de ses croyances religieuses. II met au nombre de 
ceux à qui il est interdit de présenter des victimes en sacrifice 
sur les autels du vrai Dieu, gens qu'il qualifie d'impies et de 
scélérats, quiconque est d'avis qu'il n'existe que des choses 
particulières et des êtres individuels, et que les formes et les 



*) Questiones in Genesim, sermo primuSy § 2, t. VI, p. 250 de rédition de 
Leipzig. On n*a cet écrit de Philon que dans une traduction latine faite sur une 
version arménienne, par J. B. Aucher. 

«) De Monarchia, 1, § 6. 



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164 REVUE DE l'bISTOIRB DBS RELIGIONS 

espèces ne sont qu'un vain mot et ne représentent rien de 
réel, bien loin de les prendre pour ce qui met de Tordre dans la 
matière informe et désordonnée \ Cette erreur lui semble con- 
duire à la négation de l'action de Dieu sur le monde, et même 
à la négation de Texistence de la divinité. 

MiGHBL Nicolas. 



*) De victbnas offerentibus, g 13. 



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JUDAÏSME ET CHRISTIANISME ' 



Quand on veut juger le judaïsme sur la forme qu'il a revêtue 
lors de son apparition, on ne peut manquer de lui attribuer un 
caractère strictement national, de reconnaître son exclusif 
Yisme. C'est ce que j'ai reconnu moi-même, tout en assurant 
qu'il n'était toutefois pas foncièrement étranger à Tuniversa* 
lisme. Mais, s*il s'est également approprié ce trésor de Théri* 
tage des prophètes, où peut-il bien l'avoir caché ? 

Remarquons tout de suite que la religion juive n'était qu'en 
apparence une portion subordonnée de la vie nationale des 
Juifs. En réalité, elle possédait une existence indépendante. 
C'est par la lecture de la loi que le judaïsme est inauguré ; dès 
son début ainsi et de plus en plus, il offt*e un caractère légal. 
La Thora^ d'abord la lettre écrite seulement, plus tard égale- 
ment la tradition orale, est tenue pour Fexpression complète 
de la volonté de Yahwé et, d'accord avec de telles prémisses, est 
reconnue et vénérée comme le pouvoir suprême. Cela Ait, dès 
le début déjà, plus qu'une pure théorie et devint, de plus en plus 
avec le temps, un fait tangible. Car, à partir d'Esdras, la loi pos«- 
séda, au milieu du peuple juif, ses propres représentants, les 
Scribes.PdJ^ là elle cessa de dépendre à la fois de l'assentiment 
des individus et de leurs interprétations peut-être divergentes. 
Ce n'est pas à dire toutefois que les Scribes devinssent en même 
temps les détenteurs du pouvoir politique suprême, capables 
d'assurer ainsi Texécution de leurs décisions ; c'était le con- 
traire« Mais ils ne s'enmouvaient qu'avec une liberté plus grande 
et pouvaient d'autant mieux se consacrer à leur tâche sans par- 

*) Cf. Revue (1882), t. VI, p. 1. -* Ces pages forment la quatrième des 
Lectures, données par Fauteur en Angleterre, au printemps dernier, et dont^la 
traduction va être mise en vente à la librairie Ernest Lerôux. 



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166 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

tage. Ce fut aussi tellement le cas que la loi devint bientôt l'ob- 
jet de leur amour unique. Ce fut à celle-ci, non à la grandeur 
ou à la liberté de la patrie, qu'appartint leur cœur. Ils ont pris 
part à la révolte contre Antiochus Epiphane, parce que ce roi 
s'opposait au libre exercice de la religion et mettait ainsi la loi 
en danger. Mais leur opposition ne dura pas un moment de 
plus. Lorsque Alcime, une créature des Syriens, mais de la 
descendance d'Aaron, revêtit la dignité de grand prêtre, ils se 
montrèrent à l'instant prêts à lui rendre hommage * ; ce n'est 
pas à eux, c'est auxHasmonéens que le peuple juif a dû alors 
sa liberté. A l'attitude qu'ils prirent dans cette circonstance, 
répond la conduite qu'ils tinrent sous Alexandre Jannée et lors 
de la lutte entre Aristobule et Hyrcan II «. Si quelqu'un pen- 
sait qu'en poussant aussi loin la neutralité politique, ils ont été 
infidèles à la religion qu'ils représentaient et qu'ils ont ainsi 
manqué leur but, je répondrais que le peuple juif lui-même en 
ajugé autrement. Celui-ci n'a pas toiyours marché d'accord 
avec les Scribes, mais il n'a jamais cessé de les honorer 
comme étant les véritables représentants de sa religion. En 
des matières comme celles-ci, l'opinion pubUque ne se trompe 
pas. En nous fondant sur son autorité, nous pouvons admettre 
avec certitude qu'il était possible, aux derniers siècles qui pré- 
cédèrent l'ère chrétienne, d'être à la fois un homme sincère- 
ment religieux et un mauvais patriote, ou, en d'autres termes, 
que, dans le judaïsme, religion et nationalité avaient cessé 
d'être deux termes indissolublement liés. 

Les Juifs dans la dispersion nous fournissent une preuve 
frappante de la vérité de cette assertion. Ce n'est point ici la 
place de traiter dans toute son ampleur cet important objet* 
Nous y reviendrons bientôt une fois encore et pouvons pour 
Imstant nous borner à quelques remarques. Le fait que tant 
de Juifs, éloignés du sol de la patrie, restèrent Juifs, mérite à 
lui seul toute notre attention. Tant que ce séjour à l'étranger 
put n'être considéré que comme transitoire, pendant l'exil en 

*) Macchabées VII : 12-15. 

«) Flavius Josèphe, Antiquités XIII H3 S 5-i5 S 5; XIV : 3 § 2. 



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A. KUBlfBN. — lUDAISMB ET CHRISTIANISME 167 

Babylonie par exemple, la chose û*était que naturelle. Mais tel 
qa*il se présente plus tard, le fait nous démontre clairement 
jusqu'à quel point la religion s'est émancipée des conditions 
d'existence de la nationalité. A quelle distance ne sommes- 
nous pas de la façon de voir ancienne, telle que nous la trou- 
vons exprimée, par exemple, dans les paroles bien connues que 
David adresse à Saûl : « Si ce sont des hommes qui t'ont ex- 
cité contre moi, qu'ils soient maudits, puisqu'ils m'interdisent 
aiflourd'hui de séjourner dans l'héritage de Yahwé et qu'ils 
me disent : Va servir d'autres dieux M » Mais il n'est point 
même nécessaire de remonter à des temps aussi reculés. 
Dans le VIII« siècle encore avant J.-C, le Yahwisme de la po- 
pulation du royaume d'Ephraïm avait si peu acquis un carac- 
tère indépendant qu'il ne survivait pas à l'épreuve de la dépor- 
tation dans un pays étranger. Tandis qu'en Palestine, Yahwé 
devient l'obJQt des hommages des colons assyriens», les dé- 
portés des dix tribus disparaissent sans laisser de traces avec 
leur religion qui, seule, aurait été en état de les préserver 
contre le danger de se dissoudre parmi les païens. Pour la 
dwwpora juive, au contraire, le judmsme fut comme une enve- 
loppe protectrice qui assura sa propre conservation. 

En revanche et à son tour, la religion a subi l'influence de 
cette vie à l'étranger où Ton se trouvait loin du temple et, par 
conséquent, de toute espèce de culte. Tout ce qui pouvait com- 
penser ce défaut fut cherché, étabU et développé. C'est à cette 
circonstance tout particulièrement que la Synagogite doit son 
existence. L'habitude de se rassembler au jour du Sabbat, de 
s'édifier mutuellement par la lecture, l'allocution et la prière, 
semble bien avoir pris naissance en Babylonie, soit déjà avant 
la fin de l'exil, soit parmi ceux qui restèrent sur la terre étran- 
gère. On saurait difficilement exagérer la signification de ce 
fait. Tandis que, d'autre part, la reconnaissance d'un sanc- 
tuaire unique semblait faire dépendre le judaïsme de la place 
où se dressait ce sanctuaire, la Synagogue, qui fut installée 

«)1 Samuel XXVI: 19. 
«) 2 Rois XVII : 25-28.; 



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168 REVUE DE l'histoire DES RELIOIOlfS 

partout et sans difficulté, eut cet effet, que les Juifs ne furent 
privés nulle part de la bénédiction de la communion religieuse 
et qu'ils apprirent à apprécier au plus haut prix les biens spi- 
rituels qu'ils pouvaient emporter avec eux. La Synagogue 
favorisa donc de la manière la plus efficace Pindépendance de 
la religion. 

La dispersion des Juifs en dehors du sol de la patrie ren- 
ferme encore un autre élément sur lequel il nous faut fixer 
notre attention. Partout où ils s'établirent, ils entrèrent en rap- 
port, de la façon la plus continue et la plus active, avec les 
habitants du pays, et ce commerce avait pour conséquence 
nécessaire, dans les circonstances favorables, l'échange des 
idées. Cet échange ne pouvait évidemment pas rester sans 
influence sur les conceptions religieuses des colons juifs. 
Autre fut le judaïsme dans le monde grec, à Alexandrie, par 
exemple, autre en Babylonie, autre encore à Rome. On peut 
raisonnablement se permettre d'élever des doutes sur le ca- 
ractère viable de toutes ces nuances d'un judaïsme unique. 
Mais leur naissance à elle seule ne laisse pas déjà d'être un 
phénomène du plus haut intérêt. Elle révèle une faculté d'a- 
daptation qui n'est pas petite et devait, à son tour, la dévelop- 
per énergiquement. Quel fait remarquable, par exemple, que la 
traduction de la loi en langue grecque, plus encore comme 
témoignage de ce que le judaïsme était déjà à cette époque, 
qu'à cause de l'action qu'une telle œuvre exerça dans le monde 
païen! L'hellénisme entier, avec le mouvement et la diversité 
qui le remplissent, est un témoignage parlant de la faculté de 
développement et, aussi en même temps, de l'existence indépen- 
dante dû judaïsme. 

Mais — tout cela ne nous fait pas sortir des bornes de l'uni- 
que peuple juif ; nous voyons ce peuple capable de déployer en 
pays étranger la force qu'il possède en Judée même, mais 
qu'en est-il advenu de l'universalisme dont les prophètes nous 
avaient offert le tableau ? Nous allons voir maintenant qu'il en 
a été conservé beaucoup plus qu'on ne le supposerait quand 
on se borne à une observation superficielle. 



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A. KUBNBll. — lUDAlteB BT CHRISTIANISME 169 

Remarquons d*abord que les idées prophétiques ne tombè- 
rent pas en oubli chez les Juifs. Nous savons que les Scribes 
consacraient le meilleur de leurs forces à la loi, à sa rédaction 
et à Tapplication de ses prescriptions à la vie. Toutefois ils 
n'ont nullement dédaigné les restes de la littérature religieuse 
dlsraêl et en particulier les écrits prophétiques. Ce sont eux 
qui ont préservé d'une complète disparition ces restes pré- 
cieux et les ont multipliés par des copies. Serait-il hasardé de 
supposer que la communauté des fidèles goûtât la parole inspi- 
rée des envoyés de Yahwé au moins autant que les pres- 
criptions, souvent si sèches, de la Thora? En tout cas ils en 
prenaient également connaissance, et les échappées prophéti- 
ques touchant la destination de la religion d'Israël n'étaient 
pas perdues pour eux. Quand nous voyons jusqu'à quel point 
un homme tel que Jésus ben Sirach — environ 200 ans avant 
J.-C. — révéra les prophètes et tout particuUèrement glorifia 
le don de voyant d'Isaïe S nous n'hésiterons pas à attribuer 
à son peuple pris dans son entier, avec la connaissance des 
écrits prophétiques, également la foi à Tune des espérances le 
plus ardemment caressées par les prophètes. 

Mais nous ne sommes pas dans le cas de nous contenter 
d'une simple vraisemblance. Il ne manque pas de preuves 
positives de la persistance des vues prophétiques. Les psau- 
mes nous les présentent. Après que le poète du XKIb psaume 
a décrit le juste délivré de son profond abaissement, il sgoute : 
« Toutes les extrémités de la terre y penseront et se tourne- 
ront vers Yahwé. Toutes les familles des païens s'agenouille- 
ront devant toi ; car à Yahwé appartient l'empire, et il règne 
sur les peuples *. » Un autre écrivain termine son chant de 
louange par ces paroles : 

« Yahwé est roi sur les peuples, 
Yahwé siège sur son saint trône. 
Les princes des nations se rassemblent auprès du dieu d* Abraham» 



«) Chap. XLVIII : 24, 25. 
*) Psaume XXII : 28, 29. 



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170 ASVUX DE L*HT8T0iRB DBS RELIGIONS 

car à Yahwé appartiennent les boucliers de la terre : il est souverainement 

[élevé >. » 

M Les peuples te louent, ô Yahwé, les peuples te louent, eux 
tous, » — tel est le refrain du psaume LXVn *, qui, dans son 
ensemble, est consacré à la glorification de Yahwé, le Souve- 
rain de toute la terre, et exprime Tespoir que, à cause des 
bienfaits qu'il a témoignés à Israël, « toutes les extrémités de 
la terre » le craindront*. Le tableau des destinées dlsraêl 
sous la conduite de Yahwé, tel que le donne le psaume LXVm 
se termine par le vœu que des rois viennent lui apporter tribut 
à Jérusalem, que des grands viennent d'Egypte et que les 
Ethiopiens tendent les mains vers lui ^ « Jérusalem, centre 
religieux du monde, » — c'est le thème du psaume LXXXVIL 
Mais ces exemples suffisent : on a dit du psautier dans son en- 
tier qu'il était la réponse de la communauté aux révélations 
de Dieu ; il l'est encore dans ce sens qu'il accueille la pro- 
messe de l'extension de la domination de Dieu et qu'il la répète 
comme une joyeuse espérance. 

Le livre de Daniel, à son tour, bien que très différent des 
écrits des prophètes, témoigne clairement de l'influence qu'ils 
continuaient d'exercer à la longue. La prédiction que le tem- 
ple, souillé par Antiochus Epiphane> doit être rendu à sa des- 
tination après le court laps d'une demi-semaine d'années et 
qu'à ce moment « le peuple des saints du Très-Haut » recevra 
l'empire du monde •, — est, au témoignage de l'écrivain lui- 
même •, le fruit de son étude « des livres », en particulier 
des prophéties de Jérémie. Les circonstances étaient de na- 
ture à porter tout spécialement son attention sur le côté poli- 
tique de la prophétie messianique. Qui pourrait lui faire un re- 



<) Psaume XLVII : 9, 10. A la place de « Elohîm » j*ai mis trois fois 
« Yahwé, » comme le poète Ta incoatestablement écrit. Au verset 10 a, on a 
suivi la vocalisation des LXX, 

«) Versets 4, 6. 

•) Verset 8. 

^) Psaume LXVIII : 30. 32 (en partie imiUtion de Isaïe XVIII : 7). 

») Daniel IX : 24-27 ; VII : 25-27, etc. 

•) Daniel IX : 2. 



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A. KUÉNBN. — JUDAI8MB BT CHRTSTIANISMB 171 

proche d'avoir tout d^abord songé à la défaite de l'agression des 
païens contre Yahwé et d'avoir considéré l'abaissement de leur 
orgueil comme l'exigence la plus impérieuse du moment? Ce- 
pendant^ d'après lui aussi, l'hommage rendu à la souveraineté 
de Yahwé parles peuples, est le fruit du châtiment qui s'ap- 
proche. Nébucadrézar ne peut pas y échapper ; il rend compte 
lui-même à ses sujets de la punition qui a frappé son orgueil 
et qui n'a pu être écartée que par son humiliation *. Darius 
le Mède à son tour promulgue une ordonnance, portant « que 
dans tout son empire on tremble et on fVémisse devant le Dieu 
de Daniel : car c'est le Dieu vivant, qui subsiste jusque dans 
l'éternité, dont le royaume ne passe pas et dont la domination 
dure sans fin *. » 

Mais à quoi servirait-il de poursuivre cet interrogatoire et de 
rechercher l'écho des idées prophétiques jusque dans les Apoca- 
lypses plus récentes encore ? Il y avait peu de danger— la chose 
est maintenant absolument claire pour nous— que les Juifs se 
contentassent du rang d*une simple nation au milieu de beau- 
coup d'autres et que, pour leur religion, ils n'aspirassent qu'à 
une simple tolérance du côté des païens. Leur Thora avait beau 
paraître destinée, elle avait beau se montrer de plus en plus 
propre à les séparer et, pour ainsi dire, à les mettre sous clef, 
— pour autant qu'ils prêtaient l'oreille à la voix de leurs pro- 
phètes, ils ne pouvaient pas tenir cet isolement pour la réali- 
sation complète de leur destination. 

Mais est-il bien exact de représenter la Thora elle-même 
comme exclusivement propre à la formation d'un peuple uni- 
que, consacré à Yahwé ? Ce qui est certain, en tout cas, c'est 
qu'elle est placée dans un cadre qui promet beaucoup plus. Je 
pense ici particulièrement aux pages qui servent d'introduction 
historique aux lois sacerdotales ; cette introduction, bien qu'elle 
se présente actuellement à nous mêlée aux récits jéhovistes de 
date plus ancienne, n'en domine pas moins l'ensemble, lui donne 



«) Daniel IV. 
«) Daniel VI: 27. 



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172 lUSVflB DB L*HI8T0mB IHSS KBUGI0N8 

sa couleur et son caractère et détermine Timpression que le 
lecteur en ressent. La pensée qui est au fond de cette introduc- 
tion est, en vérité, sublime *. C'est celle d'une révélation pro- 
gressive de Dieu, à laquelle la législation sinaïtique sert de 
terme final et de conclusion. Elohîm crée en six jours le ciel 
et la terre et bénit le septième jour, auquel il se repose de son 
travail. La bénédiction qu'il prononce sur les premiers hom- 
mes, il la renouvelle après la délivrance de Noé et des siens 
du déluge : en même temps il communique ses commande- 
ments à l^umanité nouvelle et lui donne Farc-en-ciel comme 
signe du pacte contracté avec elle. Il se fait connaître à Abra- 
ham comme El Shaddaï^ Dieu le Tout-Puissant ; il entre avec 
lui et sa postérité dans une alliance plus étroite^ dont la cir- 
concision est le signe. Se souvenant de ses promesses, il a 
compassion des descendants de Jacob en Egypte, il se révèle 
à Moïse comme Yahu)é; parle moyen de celui-ci et d'Aaron, 
délivre le peuple de l'esclavage et le conduit au Sinaï,où il an- 
nonce comment il veut être servi et, après qu'il lui a été bâti 
une demeure, s'établit au milieu d'Israël. « Là, — à l'autel de- 
vant la tente de réunion, — je me rencontrerai avec les enfants 
d'Israël, et il (l'autel) sera consacré par ma gloire. Et je consa- 
crerai la tente de réunion et l'autel, et je consacrerai Aaron 
et ses fils, afin qu'ils me servent en qualité de prêtres. Et j'ha- 
biterai au milieu des enfants d'Israël et je serai leur dieu. Et 
Us sauront que moi, Yahwé je suis leur dieu, qui les ai 
tirés d'Egypte, afin d'habiter au milieu d'eux. Moi, Yahwé, je 
suis leur dieu *. » 

Il y a, à notre sens, un manque d'accord entre ce processus 
qui commence à la création du monde et, dans le principe, 
comprend l'humanité tout entière, et le résultat final : ces 
prescriptions s'abaissant jusqu'à la minutie, qui concernent le 
sanctuaire, les prêtres et leurs vêtements, les sacrifices, la 
pureté, — prescriptions qui, par leur nature même, ne seprê- 



') Comparez avec ce qui suit ma Gùdsdienst van IsraH U : 67-S3. 
•) Exode XXIX : 43-36. 



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A. KUININ. — judaïsme ET CBRISTlAlfISMB 173 

tent pas à être mises en pratique en dehors du territoire étroit 
d'une petite nation. Quand même nous mettons en place 
des prescriptions rituelles leur but, qui est de former une 
communauté consacrée à Yahwé, Tincompatibilité subsiste. 
Ce phénomène trouve son explication, en partie, dans la mar- 
che qu'a suivie le développement des idées religieuses au 
sein d'Israël. Le dieu de ce seul peuple est devenu peu à 
peu, dans la conception de ses adorateurs, l'Unique, et par 
là, en fait, trop grand pour la tâche restreinte qui lui était 
assignée. Chez les prophètes, que nous avons appris à con- 
naître comme les auteurs de cette transformation, le ré- 
sultat nous paraît, pour plus d'une raison, beaucoup moins 
choquant : chez eux, il vient pour ainsi dire à maturité sous 
nos yeux ; leur conception du culte à rendre à Yahwé est 
spirituelle et éthique et, du moins chez la plupart d'entre 
eux, nous constatons la perspective d'une extension du Yah- 
wisme dans un cercle plus étendu. Dans la loi sacerdotale 
tout au contraire, le contraste entre le point de départ et le 
point d'arrivée se fait directement sentir : sur la large base 
d'une théorie qui embrasse le ciel et la terre, elle construit 
un système soigneusement agencé, mais de très petites di- 
mensions. 

Mais il ne s'agit point précisément de savoir quelle impres- 
sion fait sur nous ce manque d'harmonie, mais bien si les 
auteurs de la thora sacerdotale et les Scribes 9près eux ont eu 
conscience de cette contradiction. Nous pouvons, c'est ma 
conviction, difficilement en douter. Aux jours d'Esdras et de 
Néhémie, Malachie apparaît en prophète. Yahwé, déclare-t-il, 
ne peut accepter des mains des prêtres les bêtes misérables et 
infirmes qu'ils ne craignent pas de lui offrir en sacrifice; < car, 
dit-il (Yahwé), du lever du soleil à son couchant, mon nom est 
grand parmi les païens, et, en tous lieux, on présente de l'en- 
cens à mon nom ainsi que des offrandes pures : car mon nom est 
grand parmi Jes païens ^» Et un instant après : « Car je suis un 

«) Malachie I ill. 



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174 REVUS DE L^HISTOlRE DES RELIGIONS 

grand roi, et mon nom est redouté parmi les païens <• » C'est 
à tort qu'on a appliqué cette parole aux Juifs disperses ; car — 
sans tenir compte de la circonstance que, aux environs du mi- 
lieu du V* siècle avant l'ère chrétienne, ceux-ci ne s'étaient 
pas encore répandus dans le monde paien«du lever du soleil à 
son couchant » — le prophète ne pouvait pas dire d'eux, qu'ils 
présentaient « en tous lieux » à Yahwé de Tencens et des of- 
frandes, ce qui ne pouvait se faire légalement que dans le 
temple de Jérusalem. Les déclarations de Malachie ne peu- 
vent pas davantage être tenues pour une prédiction : le con- 
texte ne supporte pas cette interprétation et, fût-ce dans l'ave- 
nir, le prophète ne pouvait pas reconnaître un lieu de sacrifice 
autre que Jérusalem. Non, ce à quoi Malachie pense en cet 
endroit, c'est à l'hommage que les peuples rendent dès main- 
tenant à Yahwé, qu'ils lui rendent quand ils servent leurs 
propres dieux avec un respect sincère et un zèle plein de droi- 
ture. Dans le Deutéronome déjà, le culte rendu à ces autres 
dieux par les nations était représenté comme l'effet d'une dis- 
position prise par Yahwé ^ Malachie fait un pas de plus et 
considère l'adoration qu'ils vouent à leurs dieux comme un 
hommage rendu proprement à Yahwé, à lui, le seul véritable. 
L'opposition entre Yahwé et les autres dieux, plus tard entre 
le Dieu unique et les prétendus dieux, fait place ici à une con- 
ception plus haute encore, à l'idée que l'adoration de Yahwé 
constitue l'essence propre et la vérité de toute religion. 

Pourquoi, dans le présent enchaînement, l'explication dé- 
taillée de cette unique parole prophétique ? L'homme qui l'a 
prononcée était au berceau du judaïsme. Ses contemporains, 
les auteurs de la thora sacerdotale, n'ont point, selon toutes 
les vraisemblances, partagé sa conception idéale du paganisme. 
Mais leur monothéisme et celui de leurs successeurs était aussi 
pur et complet que le sien. Ne serait-il pas absurde de sup- 
poser qu'ils auraient définitivement restreint la véritable reli- 



1) Malachie 1 : 14 ». 

«) XXXU;8,9;IV:19,20;XXlXs25. 



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A. EUBNEN. — judaïsme ET CHRISTIAIIISHB 175 

gion à Tunique peuple juif? ou, si Ton tient pour risqué de 
préciser quelque chose à leur endroit, de penser que tous ceux 
qui admettaient la Thora avec ses prémisses historiques, se sont 
contentés de lui assigner une destination durable pour les 
seuls Juifs? n y avait ici une antinomie, dont il n^était pas besoin 
que tous s'aperçussent, mais dont certainement plusieurs ont 
eu conscience, bien que, pour le moment, ils ignorassent 
comment elle pourrait être résolue. 

Sur un seul point, nous voyons les conceptions uuiversalistes 
briser pour ainsi dire Técorce du particularisme. C'est dans 
les prescriptions que la thora sacerdotale contient à Tendroit 
des «^guérîm », des étrangers fixés au milieu dlsraêl, qu*il ne 
faut pas confondre avec les étrangers habitant le dehors non 
plus qu'avec les journaliers de passage. « H doit y avoir une 
même loi pour l'étranger et pour l'indigène ; » voilà la règle 
que pose le législateur * et qu^il applique à différents cas. 
Déjà dans la Genèse, chapitre XVII, les « guérîm » sont as- 
treints à la circoncision ' ; dans la loi du Sinaï, ils le sont aux 
prescriptions rituelles *, aux ordonnances concernant la pu- 
reté ^ et à la loi pénale valable pour tous '. En retour, 
ils sont admis au repas pascal «. Ces dispositions sont, sans 
aucun doute, significatives pour l'esprit du législateur sacerdo- 
tal. La chose peut se démontrer clairement à l'égard de l'une 
d'entre elles par la comparaison avec les anciennes prescrip- 
tions de teneur différente. « Vous devez être pour moi des 
hommes saints; vous ne mangerez pas la chair des animaux 
déchirés dans les champs ; vous la jetterez aux chiens : » c'est 
ainsi que s'exprime le livre de TÂlliance \ Le deutérono- 
miste avait sans doute ce texte sous les yeux quand il a écrit, 
à son tour, ce qui suit : « Vous ne mangerez d'aucune bête 

«) Exode XII : 49 ; Lévit XXIV : 22 ; Nombres IX : 14 ; XV : 29. 

«) Genès. XVII : 12, 13, 23, 27; cf. Exode XII : 44. 

») Lévit XVII : 8 ; Nomb. IX ; 14 ; XV : 29. 

*) Lévit. XVI : 29 ; XVU : 10, 13, 15, 16. 

») Lévit.XXlV:ie,22. 

«) Exode XII : 48 cf. 19; Nomb. IX : 14. 

') Exode XXII : 31. 



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176 lUmJB DB l'histoire des RBLI6I01I8 

morte : tous la donnerez à l'étranger qui est dans vos portes, 
afin qu'il en mange ; ou bien yendez-la à Tétranger du dehors^ 
car vous êtes un peuple consacré à Yahwé, votre dieu *. » 
Voilà donc une opposition fondée sur un motif religieux : ce 
qui est interdit à Tlsraélite est licite au «guèr » dans les portes, 
parce qu'il n'appartient pas au peuple choisi par Yahwé. Et 
maintenant la thora des prêtres : « Quiconque mangera de la 
chair morte ou d'une bête déchirée, parmi les indigènes ou les 
étrangers^ devra laver ses vêtements, se laver à l'eau et res- 
tera impur jusqu'au soir. Et s'il na pas lavé (ses vêtements) 
et baigné son corps, il portera ses péchés, » c'est-à-dire qu'il 
en encourra la peine *. Là il n'est plus fait de différence : la 
défense promulguée est devenue une grandeur indépendante ; 
l'action contre laquelle elle s'élève ne doit absolument plus 
être commise, pas plus par l'étranger que par l'Israélite. 
D'autre part et en même temps, le commandement est affaibli 
par l'indication du moyen qui servira à détourner la peine en- 
courue : celui qui consent à s'astreindre à la peine de la puri- 
fication, peut enft*eindre la défense en toute sûreté. Mais dans 
la mesure où le législateur sacerdotal la maintient, il l'applique 
à tous ceux qui appartiennent à la communauté. Cette idée de 
« communauté », de généalogique est devenue topographique. 
Pouvons-nous voir là dedans un progrès ? En lïn certain sens, 
non. La pensée religieuse fondamentale, que le Livre de l'Al- 
liance exprime dans sa pureté et que le Deutéronome con- 
firme à son tour, s'est pour ainsi dire évanouie dans la thora 
sacerdotale. Mais on peut fsfîre valoir en revanche qu'elle fran- 
chit la ligne de démarcation tracée entre Israël et les autres 
peuples, et qu'elle le fait en pleine conscience. 

Ne pourrions nous pas admettre que c'est Veoopérience qui a 
conduit ses auteurs à franchir ce pas important ? Déjà pendant 
l'exil de Babylone, ou du moins dans les premiers temps après 
le retour, le rattachement des étrangers à la communauté 



*) Deulér. XIV : 21 a. 
«)Lévit.XVU:15,16. 



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A. KUENErr. — judaïsme et christianisme 177 

Israélite semble n'avoir rien offert de singulier. Pour l'auteur 
de « l'oracle sur Babylone,» qui a été compris dans les pro- 
phéties d'Isaïe, cette extension du cercle des adorateurs de 
Yahwé appartient encore quelque peu à l'avenir, mais est sur le 
point de se réaliser. Car, dans une même période, il annonce 
que « Yahwé aura compassion de Jacob, qu'il fera choix de 
nouveau d'Israël et le rétablira dans son pays, » et « que les 
étrangers s'attacheront à eux et s'uniront à la maison de 
Jacob. » Le second Isaïe, ou, — ce qui me paraît plus vrai- 
semblable — un prophète plus récent encore, connaît ce ratta- 
chement et en parle comme d'un fait ; il se sent poussé à en- 
courager les nouveaux adhérents. « Que l'étranger quiest devenu 
un adhérent de Yahwé ne dise pas : Certainement Yahwé 
va me séparer de son peuple I * » Cette crainte n'a aucun fon- 
dement. En vérité : « les étrangers qui s'attachent à Yahwé 
afin de le servir, d'aimer le nom de Yahwé et d'être ses servi- 
teurs ; tous ceux qui se gardent de souiller le sabbat et qui per- 
sévèrent dans mon alliance, je les amènerai sur ma sainte 
montagne et les réjouirai dans ma maison de prière. Leurs holo- 
caustes et leurs sacrifices me seront agréables sur mon autel, 
car ma maison sera appelée une maison de prière pour tous les 
peuples. ^ » En présence des faits qu'attestent de telles dé- 
clarations, il faut que le législateur adopte une attitude parfai- 
tement claire. A-t-il partagé complètement les sentiments du 
second Isaïe ? On est libre d'en douter. Il est visible qu'il a 
dû plutôt incliner du côté d'Esdras, dont nous savons avec 
quelles mesures rigoureuses il a inauguré son action en Judée. 
Mais il tempère toutefois son exclusivisme sur un seul point. 
Les « guérîm » sont admis en grâce et incorporés — sinon à 
Israël lui-même, au moins — à la communauté. Nous aurions 
peutrêtre désiré et espéré quelque chose de plus. Mais cela ne 



^) Isale XIV : 1. Cf. Maybaum, die Entwickelung des altisraelitischen Pries* 
terthums, p. IV suiv. 
«) Isaîe LVI : 3. 
») Versets 6, 7. 

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178 RBVUB DE l'histoire DES RELIGIONS 

doit pas nous empêcher de reconnaître la grande signification de 
ce premier pas.Le judaïsme étend sesfrontières; le prosélytisme 
commence. Lie mot même par lequel nous désignons ce phé- 
nomène particulier, est la traduction grecque de l'hébreu 
« guér », qui devient peu à peu Tappellation de celui qui seréunit 
à Israël plutôt que de celui qui n'appartient pas à Israël. Nous 
Youlons c( ne pas mépriser Je jour des petites choses»* et nous 
souvenir de la pierre qui,sans avoir été détachée par une main 
humaine, est devenue une grande montagne et a rempli toute 
laterre'.Le livre des Psaumes n'était pas encore fermé quand, 
déjà dans le temple de Jérusalem^ après Israël et la maison 
d'Aaron, « ceux qui craignaient Yahwé, » c'est-à-dire les pro- 
sélytes, s'entendaient adresser à eux-aussi par le chœur des 
chanteurs, l'invitation: «Louez Tahwé, car il est bon, car sa fa- 
veur dure jusque dans l'éternité.*» 

On voit ainsi que le judaïsme a été dès le commencement 
quelque chose de plus que ce qu'il semblait être : une des nom- 
breuses formes religieuses, exclusivement destinées et appro- 
priées à un seul peuple. C'est maintenant ma tâche de montrer 
comment cette promesse de quelque chose de plus vaste et de 
plus élevé s'est accomplie ou, en d'autres termes, comment 
du judaïsme estsortieune religion universelle, le Christianisme. 
Nous supposerons connus les faits essentiels de Thistoire 
du judaïsme et les destinées du peuple juif jusqu'à la chute de 
Jérusalem. Nous n'en parlerons que dans la mesure où la chose 
est nécessaire pour nous permettre de voir et de saisir ce pas- 
sage unique et mémorable d'une religion nationale à une reli- 
gion universelle. En revanche, je n'ai nullement l'intention de 
récuser la lumière que le christianisme lui-même fait rejaillir 
sur les siècles qui le précèdent. Au contraire, je m'enquiers 
aussi soigneusement des antécédents qu'il a dans le judaïsme 
que je m'efforce de décrire, d'un autre côté, L'expression et le 

*) ZacharieIV:10a. 

>) DanielII: 34,35. 

«) Psaume CXV:9-ii;(2CVUI: 24 ; CXXXV : 19, 20. 



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A. KCBNEIf. — judaïsme ET CHRISTIANISME 179 

développement intérieur du judaïsme dans le sens de Tuniver- 
salisme religieux. On doit reconnaître, avec une entière fran- 
chise, que les phénomènes que nous qualifions aujourd'hui de 
cette façon, nous sauteraient beaucoup moins aux yeux, que 
nous ne les apprécierions pas à un aussi haut prix, si nous ne 
savions à quoi ils ont abouti. Pourquoi donc faire semblant de 
considérer les faits tels qu'ils sont apparus aux yeux des con- 
temporains et non point tels que les générations, venues plus 
tard les ont saisis et appréciés ? 

Mais pendant que je me prépare à entreprendre la tâche 
ainsi déterminée, je suis arrêté par une objection qui, quel que 
soit le jugement définitif qu'on en doive porter, a au moins 
le mérite d'être fondamentale. Le «développement» dont vous 
parlez, — voilà ce qu'on m'oppose — est une fiction, pas autre 
chose. Sans doute le judaïsme s'est développé mais — de 
façon adonner naissance au judaïsme talmudique. Le chris- 
tianisme est né sur le terrain du judaïsme^ mais le dériver du 
judsusme et l'expliquer par le judaïsme est une entreprise dé- 
sespérée.Car c'est une nouvelle création et aussi inintelligible! 
quand on fait abstraction de la personne de son créateur, qu'il 
est impossible de tenir cette personne elle-même pour le pro- 
duit de son peuple et de son temps. Voulez-vous écarter Jésus- 
Christ de votre enquête ? Si non, posez la question en d'autres 
termes ! En la formulant comme vous faites, vous rendez d'a- 
vance toute solution impossible. 

Ma réponse sera aussi courte que simple. Je déclare avant 
tout que je ne songe pas à laisser de côté la personne de Jésus 
ou à méconnaître sa grande signification. Pour moi aussi, la 
naissance du christianisme serait une énigne insoluble, si je 
devais écarter la personne de celui qui, depuis dix-huit siècles, 
passe pour son fondateur. Nous n'avons pas à nous prononcer 
pour le moment sur son origine — venait-il d'Israël ou de 
Dieu, selon la manière, absolument inexacte, à mon sens, dont 
on exprime généralement la différence de point de vue à cet 
égard. — Nos opinions sur cette question sont peut-être loin 
d'être les mêmes. Je crois cependant pouvoir compter sur l'as- 



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180 REVUE DE L^HISTOIRE DES RELIGIONS 

sentiment de tous si j'affirme que ce n'est que dans un sens 
très impropre que nous pouvons désigner son établisse- 
ment comme une nouvelle création. » S'il y a une 
création ex nihilo, elle constitue la prérogative incommt^ 
mcdble de la divinité, qu'on doit laisser en dehors de 
la ligne de compte quand on considère n'importe quel dévelop- 
pement humain .*» Dans le cours de l'histoire de notre race, 
rien ne vient à l'existence qui ne se rattache au passé ; tout ce 
qui, si neuf et inouï qu'il soit, ne supposerait pas la réalité don- 
née et s'en détacherait absolument, cesserait de représenter à 
la pensée un objet perceptible. A cette loi, aussi loin que s'é- 
tend notre connaissance, n'est pas moiîis soumise la vie 
spirituelle de ITiumanitéet, en particulier, sa religion. Devons- 
nous, en ce qui concerne la naissance du christianisme,admet- 
tre une exception à cette règle ? Sans aucun doute, s'il était 
établi que nous n'eussions pas le droit de faire autrement.Mais 
ce n'est pas le cas. « Le christianisme est, à son origine, le ju- 
daïsme lui-même : » ainsi a pu s'exprimer du haut de cette 
même chaire, Ernest Renan», et ceux-là même, qui n'accor- 
deraient pas la proposition prise dans son entier,nepeuvent mé- 
connaître que les points de contact et d'accord sont extraordinai- 
rementnombreux. Dans mon propre pays,il n'y a pas longtemps 
qu'un savant juif a résumé les résultats d'une comparaison suivie 
instituée entre le premier chapitre du sermon sur la montagne 
et le Talmud, dans la proposition suivante : «la morale de l'É- 
vangile n'est pas différente de celle que présente le Talmud ; 
c'est la même que celle qui était usitée dans les écoles des 
Sopherîm et des Tannaïtes ; c'est la même que celle que jusqu'à 
ce jour « les juifs du Talmud» tiennent pour leur loi. •» Vous 
trouvez Texpression beaucoup trop absolue, et je suis le pre- 
mier à reconnaître que cette proposition ne peut être approuvée 

^)S. Hœkstra^ de ontwikkeling van de zedelijke idée in de geschiedenis, p. 114. 

') On the influence of the institutionSyihought and culture of Rome on christia- 
nity (The Hibbert-Lectures, 1880)^ p. 16 suiv. (En firançais : Conférences d'An- 
gleterre). 

*) T. Tal, een blikin in Talmoed en Evangelie, p. 126. 



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A. KUBNBN. -— judaïsme ET CHRISTIANISME 181 

que sous mainte réserve <. Toutefois l'accord persiste, et il 
est tout siinplemeut impossible de le nier. Mais alors comment 
serions-nous autorisés à mettre en opjoostïion directe le chris- 
tianisme et le judaïsme du Talmud et à nier là le rapport avec 
le judaïsme des premiers temps que nous admettons ici? Gela 
serait une méthode entièrement inacceptable en histoire. Nous 
nous gardons également d\me identification prématurée et 
du procédé qui consisterait à supprimer un rapport, que les 
faits eux-mêmes nous enseignent. A la fondation du chris- 
tianisme, la chose est certaine, il a été employé des matériaux 
qui étaient empruntés au judaïsme. Qmls étaient-ils? Voilà la 
question à laquelle nous cherchons une réponse. Et tout à la 
fois le caractère de nos recherches se trouve aussi déterminé 
plus exactement que ce ne pouvait être le cas plus haut. Ce 
n'est pasrétablissement même du christianisme que je m'efforce 
d'esquisser devant vous ; ce n'est pas la personne et l'activité de 
son fondateur sur lesquelles je dirige votre attention.Laissonsla 
chose à quelqu'un de ceux qui me succéderont à cette place. 
Je penserai avoir assez fait, si je mets sous vos yeux les anté*» 
cédents non méconnaissables de sa fondation dans le judaïsme 
du commencement de notre ère et si je vous fais voir dans 
cette fondation l'accomplissement de la promesse qui, comme 
nous le savons déjà, était contenue dans le Yahwisme pro- 
phétique. 

Mais, à peine en avons nous fini avec cette première objec- 
jection que nous nous trouvons en face d'une autre, non moins 
fondamentale. Si la précédente visait la recherche que nous 
faisions de l'origine du christianisme en général, celle-ci s'en 
prend au choix même du terrain de nos investigations. Nous 
supposons constamment que les antécédents du christianisme 
doivent être cherchés dans le judaïsme. Sans aucun doute, 
nous pouvons à cet égard nous en rapporter à la tradition, 
mais — celle-ci n'est rien de plus que le préjugé de plusieurs 

>) Cf. H. Oor/.Ev&ngelie en Talmud, uît het oogpunt der zedelijkheid Tergele- 
ken, p. 37 suiv., 97 suiv., et ailleurs. 



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182 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

siècles. « L'origine du christianisme tirée du grécisnie ro- 
main : » voilà le sous-titre, plus ou moins intraduisible de 
l'ouvrage de Bruno Bauer intitulé « Christ et les Césars •. » 
N'allez point croire que je vais essayer de vous donner, fût-ce 
en passant, une réfutation de ce livre étrange ! Quand je vous 
aurai dit que Sénèque etPhilon d'Alexandrie y figurent comme 
les fondateurs du christianisme, certainement il n'en est pas 
beaucoup parmi vous qui aient le désir d'en savoir plus encore. 
Mais cependant l'excentrique vieillard méritait d'être men- 
tionné en cette place. Une opinion traditionnelle ne peut être 
suivie avec confiance que lorsqu'elle a survécu à l'assaut 
d'une critique radicale. Eh bien, Bruno Bauer a mis une fois 
pour toutes en lumière dans son livre que la négation de 
l'origine juive du christianisme, pour devenir — je ne dis pas 
admissible, mais — susceptible d'une discussion, exige qu'on 
mette de côté l'ensemble du Nouveau Testament, les témoi- 
gnages bien connus de Tacite, Suétone, Pline le jeune, de .... 
oui, de tous ceux que je pourrais nommer encore ! Il faut ici 
retourner tout sens dessus dessous et là, en retour, attribuer 
une signification décisive à des éléments accidentels ou insi- 
gnifiants, avant que l'on ait, fût-ce l'apparence du droit de pro- 
férer cette négation. L'Apocalypse à elle seule, considérée 
comme Pouvrage d'un contemporain de Galba ou même comme 
écrite sous Domitien, est suffisante pour faire crouler sur elle- 
même la reconstruction de l'histoire telle que Bauer la propose. 
Une lettre unique de Paul la réduit à néant. Avec le fondateur 
du christianisme, il lui faut renvoyer aussi bien Paul que 
Pierre au royaume de la fiction. Il n'y a plus là, comme la 
chose se produit d'ailleurs sans circonlocution, aucune critique ; 
c'est pur arbitraire. En vérité, une tradition qui ne peut être atta- 
quée qu'en passant par de telles ruines, est pour le moment 
suffisamment solide. Le « grécisme » romain doit se tenir pour 

') Ghristus und die Cassaren, Der Ursprang des Christenthums ans dem 
rômischen Griechenthum, von B. Bauer (2* éd, 1879). Cf. Texplication détwUée 
de quelques particularîtés dans DasUrevangeliumund die Gegner derSchrift: 
« Ghristus und die Cœsaren » (1880). 



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A. KUBNBIf. -— JUDAI8HB ET CHRISTIANISME 183 

satisfait du rôle subordonné, mais nullement insignifiant pour 
cela, qui lui a été reconnu depuis longtemps dans Texten- 
sion et le développement du christianisme né en dehors de son 
domaine. 

Nous abordons,en conséquence,notre tâche avec une grande 
sécurité. Mais nous voilà tout de suite en présence d'une dou- 
ble voie. Le judaïsme, où nous avons à rechercher les maté- 
riaux pour rétablissement du christianisme n'est pas un phé- 
nomène simple. De quel côté doivent se porter nos recher- 
ches : du côté de Thellénisme, du côté du judaïsme palestinien 
ou peut-être des deux côtés à la fois ? Notre travail ne serait 
pas peu simplifié si nous pouvions avoir sans plus tarder quel- 
que certitude à cet endroit. Eh bien, la chose ne semble 
réellement pas impossible. Commençons par définir le point 
en question 1 On aurait tort de penser que les Juifs vivant 
en dehors de la Palestine, ou tout au moins que les Juifs 
parlant grec, ceux qu*on appelait les Hellénistes, suivis- 
sent tous sans distinction une tendance différente de celle 
de leurs docteurs en Palestine. Un grand nombre d'entre eux, 
même à Alexandrie et d'autant plus ailleurs, se laissaient gui- 
der par la mère patrie et reflétaient, naturellement à leur façon, 
les nuances d'opinion qu'on y pouvait saisir. Plus d'un 
Apocryphe grec de l'Ancien Testament a fort bien pu être 
écrit en Palestine, en ce qui concerne les idées qui y sont ex- 
posées. L'auteur, par exemple, du second livre des Maccha- 
bées est un pharisien d'entre les pharisiens. Quand donc nous 
opposons l'Hellénisme au judaïsme palestinien, nous entendons 
par là plus spécialement ce mélange sui generis de judaïsme 
et de philosophie grecque, qui se produisit tout particulière- 
ment à Alexandrie, dont nous possédons un témoignage dans 
le livre apocryphe de la Sapience, mais qui a dans Philon seu- 
lement son représentant et son porte-parole immédiat. La 
question se pose donc réellement en ces termes : sinon Phi- 
lon, au moins la direction d'idées qui a abouti à ce philosophe, 
doit elle être rangée au nombre des facteurs du christianisme 
naissant, ou n'en a-t-elle même point été le facteur principal? 



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184 AITQl m l'hISTOIRI dis RIEUGIOIIS 

La tentation de répondre par rafBbrmatiye est grande. Si même 
la question était posée quelque peu autrement, il faudrait dire 
oui. De très bonne heure déjà, dans les premières années qui 
suivirent rétablissement du christianisme, THellénisme a exercé 
une influence sur la conception de la vérité chrétienne et sur 
la manière de la présenter. L'Hellénisme s'était introduit dans 
la religion chrétienne, telle qu'elle s'est répandue parmi les 
païens. Paul en a éprouvé l'influence ; cette influence a conti- 
nué de se faire sentir de ses successeurs. La doctrine du Lo- 
gos du quatrième évangile est essentiellement celle de Philon. 
Le premier développement du christianisme ne s'est donc pas 
produit en dehors de l'Hellénisme. Mais ces mots indiquent en 
même temps la limite en dedans de laquelle son influence est 
restée bornée. L'Hellénisme n'a pas contribué à la naissance 
ou à la fondation du christianisme. Dans les trois premiers 
évangiles,nous n'en découvrons aucunes traces; et cependant 
elles ne sauraient faire défaut aux endroits où l'enseignement 
du fondateur du christianisme nous a été communiqué sous sa 
forme la plus originelle, si l'atmosphère où il respirait avec 
ses premiers disciples, avait été gros d'idées hellénistiques. 

Ce résultat, auquel nous amène l'étude comparative des 
sources du christianisme, n'aurions nous pas pu proprement 
le prédire à l'avance ? Une fois ce résultat obtenu, il ne nous 
paraît au moins pas diflScile de voir jusqu'à quel point il répond 
complètement à la première impression que font sur nous 
l'Hellénisme et le Christianisme primitif, envisagés dans leur 
rapport mutuel. Nous ne contesterons ni à Philon, ni, d'une 
manière générale, à la tendance hellénistique, la place d'hon- 
neur qui leur revient dans l'histoire du développement des 
idées religieuses et éthiques. Leur idéalisme, Tesprit libéral et 
humain de leurs exhortations morales^ leur universalisme 
méritent en vérité les plus grands éloges. Mais il y a cepen- 
dant dans leurs écrits quelque chose qui, chaque fois, se glisse 
malheureusement dans l'intervalle et qui, au moment où nous 
allions nous laisser entraîner par ces mérites, arrête soudain 
l'élan de notre adhésion. C'est, en un mot, le manque de na- 



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A. KUBNBN. -— judaïsme ET CHRISTIANISME 185 

turely un élément artificiel et de convention qui nous arrêtent 
et nous refroidissent. Nous pouvons, non sans quelque 
effort, nous représenter comment Philon est parvenu à asso- 
cier sa dépendance de la philosophie grecque au respect de 
l'autorité divine de la loi; nous nous persuadons, non sans 
quelque peine encore, qu'il a cru à sa propre méthode, au 
bon droit de Texplication allégorique des Ecritures* Mais rien 
qui ressemblerait à de Tenthousiasme ne saurait résulter 
pour nous de la lecture de ses raisonnements embrouillés. 
Nous voyons en lui non Taigle qui déploie ses ailes, mais le 
gymnaste qui exécute des sauts périlleux* Nous Tadmirons, 
mais surtout nous nous étonnons. Et maintenant, je vous de- 
mande : où est ici la force indispensable pour la production 
d'une nouvelle forme religieuse ? La théologie chrétienne peut 
avoir eu besoin de THellénisme et, en fait, elle s'est servi de 
lui largement — peut-être trop largement. — Mais la religion 
chrétienne ne peut pas avoir jailli de cette source. Quoi 
qu'il soit irrévocablement acquis que Philon et l'Evangile se 
rencontrent sur bien des points, qu'ils expriment souvent les 
mêmes dispositions religieuses, qu'ils ont en commun mainte 
leçon morale — cependant ils diffèrent d'essence et de carac- 
tère. Si loin qu'on la prolonge, la ligne sur laquelle se meut 
l'Hellénisme, n'aboutit pas au Christianisme. 

Avant de conclure ces considérations préliminaires, je veux 
encore une fois exprimer en termes carrés la présupposition 
qui a été mon point de départ : la religion internationale, que 
nous nommons le christianisme, a été fondée, non par Tapôtre 
Paul, mais par Jésus de Nazareth, par ce Jésus dont la per- 
sonne et renseignement nous sont révélés sous leur forme la 
plus pure dans les évangiles synoptiques. Il faut reconnaître 
au célèbre Edouard de Hartmann le mérite d'avoir formulé la 
conception opposée avec une clarté et une vigueur dignes de 
celles auxquelles il nous a accoutumés. Dans son histoire du 
développement de la conscience religieuse au sein de l'huma* 
nité S Jésus apparaît comme le fondateur du « judéo-chris^ 

^) Das religîôse BewuBstsein der Menschheit im Stufengang seiner Ënt> 
wiokelung (1882). 



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186 RSTUB DE L*HISTOIIlB DBS RRLlGlOIfS 

tianisme, » une secte, une hérésie, mais non : seulement une 
nuance du judaïsme, ne le cédant à aucune autre des tendances 
contemporaines pour la rigueur de Torthodoxie et lexclusi- 
yisme national et ne se séparant de la manière de voir officielle 
qui dominait, qu'en ce seul point qu'elle s'adressait aux pauvres 
et aux deshérités, qu'elle s'offorçait de les convertir par l'an- 
nonce du royaume de Dieu qui s'approchait et de les pousser 
à une justice complète selon la loi •. De ce judéo-christianisme, 
qui n'avait aucune valeur durable et aucun avenir, Paul a fait 
une religion universelle, lorsqu'il a conçu la mort expiatoire 
et la résurrection du Messie comme la condamnation du point 
de vue légal; ainsi il a renversé la barrière qui séparait les 
Juifs des païens et rendu le monothéisme juif accessible à 
tous «. J'ai parlé tout à l'heure du mérite de Hartmann 
au regard du problème historique qui nous occupe : en quoi — 
demandez-vous — peut-il bien consister? En ceci, à ce qu'il me 
paraît, que cet écrivain, comme il Ta fait d'ailleurs d'une façon 
presque constante dans son livre, a tout particulièrement ici 
poussé à son dernier terme l'identification de la religion et de 
la dogmatique et, comme s'il se proposait de nous en guérir 
une bonne fois, a mis en pleine lumière l'insuffisance et la par- 
tialité d'une pareille façon de voir, n n'y a,en vérité, pas grand 
chose à objecter à la position qu'il adopte,quand on commence 
par tenir la formule de l'universalisme et l'universalisme lui- 
même pour une seule et même chose; car nous ne la trouvons 
nulle part dans les plus anciens récits sur Jésus aussi claire- 
ment et indubitablement exprimée que chez Vapôtre des gen- 
tils. Néanmoins ce dernier ne s'est pas prêché lui-même, il a 



*) Ouv. cité, p. 514-532. Voyex en particulier p. 529 : « dièse Judenchrist- 
liche Richtung, die man nicht einmal eine Sekte innerhalbe des Judenthums 
nenncD konote»; p. 530 : « das Judenchristenthum was das fur die Armen 
und Elenden in Judœa mundgerecbtgemachte Juclenthinn » ; p. 525 : a das 
Judenchristenthum nicht anderes aïs nationaljûdische Gesetzesreligion mit 
verst&rkter messianischen Erwartung und mit i)estimmter Beziebung dieser 
messianischen Erwartung auf die Persônlichkeit eûnes bei Lebzeiten verkannten 
und getôdteten Propheten. » 

•) Ouv. cité, p. 546 suiv. 



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A. KlJEIfBIf. — « judaïsme BT CHRISTIANISME 187 

prêché « Jésus-Christ 'et Jésus-Christ crucifié *. » N'aurait-il 
pas su ce qu'il faisait? Serait-ce par l'effet d'une méprise ou en 
suite d'une certaine ironie de la destinée, qu'il aurait rattaché 
la proclamation de son principe c il n'y a pas de dictinc- 
tion*», à la personne d'un Juif, sans doute bien intentionné, 
juste et charitable, mais profondément attaché à la légalité et 
borné »? Le croie qui veut! Quiconque se joint à moi pour re- 
jeter cette vue comme absurde ou peu s'en faut, doit aussi re- 
connaître que la religion universelle existait déjà en principe 
lorsque Paul commença à la propager dans le monde des 
païens. Nous poursuivons donc de bon cœur la voie qui s'ouvre 
à nous. Peut-être allons-nous y trouver, — je veux dire dans 
le judaïsme de Palestine, — quelque chose de plus que les an- 
técédents du « judéo-christianisme » de Hartmann, et le 
bon droit de notre méthode, dont nous avons cessé de pou- 
voir douter, va-t-il se justifier en fin de compte par le ré- 
sultat! 

Concentrons donc désormais nos efforts sv/r le judoXsme 
palestinien. Et j'entends, sur le judaïsme palestinien dans son 
ensemble et non spécialement sur quelqu'une des tendances 
religieuses que nous distinguons dans son sein. Nous avons 
une raison particulière de nous exprimer d'une façon aussi caté- 
gorique. Parmi les tendances ou partis, il en est un que l'on 
met toujours à nouveau en un rapport prochain et immédiat 
avec le christianisme : FEssénisme. Comment Pon arrive à 
cette proposition, il n'est pas difficile de le montrer. Nous 
n'avons pour cela qu'à faire attention à la forme sous la- 

1) 1 CoriathieD6l:23;lI;2. 

«) Romains 111 : 22 ; X : 12, cf. Galates III : 28. 

*) Cf. v<m Hartmann, ouv. cité, p. 551 suiv. Voici la seule concession faite 
par Tauteur: « Andrerseits konnte er (Paii]us)^nicbt daran zweifeln, dass Jésus, 
wenn derselbe das paulinische Evangelium zu lehren fiir opportun gehalten 
batte, es hâtte lehren kônnen, da er sonst sein Wissen von demselben nicbt 
auf eine Offenbarung Jesu Christi batte beziehen kônnen. » Une enquête à cet 
égard était cependant tout à fait superflue, car l'abolition de la loi était déjà (lo- 
giquement) acquise. Voyez sur ce sujet A . H, Blom, Paulinische Studiën II et 
VU dans le Tbeolog. Tijdschrifl 1879, p. 344 suiv. ; 1881, p. 53 suiv. 



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188 REVUE DE L*HISTOIRE DES RELIGIONS 

quelle on a Thabitude de la produire. La chose nous est pré- 
sentée dans un roman : presque toutes les descriptions dites 
«naturelles» de la vie de Jésus, la dernière qui a vu le jour en 
Angleterre non exceptée S font de lui un Essénien ou, tout au 
moins, le font sortir du cercle des Esséniens. Et,en effet, cette 
hypothèse est la seule où la fantaisie trouve son profit. Philon 
et Flavius Josèphe nous ont laissé un tableau descriptif de la 
vie des Esséniens ^ qu'on peut vraiment appeler attrayant et 
qui n'a besoin que de recevoir encore quelques ornements 
pourpouvoir servir de fond à une histoûre de Jésus. U est 
encore une raison de nature plus sérieuse, pour laquelle on 
s'adresse toiyours de nouveau à TEssénisme pour y chercher 
le secret de l'explication du christianisme. On s'obstine,puis-je 
dire, à déduire ce phénomène de TEssénisme de Tinfluence 
exercée par le dehors sur le judaïsme palestinien. Josèphe, en 
un certain sens, a été le premier à indiquer cette voie, et les 
successeurs ne lui ont pas manqué jusqu'aujourdliui. L'Hellé- 
nisme, dont les Esséniens dériveraient en droite ligne, fournit 
ainsi Toccasion de les mettre en rapport avec différents 
systèmes de la philosophie grecque, avec Zoroastre et même 
avec le Buddhisme. Eh bien, si les Esséniens ont contribué de 
leur côté à la naissance du christianisme, ce dernier se trouve 
mis, à son tour, en rapport avec les reUgions de l'occident ou 
de l'orient, et — on le pense du moins — l'énigme de son 
origine a fait un pas vers sa solution. 

Mais la question, pourquoi on suppose volontiers, pourquoi 
en conséquence on admet aisément qu'il y ait un rapport étroit 
entre le christianisme et l'Essénisme, doit naturellement céder 
le pas à cette autre: y a-t-il des raisons précises pour recon- 
naître cet accord? Si je ne me trompe, la réponse négative à 
cette question, qui avait déjà précédemment pour elle les plus 
grandes vraisemblances, a été portée dans ces derniers temps à 

RabbiJeshoa. An eastarn story (London, 188i). 

*) Philo, quod omnis probus liber § 12 et Apologiœ pro Judsis firagm. ches 
Eusébe daas Prœparatio Evangelica VIII: 11 ; Josèphe, antiqu. XIII: 5 § 9; 
XV : iO § 4,5 ; XVIII : 1 § 5; Guerre juive II : § 2-14. 



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A. KUBNEIf. — JUDAISMR BT CHRISTIANISHE 189 

révidence scientifique,et le temps ne peut plus être bien éloigné 
où elle sera admise par tous. Il est maintenant et tout d'abord 
établi, que TEssénisme est un phénomène juif^ qu'il est bien un 
fruit du judaïsme palestinien. Qui prend en considération 
répoque de sa naissance, environ le milieu du second siècle 
avant Tère chrétienne, immédiatement après la tentative faite 
par Antiochus Epiphane pour helléniser le peuplejuif, doit déjà 
àpriori tenir la chose pour très vraisemblable. Après qu'on a 
fourni la preuve S que presque tous les traits de la vie et de 
la doctrine des Esséniens trouvent leurs parallèles dans le ju- 
daïsme talmudique, cette vraisemblance s'est presque élevée 
à l'état de certitude. Mais la supposition d'une influence étran- 
gère continue de trouver toujours une sûre retraite auprès des 
Thérapeutes, cette énigmatique colonie d'ascètes établie sur 
les bords du lac Maréotis en Egypte, dont Philon fait un tel 
éloge dans son traité « de la vie contemplative. » D y avait 
encore et incontestablement,en dépit de toutes les différences, 
un accord si grand entre eux et les Esséniens^ qu'on était bien 
obligé de les mettre mutuellement en rapport. Et si, pour toute 
espèce de raisons, on ne pouvait pas dériver directement les 
Thérapeutes des Esséniens^ quelle solution restait-il, sinon de 
dériver les derniers des premiers et de faire ainsi, grâce à un 
détour, pénétrer en Palestine l'influence païenne, plus 
précisément l'influence néo-pythagoricienne ? Je ne prétends 
pas que cette proposition ne soulevât aucune sorte d'objections 
mais — elle se laissait défendre, et elle a compté aussi des par- 
tisans considérables *. Mais qu'est-il arrivé? La dissertation 
philonienne « sur la vie contemplative » n'a pas laissé, et ce 
n'est pas d'ai:ûourd'hui, d'éveiller la défiance de maint lecteur 
attentif; on l'a soupçonnée d'être inauthentique et d'origme plus 



Cf. E. Grseiz, Geschichte der Juden III : 657 suiv. (3* édiUon) et les dis* 
Bertations de Frankel qtii y sont dtôes : voyez encore /• Derenbottrg, Histoire 
de la Palestine d'après les Talmuds etc. p. 166 suiv. 

*) Entre autres ZeUer. Voyez l'écrit de Luiius dont il va ôtre question, p. 157 
notes. 



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190 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

récente \ On ne pouvait cependant pas dire que la critique 
se fût encore acquittée, à l'endroit de cet écrit, de la totalité de 
ses obligations ; les hypothèses formulées étaient loin de 
s'accorder sur son antiquité et sur sa tendance. Aujourd'hui 
cette lacune est comblée. Un jeune savant strasbourgeois a 
réussi à trouver la solution satisfaisante de cette énigme: le 
traité a été écrit au IIP siècle, ou tout au commencement du 
IV* siècle, dans le but de défendre et de recommander les pro- 
cédés ascétiques de beaucoup de chrétiens contemporains, par 
un chrétien en conséquence, mais sous le nom de Philon, auquel 
mainte pensée a été empruntée et aux écrits authentiques du- 
quel il a été attaché *. Cette démonstration a été accueillie par 
les juges les plus autorisés, même par ceux qui avaient précé- 
demment défendu une autre manière de voir ». Ainsi a été arra- 
chée la dernière pierre sur laquelle on pût échafauder l'origine 
étrangère de l'Essénisme; ainsi a été définitivement établi le ca- 
ractère purementjuif de cette tendance. 

Passons maintenant à ce qui concerne son rapport avec le 
Christianisme. On a défendu leur parenté mutuelle par des rai- 
sons qui ne peuvent pas résister un seul instant à l'assaut d'une 
recherche approfondie. Par exemple, lorsque Grœtz identifie 
la doctrine des Esséniens sur le Messie et sur le royaume des 
cieux avec les idées chrétiennes sur les mêmes sigets S on se 
demande, non sans étonnement, de quelles sources il se sert 
pour y puiser la connaissance de cette doctrine. Il y a, d'autre 
part, des arguments qui, sans être absolument en l'air comme 
ces derniers, peuvent cependant s'en voir opposer d'autres de 
même force et ne nous mènent ainsi à aucune conclusion cer- 

*) Cf. ma Godsdienst van Israël II : 440-444 et les auteurs cités en cet en- 
droit. 

*) P. E. Lucius, die Therapeuten und ihre Stellung in der Geschichte der 
Askese. Eine kritrishe Untersuchung der Schrift de vUa contemplativa (Stras- 
bourg, 1880). 

») Entre autres par E» Schûrer dans Theol. Uteraturzeitung, 1880, p. lli- 
iiSetA. Hilgenfeld dans Zeitschrift fur wissenschaftliche Théologie XXni 
(1880), p. 423 suiv. 

^) Ouv. cité, p. 292 avec renvoi à la note 10, III, c*est-à-dire p. 662, où ne se 
rencontre pas même T apparence d*une preuve. 



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A. KUBlfBlf. — judaïsme KT CHRlSTIAlflSlIB 191 

aine.On fait ressortir raccord qai se présente entre rEssénisme 
et le christianisme sur quelques préceptes moraux,leur commune 
réprobation du serment, Timportance donnée ici comme là 
à l'esprit de charité mutuelle. Mais, en revanche, on ne saurait 
atténuer la différence à Tégard de la pureté corporelle et du 
sabbat ; les Esséniens se montrent aussi scrupuleux sur ces 
deux points que les chrétiens font preuve de libéralisme ou 
d'indifférence. A mon sens,cette balance du «pour» et du « con- 
tre» tranche, à elle seule, le débat en faveur de l'indépendance 
du christianisme. L'accord s'applique à des particularités d*im- 
portance subordonnée ; la différence touche au principe : le sépa- 
ratisme essénien,— rinstitutiond'un petit cercle soigneusement 
fermé afin de réaliser l'idéal de la pureté, — n'est absolument 
pas chrétien,comme en revanche la propagande chrétienne pour 
sauver les pécheurs n'est absolument pas essénienne. Il faut, 
en vérité, pour pouvoir enseigner malgré celaTunité des deux, 
se créer un Essénisme de sa propre invention. Toutefois je ne 
puis pas méconnaître que ce raisonnement n'échappe pas à la 
contradiction. U suffit que, dans l'examen de l'Essénisme, on 
mette l'accent ailleurs et que, par exemple, on tienne la sépa- 
ration de la communauté, non comme une partie de l'idéal 
poursuivi, mais simplement comme un moyen imposé par la 
nécessité, pour aboutir aussitôt sur le point en question à une 
conclusion différente. Si je ne me trompe, une hypothèse du 
même savant strasbourgeois que je nommais déjà tout à l'heure, 
nous ouvre la perspective de voir cette controverse, en appa- 
rence sans fin, aboutir à une solution satisfaisante. Nous nous 
étions déjà, nous l'avons vu, assis sur un terrain très solide en 
ce qui concerne la dérivation de l'Essénisme du judsdsme pa- 
lestinien. Nous savions déjà, presque avec certitude, que les 
Esséniens étaient provenus de ces «hasicUim» ou «fidèles», 
qui sont mentionnés à diverses reprises dans les récits con- 
cernant la révolte contre Antiochus Epiphane \ Mais nous 

*) i Macchabées U : 42; VU: 12 suiv., inconciliable avec 2 Macchab. XIV : 
6y comme Ta démontré en dernier lieu Lucm dans la dissertation qm va être 
mentionnée, p. 91 suiv. 



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192 RBVUB DE L^HISTOIRB DES RELIGIONS 

avions dû réserver la réponse décisive à cette question: quelle 
est la circonstance particulière qui a poussé les Esséniens hors 
de la société israélite et a fourni ainsi son occasion immédiate 
à la naissance de Tordre des Esséniens ? Eh bien, la cause 
immédiate de leur séparation, elle est dans leur résistance aux 
grands prêtres Jason, Ménélas et Alcime, maintenue dans la 
suite contre les successeurs de ces usurpateurs, les Hasmo- 
néens, lesquels, bien qu'animés d'un esprit tout différent de 
ceux-là, ne laissaient pas de satisfaire aussi peu aux exigences 
delà légalité. La fondation du temple d'Onias à Léontopolis en 
Egypte, temple qui subsista jusqu'à Tan 70 de l'ère chrétienne, 
en Palestine même l'attitude 4es scribes à l'égard des grands- 
prêtres, voilà des phénomènes parallèles à cette opposition, 
qui en mettent plus clairement encore au jour la significa- 
tion \ Maintenant on peut ne pas souscrire absolument à 
l'opinion de Lucius,quand il dérive presque tous les usages des 
Esséniens de cette attitude prise à l'endroit du personnel du 
temple : douter, par exemple, que leurs repas en commun doi- 
vent être considérés comme une imitation des fêtes sacrifiaires 
dont ils se voyaient privés, que renvoi de dons au temple de 
Jérusalem, où eux-mêmes ne paraissaient pas, doive être 
tenu pour une protestation, constamment renouvelée, contre 
les serviteurs du temple. Mais, en tous cas, si la rupture avec 
la société juive est bien due à ce motif, il est naturel au plus 
haut chef que l'éloignement du sanctuaire national soit resté 
caractéristique des façons d'être des Esséniens; à sacrifier ce 
point, ils auraient, dans leur propre opinion, perdu leur raison 
d'être. L'application de ces résultats à l'objet de nos recherches 
se fait toute seule. De lien entre l'Essénisme et le christianisme, 
il ne peut plus être question. Objections pour prendre part au 
service du temple, scrupules sur la légalité des grands-prêtres 
en fonction — il n'est encore venu à l'esprit de personne d'at- 
tribuer de pareils sentiments,soit au fondateur du christianisme. 



<) P. £• Luciiu^ des Essenismus in seinem VerhUtniss zum Judenthum 
(Strasbourg, 1881), partiouliôrement p. 75 suiv. 



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A. KUBNEIf — judaïsme ET CHRISTIANISME 193 

soit aux plus anciens chrétiens. Si Ton peut attribuer quelque 
valeur aux récits qui les concernent, de pareilles préoccupa- 
tions leur étaient tout de bon étrangères, et l'attitude qu'ils pre- 
naient à l'égard du sanctuaire était celle de la nation en général. 
Ils n'ont donc été à aucun titre des Esséniens ni — comme la 
chose est établie depuis longtemps — au sens étroit du mot, 
mais pas davantage au sens large de cette proposition ; car 
c'est par ce point spécial de la participation personnelle au 
culte commun, que passait la ligne de séparation entre Tordre 
et les personnes situées en dehors de l'ordre. 

Est-ce à dire que nous devions laisser les Esséniens abso- 
lument hors de compte dans la recherche qui nous occupe? 
Nullement I Ils nous rendent un service de la plus haute im- 
portance pour le diagnostic du judaïsme palestinien. A un 
moment donné, l'ordre s'est détaché de la souche paternelle et 
a commencé de mener une vie indépendante. Mais ce qu'il 
nous montre dans un petit cercle et par suite avec d'autant 
plus de clarté^ il en a remporté les premiers principes de son 
état antérieur, non encore indépendant. Ces principes doivent 
donc à leur tour avoir vécu et produit leurs effets au sein de la 
population juive. Si la naissance de TEssénisme à elle seule 
nous apprend quelle force la religion était dans ces jours, de 
son côté la forme que celui-ci a prise lors de sa constitution ou 
qu'il a développée par la suite, nous fait connaître les parties 
essentielles de cette religion. Elles se trouvent confondues, 
avec une variété assez bigarrée, dans la description de la vie 
des Esséniens. Le souci de la pureté y paraît d'abord au pre- 
mier plan : ils doivent, avec le plus grand scrupule, éviter toute 
espèce de souillure et, quand la souillure est inévitable, l'effa- 
cer. D'autres prescriptions extérieures sont conçues d'une 
façon aussi étroite, et observées avec la même rigueur puérile. 
Mais, d'autre part, quelle haute valeur donnée à l'idéal moral I 
Nous savons par Flavius Josèphe ^ la formule du serment 



«) Guerrejuive, II:8§7. 

13 



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194 REVUE DE L^HISTOIRB DES RELIGIONS 

que devait prêter TEssénien lors de son admission dans Tor- 
dre. C'était le seul serment qui fût autorisé chez eux. Et à quoi 
s'oblige le récipiendaire dans cette occasion exceptionnelle où 
il invoque le saint nom de Dieu ? Sans doute à respecter les 
règles de Tordre et à garder ses secrets. Mais, avant tout et 
principalement, il s'oblige à la droiture, à la fidélité et à la sou- 
mission, à l'humilité, à la simplicité et à l'amour de la vérité. 
L'homme qui prêtait ce serment avait été à l'école des pro- 
phètes et despsalmistes d'Israël. « Qui demeurera dans la tente 
de Yahwé, qui séjournera sur la sainte montagne de Yahwé?» 
Cette question — on Ta remarqué avec grande vérité * — 
TEssénien Ta posée avec l'écrivain du psaume XV et y a ré- 
pondu comme lui. Prenons garde de ne pas négliger ceci I 
Ce n'est pas par un choix arbitraire, c'est au point de vue du 
véritable israélitisme qu'on a fait valoir contre les Esséniens 
de graves considérations. C'est à bon droit qu'on a condamné 
leur séparation comme constituant le sacrifice de Tidéal com- 
mun à la loi et aux Prophètes ^ Mais il est d*autant plus 
digne d'attention que, dans cette excroissance du judaïsme, la 
conception prophétique de la vie agréable à Dieu ait été main- 
tenue aussi vigoureusement. Il ne faudra pas le perdre de vue 
dans notre étude ultérieure de ce judaïsme palestinien, dont 
les Esséniens se sont détachés, mais dont ils sont néanmoins 
provenus et sur lequel ils portent ainsi témoignage. 

On éprouve quelquefois de la difficulté, quand on veut don- 
ner un aperçu d'un phénomène composite, à en grouper d'une 
façon exacte les éléments constituants. Le judaïsme palesti- 
nien, considéré au point de vue religieux, offre un point central 
clairement déterminé : le Pharisaîsme. Dans ÏEtat juif, le 



*) Lucius, ouv. cité, p. 106 suiv, 

*) a Der Ëssenismus ist nichi u die Blate des Judenthums, » sondera das 
bewuszte Aufgeben der Realisirung derjenigen Idée des Gottesvolks, welche 
Gesetz und Propheten fordera und verheiszen » {DemnUerf dans Theol. Stu* 
dien aus Wûrttemberg I (1880), p. 53. 



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A. KUBRBlf. — judaïsme ET GHRlSTIAlflSlIB 195 

Grand-Prêtre occupe le premier rang ; autour de lui se grou- 
pent les familles considérables, prêtres et laïques, qui consti- 
tuent avec lui les Sadducéens. C'est de ceux-là que nous de- 
vrions partir, si nous nous proposions d'exposer Tbistoire 
politique d'Israël. Mais, sur le terrain religieux, le? Saddu- 
céens ne représentent point un principe particulier. Ce sont 
ici les Scribes qui marchent en tête et dominent, et, sous leur 
direction, les Pharisiens, les « praticiens » de leur théorie. Si 
les Scribes se sont entièrement consacrés à l'étude de la Loi 
et à son application à la vie, ou plus exactement encore à sou- 
mettre à ses prescriptions la vie nationale dans toutes ses 
ramifications, — les Pharisiens ne s'occupaient que de l'ob- 
servation delà dite Loi et de la réalisation de la Justice, consi- 
dérée comme conformité à ses commandements. 

n n'est plus guère nécessaire à l'heure présente de faire 
l'apologie des Pharisiens. Les attaques que le Nouveau Testa- 
ment, que les Évangiles synoptiques, en particulier*, dirigent 
contre leurs défauts, ne se proposent nullement de passer pour 
une description cpmplète de leur conduite et n auraient jainais 
dû non plus être prises ainsi. U y avait certainement parmi 
eux de faux frères — dans quels cercles reUgieux n'en trouve- 
t-on pas? — mais les considérer tous comme des hypocrites 
et de faux croyants serait l'iigustice même, et un tel jugement 
se concilierait aussi difficilement avec le Nouveau Testament 
lui-même ' qu'avec les témoignages de Flavius Josèphe et 
duTalmud.Non,lePharisaïsmeestune tentative très sérieuse — 
et, par suite, digne au plus haut point de notre respect, — pour 
amener à sa réalisation le principe du judaïsme lui-même, à 
savoir l'obéissance complète à la volonté de Dieu exprimée 
dans la Thora. Les Pharisiens sont, pour parler avec Wellhau- 
sen ^y les virticoses de la religion. 



*) Entre autres Luc, XII ; 1 ; Matthieu XXIII : 13 suiv. ; V. 20. 

') Actes des apôtres, XXVI : 5; Philippiens, III : 5. 

*) Die Pharisseer und die Sadducœer. Eine Untersuchung zur inneren jûdi- 
schen Ge8chichte(Greif8wald, 1874) p. 20. Qu'onse reporte aussi à son excellente 
description du Pharisalsme dans son ensemble (p. 8-2Ô, 2&43). 



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196 RBVUB DE l'histoire DES RELIGIONS 

Le fait qu'il ait apparu au sein des Juifs revenus de Texîl 
de tels hommes, qui se soient rattachés les uns aux autres de 
façon à former des congrégations et des associations pour ainsi 
dire reconnues, — ce fait est d'une signification supérieure. 
Ce que nous y voyons d'abord et de nouveau, c'est jusqu'à 
quel point les Scribes étaient parvenus à faire peu à peu de la 
religion l'affaire de la population, et quelle force unique cette 
religion était devenue. Le Pharisaïsme était, d'autre part^ la 
garantie que la religion ne serait plus écartée de la place où 
elle avait une fois pris pied. Le judaïsme avait dans les Scribes, 
pour ainsi dire, ses représentants officiels et de la sorte un 
point d'appui assuré. Mais, ni l'influence, ni les moyens. de ces 
hommes, pour lesquels la prédication religieuse était un état, 
ne valaient ceux des volontaires qui s'étaient placés de con- 
fiance sous leur direction. Ces derniers empruntaient à leur 
caractère non officiel un crédit moral d'autant plus grand. 
Rien né nous étonne donc moins que de voir le peuple leur 
vouer la vénération la plus haute et se montrer, quand il y 
avait lieu, toujours prêt à les suivre et à les appuyer. Le sen- 
timent de la masse n'a point l'habitude de se tromper en ces 
matières et, cette fois encore, il ne faisait pas fausse route. 
Pour ce qui nous concerne, nous ne pouvons que souscrire à 
leur jugement. Nous avons — on va le voir tout à l'heure — 
des réserves très sérieuses à faire sur le principe légal des 
Pharisiens et sur ses suites immédiates. Mais nous rendons 
un hommage complet à la droiture de leurs intentions et à la 
persévérance de leurs efforts. Le Pharisaïsme est la révélation 
d'une énergie qui promet de grandes choses. Peut-être cette 
énergie a-t-elle été mal dirigée, — mais ne pourrait-elle point 
être ramenée sur le bon chemin et mise ainsi au service du 
progrès et du développement de la reh'gion ? 

Ce ne sont point là des questions, dont nous voulions, à 
l'heure présente et du point de vue plus élevé auquel les siècles 
nous ont conduit, aller, pour ainsi dire^ troubler le Pharisaïsme 
dans sa satisfaction. Non, au temps déjà de sa floraison, son 
insuffisance éclatait clairement et indubitablement. Dans son 



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A. KDENBlf. — JUDAÏSME ET CHRISTIANISME 197 

sein et surtout à ses frontières, dans la yie nationale du ju** 
daïsme, se produisaient des phénomènes de différente nature 
qui, aux yeux de ceux qui les remarquaient et les pénétraient, 
ne souffraient pas d'autre explication. 

Et d'abord dans son sein, ou, ce qui revient au même, dans 
les écoles des Scribes, d'où provenait la règle suivie par les 
Pharisiens. Là se manifestait, non pas chez tous, mais du 
moins chez quelques précurseurs et très clairement, la ten- 
dance à considérer la justice comme autre chose que l'obser- 
vation d'innombrables prescriptions de la Loi, — un effort 
dans le sens de la simplification, dans le sens d'une concep- 
tion plus profonde, fondamentale, de la religion. On connaît 
la réponse de Hillel, le contemporain d'Hérode, au païen qui 
lui demande de résumer en quelques lignes la religion juive : 
« Ce que vom ne voulez pas qui voies arrive ^ ne le faites pas 
non plus aux autres : c'est là toute la Loi, tout le reste n'en 
est que l'explication ; va donc et apprends à comprendre * ! » 
Dans le traité Pirké Abôth de la Mishna, nous trouvons éga- 
lement quelques dictons analogues, qui s^élèvent au-dessus 
du point de vue de la légalité et qui proviennent de différentes 
époques. Antigène de Socho avait l'habitude de dire : « Ne 
soyez pas comme des esclaves qui servent leur maître afin de 
recevoir un salaire, mais soyez comme des esclaves qui ne 
servent pas leur maître pour en recevoir un salaire, et que la 
crainte du ciel (c'est-à-dire, la crainte de Dieu) soit sur 
vous M » On rapporte de Gamaliel, le fils de Rabbi Juda le 
saint, ce mot : c Fais son bon plaisir (le bon plaisir de Dieu) 
comme si c'était ton bon plaisir, afin qu'il fasse ton bon plaisir 
comme si c'était son bon plaisir. Anéantis ton bon plaisir de- 
vant le sien '. » Un des disciples de Johanan ben Zaccaï, 
Eléazar ben Ârak, répond à la question de son maître, quelle 
est la bonne voie où un homme doive se tenir : « un bon 



«) Talmud bablî, Sabbath fol. 31 a. 

«) Pirkè Abôth I : 3 (p. 27 de Tédition de Ch. Taylor, Cambridge, 
1877). 
*) Ibidem H : 4 (p. 43 éd. Taylor). 



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198 BEVUE DE l'histoire DES RELKaOlfS 

cœur *, — et, à l'occasion de cette réponse, il reçoit, entre les 
autres disciples, l'approbation de Johanan *. Dans les por- 
tions baggadiques de la Guemara et dans les nombreux mi- 
drashim qui nous ont été conservés, de pareilles déclarations, 
purement religieuses ou purement morales, sont très tré- 
quentes, de méine que des récits et paraboles où se ré- 
vèle la même tendance. Dans la forme sous laquelle nous 
les possédons, ils datent d*une époque plus récente. Mais on 
peut tenir pour certain que les Scribes, dès le commencement, 
ont donné de pareilles instructions. Quand ils se produisaient 
comme prédicateurs dans les synagogues, ils devaient babi- 
bituellement parler de cette façon, la plupart du temps à Toc- 
casion des portions de la Loi et des Prophètes dont lecture était 
donnée à la communauté, parfois aussi d'une manière absolu- 
ment libre, comme les inspiraient leur cœur ou les besoins du 
moment ". Il n'y a là, à proprement parler, rien d'étrange. 
Il y avait certainement parmi les Scribes des hommes de sé- 
rieux et de conscience, mais aussi de piété intime et de senti- 
ments chaleureux, des hommes, en outre, dlmagination et de 
talent, des descendants — en un mot — des prophètes, de la 
prédication desquels Técho certainement retentissait quel- 
quefois aux oreilles de leurs auditeurs. Mais ce qui ne me 
pousse pas moins à mentionner ce côté de l'activité des Scribes 
comme quelque chose de particulier, c'est le contraste ou, du 
moins, le défaut d'accord entre ces faits et la tendance stricte- 
ment légale qui est l'essence et la marque distinctive et dura- 
ble de leur travail. Â les voir à mainte reprise faire Téloge de 
intention comme constituant ce qu'il y a de plus élevé, sinon 
la seule chose nécessaire, combattre Tidée d'un salaire dû, 
chercher à s'assurer un allié dans le cœur de leurs auditeurs, 
ils nous font l'impression d'un oiseau captif qui frappe de son 
bec les barreaux de sa cage ou, si vous voulez, qui chante 

*) midem H : 12 (p. 49 éd. Taylor). 

') Cf. J. Derenbourg, ouv. cité p. 159 8uiv.,202 suiv. ; /. FreuderUhal, die FI. 
Josephus beigelegte Schrifl Ueber die Herrschaft der Vemunft{lV Macchabées), 
eine Predigt aus dem ersten nachchnsU.JahrhuQdert(Bre8lau, 1 869), surtout p. 4 s. 



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A. KUENBN. — « JUDAI8MB ET CHRISTIANISME 199 

comme s'il était libre dans son élément. L'élan, l'esprit de dé- 
vouement, l'initiative qu'ils manifestent de cette façon, ne s'ac- 
cordent pas avec le souci anxieux de Tobservation des 613 com- 
mandements de la Thora écrite et des prescriptions, bien plus 
nombreuses encore, de la loi orale. Mais — m'objectez-vous 
— chez les Scribes, l'un s'associe bien avec l'autre : que signi- 
fie, en présence de ce fait, la prétendue impossibilité de leur 
accord ? Cete, que les éléments spirituels et sentimentaux de 
renseignement des Scribes ne sont guère autre chose qu'une 
protestation impuissante contre ce qui constitue son caractère 
propre. Précisément parce qu'ils ne pouvaient sacrifier leur 
légalisme sans se supprimer eux-même, les Scribes étaient 
hors d'état de faire aboutir tout ce qui franchissait les bornes 
de ce légalisme. Il faut éternellement en rester là : un élan 
vers un but qu'on ne saurait atteindre, une promesse qui ne 
s'accomplitjamais... Oui, elle sonne bien, oui, elle est incontes- 
tablement inspirée par un noble sentiment, cette parole de 
Hillel : « Range-toi parmi les disciples d'Aaron (le clément) ; 
aime la paix et poursuis-la ; aime les créatures et amène-les à la 
Thora ^ » Mais comment, si la pratique doit répondre à la 
théorie? s'il est clair que cette Thora, avec sa « clôture « » 
élevée par les Sopherîm, renforcée et rendue plus élevée en- 
core par les sept règles de Hillel lui-même ', est inaccessi- 
ble aux « créatures » qui doivent y être amenées? En vérité, il 
n'est que trop évident que les Scribes, comme les Pharisiens 
qui en sont inséparables, souffraient d'une contradiction in- 
terne. Il y a discordance entre les intentions et les sentiments 
qu'ils éveillent et sur lesquels ils veulent s'appuyer, et le but 
pratique auquel ils tendent. Un tel défaut d'harmonie n'est pas 
ressenti par chacun de ceux où il se présente ; ce qu'on nomme 
habituellement une heureuse inconséquence, n'est pas, tant 
s'en faut, rare en ce monde, et ne l'était pas alors plus qu'au- 
jourd'hui. Toutefois ces contradictions ne laissent pas de ron- 

») Pirké Abôlh 1 : 13 (p. 34 suiv. éd. Taylor). 

*) Ibid. I : 1 (p. 25. éd. Taylor. Cf. la remarque de l'éditeur. 

*) Voyez ma Godsdienst van Israël II : 467 suiv. 



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200 RBYUB DE L*HISTOmE DES RELIGIONS 

ger la vie spirituelle de ceux qui les recèlent. Tôt ou tard, il 
faut qu'on en prenne conscience et — qu'arrive-t-il alors ? Où 
peut-on, en pareille occurrence, — prenez y garde ! sur la 
voie où l'on se trouve engagé — retrouver l'accord ? 

« Aime les hommes et amène-les à la Thora. » Cette parole 
de Hillel nous conduit d elle-même à la seconde série de phé- 
nomènes, où l'insufSsance du Pharisaïsme me semble se mani- 
fester. Aux « hommes » ou, plus exactement, « aux créatures » 
dont parle Hillel, appartiennent tout d'abord les Juifs établis en 
Palestine : qui pouvait, avant ces « enfants du royaume, » pré- 
tendre à la connaissance de la Thora et à la bénédiction de la 
vie selon ses préceptes? Nous n avons aucun droit d'accuser 
les Scribes de négligence dans Taccomplissement de leurs de- 
voirs envers leur peuple. Ils ont fait ce qu'ils pouvaient. 
On peut aussi peu prétendre qu'ils aient travaillé absolument 
en vain pour une portion quelconque du peuple. Une partie, en 
vérité ! et une partie du judaïsme qui n'est pas à dédaigner, est 
devenue par leurs efforts la propriété de tous. Le monothéisme 
était entré, vers le commencement de notre ère et auparavant 
déjà, dans la conscience nationale. Le privilège, conféré à Is- 
raël sur les païens, était généralement reconnu ; l'obligation, 
qui y correspondait, de vivre selon les commandements de 
Dieu n'était niée par personne. Mais, si nous nous demandons 
maintenant : les Scribes avaient-ils réalisé leur idéal d'un peu- 
ple consacré au Saint, ou, si c'est trop demander, étaient-ils au 
moins sur la voie qui y menait? nous aboutissons à un résul- 
tat fort triste. Une portion notable de la population juive de 
Palestine ne répondait absolument pas aux exigences que les 
Sopherîm posaient, et, à leur point de vue, devaient poser et, 
par suite, était à leurs yeux non seulement impure, mais abomi- 
nable. A cette catégorie appartenaient tout d'abord ceux que le 
Nouveau Testament appelle « les brebis perdues de la maison 
d'Israël *, » les pécheurs et les péa^ers que le Talmud dési- 

MaUiieu X : 16 ; XV : 24 cf. MaUhieu IX : 36; Marc VI : 34. 



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A. KUEREN. — judaïsme ET GHRISTlAlflâME 20t 

gne par l'expression de « ammé ha-ârez, » autant dire « les 
(juifs) païens. » Mais aussi la masse^ que la plus ancienne litté- 
rature chrétienne comprend sous le nom « des foules, » s'ils 
n'étaient pas à un niveau aussi bas que ceux qui viennent d'être 
nommés, étaient pourtant loin d'être irréprochables dans Topi- 
nion des Scribes. Ainsi, sinon tous, au moins beaucoup 
d'entre eux, tombaient sous le jugement que le quatrième évan- 
gile fait exprimer par « les Grands-Prêtres et les Pharisiens » : 
« Maudite soit cette foule qui ne connaît pas la loi M » On a 
contesté ce fait et représenté la bourgeoisie juive, la classe 
moyenne proprement dite, comme répondant absolument aux 
exigences des Sopherîm*. La décision finale est difficile : 
nous nous mouvons ici sur un terrain qui, même dans les cir- 
constances les plus favorables, reste presque inaccessible à la 
statistique, mais qui Test d'autant plus dans ije cas particulier, 
que les indications qui sont à notre service sont plus rares et 
plus incomplètes. Toutefois il est un fait, dont la conception 
la plus optimiste ne tient aucun compte et qui, si je vois bien, 
est inconciliable avec elle. Ce fait, c'est le Pharisaïsme lui- 
même, n perd sa raison d'être du moment où il cesse de pou- 
voir être considéré comme une protestation contre l'état mal 
satisfaisant — au point de vue légal — du peuple pris dans son 
ensemble. Le Pharisien ne se charge d'aucune obligation spé- 
ciale, à laquelle chaque Juif à son tour ne soit pas soumis. Le 
Pharisaïsme est simplement le judaïsme lui-même, rien de 
plus. Cependant il est la pratique, non de la nation entière, 
mais d'une secte — de quelques milliers d'individus, sur les- 
quels le peuple a les yeux tournés, comme vers des modèles, 
mais qui, à leur tour, diffèrent essentiellement du peuple. Gei- 
ger, auquel nous avons d'ailleurs de grandes obligations en ce 
qui concerne l'intelligence exacte de Fessence et des rapports 

*) Jean VII : 49. 

') GrsBtz, ouv. cité p. 305. « Der judœische Mittelstand, die Bewohner 
kleinerer und grôszerer. Stadte, war grôszentheils derart voa Gotterfçebenheit, 
Frômmigkeit und ieidlicher (!) SitUichkeit durchdrungea dasz die Aufforde» 
ruDg die SQDden zu bereuen und fahren zu lassen fur aie gar keinen Sinn 
hatte. » 



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202 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

mutuels des différents partis juifs, se trompait en identifiant 
les Pharisiens et la bourgeoisie juive ^ Mais les erreurs des 
hommes compétents sont souvent instructives. Telle Geiger 
se figure la chose, telle elle aurait dû être ; il n'y avait, au point 
de vue théorique, aucune raison pour que le peuple entier — 
en mettant à part les gens tout à fait bornés et les dévoyés — 
ne répondit pas aux exigences, auxquelles satisfaisaient les 
Pharisiens. Mais, en fait, cela ne s'est point produit et — ne 
pouvait pas se produire. Le poids des commandements était 
trop lourd, l'obéissance trop compliquée, pour que la nation en- 
tière pût les accepter et les porter docilement. Un petit nom- 
bre de personnes, qui en faisaient l'affaire de leur vie, en 
étaient seules capables. Mais, en tant que ce qu'un petit nombre 
était seul à faire, était l'obligation de tous, le Pharisaïsme 
n'est-il vraiment pas à la fois la manifestation la plus pure et 
— la condamnation de la forme religieuse, d'où il est sorti, 
non arbitrairement, mais en suite d'une nécessité histo- 
rique? 

Qu'arrive-t-il, lorsque l'application conséquente d'un principe 
qui n'est vrai qu'à moitié, donne naissance à un embarras, de 
la nature de celui où se débattait le peuple juif vers le com- 
mencement de notre ère ? On cherche des issues, et on les 
trouve. Si l'idéal semble impossible à atteindre, on se contente 
à moins. Mais ce n'est là toigours qu'une triste nécessité, où 
l'âme ne trouve aucun repos durable. L'idéal non réalisé conti- 
nue à nous troubler et nous pousse constamment à de nouireaux 
efforts qui, dans la supposition d'où nous partons, n'aboutissent 
qu'à de nouvelles déceptions. Recherche sans trêve qui mène 
à la langueur ! A combien de Juifs le cœur n'a-t-il pas dû battre 
à la pensée des trangi*essions sans nombre, qu'ils tremblaient 
de commettre et quils ne pouvaient cependant point éviter! 
Combien de fois ne devaient-ils pas se sentir sous le coup du man- 

') Urscbrifi und Uebersetzungen der Bibel, p. 100 suiv. (par exemple, 
p. 150 : < Die Pharisœer bestanden aus dem national und religiôsgesinnten 
Bûrgerthume »); das Judenthum und seine Geschichte I (1865) p. 86 suiv. 
(par exemple, p. 89 : « die Âbgesonderten, das Biirgerthum »). 



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A. KUBNBN. — * judaïsme ET CHRISTIANISME 203 

queûient aux commandements de Dieu, auxquels leur conscience 
les liait, et qu'ils pouvaient cependant à peine connaître tous, en- 
core moins exécuter 1 U arrive alors que Ton finit par mettre de 
côté d'aussi pénibles pensées et qu'on se soumet à l'inévitable. 
Mais est'Ce-là une solution de la difficulté? Non, la paix de 
l'âme est payée trop cher à ce prix. 

Heureusement qu'il y avait encore une autre voie, et nous 
sommes libres de croire que quelques-uns Talent trouvée. Il y 
avait, comme nous l'avons dit tout à l'heure, une contradiction 
interne dans la doctrine des Scribes — un élément prophétique 
qui ne s'accordait pas avec la direction dominante, avec l'exacte 
légalité. C'était là le côté le plus attrayant de l'activité des So- 
pherîm : le Juif croyant entrait pour la première fois en contact 
avec cet élément dans la synagogue, et il continuait d'en subir 
rinfluence, alors même que, plus tard, il avait appris à connaî- 
tre la « halacha » — la Thora dans ses applications multiples. 
Il y avait là un accent qui trouvait un écho dans son âme. Et 
pourquoi se serait-il refusé à y prêter Toreille? Quand les 
Scribes, dans leur prédication^ s'adressaient à son cœur et 
cherchaient un point d'attache dans ses aspirations religieuses, 
que fàisaient-ils d'autre que ce qu'avaient fait les hommes 
pieux du temps passé ? N'était-ce pas l'esprit des prophètes et 
des psalmistes qui opérait en eux et se faisait entendre au 
fidèle par leur bouche ? U pouvait s'abandonner sans crainte à 
leur direction. Elevé dans le respect de la parole prophétique, 
rendu à mainte reprise attentif à son importance par les Scribes 
eux-mêmes, il pouvait ainsi s'élever à une conception de la vie 
morale et religieuse, différente de celle que les Scribes avaient 
construite systématiquement en vertu de leur principe. Ai-je 
besoin de vous décrire de plus près cette conception ? Mais 
vous vous souvenez comment les prophètes avaient désigné la 
disposition du cœur agréable à Dieu, quels penchants ils avaient 
encouragés» comment, laissant absolument de côté le rituel, 
ils avaient recommandé les vertus purement humaines comme 
manifestation de la véritable piété. Sans aucun doute, cette con- 
ception avait conservé des adhérents même sous Tempire du 



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204 lUSTUB DE l'histoire DES REUGlOIfS 

judaïsme ^ N'allons pas toutefois nous figurer 'qu'il y eût là 
les éléments constitutifs d*une autre théorie, qui se serait trou- 
vée constamment opposée à la théorie officielle. Tout au long 
de la voie indiquée, par les prédications de la synagogue 
comme par la lecture des saintes Ecritures, avaient été jetées 
les semences d'une religion, qui n'aboutissait pas à l'observa- 
tion du pacte conclu avec Dieu ei à l'attente du salaire attaché 
par lui à cette observation. Et cela ne se faisait pas sans résultat. 
Les grains tombaient à mainte fois sur une bonne terre. L'Essé- 
nisme nous a déjà appris combien les éléments purement mo- 
raux étaient puissants au sein du judaïsme et comment ils sa- 
vaient se faire valoir à côté de lui. Le même fait doit s'être aussi 
reproduit visiblement dan s la vie de beaucoup de gens paisibles 
du pays, qui continuaient d'appartenir à la société juive. Ils 
n'avaient pas dépassé le principe légal : le Pharisien restait, à 
leurs yeux, le modèle de la piété et de la justice. De là certai- 
nement, chez quelques-uns d'entre eux, un manque d'assurance : 
étaient-ils bien sur la bonne route et pouvaient-ils goûter la 
paix, à laquelle ils participaient? Leur religion était, en un 
certain sens, une acquisition irrégulière, une possession obte- 
nue par rapt, et, par suite, susceptible de leur être enlevée. 
Mais, en fait, ils avaient atteint, fût-ce par avance, un point 
de vue plus élevé que le Pharisaïsme — un point de vue qui 
bientôt devait être obtenu et maintenu en droit. 

La façon dont nous envisageons le judaïsme palestinien, doit 
désormais s'élargir. Jusqu'ici, on pourrait induire des appa- 
rences qu'il a mené, pour ainsi dire, une vie séparée, qu'il n'a 



') A ce point de vue qu*on relise (les réflexions de Flavius Josèphe, contre 
Apion, II, 16, entre autres ces paroles : « U (Moïse) ne fit pas de la piété une 
partie de la vertu, mais, fit des vertus des parties de la piété, c'est-à-dire de la 
justice, de la persévérance, de la tempéraoce, de la complète harmonie mu- 
tuelle des citoyens. Car toutes les actions, tout ce qu'on fait et tout ce qu'on 
dit, tout cela dépend parmi nous de la pieuse intention à l'égard de Dieu; car 
il (Moïse) n'a rien laissé de tout cela sans en tenir compte ou le régler. » Cf. 
encore II : 19, sur l'introduction de ces manières de voir dans la conscience du 
peuple. 



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A. KUENEN. — JUDAÏSME ET CHRISTIANISME 205 

été que peu ou pas du tout en contact avec les autres religions 
et leurs partisans. C'est le contraire qui est vrai. En Palestine 
même le judaïsme était enveloppé et écrasé par la civilisation 
païenne toute puissante et, au dehors, il étendait partout ses 
rameaux Ces circonstances ne pouvaient pas rester sans 
action sur les dispositions de ses membres, sur leurs espé- 
rances, sur leur conduite en général. Et, en fait, cette influence 
était considérable. Ce qu'il convient d'en dire, se range sous 
les deux chefs suivants : le Messianisme et le prosélytisme. 

« Le Messianisme » : pour ne pas nous laisser étouffer — ou 
détourner de notre tâche — parla richesse de ce sujet, il faut 
que je me permette, après avoir écarté toutes les particularités 
ainsi que les points contestés, d'attirer votre attention unique- 
ment sur le point essentiel, sur lequel heureusement Popinion 
est unanime. Je prends donc comme une chose démontrée, que 
les attentes messianiques ne sont pas mortes au sein de l'Israël 
qui a survécu à l'exil ; qu'elles ont été particulièrement con- 
servées — non par l'aristocratie dirigeante, mais — parmi les 
Scribes, les Pharisiens et le peuple placé sous leur direction ; 
que le poids de Toppression d'Hérode comme des Romains 
les a vivifiées et fortifiées. Ce n'est pas que ces attentes eus- 
sent déjà revêtu, aux abords du commencement de notre ère, 
une forme déterminée ; le judaïsme ne possédait pas une dog- 
matique messianique parachevée. Mais la conviction générale 
était que la soumission du peuple de Dieu aux païens était une 
anomalie et ne pouvait, en conséquence, se prolonger indéfi- 
niment. Israël devait être libre et régner, aussi sûrement qu'il 
avait été choisi par le Tout-Puissant parmi toutes les familles 
de la terre et qu'il lui appartenait, en « royaume de prêtres et 
en peuple consacré ^ » Jusqu'ici unanimes, les Juifs se ,di- 
visaient en ce point, et deux tendances se produisaient dans 
leur sein. Chez quelques-uns, le Messianisme aboutissait au 
Zélotisme. Dans des cercles de plus en plus étendus, se pro- 
page l'idée que l'inauguration des temps meilleurs qu'on es- 

Exode XIX : 6a. 



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206 REVUS DB l'histoire des religions 

père ne doit pas être attendue passivement, mais hâtée par 
des actes de hardiesse. Josèphe — à peu près le seul témoin 
que nous puissions consulter — malgré ses efforts pour dé- 
guiser la vérité, ne peut dissimuler que le zélotisme faisait de 
constants progrès, jusqu'à ce qu'enfin, dans l'année 66 de l'ère 
chrétienne, tout le peuple s'y laissât entraîner. Mais la chose 
ne se faisait que malgré ses guides spirituels, les Scribes^ et 
de leurs fidèles disciples, les Pharisiens. Dès le commence- 
ment, ceux-ci se maintiennent fermement dans leur attitude 
expectante et, dans la mesure où le cœur du peuple leur ap- 
partenait, en même temps qu'ils lui apprenaient à espérer, il 
lui apprenaient aussi à supporter. Souffrir et mourir pour la 
Loi : il est remarquable combien de fois cette pensée revient 
sous la plume de l'historien juif dans cet écrit où il s'efforce 
de rétablir son peuple et sa religion dans leur véritable lumière 
contre les attaques d'Apion : « Tous les Juifs, écrit-il *, ont 
appris dès leur naissance à tenir les paroles de la Loi pour 
commandements de Dieu, à y rester fidèles, et, s'il est néces- 
saire, à mourir volontiers pour elles. » Ailleurs il célèbre leur 
courage en face de la mort subie pour la Loi — non pas, ajoute- 
t-il, cette mort facile, à laquelle on s'expose dans le combat, 
mais celle qui, compliquée d'outrages physiques, est considérée 
partons comme la plus pénible». Ils croient fermement, vient-il 
d'affirmer un peu plus haut, que ceux qui ont obéi aux lois et 
sont morts volontairement pour elles, s'il a été nécessaire, 
sont destinés à revivre et à obtenir une existence beaucoup 
meilleure. « J'hésiterais à écrire cela, si tout le monde ne 
savait qu'il en a été réellement ainsi, que, dans plus d'une cir- 
constance, plusieurs des nôtres, plutôt que de prononcer une 
parole contre la Loi, ont tout supporté avec héroïsme ^ » Si, 
à tant d'autres égards, Josèphe a été infidèle aux traditions de 
son peuple, ici c'est le véritable pharisien qui parle. 
Mais n'allons pas croire que ce Messianisme passif, parce 

*) Contre Apion, 1:8. 
«) Contre Apion, II; 32. 
*} Contre Apioo, II; 30. 



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A. KUENEN. — judaïsme ET CHRISTIANISME 207 

qu^il se refusait à Taction extérieure, doive être négligé dans 
Tappréciation que nous portons sur le judaïsme palestinien I 
Il me semble, tout au contraire, avoir une signification reli- 
gieuse bien supérieure au zèle d'un Judas le GauloniteS 
qui s'évaporait dans les actes mêmes de violence auxquels il 
poussait. C'est quelque chose de vivre dans un monde qui est 
le contraire de ce qu'il devrait être, de se dresser en face de 
lui en protestant, d'une façon qui, pour ne pas se produire au 
dehors, n'en est que plus sérieusement réfléchie et plus profon- 
dément sentie, au nom de TUnique, du Véritable, que le monde 
ne connaît pas, mais qu'il apprendra un jour malgré lui à con* 
naître et à adorer. On ne saurait dire avec certitude la nature 
des dispositions qui accompagnaient cette attitude. Gela peut 
être la haine, une haine concentrée contre les impies tout puis- 
sants ; cela peut être aussi un éloignement profond du monde 
impie et de ses pompes, une retraite dans les biens spirituels, 
que ce monde, s'il est incapable de les donner, n'est pas da- 
vantage capable de ravir, — le renoncement au monde, en 
un mot, ou la fuite du monde, un Essénisme spirituel, pour 
ainsi dire^ dont quelques spécimens nous ont été, en efifet, 
conservés dans les données relatives aux héros du corps des 
Scribes. Gomment se répartissaient entre les Juifs ces efifets 
intérieurs — et peut-être d'autres encore — du Messianisme, on 
comprend de soi que de telles questions restent sans réponse. 
Qui pourrait pénétrer dans les profondeurs de la vie de Pâme 
des générations passées ? Mais il est certain que leur vie reli- 
gieuse dans son ensemble vit se modifier son caractère et 
changer ses couleurs par la perspective de l'avenir attendu. D 
n'y avait, d'ailleurs, dans le Juif et dans sa manière de vivre, 
rien de blessant, ni de provocateur. Il évitait de se ranger aux 
idées et aux mœurs des autres ; il était indépendant et atta- 
chait du prix à le rester. Mais cela pouvait passer pour une 
étrangeté et être excusé, ou bien attirer les représailles de 



*) Josêphe, Antiquités, XVIII : 1, § 1 ; QueiTe juive, II : 8, 1 1. Cf. ma God8« 
dieust van Israël, II : 481 suiv* 



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208 REVUB DE l'histoire DES RELIGIONS 

la raillerie. Mais, c'était tout autre chose si cet homme, 
rejeton d'une nation sans importance, se levait, non, marchait 
silencieusement avec ces griefs à rencontre de la direction ac- 
tuelle du monde, ayant au cœur cet espoir d'une ' révolution 
universelle et ces prétentions à l'empire du monde. Bien que 
ces pensées et ces vues ne ftissent pas criées sur les toits, elles 
ne pouvaient néanmoins rester cachées, et elles s'étaient, en 
efifet, ébruitées parmi les Romains, et plus encore parmi les 
voisins immédiats des Juifs ^ Est-ce merveille si beaucoup, 
mécontents de l'organisation sociale dont ils faisaient partie, 
ayant perdu la foi à la religion traditionnelle, dirigeaient un 
regard interrogateur sur cette partie du mystérieux Orient 
pour voir si la lumière ne s'y lèverait pas? 

Mais ne me faites pas dire qu'on s'en tînt à cette vague in- 
terrogation. Déjà, dans presque toutes les parties du monde 
alors connu, un très grand nombre de personnes s'étaient rat- 
tachées au judaïsme. Le Prosélytisme avait peu à peu pris un 
développement extraordinaire. Sur ce point, pas plus que sur le 
précédent, je ne puis entrer dans le détail, mais c'est aussi et 
seulement le fait brutal qui s'impose ici à notre attention, et 
sur ce point tout le monde est d*accord. Flavius Josèphe mé- 
rite certainement d'être cru, quand il nous donne sur sa propre 
époque des renseignements que chacun de ses lecteurs était en 
mesure de comparer à la réalité. Eh bien I il n'hésite pas à 
affirmer que « beaucoup, de Grecs s'étaient soumis aux lois 
juives; bon nombre y étaient restés fidèles, tandis que d'autres, 
auxquels la constance paraissait trop lourde, s'en étaient déta- 
chés '. » Kt plus bas : « Depuis longtemps déjà, beaucoup de 
personnes se sont prises d'un grand zèle pour la manière dont 
jDous adorons Dieu, et il n'est pas une seule ville, aussi bien 
parmi les Grecs que parmi les Barbares, il n'est pas un seul 
peuple où ne soit répandue l'observation du septième jour 
comme jour de repos, où l'on n'ait adopté et le jeune et l'allu- 



^) Suétone, Vespas. chap. IV ; TaeiU, Histor. V : 13. 
*) Contre Apion,II: 10. 



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A. KUENEN. judaïsme ET CHRISTIANISME 209 

ma^ des flambeaux et plusieurs de nos préceptes relatifs aux 
mets. Ils aspirent aussi â imiter l'accord qui règne entre nous, 
notre ardeur dans les travaux manuels, notre constance dans 
les persécutions que la Loi attire sur nous... Comme Dieu pé- 
nètre le monde entier, ainsi la Loi s'est répandue parmi tous 
les hommes. Que chacun veuille seulement penser à sa propre 
patrie et à sa propre demeure, et aucun ne me refusera son 
assentiment «. » C'était principalement la diaspora juive qui 
attirait à elle les prosélytes «. Mais, en Palestine également 
et de là au dehors, le judaïsme se répandait parmi les païens, soit 
de lui-même en suite de leur commerce avec les Juifs, soit par 
des émissaires qui étaient partis pour les convertir. Il est 
vraisemblable que, au premier siècle de l'ère chrétienne, de 
pareilles tentatives directes n'étaient pas rares 3. En un mot : 
le judaïsme n'était nullement étranger à la conscience de sa 
destination plus large et s'occupait déjà çà et là d'étendre ses 
frontières. 

La preuve la plus forte de l'importance de ce mouvement, 
nous la trouvons dans ce fait que la question de savoir à quelles 
conditions les païens pouvaient être admis dans le judaïsme, 
avait déjà été posée et avait reçu diflFérentes réponses. Tout le 
monde connaît le récit de Flavius Josèphe sur la maison royale 
d'Adiabène et sa conversion à la religion juive *. Ce qui mé- 
rite maintenant notre attention plus encore que ce fait, c'est 
le conflit où se trouve engagé Izates en ce qui touche sa sou- 
mission à la circoncision, et les avis divergents soutenus à ce 
propos par Hanania et Eléazar. Le premier se contente de 
l'observation de ce qu'il y a d'essentiel dans la Loi, l'autre es- 
time que le respect pour la Loi doit tout d'abord s'affirmer par 
la soumission à tous ses préceptes, y compris le précepte par- 
ticulier qui concerne la circoncision. Si je dis que les données 



*) Contre Apion, II ; 39. 

*) Voyez les textes justificatifis dans ma Godsdieûst vaa Israël, H : 503. 
«) Cf. Matthieu XXIIl : 14. 

*) Antiquités XX : 2-4, à comparer avec les réôits talmudiques dans Deren- 
bourg f ouv. cité p. 222-1^29. 

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210 RBYUE DB L*HISTOnil DES RBLIGIOlfS 

de Josèphe à cet endroit sont comme un commentaire de la 
lettre de Paul aux Galates, cela signifie, en d autres termes, 
que la question : religion nationale ou universelle ? s'est trou- 
vée en cet endroit, sur les rives du Tigre, sinon tranchée, au 
moins posée. Au point de vue de la Loi, Éléazar, qui n*en veut 
laisser tomber ni un point ni un iota, a incontestablement le 
droit de son côté. Mais — si Ton se conforme à la règle posée 
par lui, le judaïsme reste ce qu'il est, la religion d'un peuple 
unique, et la poignée de convertis qu'il fait, ne peut servir qu'à 
faire mieux ressortir son caractère national. Quen adviendra- 
t-il, en ce cas, de sa destination beaucoup plus vaste, que nous 
avons vu esquissée positivement dans une série de phéno- 
mènes variés ? Qu'en adviendra-t-il tout d'abord de cet univer- 
salisme prophétique, mais aussi de cette faculté d'adaptation 
que le judaïsme a déjà mise au jour à l'étranger et, par-des- 
sus tout cela, des trésors de piété et de moralité qu'il recèle 
en lui-même, et vers lesquels tant d'hommes tendent déjà des 
mains avides ? Toutes ces promesses d'un magnifique avenir 
vont-elles être sacrifiées à son caractère strictement légal, 
en un mot, au Pharisaïsme ? Et cela, au moment où cette ap- 
plication rigoureuse du principe légal est déjà jugée sur son 
propre terrain : tandis que, en Palestine même, elle se montre 
incapable d'atteindre son but immédiat, qu'à côté d'elle, en 
partie déjà dans l'Essénisme, mais surtout chez un grand 
nombre de gens du peuple, apparaît une autre et meilleure con- 
ception de la religion, qui, pour le moment, ose à peine se mon- 
trer, mais fait cependant sur nous l'impression d'être en 
mesure d'accomplir la tâche que le judaïsme n'a pas su rem- 
plir? 

La limite que j'ai posée à cette partie de nos recherches est 
atteinte. Ultérieurement, quand nous aurons fait entrer égale- 
ment la naissance du Buddhisme dans le cercle de nos études, 
je reviendrai encore une fois au judaïsme et au rapport où le 
christianisme se trouve avec celui-ci. Nous avons esquissé au- 
jourd'hui la marche du judaïsme s'élevant petit à petit à la 



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A. KUBUSlf^ -^ ^UQÀISVB tj eHRISTiANISME IHl 

hauteur d'une religion internationale, et la naissance de cette 
dernière est devenue pour nous une nécessité historique. 
Toujours — disons-le encore une fois I — avec une seule res- 
triction, mais avec une restriction de la plus haute impor- 
tance. Je pense avoir montré que les conditions de ce 
passage étaient réunies, que les matériaux de la nouvelle 
fondation étaient, pour ainsi dire, rassemblés, ou, comme 
on pourrait exprimer également la chose, que la question 
étdiit posée^ et dans les termes les plus précis, et qu'elle était 
ainsi aussi près que possible de sa solution. Il ne manquait 
plus qu'une seule chose : la solution elle-même. Les élé- 
ments en étaient amoncelés en désordre ; il fallait prononcer 
le « flat lux ! » Mais raisonner ainsi n'est-ce pas reconnaître 
que toute notre entreprise a échoué ? Cela serait incontesta- 
blement le cas si je vous avais promis d'expliquer la nais- 
sance du christianisme en dehors de la personne de son fon- 
dateur. Mais vous vous souvenez que, dès le principe, je me 
suis défendu d'une telle pensée. Ce que j'ai entrepris de vous 
démontrer, c'est que Jésus ne pouvait pas être considéré 
comme un deus ex machina qui, dans le trouble et les mi- 
sères amenés par les hommes, soit venu inopinément rétablir 
Tordre. Je disais qu'on était en mesure de prouver rigoureuse- 
ment qu'il ne pouvait pas être opposé à tout le peuple juif dans 
toutes ses nuances religieuses. Eh bien, ces promesses n'ont- 
elles pas été tenues? « Le christianisme, lisais-je quelque part 
il n y a pas longtemps t, la personne de Jésus-Christ, n'est 
pas le dernier rejeton de la nationalité Israélite, mais l'accom- 
pUssement de la révélation divine qui est à la base de son 
histoire. » Nous ne nous occuperons pas de l'antithèse ainsi 
énoncée, car cela nous entraînerait sur un terrain où nous ne 
voulons pas nous engager. Mais la négation qui s'exprime 
dans ces paroles a cessé d'exister pour nous. « Le christia- 

^) Das Christ enthum, die Person Jesu Christi, ist nicht der letzte Auslâufer 
des israelitischen Volkstums, sondera die ErfûUung der ihm zu Grunde liegen- 
den GottesoffenbaruDg (H. J. Bestmann^ Geschichte der christlichen Sitte, I : 
318). 



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212 REVUE DE L*HISTOIRE DES RELIGIONS 

nisme n'est pas le dernier rejeton, » ou, plus exactement, n'est 
pas le fruit « de la nationalité Israélite ! » Mais nous avons vu 
pourtant que plus d'un élément du judaïsme visait les choses 
qui devaient venir et, pour ainsi dire, poussait au développe- 
ment du germe que la religion Israélite portait en elle-même 
depuis des siècles, dès le principe même. N'avons-nous pas 
été les témoins des douleurs — non pas jêvées, mais réelles, 
de l'enfantement du Messie ? 

Maintenant nous sommes en état de faire encore un nouveau 
pas. Jusqu'au moment où les faits eux-mêmes se chargent de 
donner la réponse, la manière dont la solution doit se présen- 
ter reste sans doute un secret. Toutefois il n'est pas trop osé 
de prétendre que sa forme ne pouvait être douteuse pour qui- 
conque connaît la marche de l'histoire religieuse d'Israël. Nous 
avons appris à connaître le prophétisme comme la force mo- 
trice de ce développement. Les Prêtres et, dans une période 
ultérieure, les Scribes y ont contribué avec zèle et rendu ainsi 
à leur peuple comme à l'humanité des services inappréciables. 
Mais aux pivots de ce processus qui s'est poursuivi pendant des 
siècles, se dresse le prophète. Les tentatives qui vont directe- 
ment au but final sont son œuvre. Dans le judaïsme du temps 
de l'accomplissement, les pensées, les intentions, les disposi- 
tions, qui annoncent immédiatement la nouvelle création à 
venir, sont dues à son influence. Il semble donc bien résider 
dans la nature de la chose que le rôle principal soit également 
réservé au Prophète dans le passage du national à l'universel. 
Ce qu avaient commencé Amos, Isaïe, Jérémie et le « le grand 
inconnu, » il lui appartient de l'achever. 

C'est ce qui semblait devoir être ; c'est ce qui est aussi 
arrivé. 



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LES LÉGENDES ÈYANGÉLIQUES 

CHEZ LES MUSULMANS 



S*il est, pour le lecteur européen, des légendes musulmanes ca- 
pables d'exciter l'intérôt, c'est évidemment celles consacrées aux 
personnages qui figurent dans FËvangile. Nous avons donc pensé 
qu*un travail, môme très-incomplet, sur ces récits, serait accueilli 
avec indulgence. 

Il suffit de jeter un coup d'œil sur le Koran pour être convaincu 
du fait que son rédacteur, s'il n'a pas connu le texte même des évan- 
giles, était instruit d'une partie importante tant de leur contenu que 
des doctrines des chrétiens. 

Quatre personnages sont nommés dans le livre sacré des Musul- 
mans, qui leur consacre de nombreux versets : Zacharie, Jean-Bap* 
tiste, Marie et Jésus. 

Nous allons tout d'abord citer les principaux passages consacrés 
à chacun d'eux. Quand il s'agit de traditions religieuses, il est bien 
difficile de ne point se reporter d'abord au Koran. En efiTet, les com- 
mentateurs, comme les autres écrivains mahométans, se conten- 
tent d'ordinaire de le paraphraser ou de le compléter en supposant 
toigours qu'on sait ce qu'il contient, car ceux des fidèles qui n'ont 
point retenu, dans leur mémoire, l'intégralité ou partie de son texte, 
font de cet ouvrage leur lecture journalière. 

ZACHARIE ET JEAN-BAPTISTE 

Le Koran, on le sait, n'a point, comme chacun des évangiles, la 
forme d'un récit suivi : nous ne pouvons donc constituer, au moyen 
de ses versets, une narration. Force nous est, en le citant, de res- 
pecter son incohérence. 

En ce qui concerne Zacharie et Jean-Baptiste, il leur consacre trois 



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E DE L HISTOIRE DES RELIGIONS 

que nous allons successivement présenter, en 
aduction de Kasimirski. 



Chapitre III. 

jour où l'épouse dlmran (Anne) adressa cette 
ur, je t'ai consacré ce qui est dans mon sein, 
rement ; agrée-le, car tu entends et connais 
enfanté, elle dit : Seigneur, j'ai mis au monde 
bien ce qu'elle avait mis au monde : le garçon 
le), et je l'ai nommée Mariam (Marie) ; je la 
n, elle et sa postérité, afin que tu les préserves 
lapidé. 

le plus bel accueil à la femme d'Imran ; il lui 
9 belle créature. Zacharie eut soin de l'enfant ; 
[ait visiter Marie dans sa cellule, il trouvait de 
'elle. — Marie I d'où vous vient cette nourri- 
t de Dieu, répondit-elle, car Dieu nourrit abon- 
eut, et ne leur compte pas les morceaux, 
se mit à prier Dieu : — Seigneur, accorde-moi 
tu aimes à exaucer les prières des suppliants, 
t pendant qu'il priait dans le sanctuaire, 
la naissance de Jahia (saint Jean), qui confir- 
be de Dieu : il sera grand, chaste, un prophète 

me viendra cet enfant? demanda Zacharie; la 
et ma femme est stérile. L'ange lui répondit: 
ait ce qu'il veut. 

Jeigneur, donne-moi un signe comme gage de 
: Voici le signe : pendant trois jours, tu ne par- 
3 par des signes. Prononce sans cesse le nom 
s louanges le soir et le matin. 

§ 
Chapitre XIX 

la miséricorde de ton Seigneur envers son ser- 
oqua son Seigneur d'une invocation secrète, 



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MÉLANGES ET DOCUMENTS 215 

3. Et dit ; Seigneur, mes os afTaiblis se dérobent sous moi, et ma 
tète s'allume de la flamme de la canitie. 

4. Je n'ai jamais été malheureux dans les vœux que je t'ai adressés. 

5. Je crains les miens qui me succéderont. Ma femme est stérile ; 
donne-moi un héritier qui me vienne de toi, 

6. Qui hérite de moi, qui hérite de la famille de Jacob ; et fais, ô 
Seigneur I qu'il te soit agréable. 

7. Zacharie I nous t'annonçons un âls. Son nom sera Jahia (Jean). 

8. Avant lui, personne n'a porté ce nom. 

0. Zacharie dit : Seigneur, comment aurai-je un fils? Mon épouse 
est stérile, et moi je suis arrivé h l'âge de décrépitude. 

10. Dieu a dit : Il en sera ainsi. Ton Seigneur a dit : Ceci m'est 
facile. Je t'ai créé quand tu n'étais rien. 

11. Seigneur, donne-moi un signe pour garant de ta promesse. — 
Ton signe sera celui-ci : Tu ne parleras pas aux hommes pendant 
trois nuits, quoique bien portant. 

12. Zacharie s'avança du sanctuaire vers le peuple, et lui faisait 
signe de louer Dieu matin et soir. 

13. Jahia I prends ce livre avec une résolution ferme. Nous 
avons donné à Jahia la sagesse quand il n'était qu'un enfant. 

14. Ainsi que la tendresse et la pureté. Il était pieux et bon envers 
ses parents. Il n'était point violent ni rebelle, 

15. Que la paix soit sur lui au jour où il naquit, et au jour où il 
mourra et au jour où il sera ressuscité ! 



CHAPITRE XXI 

89. Souviens-toi de Zacharie, quand il cria vers son Seigneur : 
Seigneur^ ne me laisse point seul ; mais tu es le meilleur des héri- 
tiers. 

00. Nous l'exauçÂmes, et lui donn&mes Jahia (Jean), et nous ren- 
dîmes sa femme capable d'enfanter. Us cherchaient à se surpasser 
dans les bonnes œuvres, nous invoquaient avec amour et avec crainte, 
el s'humiliaient devant nous. 

91. Souviens-toi aussi de celle qui avait conservé sa virginité, et 
en qui nous soufflâmes une partie de notre esprit ; nous la consti- 
tuâmes, avec son fils, un signe pour l'univers. 

92. Cette religion, c'est la vôtre (l'Islam), c'est une seule et môme 



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REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS 

lie de ces prophètes. Je suis votre Seigneur, adorez- 



MARIE 



Tavons fait pour Zacharie et Jean-Baptiste nous 
vement extraire du Koran les versets consacrés à 



§ 

CHAPITRE XIX 

imed ! parle dans le Koran de Marie (Mariam), comme 

I chez sa famille et alla du côté de TEst. 

luvrit d'un voile qui la déroba de leurs regards. Nous 

s elle notre esprit. Il prit devant elle la forme d'un 

igure parfaite. 

it : Je cherche auprès du Miséricordieux un reflige 

i le crains... 

[it : Je suis Tenvoyé de ton Seigneur, chargé de te 

>aint. 

L, répondit-elle, aurais-je un flls ? Aucun homme n'a 

é de moi, et je ne suis point une femme dissolue. 

it : Il en sera ainsi ; ton Seigneur a dit : Ceci est fa- 

1 sera notre signe devant les hommes, et la preuve 

corde. L'arrêt est prononcé. 

nt grosse de l'enfant, et se retira dans un endroit 

eurs de l'enfantement la surprirent auprès d'un tronc 

it à Dieu, s'écria-t-elle, que je fusse morte avant, et 

bliée d'un oubli étemel I 

n lui cria de dessous elle : Ne t'afflige point. Ton Sei- 

aler un ruisseau à tes pieds. 

e tronc du palmier, des dattes mûres tomberont vers 

t bois et rafraîchis ton œil ; et, si tu vois un homme. 
J'ai voué un jeûne au Miséricordieux, aiy ourd'hui je " 
ucun homme. 



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MÉLANGES ET DOGUMBIfTS 217 

28. Elle alla chez sa famille portant Tenfant dans ses bras. On lui 
dit : Marie 1 tu as fait là une chose étrange. 

29. sœur d'Âaron I ton père n'était pas un homme méchant, ni 
ta mère une femme dissolue. 

30. Marie leur montra du doigt l'enfant, afin qu'ils l'interrogeas- 
sent. Gomment, dirent-ils, parlerons-nous à un 6nfant au berceau. 

31. — Je suis le serviteur de Dieu, leur dit Jésus, il m'a donné le 
Livre et m'a constitué prophète. 

32. Il a voulu que je sois béni partout où je me trouverai ; il m'a 
recommandé de faire la prière et l'aumône tant que je vivrai ; 

33. D'être pieux envers ma mère. U ne permettra pas que je sois 
rebelle et abject. 

34. La paix sera sur moi au jour où je naquis et au jour où je 
mourrai, et au jour où je serai ressuscité. 

35. G*était Jésus, fils de Marie, pour parler la parole de la vérité, 
celui sur lequel ils élèvent des doutes. 

36. Dieu ne peut pas avoir d'enfants. Loin de sa gloire ce blas- 
phème I Quand il décide d'une chose, il dit : Sois, et elle est. 

37. Dieu est mon Seigneur et le vôtre. Âdorez-le. C'est la voie 
droite. 

§ 
GH^prrRB m 

37. Les anges dirent à Marie : Dieu t'a choisie, il t'a rendue 
exempte de toute souillure, il t'a élue parmi toutes les femmes de 
l'univers. 

38. Marie I sois pieuse envers ton Seigneur ; prosterne-toi et 
fléchis le genou devant lui avec ceux qui fléchissent le genou. 

39. Tels sont les récits inconnus jusqu'ici à toi, ô Mohammed I 
que nous te révélons. Tu n'étais pas parmi eux lorsqu'ils jetaient 
leurs chalumeaux à qui aurait soin de Marie ; tu n'étais pas parmi 
eux quand ils disputaient '. 

40. Un jour les anges dirent à Marie : Dieu t'annonce son Verbe. 
U se nommera le Messie, Jésus flls de Marie, illustre dans ce monde 
et dans l'autre, et l'un des familiers de Dieu ; 

*) Les prêtres se disputaient à qui aurait soin de Marie. On finit par s'en re- 
mettre à la décision du sort. Tous donc, or ils étaient vingt-cinq, jetèrent des 
roseaux couverts d^inscriptions tirées de la loi dans les eaux du Jourdain. Le 
roseau de Zacharie ayant surnagé seul, ce fut à lui qu'échut le soin de Mane. 
(Note de Kasimirski). 



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RBYUE M t. HISTOIRE MM RELIGIONS 

ir il parlera aux humains, enfant au berceau et homme fait, 
i du nombre des Justes. 

ngneur, répondit Marie, comment aurais-Je un fllsT aocun 
ae m'a touché. — C'est ainsi, reprit l'ange, que Dieu crée oa 
t. Il dit : Sois, et il est. 

JÉSUS 

e on le verra par les versets suivants, et encore tfavons- 
iné que des plus significatifs, le Koran s'étend fort longue- 
* Jésus. 

larquera l'insistance avec laquelle le livre sacré des musul- 
\ à Jésus la qualité de fils de Dieu et celle de partie inté- 
e la trinité, opinion contraire au dogme unitaire absolu, pré 
ir le prophète arabe. 



CHAPITRE V 

ir les pas des autres prophètes nous avons envoyé Jésus, 
[arie, pour confirmer le Pentateuque. Nous lui avons donné 
le, qui contient la direction et la lumière ; il confirme le Pen- 
; l'Évangile contient aussi la direction et l'avertissement 
\x qui craignent Dieu. 

58 gens de l'Evangile jugeront selon l'Evangile. Ceux qui ne 
pas d'après un livre de Dieu sont infidèles, 
le jour où Dieu rassemblera les apôtres qu'il avait envoyés, 
emandera : Que vous a-t-on répondu ? et ils diront : Ce 
nous qui avons la Science, toi seul connais les secrets. 
[ dira à Jésus, fils de Marie : Souviens-toi des bienfaits que 
ndus sur toi et sur ta mère, lorsque je t'ai fortifié par l'es- 
iinteté, afin que tu parlasses aux hommes, enfant au ber- 
lomme fait. 

e t*ai enseigné le Livre, la Sagesse, le Pentateuque et l'E- 
tu foi%ias de boue la figure d'un oiseau par mdi permission ; 
le l'anima par ma permission; tu guéris un aveugle de nais- 
un lépreux par ma permission ; tu fis sortir les morts de 
abeaux par ma permission. Je détournai de toi les mains des 



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intLANOn BT DOGCMlNfS 319 

Juifs. Au milieu des miracles que tu fis éclater à leurs yeux, les in- 
crédules d'entre eux s'écriaient : Tout ceci n'est que de la magie. 

111. Lorsque j'ai dit aux apôtres : Croyez-en moi et à mon envoyé, 
ils répondirent : Nous croyons, et tu es témoin que nous sommes 
résignés à la volonté de Dieu. 

112. O Jésus, fils de Marie 1 dirent les apôtres, ton Seigneur peut- 
il nous faire descendre des deux une table toute servie? — Craignez 
le Seigneur, leur répondit Jésus, si vous êtes fidèles. 

113. Nous désirons, dirent-ils, nous y asseoir et y manger; alors 
nos cœurs seront rassurés, nous saurons que tu nous a prêché la 
vérité, et nous rendrons témoignage en ta faveur. 

114. Jésus, flls de Marie, adressa cette prière : Dieu, notre Sei- 
gneur, fais-nous descendre une table du ciel ; qu'elle soit un festin 
pour le premier et le dernier d'entre nous, et un signe de ta puissance. 
Nourris-nous, car tu es le meilleur nourrisseur. 

IIÇ. Le Seigneur dit alors : Je vous la ferai descendre ; mais mal- 
heur à celui qui, après ce miracle, sera incrédule 1 je préparerai pour 
lui le châtiment le plus terrible qui fût jamais préparé pour une 
créature. 

116. Dieu dit alors à Jésus : As-tu jamais dit aux hommes : Prenez 
pour dieux moi et ma mère, à côté du Dieu unique. — Par ta 
gloire I non. Comment aurais-je pu dire ce qui n'est pas vrai? Si je 
j'avais dit, ne le saurais-tu pas? Tu sais ce qui est au fond de mon 
&me, et moi j'ignore ce qui est au fond de la tienne, car toi seul con- 
nais les secrets. 

117. Je ne leur ai dit que ce que tu m'as ordonné de leur dire : 
Adorez Dieu, mon Seigneur et le vôtre. Tant que je demeurai sur la 
terre, je pouvais témoigner contre eux ; et, lorsque tu m'as recueilli 
cbtt toi, tu avais les yeux sur eux, car tu es témoin de toutes 
choses. 

118. Si tu les punis, tu en as le droit, car ils sont tes serviteurs ; 
si tu leur pardonnes, tu en es le maître, car tu es puissant et sage. 

119. Le Seigneur dira^lors : Cejour^ci est un jour où les justes 
gagneront à leur justice ; les jardins arrosés par des fleuves seront 
leur séjour étemel. Dieu sera satisfait d'eux, et ils seront satisfaits 
de Dieu. C'est un bonheur immense. 

120. A Dieu appartient la souveraineté des cieux et de la terre, de 
tout ce qu'ils renferment. U a le pouvoir sur toute chose. 



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220 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

Chapitre III. 

43. U lui enseignera (1) le Livre et la Sagesse, le Pentateuque et 
TEvangile. Jésus sera son envoyé auprès des enfants d'Israël. Il leur 
dira : Je viens vers vous, accompagné des signes du Seigneur; je 
formerai de boue la flgure d'un oiseau, je soufflerai sur lui, et par la 
permission de Dieu Toiseau sera vivant ; je guérirai Taveugle de nais- 
sance et le lépreux ; je ressusciterai les morts par la permission de 
Dieu; je vous dirai ce que vous aurez mangé et ce que vous aurez 
caché dans vos maisons. Tous ces faits seront autant de signes pour 
vous, si vous êtes croyants. 

44. Je viens pour conûrmer le Pentateuque, que vous avez reçu 
avant moi ; je vous permettrai l'usage de certaines choses qui vous 
avaient été interdites. Je viens avec des signes de la part de votre 
Seigneur. Craignez le et obéissez-moi. U est mon Seigneur et le vô- 
tre. Adorez-le : c'est le sentier droit. 

45. Mais dès que Jésus s'aperçut de leur infidélité, il s'écria : Qui 
sera mon auxiliaire pour conduire les hommes vers Dieu ? — C'est 
nous, répondirent les disciples de Jésus, qui seront les auxiliaires de 
Dieu. Nous croyons en Dieu, et tu témoigneras que nous nous aban- 
donnons à sa volonté. 

46. Seigneur, nous croyons à ce que tu nous envoies, et nous sui- 
vons l'apôtre. Inscris-nous au nombre de ceux qui rendent témoignage. 

47. Les Juifs imaginèrent des artifices contre Jésus. Dieu en ima- 
gina contre eux ; et certes Dieu est le plus habile. 

48. Certes, c'est moi qui te fait subir la mort, et c'est moi qui t'é- 
lève à moi, qui te délivre des infidèles^ qui place ceux qui te suivront 
au-dessus de ceux qui ne croient pas, jusqu'au jour de la résurrec- 
tion. Vous retournerez tous à moi, et je jugerai entre vous au sujet 
de vos difTérends. 

49. Je punirai les infidèles d*un châtiment cruel dans ce monde et 
dans l'autre. Ils ne trouveront nulle part de secours. 

50. Ceux qui croient et font le bien. Dieu leur donnera la récom- 
pense, canil n'aime pas les injustes. 

^) C'est-à-dire Dieu enseignera à Jésus. C'est l'ange qui parle à Marie; voir 
le verset précédent du même chapitre, à la fin des citations relatives à Marie. 



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MÉLANGES BT DOCUMENTS 221 

51. Voilà- les enseignements et les sages avertissements que nous 
te récitons. 

52. Jésus est aux yeux de Dieu ce qu*est Adam. Dieu le forma de 
poussière, puis il dit: Sois; et il fut. 

53. Ces paroles sont la vérité qui vient de ton Seigneur. Garde- 
toi d'en douter. 

73. Convient-il que Thomme à qui Dieu a donné le Livre et la Sa- 
gesse et le don de prophétie, dise aux hommes : Soyez mes adora- 
teurs en même temps que ceux de Dieu? Non, soyez les adorateurs 
de Dieu, puisque vous connaissez le Livre et que vous Tétudiez. 

Chapitre IV 

169. vous, qui avez reçu les Écritures I dans votre religion, ne 
dépassez pas la juste mesure, ne dites de Dieu que ce qui est vrai. — 
— Le Messie, Jésus, Qls de Marie, est Tapôtre de Dieu et son verbe 
qu'il jeta dans Marie ; il est un esprit venant de Dieu. Croyez donc 
en Dieu et à ses apôtres, et ne dites point : il y a trinité. Cessez de 
le faire. Ceci vous sera plus avantageux ; car Dieu est unique. Gloire 
à lui; comment aurait-il un Qls? Â lui appartient tout ce qui est 
dans les cieux et sur la terre. Son patronage suffit ; il sufQt d'avoir 
Dieu pour patron. 

170. Le Messie ne dédaigne pas d'être le serviteur de Dieu, pas 
plus que les anges qui approchent de Dieu. 

Chapitre V 

76. Infidèle est celui qui dit : Dieu, c'est le Messie, fils de Marie. 
Le Messie n'a-t-il pas dit lui-môme : enfants d'Israôl, adorez Dieu 
qui est mon Seigneur et le vôtre. Quiconque associe à Dieu d'autres 
dieux. Dieu lui interdira l'entrée du Jardin, et sa demeure sera le 
feu. Les pervers n'auront plus de secours à attendre. 

77. Infidèle est celui qui dit : Dieu est un troisième de la trinité, 
pendant qu'il n'y a point de Dieu, si ce n'est le Dieu unique. S'ils ne 

cessent pas certes, un châtiment douloureux atteindra les 

infidèles. 

78. Ne retourneront-ils pas au Seigneur, n'imploreront-ils pas son 
pardon? D est indulgent et miséricordieux. 

79. Le Messie, fils de Marie, n'est qu'un apôtre ; d'autres apôtres 
l'ont précédé. Sa mère était juste. Us se nourrissaient de mets. 



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RBVUB DB LIIffTOItE BBS RfeftTGlOIfS 



CHAPITRE XLIII 



[i*est qu'un serviteur (homme) que nous avons comblé 
s, et que nous proposâmes comme exemple aux enfants 

GHAPITEE V 

ui disent que Dieu c'est le Messie, fils de Marie, sont 
Réponds-leur : Qui pourrait, de quelque manière que 

cher Dieu s*il voulait anéantir le Messie, âls de Marie, 

t tous les êtres de la terre ? 
appartient la souveraineté des cieux et de la terre, et 

li les sépare. U crée ce qu'il veut, et il peut tout. 

§ 

CHAPITRE LXI 

Is de Marie, disait & son peuple : enfants d'Israôl ! 
e de Dieu envoyé vers vous, pour confirmer le Penta- 
été donné avant moi, et pour vous annoncer la venue 
3rès moi, dont le nom sera Ahmed. EtlorsquMl (Jésus) 
des signes évidents ils disaient: c'est de la magie 

CHAPITRE rv 

int point cru à Jésus ; ils ont inventé contre Marie un 
3ce. 

aient : Nous avons mis à mort le Messie, Jésus fils de 
fé de Dieu. Non, ils ne Tout point tué, ils ne Tout point 
omme qui lui ressemblait fut mis à sa place, et ceux 
t là-dessus ont été eux-mêmes dans le doute. Ils ne le 
de science certaine, ils ne faisaient que suivre une 
le l'ont point tué réellement. Dieu Ta élevé <l lui, et 
ant et sage. 

aura pas un seul homme, parmi ceux qui ont eu foi 
ures, qui ne croie en lui avant sa mort. Au jour de la 
l (Jésus) téiQoignera contre eux. 



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MiLANOES BT BOGUMEIITS 22$ 

Nous avons eru devoir donner du Koran des extraits suffisamment 
étendus pour qu'il soit possible de se faire une idée exacte et précise 
de la manière dont les Musulmans envisagent ce qui concerne Jésus, 
Marie et les autres personnages cités à la fois dans le livre du pro- 
phète arabe et dans TEvangile. 

Si les Mahométans considèrent le Koran comme ayant aboli et 
absolument remplacé les deux Testaments, leurs hagiographes n'ont 
cependant point suivi, à Tégard des personnages évangéliques, 
leur méthode ordinaire; ils ne se sont point contentés de com- 
mentaires extensifs du Koran seul, contrairement au procédé em* 
ployé, par exemple, pour les personnages bibliques. 

Leur profonde horreur et leur mépris pour le peuple Israélite 
explique comment ils sont restés étrangers à Tétude des livres sacrés 
hébraïques et n'ont, par suite, emprunté à l'Ancien Testament que 
les seules indications mises en œuvre par Mahomet lui-même. 

Mais s'ils considèrent le chrétien comme un ennemi ils n'ont pas, 
à beaucoup près, pour lui, le même éloignement que pour le Juif, 
particulièrement repoussant en Orient. Les traditions chrétiennes 
ont ainsi plus facilement pénétré les écrits des Musulmans, même 
les plus orthodoxes. Aussi retrouve-t-on chez les premiers com- 
mentateurs du Koran, de même que dans les auteurs modernes, 
la trace de nombre d'éléments d'une origine évangélique indis- 
cutable. 

Ces éléments, modifiés mais encore reconnaissables. Joints à 
d*autres de source purement islamites, constituent un nouvel ensem- 
ble fort intéressant & étudier. C'est l'histoire des religions prise sur 
le fait et comprise d'autant plus aisément que la transformation 
subie par la tradition primitive, en passant d'un milieu doctrinal 
dans un autre, s'applique là à des personnages et à des sujets 
depuis longtemps familiers aux lecteurs européens comme nous 
l'avons déjà fait remarquer. 

On ne sera donc point étonné^ après ces indications, de trouver, 
dans les extraits suivants de Kara Tchélebi Zadi, Abd-ul-Aziz 
Effendi, auquel nous avons déjà fait plusieurs emprunts dans nos 
articles précédents, des réminiscences de récits de l'Evangile auxquels 
le Koran ne fait aucune allusion. 

Nous mettons de préférence cet auteur à contribution pour de 
pareils s^jetS; tn raison du caractère imprimé à ses écrits, comme 



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REVUE DE L HISTOIRE DBS RELIGIONS 

[uence de la haute dignité occupée par lui dans la hiérarchie 
astique musulmane. 



I 
PROPHÈTES ZAGHARIË ET JEAN (sur bux soit le salut) 

[>rophète Zacharie touchait à Salomon, Gis de David par Pin- 
liaire des liens délicats d'une lignée généalogique de quatorze 
t. 

jeune rejeton digne d'être arrosé, par le Seigneur, d'une 
ante pluie de vertus, jouissait pour sa continence, d'une haute - 
ération parmi les hommes. Ornement et exemple du jeune 
appliqua ses efforts à apprendre artistement Tétat de char- 
r, sans cesser pour cela de s'avancer dans la voie de la per- 

iblable à une nouvelle lune inondée de la lumière bénite du 
ie Dieu, tout en lui témoignait et de sa qualité d'apôtre et de 
1 faisait partie de la troupe glorieuse des prophètes. Demen- 
t mauvaise réputation et les erreurs de sa race, il marchait 
d chemin droit de la foi et de la certitude, 
mit atteint l'extrême limite de la vieillesse sans que Dieu lui 

la grâce de lui accorder une postérité. Après que toute pro- 
é et tout espoir avait disparu^ dans un moment favorable, il 

en prière dans le sanctuaire : « Seigneur, dit-il, ne me laisse 
;eul, lu es toutefois le meilleur des héritiers. » Sa prière s'é- 
isqu'au trône élevé, abri de la majesté du Très-Haut. « Dieu 
ut ce qu'il veut » dit une langue invisible. Ce cri, annonce 
bonne nouvelle^ parvint à ses oreilles et fut saisi par lui. Bien- 
te douce promesse hit accomplie ; il se sentit tout joyeux de 
ition d'une grâce si subite. 

ieune palmier (Jean), étendit son ombre sur le parterre de 
de l'âme, c'était l'ornement des jardins de splendeur, du 

fleuri des prophètes du printemps du monde. Dès le com- 



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MÉLANGES ET DOCUMENTS 225 

mencement de son éducation il était mû de divines inclinations, autre- 
ment dit il avait sucé, avec le lait, la capacité d'un maître dans la bonne 
direction, d*un précepteur dans Técole de la droite voie, de la voie du 
Salut. Puissentrils atteindre au même degré que lui ceux qui suivent 
le chemin droit, ceux qui marchent la tête haute au milieu du com- 
bat difficile de la mortification sincère l Puissent-ils approcher de lui 
les glorieux solitaires, et lire, dans le miroir de son cœur brillant 
de sollicitude, les indices éclatants de la révélation divine I II n'était 
pas encore parvenu à Tâge de puberté qu'il justifiait déjà le verset : 
« J'ai doué les enfants de sagesse, » c'était une gracieuse illustra- 
tion, une incarnation visible et noble de cette parole prophétique. 
La tête dépourvue de la fente de la négligence, il avait reçu pour 
mission d'inculquer aux indifférents les préceptes de la loi divine. 

Ce personnage heureusement doué était entièrement détaché des 
attraits de ce monde précaire, il n'avait ceint ses reins que pour le 
service de l'universel nourricier. Il n'avait pas hésité dans son choix 
et s'était ent'èrement abandonné à la vie solitaire et contemplative ; 
dans son existence toute entière il n'eut pas môme à résister à l'at- 
trait des richesses et des liens de la famille, à tel point que plusieurs 
savants illustres le désignent uniquement sous le nom d'Heçour (le 
continent) et ils expliquent le choix de cette expression par sa noble 
et nette conduite. Ce surnom de continent ne peut en effet s'appli- 
quer, ajoutent plusieurs illustres écrivains, qu'à celui qui est abso- 
lument pur de toute préoccupation mondaine. 

Si Ton s'en rapporte aux assertions les plus authentiques, le 
prophète Jahia (Jean), alors qu'il occupait parmi les Israélites la 
chaire d'autorité, fut sollicité par un homme injuste de donner une 
solution juridique à la question de savoir s'il pouvait épouser la fille 
de son frère. La loi s'y oppose, répondit-il par malheur pour lui. Il 
avait alors trente-deux ans où, selon d'autres, quarante-cinq ans, et 
le prophète Jésus n'était point encore monté au ciel. Au bout de six 
mois, par ses ruses et ses machinations, cette fille maudite fit de lui 
un martyr : il eut la tête tranchée. 

Une tête heureuse, nimbée d'une non pareille éloquence, a dit : 
« Cela ne t'est point permis. » C'est répéter, d'une manière évidente, 
que cette action mauvaise constitue l'œuvre honteuse de l'adultère 
et que c'est là chose défendue et prohibée. 

On raconte que, quand le sang couleur do cinabre de Jean eut été 
répandu sur la terre, il changea sa couleur de poussière en celle de 

15 



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REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS 

e ce sang se mit à couler avec un bouillonnement sem- 
ai d'une source ; il ne fut possible de l'arrêter qu'après 
le Jésus au Ciel, et qu'un roi de Babylone nommé Kher- 
le cruel et violent, descendit, à ce qu'on raconte, vers la 
ite (Jérusalem), désireux d'en fouler le feutre d'azur et 
s pieds de sa cavalerie. Pour le meurtre de Jean et sous 

son glaive destructeur, soixante-dix mille Israélites 
j leur vie Tégarement d'un seul. Alors le sang (de Jean) 
lier et les survivants, déjà au bord du gouffre, à la faveur 
le paix, virent l'envahisseur s'éloigner et jettèrent ainsi 
Edut et le grappin de la tranquilité. 
us a été posé des questions sur le sang répandu h deux 

la terre, selon le livre des Israélites. » D'après la plume 
ne de certitude du commentateur, la signification de ce 
m ce qui concerne Jérusalem et 3a contrée voisine de la 
dée) que la première fois il s'agit de Nabuchodonosor et 
les circonstances dont nous venons de faire le détail ; il 
L 461 ans, après avoir pesé le pour et le contre, le temps 
I l'une et l'autre invasion. 

jet ornement de la vie, le prophète Jean, sur qui soit le 
nsi rendu témoignage (eût été martyrisé) et donné un 
uivre, le prophète Zacharie vit se déchirer chez lui le 
itience et de la constance, il fut accablé de tristesse et 
écrasé de regret et de douleur au delà du possible. « Le 

feutre de la fuite est pour ce qui ne peut être supporté i> 
mi à ce verset et devenu méconnaissable « il s'engagea 
nin de Téloignement. » Semblable à un roseau brisé, à 

découronnée, il voulut suivre le sentier de la retraite, 
et le marché (la population), par l'influence des ruses et 
ations d'Eblis (Satan), mirent obstacle à son projet 
nt, et le prophète Zacharie fut attaché à une colonne, 
quatre-vingts ou cent ans qu'il accomplissait sa mission 
lin du mensonge, lorsque, troublé par de hideuses pen- 
sants d'Israël, ces perfides, le coupèrent en deux par le 
B scie. Ainsi il fut s'asseoir à la place d'honneur auprès 

généreux dans la demeure de la munificence. Les juifs, 
es, avaient conçu des soup çons (Dieu nous en préserve) 
e, ce compagnon de la gloire, à l'égard de la Vénérable 
'ut la prudence de ces saintes personnes qui attira sur 



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MÉLANGES ET DOCUMENTS 227 

Zacharie la cendre et le feu du malheur, car si elle fil choix de la 
demeure d*un vieillard, ce fut pour être à Tabri des galants. 

Le récit qui précède, et que nous avons préféré, est celui de quel- 
ques auteurs seulement. De plus nombreux, et des savants dignes de 
foi, ont arrangé avec art et orné de plusieurs miracles la mort du 
prophète Zacharie, sur lui soit le salut, qui lui a fait quitter ce palais 
de court séjour, ce lieu solitaire (le monde d'ici-bas) pour le par- 
terre, orné des fleurs de la familiarité, de la demeure du repos. 
Mais dans Tocéan des siècles, nous avons préféré suivre un chemin 
droit qui nous était recommandé par sa grande ancienneté, c'est 
cette voie de certitude qui détermine ce qui concerne Zacharie et 
Jean, ces deux martyrs de Jérusalem. 

Le détail de leur triomphe n'est pas facile à établir, Dieu est le 
plus savant (il sait ce qu'il en est). 

n. 

LE PROPHÈTE JÉSUS 

Le prophète Jésus, sur qui soit le salut, était fils de Marie, fille 
d'Imran (de la nation hébrc^que) ; il descendait d'une des plus 
illustres familles, car il remontait, par une généalogie de dix-huit 
degrés, plus glorieuse que le palais de Kavernaq, à Salomon, fils de 
David. Gomme il est d'usage parmi les hommes, Anne, la mère de 
Marie, désirait fort suivre la règle commune (avoir un enfant). 
Alors qu'elle avait perdu tout espoir, et sans motif aucun, elle devint 
enceinte. 

Elle fit vœu que si le nacre placé dans ses entrailles, cette perle 
royale, se trouvait devenir un être humain, elle se rendrait à Jéru- 
salem et le consacrerait à accomplir là, en esclave docile, toutes les 
prescriptions de la loi sacrée. 

La Vénérable Marie, selon la promesse de sa mère, y fut trans- 
portée et devint servante du Seigneur, alors qu'il était à peine 
possible de le faire décemment. Malgré cela, Anne, dans son humi- 
lité, présentait, de sa négligence, des excuses au Seigneur. 

En récompense de cette action, son enfant fut douée de la beauté : 
A peine la jeune Marie était-elle sortie du néant, qu'elle semblait 
aux Hébreux une source de vie. L'enfant vouée fut remise, confor- 
mément h la promesse faite, au mari de la sœur d'Anne, le prophètt 



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228 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

2iacharie, qui prit soin d'elle et de son éducation. En cette retraite, 
elle grandit dans la paix et Tinnocence. 

Elle avait de dix à treize ans quand Tange Gabriel, sous la forme 
d'un jeune homme encore adolescent et imberbe, se présenta devant 
Marie, souffla dans son sein, et fit d'elle la trésorière d'un précieux 
joyau, de la personnne du Verbe de Dieu (la parole de Dieu, Keli- 
met-Oullah). Après un séjour de sept ou huit mois, par une seule 
parole et dès ce moment, Jésus, cet astre éclatant, fut fait chair ; il 
fut la récompense, triplement méritée, d'une femme semblable à une 
lune brillante. 

« hommes des écritures, combien ne vous ai-je pas envoyé de 
prophètes jusqu'à la venue de celui-là 1 » Les principaux des com- 
mentateurs du Coran disent que, d'après le sens de ce verset *, il 
se trouve entre le prophète Moïse, l'interlocuteur de Dieu, et Jésus, 
l'Esprit de Dieu (sur eux soient le salut et la bénédiction), un espace 
do mille sept cents ans, et que, dans cet espace de temps, surgirent 
mille bienheureux à la tête ornée de la glorieuse couronne du don de 
prophétie. 

Son père ressentit, de la naissance de ce fils, une joie plus grande 
que de la création d'Adam. Il arriva jusqu'au Très-Haut qui trône 
sur le sofa des quatre éléments que son serviteur * était assailli de 
questions pénibles. Par sa permission et sans promesse préalable 
de sa part, c'était là un moyen court et manifeste, que Jésus, à peine 
quarante jours s'étaient-ils écoulés (depuis sa naissance), fut chargé 
de répondre. 

« Certes ce serviteur de Dieu doit figurer au livre de nos ancêtres I 
Inscrivons-le là clairement et avec bonheur, qu'il soit comme notre 
fils au milieu de nous pour notre salut et notre purification tant que 
je vivrai, et qu'il m'appelle publiquement son père '. » 

Cette phrase semblable à un collier de perles enfilées dans de l'or 
pur, indique que ce qui avait été dit sur la personne de ce noble 
personnage (Jésus), fut converti en explications favorables et que, 
gvêice à la chasteté de Marie, il fut préservé et purifié de la souil- 
lure de l'eau bourbeuse du soupçon. 

Quand ensuite la Vénérable Marie fit chez ces insensés, les Israé- 

*) Par l'addition de la valeur numérique des lettres qui y sont employées. 
') Probablement Zacharie, car dans le Koran il n'était jamais question de 
Joseph comme époux de Mane. 
*) Citation arai)e. 



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*fe3^iSî' 



MÉLANGES ET DOCUMENTS 229 

lites (à Jérusalem), le voyage d'obligation (pour la purification), elle 
eut le cœur troublé en les voyant livrés à la dispute et incapables 
d'entendement. Pour préserver sa robe de toute souillure elle se 
dirigea, chargée de son précieux fardeau, du côté de TEgypte. 

C'est ce qu'indique ce verset/: « Certes ils ont usé envers elle de 
ruse, mais elle a trouvé repos et assistance. » C'est du moins ainsi 
qu'on l'interprète, car, pour se sauver du flot tumultueux du Nil, 
elle alla s'établir dans un village d'Egypte situé en un lieu élevé. 

Lorsque Jésus eut demeuré en Egypte jusqu'à Tâge de douze ans, 
il se dirigea vers le pays des saints et arrêta sa marche, d'après les 
relations de la rebelle nation chrétienne, dans l'endroit nommé Na- 
zareth où il s'établit. 

Parvenu à l'âge de trente ans il fut revêtu de la qualité éminente 
de prophète, qu'il prouva par nombre de miracles évidents. 

Les plus respectables de ces docteurs, dont la langue (pleine d'élo- 
quence) répand des perles, rapportent, à l'appui de cet énoncé, que 
(Jésus) Tesprit do Dieu, à peine sorti de l'enfance, était doué d'une 
parole vraiment admirable : « Ainsi témoignait-il de sa qualité de 
prophète *. » Son langage, semblable à une perle sans pareille, com- 
mandait la conviction, soit que dans le Divan (l'assemblée), il s'em- 
ployât à tenir, avec une plume aussi irréfragable que celle du des- 
tin et aussi élégante qu'un pinceau, un procès-verbal conservé avec 
considération, soit qu'il se chargeât, d'après la constation du fait, de 
la décision. 

Certains savants regardent comme démontré jusqu'à Tévidence 
que cet enfant, d'après ce qu'ils expliquent et dès l'âge le plus ten- 
dre, non sevré et encore au berceau, par la permission, la bienveil- 
lance et la faveur du Maître grand et glorieux de l'Éternité comme 
de la raison innée, se montrait habile à la divulgation comme à la 
diflusion de la lumière. Leur plume n'hésite pas, en conséquence, à 
le marquer du sceau des prophètes. 

Encore actuellement ce grand prophète l'emporte sur les plus cé- 
lèbres héros, car il est digne de tout respect pour avoir, au moyen du 
glorieux livre des Evangiles, abrogé et réformé une partie des pré- 
ceptes du Pentateuque (Thôurâ). 

Ce personnage abondant en bénédictions et dont l'attribut est 
l'éloge (Mahomet), se réjouissait en Jésus, l'esprit de Dieu, et l'ho- 

^) Gtation arabe. 



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) REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

ait. Il témoigne, et c'est là un témoin véridique, que, par la per- 
ision du Très-Haut, Jésus a, des quatre éléments morbides et 
)alpables, choisi la tristesse, fllle des pleurs et la douleur, fille des 
imités et des plaisirs et en fit un composé qu'en une heure, et 
ses pures prières, il transforma en un remède source de vie (la 
ignation humble). 

)'après l'interprétation de ces illustres commentateurs (du Coran) 
répandent les explications pleines de certitude comme des roses 
is une prairie, le sens du verset « Je formerai de boue la figure 
n oiseau > est que (Jésus) ce prophète, astre de bon augure qui 
vainc les entêtés, fit de limon trituré la figure d'une chauve-sou- 
et acheva ce modèle de sa main glorieuse. Alors, à la puissance 
souflQe du Messie, par la permission et à la gloire de Dieu, ce 
ps inerte commença à s'agiter, puis s'envola de la terre vers la 
yenne région de l'air. 

^el était l'effet de ses prières toujours exaucées qu'il donnait à 
eugle-né la joie de jouir, d'un œil gai^ de la lumière du jour, et 
lait disparaître, par ses remèdes purement spirituels, le mal hor- 
le de la lèpre ; elles étaient enfin comme une porte de félicité, 
ame un refuge et un asile pour le vieillard comme pour Tadoles- 
it. 

Ji l'on en croit ce qu'a écrit, avec une si rare perfection, la plume 
quente de Zamaschari, 50,000 âmes dans l'angoisse, affligées de 
s de 80 maladies, s'assirent à l'ombre de cette porte et grâce à 
mreuse efficacité de cet élixir de l'âme (la prière) tous ces alités 
abés au plus bas de l'échelle des maux, se relevèrent pleins de 
ce. 

}i, en conséquence de cela, l'on dit : « Dieu ôst triple et il est le 
isième » ou si l'on dit : « Le Messie, fils de Marie est Dieu lui- 
DLe » c'est exprimer une erreur, se plonger dans le goufire de la 
>rt et s'associer aux infidèles, a Tombera dans le précipice réservé 
i paresse et à l'ignorance de Dieu celui qui rabaisse Allah. » Tel 
l'arrêt prononcé contre les peuples qui professent ces doctrines. 
Tétait en ce temps-là un rite accepté que de se tourner, en priant, 
'S le couchant du soleil, ce flambeau de la création. Au contraire 
(Jésus) et sa mère, pour éviter cette faute, adressaient vers le 
ant, à la majesté glorieuse et éclatante du Tout-Puissant, du su- 
me créateur du monde et de l'univers, trois inclinaisons du corps 
même temps que leurs prières s'élançaient vers le trône de Dieu, 



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MÉLANGES ET DOCUMENTS 231 

asile de l'âme. Ainsi, ils s'appliquèrent à faire disparaître une cou- 
tume fautive et à considérer cette pratique du culte comme un 
devoir. 

Les plus illustres des savants se sont demandé ce qu'il advien- 
drait de cette pratique quand Dieu, au jour du jugement, prendrait 
la parole. Us ont trouvé à cettQ question une réponse victorieuse. 
Leur opinion est que le temps ne saurait faire obstacle au progrès. 
Dieu est, au surplus, le plus sage et lui seul sait ce qu'il en est. 

Des points de vue divers se sont cependant fait jour au sujet du 
culte divin, en ce qui concerne les inclinaisons et les cinq prières, 
parmi les enseignements tombés de la plume des plus illustres et sa- 
vants écrivains. Il est incontestable que la question des saints est 
placée à une telle hauteur sur les crénaux du château de l'entende- 
ment et de la tente du mystère que l'intelligence humaine, simple 
mille-pattes, ne saurait atteindre h pareil degré d'élévation. 

Toutefois, le plus grand nombre admet la prescription édictée à 
l'égard des cinq prières par Jésus, cet ornement du trône du pavillon 
de la prophétie, cet illustre et vénérable personnage d'une si noble 
origine. Autrement dit, ils se rangent, en ce qui concerne le rituel 
du culte, à l'enseignement édicté, dans la suite des siècles passés, 
à rendre au trône refuge de la divinité, à celui qui est adoré en vé- 
rité selon la nécessité des temps, par ce prophète à l'heureuse étoile. 

En établissant cet usage, ce plongeur de la mer des bienfaits et de 
la perfection, cet extracteur des raretés du port de l'attention bien-* 
veillante, a enfilé, à l'avantage de tous, des perles subtiles et parfai- 
tes, dont l'ordre fait l'éloge de sa puissance et porte profit, car en ce 
point, le faible l'a imité et a suivi ainsi une voie droite et méritoire. 

Le prophète Jésus (sur lui soit le salut) dédaignait à l'égard d'une 
chaussure usée, d'une odeur passagère ou d'un vêtement inutile, les 
attraits de l'argent comptant, du temps et de la vie, il passait à côté 
comme s'il n'eût eu seulement que son âme et se fut trouvé dans la 
solitude. U était absolument dégagé des biens mondains de l'intérêt, 
de la victoire et de l'amour, comme de tout attachement pour les 
affaires du dehors. 

D faisait des végétaux sa nourriture et du feutre son vêtement : 
toute sa vie il s'abstint de l'eau des passions terrestres comme de 
leur bourbier. En raison de l'humilité de ses inclinations, on ne put, 
malgré les recherches, lui donner d'autre surnom que celui de 
Slêcyh (le Messie, le pur). U avait du penchant pour le voyage et il 



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25S REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

ne restait guère à rendroit où il posait son tapis : Tavait-on vu en un 
lieu le matin, on ne Ty trouvait souvent plus le soir. 

Lorsque pour établir son pouvoir à Tégard des hommes, il eût, 
selon la coutume, fourni son tribut et son contingent de miracles 
évidents et manifestes (1), les Juifs reprouvés persévèrent dans leur 
incrédulité et leurs dénégations. Cependant, le vénérable Messie, 
par le secours de la religion évidente, l'emporta sur ceux qui le re- 
gardaient d'un œil malveillant, et ils demandèrent l'assistance de 
ses prières sans égales pour la désignation d'apôtres qui, à la fin, 
furent an nombre de douze. Leur langage était celui d'auxiliaires de 
Dieu ; pour ne pas s'éloigner de l'ombre de l'autorité de ce chef, 
illustre dans le jardin de l'apostolat, ils convinrent de s'attacher à 
lui. La renommée de ses bonnes œuvres, parvenue jusqu'au trône du 
Dieu miséricordieux, fit contre-poids au plateau de la balance char- 
gée du fardeau des iniquités des hommes. Une vision pure fit des" 
cendre sur lui un riche butin, car le bénéfice de ses mérites s'étendit 
sur 5,000 infidèles. Ainsi, ces chiens immondes, chose étonnante, 
virent leur nuit se transformer, se trouvèrent purifiés de toute malé- 
diction et se mirent du côté du vénérable Messie. 

Selon certaine tradition, une prophétie avait annoncé la descente 
de bénédictions sur les infidèles, et elle devait s'opérer parle moyen 
d'un célibataire pur de tout péché, qui serait cause de commotion 
et d'avancement ; en effet, les grâces divines furent attirées par lui 
sur les abandonnés. 

Il était comme un plateau chargé de bienfaits et de toutes sortes 
de dons. Ayant pris un poisson rôti et cinq pains chauds et tendres, 
il arriva qu'une bouchée de poisson, qui resta de lui, se trans- 
forma en légumes variés, en sel et en vinaigre, et que, sur les pains, 
il se trouva de la graisse, du fromage et de la viande séchée. 

Ibn Abbas,le prince des interprètes du Coran (que le Dieu libéral 
le reçoive en sa grâce) commentant le passage : « Il a subi la mort, 
il a enduré le supplice de la croix, et cependant il y a encore des 
doutes sur lui», s'exprime ainsi dans une rédaction pleine de beautés: 

« Le prophète Jésus (sur lui soit le salut) a terminé sa vie après 
avoir achevé son troisième cycle ; il a trouvé le repos et la tranquil- 
lité après trente-trois années de souffrances et de malheurs. Alors, 

') Il s'agit des miracles que, selon la doctrine musulmane, tout prophète doit 
faire pour prouver sa mission. 



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MÉLANGES ET DOCUMENTS 233 

un jour une troupe méprisable de Juifs vint se mettre en travers de 
la droite voie qu'il suivait, s'avança contre lui et étendit sur sa per- 
sonne une main coupable. Us mêlèrent les grâces de la feuille de rose 
à l'épine aigUe et ils lui firent endurer ainsi douleur et tourment. 
Ces maudits lancèrent contre lui la flèche de l'injure et de l'outrage; 
abandonné aux rigueurs de ces malheureux à face de* porc, il fui 
chargé de liens. D'autres s'acharnèrent à la vengeance et au châti- 
ment pendant qu'il lançait, vers le trône de Dieu, une prière où il 
demandait Tanéantissement de son corps délicat et de son âme de 
flamme. Ainsi, pendant la durée d une nuit, le prophète (Jésus), 
l'Esprit de Dieu atteignit le lieu du repos et se dirigea vers la demeure 
inévitable. Ainsi sur un fils respectable de la nation juive et pour la 
certitude de l'information, on rapporte ce secret» *. 

Le but de cette citation est de prouver que le prophète Jésus ne fût 
pas mort s'il avait eu la puissance divine, car avant de passer une 
heure ou deux réduit à cette extrémité d'abaissement, il se fût élevé 
jusqu'au belvédère céleste, où, débarrassé des imperfections de la 
nature humaine, il eut pris les mœurs des purs esprits. 

Les Juifs ne trouvant pas la trace de Jésus, cherchèrent son corps 
de tous côtés, se succédant les uns aux autres. Ils se dirent enfin 
que Dieu avait pris la figure de Jésus, et qu'il avait, d'une façon 
comme de l'autre, répandu l'eau de rose de ses dons ; telle est l'ex- 
plication et le moyen qu'ils adoptèrent. 

A peine l'eurent-ils pris qu'il fut frappé à la tôle de poings gros- 
siers, et couronné, par insolence, d'un diadème rompu pareil à une 
cruche brisée; le visage et les cheveux souillés de sang et de terre, 
ils le menèrent, à force de le tirer à eux, au milieu de la place, lieu 
de châtiment public. 

Ses plaintes et ses gémissements étaient, pour chaque partie de la 
nation juive, une suite de nobles et précieuses indications; on sait, 
parmi eux, combien furent sauvés à l'aide de ces révélations pures. 
Il n'est pas étonnant que tu sois si ingénieux et si habile, ô Jésus, 
disent ceux qui se mettent sous sa protection, puisque tu faisais 
encore des réponses pleines de profit alors que tu endurais le sup- 
plice d'être suspendu (à la croix). 

En ce temps-là venait d'être promu à la qualité de général un 



*) L'histoire de Jésus est indiquée par le Koran comme un secret qu'il 
divulgue. 



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234 



RETUB DE L HISTOIRE DES RELIGIONS 



homme habitué de tout temps & faire le mal, à suivre la direction de 
l'iniquité et à mentir. Il s'assura par la promesse de 30 drachmes, à 
titre de salaire, le concours d'un serviteur. Cet hypocrite scélérat 
échangea ainsi le vêtement précieux de la sécurité, par un vil mar- 
ché, contre sa propre perte en ce monde et dans Tautre. 

Dans le moment même où Jésus Ait fait prisonnier, et alors que 
le soleil n'était pas encore arrivé dans le ciel au point culminant de 
sa marche, cet astre s'éclipsa et disparut pour ne répandre de nou- 
veau sa lumière sur la terre qu'après la septième heure. Seulement 
alors il reprit sa place au milieu de ce bleu turquoise qui entoure le 
cercle de la création. 

Ce récit se trouve rapporté dans de nombreuses pages ; il se ren- 
contre de même dans les commentaires d'un juge des musulmans, 
dans cette route directrice des traditions, tracée sur la soie par 
une plume victorieuse et brillante comme l'or, mais Dieu est 
plus savant et plus instruit encore que Zamaschari et tous les 
autres. 

c< Jésus tu disposes convenablement. » D'après le commentaire, 
ce verset signifierait : — Jésus tu sépares l'avide du libéral, car 
tu t'es tenu à l'écart des injustices des juifs. La pensée de la plume, 
déterminante pour l'éternité, qui a écrit ce verset, réclame tou- 
jours une explication finale, car elle n'a pu être mise au jour par 
le scapel de la réflexion, qui recherche la certitude avec la force 
du lion. 

Sept jours se passèrent (après la niort de Jésus), d'autres disent 
quarante jours, alors sa mère, afin d'effacer la poussière de la dou- 
leur par le balai du départ, autrement dit pour être consolée, fut 
enlevée sur l'aile des anges, comme un cavalier cheminant au milieu 
du ciel et parmi les planètes, jusqu'à l'asile du salut éclatant de 
gloire, ensuite elle reprit, du palais du jardin du monde supérieur, 
le chemin de la nuit. 

Les apôtres de Jésus , et parmi eux Siméon , acquirent une 
grande réputation par leurs prières et leurs discours. Pour enseigner 
au peuple les règles de la religion, ils se partagèrent les divers pays 
et se firent chacun un lot. Ainsi une plume musquée, l'a-t-elle écrit 
sur des tablettes de bois peint, et Ta-telle gravé avec la lancette de 
l'application. Il est certain qu'au jour de la Résurrection ce prophète 
qui triera, en ce moment solennel, les créatures, les méchants d'avec 
les bons, les placera (les apôtres) du côté droit. En ce jour de dou- 



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MÉLANGES ET DOCUMENTS 235 

leur et de ruine, leurs belles actions seront mises en lumière et 
deviendront les hôtes des sphères supérieures. 

Cette noble personne qui de nouveau foula la terre après s'é 
élevée jusqu'au troisième ciel, la Vénérable Marie, disparut, ap 
sept années, sous le manteau du néant et Qt sa demeure d'un to 
beau respecté et glorieux. 

Entre le moment où, s'élevantau plus haut des cieux, le prophi 
Jésus acheva ses années d*heureuse augure, ses années glorieus< 
et rhégire du dernier venu des prophètes (Mahomet), on com] 
600 ans, ou, d'après une autre opinion, 569 ans. Il est admis qi 
dans cet intervalle de temps, sans parler du grand prophète Jés 
il ne s'éleva comme inspirés de Dieu, parmi les Juifs que les tr 
fils de Nébil et, parmi les arabes, que Khâlid, fils de Sini 
pour faire suivre au peuple les préceptes de la loi sacrée. T< 
ces Semeurs (de la bonne parole) conduisirent l'infidèle et 1 
garé dans la droite voie de l'obéissance aux sages maximes 
l'Évangile. 



J.-A. Dbcourdbmanghb^ 



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Tn 



ORACLES SIBYLLINS'* 



AVANT-PROPOS. 



Hommes mortels et faits de chair, êtres de rien, pourquoi vous 
élever si vite, sans regarder la fin de l'existence ? Vous ne tremblez 
pas, vous ne craignez pas Dieu qui a Tœil sur vous, le Très-Haut qui 
sait, qui voit, qui constate toutes choses, le créateur et nourricier 
universel, qui a infusé en toutes choses son doux Esprit, et Ta consti- 
tué directeur de tous les mortels. Il y a un Dieu unique, qui com- 
mande seul; immense, non engendré, tout-puissant, invisible, il voit 
lui seul toutes choses et n'est vu4ui-m6me d'aucune chair mortelle. 

Quelle chair, en effet, peut voir de ses yeux le Dieu céleste et vé- 
ritable, qui habite le ciel ? Mais les hommes ne sont pas capables de 
faire face aux rayons du soleil, nés, comme ils le sont, de condition 
mortelle, faits de veines et de chair sur des os. Vénérez-le, lui le seul 
maître du monde, lui qui seul a existé et existera de toute éternité, 
né de lui-môme, non engendré, lui qui commande partout et toiyours 
et qui habite au milieudes mortels, comme le signe d'une lumière com- 
mune ; mais vous recevrez la juste récompense de votre perversité, 
vous qui, négligeant de glorifier le Dieu vrai et éternel et de lui im- 
moler des hécatombes sacrées, avez offert des sacrifices aux génies qui 
sont en enfer. Vous marchez dans l'orgueil et la folie, et, délaissant le 
droit sentier, la voie directe, vous vous en êtes allés et vous avez 
erré à travers les épines et les rocailles. Arrêtez- vous, mortels insen- 
sés, qui tâtonnez dans les ténèbres et dans les ombres noires de la 

*) Traduction inédite, par A. Bouché-Leclercq, sur le texte de C. Alexandre, 
avec variantes empruntées au texte de H. Priedlieb. Le traducteur, ne pouvaDt 
donner ici l'ample commentaire qui serait nécessaire pour la complète inteUi- 
gence des allusions sibyllines, s'est contenté d'ajouter quelques notes indispen- 
sables. Le titre de la compilation, qui comprend douze livres, formant un total 
de 4232 vers hexamètres, est Xpij^^ol 2c6v^coneol : il se traduit indifféremment 
par Oracles ou Ckants Sibyllins* 



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237 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

nuit ; quittez les tén^^bres de la nuit et attachez-vous à la lumière. 
Voici qu'elle apparaît visible à tous et sans incertitude ni erreur; allez, 
no suivez pas toujours les ténèbres et Tobscurité ; voyez comme brille 
d'un éclat splendide la douce lumière du soleil ; sachez enfin, et gra- 
vez cette sagesse en vos cœurs, sachez qu'il est un seul Dieu qui en- 
voie les pluies, les vents, les tremblements de terre, les foudres, les 
pestes, les famines, les calamités funestes, les neiges et les glaces. 
Mais pourquoi cette énumération? Il gouverne le ciel, il commande 
à la terre; il est enfin, il est seul Dieu, créateur qui ne connaît point 
d'obstacles : c'est lui qui a consolidé la forme et la figure des 
hommes et qui a composé la nature de toute race vivante ^ 

Or, si tout ce qui est né périt. Dieu n'a pu sortir des reins de 
l'homme et de la femme; mais il est seul le Dieu très-haut, qui a fait le 
ciel et le soleil et les astres et la lune et la terre féconde et le sein 
gonflé delà mer et les montagnes élevées et les épanchements éternels 
des sources. C'est lui qui crée aussi la grande, l'innombrable foule 
dispersée dans les eaux : il entretient en vie tout ce qui rampe et re- 
mue sur la terre, et les oiseaux aux couleurs variées, à la voix limpide 
et murmurante, race légère dont l'aile tranchante fend l'air avec un 
bruit mélodieux. Il a placé dans les fourrés des montagnes la race 
des botes sauvages, et il a mis sous nos lois, à nous mortels, tous les 
animaux. Il leur a donné pour maître à tous une créature divine, et il 
a mis aux mains de l'homme une infinie et incompréhensible variété 
d'objets. Car quelle chair mortelle pourrait connaître toutes choses ? 
Mais lui seul les connaît, lui qui les a faites dès le commencement, 
le créateur immortel, étemel, qui habite l'éther, lui qui récompense 
les bons bien au-delà de leurs mérites, tandis qu'il fait tomber sa 
colère et ses vengeances sur les méchants et les hommes iniques, leur 
envoyant et la guerre et la peste et les chagrins et les larmes. 
hommes! pourquoi vous élevez- vous en vain dans votre orgueil? rou- 
gissez donc de prendre pour dieux des chats et des botes malfai« 
santés. N'est-ce pas une folie et une rage, détruisant le bonsens, que 
d'avoir des dieux qui volent les plats et pillent les marmites ? Au lieu 
d'habiter les régions brillantes et dorées du ciel, on les voit mangés 
des vers et entourés d'épaisses toiles d'araignées. Vous vous pros- 
ternez en adoration, insensés, devant des serpents, des chiens, des 

< Ici finit le premier des deux fragments dont se compose le Proœmium, Ces 
deux morceaux paraissent être d'un même auteur, probablement un Juif 
orthodoxe. 



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MÉLANGES BT DOGDMBlfTS 238 

chats» des oiseaux, des reptiles, des statues de pierre, des images 
faites de main d'homme, des tas de pierres le long des chemins ; 
voilà ce que vous adorez, cela et une foule d'autres vanités qu'on a 
honte de mentionner, autant de dieux trompeurs pour les mortels 
malavisés, de dieux dont la bouche verse un poison mortel. Mais 
celui qui possède la vie, Tétemelle et impérissable lumière, qui dis- 
pense aux hommes la Joie plus douce que le doux miel, c'est devant 
celui-là seul qu'il faut courber la tète, pour s'ouvrir le chemin où 
marchent vers l'éternité les hommes pieux. Vous avez délaissé tout 
cela, et, dans votre folie, l'esprit égaré, vous avez bu tous la coupe 
débordante du châtiment, la coupe forte et lourde, pleine d'un breu- 
vage chaud et, sans mélange. Et vous ne voulez plus dissiper cette 
ivresse et revenir à résipiscence et reconnaître le Seigneur Dieu, qui 
voit tout. Aussi l'ardeur du fou brûlant vous atteindra ; vous serez 
consumés chaque jour durant l'éternité par les flammes et remplis de 
honte en songeant aux mensonges de vos inutiles idoles. Ceux, au 
contraire, qui auront honoré le Dieu véritable et immortel, auront 
la vie en partage, et, dans le jardin verdoyant du paradis où ils ha- 
biteront durant l'éternité, ils goûteront le pain délicieux, descendu 
du ciel étoile. 




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239 MVUB DE l'histoire DBS RELIGIONS 



LIVRE PREMIER 



En commençant à la première génération des mortels jusqu^aux 
dernières, je vais révéler point par point ce qui a existé autrefois, ce 
qui est à présent et ce qui arrivera dans le monde à cause de Tim- 
piété des hommes. 

D'abord, Dieu m'ordonne de dire comment au juste a été formé le 
monde. Quant à toi, mortel retors, garde-toi d'oublier jamais mes 
enseignements et tourne prudemment tes regards vers le Roi très- 
haut qui a créé le monde entier en disant : qu'il soit ; et il fut. 11 
affermit donc la terre au-dessus du Tartare, et il lui donna lui-même 
la douce lumière ; il éleva le ciel et étendit la mer glauque et il cou- 
ronna le firmament avec des légions d'astres resplendissants ; il orna 
la terre de végétaux, versa dans la mer le cours des fleuves et mêla 
à l'air des vents et des nuages humides. Alors, il fit une autre es- 
pèce d'ouvrages, mit des poissons dans les ondes, des oiseaux dans 
les airs, des botes velues dans les forêts et des dragons rampants et 
tout ce que Ton voit aujourd'hui. Il fit ces choses lui-même par sa 
parole, et tout surgit en un clin d'oeil et fait en perfection, car lui^l'in- 
créé, surveillait du haut du ciel ; et ainsi Ait achevé le monde. Et 
alors pourtant il se remit à l'œuvre pour fabriquer un être animé, un 
homme nouveau qu'il pétrit à sa propre image, et, l'ayant fait beau, 
divin, il voulut que celui-ci habitât dans le paradis, un lieu de dé- 
lices, pour s'occuper de nobles ouvrages. 

Cependant, se trouvant seul dans le jardin luxuriant du paradis, 
l'homme désirait converser et souhaitait de rencontrer un visage 
semblable au sien. Alors Dieu, lui ayant pris au flanc un os, en forma 
l'attrayante Eva, une épouse légitime qu'il lui donna pour habiter 
avec lui dans le paradis. Et lui, l'ayant vue, en eut en son âme une 
grande admiration et Ait aussitôt réjoui de voir la copie de sa propre 
image, et il se mit à lui adresser de sages paroles qui coulaient 
d'elles-mêmes, car Dieu avait pourvu à tout. Ils n'avaient pas, en 
effet, l'esprit aveuglé par la passion et ne couvraient point les parties 
honteuses, mais ils étaient, en leurs cœurs, éloignés de tout mal^ et» 



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240 REVUE DE l'bISTOIRE DES RELIOIOlfS 

comme les animaux, ils allaient nus, sans voiles sur leurs 
membres. 

Mais ensuite Dieu, leur ayant fait ses injonctions, leur défendit de 
toucher à Tarbre. Mais l'exécrable serpent les trompa et les persuada 
par ruse d'aller vers la mort et de prendre connaissance du bien et 
du mal. Or, ce fut la femme qui la première trahit son époux^ qui 
lui tendit le fruit, et, ignorant qu'il était, l'entraîna au péché. Lui, per- 
suadé par les paroles de la femme, oublia son Créateur immortel, et 
ne songea plus à ses sages recommandations. Aussi, au lieu du bien, 
ils eurent en partage le mal qu'ils avaient fait. Et alors, cueillant les 
feuilles du doux figuier, et s'en étant confectionné des vêtements, 
ils s'en couvrirent réciproquement et voilèrent leur honte, car la 
la pudeur les saisit. Mais l'Immortel fit tomber sur eux son courroux, 
et les expulsa de la région bienheureuse. Alors il fut irrévocablement 
décidé qu'ils vivraient désormais mortels sur la terre, parce qu'ils n'a- 
vaient pas observé le commandement que leur avait signifié le grand 
Dieu immortel. Eux donc, exilés sur la terre fertile, s'épanchaient en 
larmes et en gémissements. Ensuite, Dieu, l'Immortel, penchant 
vers l'indulgence, leur dit de sa'propre bouche : « Croissez et multi- 
« pliez; et travaillez sur la terre, afin que, à force d'art et de sueurs, 
« vous ayez abondance de nourriture ». 

C'est ainsi qu'il parla, et, le reptile auteur de la tromperie, il le fit 
ramper à terre sur le ventre et le flanc, le chassa impitoy£d)lement 
et mit entre les deux races une inimitié terrible. L'un cherche à pré- 
server sa tête et l'autre son talon, car la mort est tout près quand se 
rencontrent les hommes et les méchants porteurs de venin. 

Cependant la race humaine se multipliait, comme l'avait com- 
mandé le Tout-Puissant lui-même, et, croissant au fur et mesure, elle 
devint un peuple innombrable. On élevait des demeures de toute 
sorte, et on bâtit ensuite des villes et des murailles, avec entente et 
adresse. De longs jours étendaient pour eux la trame aimée de la 
vie, et ils mouraient, non pas consumés par les douleurs, mais 
comme domptés par le sommeil. Heureux ces hommes magnanimes 
qui ont été aimés de Dieu, le sauveur et roi immortel. Mais, eux 
aussi péchèrent, frappés de démence. Car ils se moquaient impru- 
demment de leurs pères, méprisaient leurs mères, ne reconnais- 
saient plus leurs parents et dressaient des embûches à leurs frères. 
Ils devinrent donc d'impurs scélérats, souillés de sang humain et 
qui faisaient la guerre. Sur eux tomba enfin la malédiction lancée du 



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MÉLANGES BT DOCUMEICTS 241 

haut du ciel, et elle enleva la vie à ces êtres affreux. L*enfer les reçut, 
l'enfer qu'on appela Hadès parce qu*Adam y vint le premier, lors- 
qu'il eut goûté la mort et que la terre Feu! enseveli ^ Aussi dit-on de 
tous les hommes qui naissent sur terre qu'ils vont dans les demeures 
d'Hadès. Pourtant tous ces premiers hommes, bien qu'étant allés en 
enfer, furent en honneur et ils comptèrent pour la première race. 

Ceux-ci une fois couchés sous terre, il fabriqua derechef, avec 
les hommes les plus justes qui avaient survécu, une seconde race 
excessivement souple et variée. Ceux-là s'occupaient d'ouvrages 
utiles; pleins d'un beau zèle, d'une pudeur exquise et d'une sagesse 
prudente, ils exerçaient des industries de toute sorte, inventant au 
gré de l'ingénieuse nécessité. L'un trouva le moyen de travailler la 
terre avec des charrues ; l'autre, de façonner le bois ; un autre s'es- 
saya à naviguer; celui-ci se mit à observer les astres, celui-là à 
interpréter le vol des oiseaux: les uns s'occupèrent des drogues et les 
autres de magie. Chacun s'ingéniant de son côté, ils créèrent ainsi 
tous les arts. C'étaient des Vigilants et des Inventeurs, et on leur 
donna ce surnom parce qu'il avaient en leur âme un esprit infati- 
gable. Ils avaient en même temps un corps immense, solides comme 
ils étaient et d'aspect imposant. Us allèrent pourtant dans l'horrible 
denoeure du Tartare, chargés de chaînes infrangibles, et gardés 
pour l'expiation dans la géhenne du feu impétueux, dévorant, 
inextinguible. 

A la suite de ceux-ci apparut derechef une race violente, la troi^- 
sième, composée d'hommes arrogants, cruels, qui se firent entre 
eux beaucoup de mal. Les combats, les meurtres funestes sans cesse 
pratiqués, les firent périr, parce qu'ils avaient le cœur plein de 
furie. 

Derrière eux vint par la suite et tardivement une autre race armée, 
meurtrière et de faible jugement : ce fut la quatrième race d'hom- 
mes. Ceux-ci versèrent beaucoup de sang et n'avaient ni crainte de 
Dieu, ni respect des hommes, car ils avaient été frappés d'un délire 
furieux et d'une impiété funeste. Aussi ces hommes impies, qui 
pourtant étaient à plaindre, les guerres, les assassinats et les com- 
bats les précipitaient dans l'Ërèbe. A la fin le Dieu du ciel, dans sa 
colère, les fit lui-même disparaître du monde et les ensevelit dans la 
Tartare, dans l'immense abîme souterrain* 



^) Le sibylliste dérive naïvement "Ximi de 'A#«fA. 

16 



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242 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

Il ût derechef plus tard une race d'hommes bien pire encore. 
Pour ceux-là, le Dieu immortel ne prépara rien de bon par la suite, 
car ils faisaient le mal de toutes manières. Ils se montraient bien 
plus insolents que ne lavaient été les autres; c'étaient des géants 
retors, vomissant d'horribles blasphèmes. 

Il y avait, seul entre tous, un homme très-juste et véridique, par- 
faitement sûr, adonné aux bonnes œuvres; c'était Noé. Dieu lui- 
môme lui parla ainsi du haut du ciel : « Noé, prends courage et 
« prêche à tous les peuples la conversion, afin qu'il soient sauvés 
c tous. Mais s'ils n'en ont cure et qu'ils conservent leur allure im- 
(( prudente, j'anéantirai toute la race sous un immense déborde- 
« ment d'eaux. Pour toi, je t'ordonne de te faire une maison résis- 
« tante avec du bois d'une essence imperméable. Je mettrai en ta 
« poitrine l'intelligence, une industrie prudente, et les mesures et la 
a courbure ; et je prendrai toutes les précautions pour que tu sois 
<c sauvé, toi et ceux qui habitent avec toi. Je suis celui qui suis (mé- 
a dite ceci en ton esprit) ; je me fais du ciel un vêtement et de la mer 
a une ceinture ; la terre est l'escabeau de mes pieds ; l'air baigne 
« mon corps, et le chœur des astres tourne autour de moi. Je compte 
« neuf lettres et quatre syllabes; devine-moi. Les trois premières syl- 
« labes ont chacune deux lettres, et la dernière prend le restant, et 
c il y a dans le nombre cinq consonnes. La somme totale fait deux 
« fois huit centaines et trois fois trois dizaines et sept unités en sus*. 
« Si tu devines qui je suis, tu ne seras pas étranger à la sagesse qui 
« vient de moi ». 

Il parla ainsi et l'autre, en l'entendant, fut saisi d'un tremblement 
sans fin. Et alors, ayant judicieusement préparé chaque chose, il 
conjura les peuples et commença à leur tenir les discours que voici : 
« Hommes incrédules, qu'excite une fureur atroce. Dieu n'ignorera 
« pas ce que vous avez l\iit. Car il sait tout, le Sauveur immortel, à 
« qui rien n'échappe ; c'est lui qui m'a ordonné de vous le dire, afin 
« que vous ne périssiez pas par votre faute. Revenez au bon sens, 
« renoncez au mal et ne vous entre-détruisez plus par violence, pour- 
u suivant vos desseins homicides, et abreuvant au loin le terre du 



1) Noé a dû être perplexe devant cette énigme, qui résiste encore aux efforts 
des interprètes. La conjecture la plus probable est celle de G. Ganter, qui donne 
pour mot du logogriphe 0EO2 SHTHP. Mais ces lettres, converties en chiffres, 
donnent 1692 au lieu de 1697. Il faudrait donc corriger le texte, et il vaut 
mieux déclarer le problème non résolu. 



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MÉLANGES ET DOCUMENTS 243 

M sang humain. Redoutez, mortels, le tout-puissant Créateur céleste 
M qui ne connaît point la crainte, le Dieu impérissable qui habite le 
(c ciel, et suppliez-le tous, car il est clément : priez-le de laisser la vie 
« aux cités, à l'univers entier, aux quadrupèdes et aux oiseaux, afin 
fc qu'il soit miséricordieux pour tous. Car un jour viendra oh le 
€ monde entier et la foule des humains périra par les eaux ; et vous, 
<c vous exhalerez d'épouvantables gémissements. L'air deviendra 
« soudain intolérablemenl agité, et le courroux du grand Dieu tom- 
« bera sur vous du haut du ciel. Un jour viendra sûrement où le 
a Sauveur immortel le déchaînera contre les hommes, si vous n'apai- 
fc sez pas Dieu, si vous ne vous convertissez dès maintenant, et si 
« vous ne cessez de vous traiter les uns les autres avec méchanceté, 
m malice et injustice, pour mener désormais une vie sainte ». 

Mais eux, en l'entendant, ricanaient l'un après l'autre, rappelant 
insensé et même fou. Et alors, Noé, reprenant la parole, exhala ce 
chant plaintif: ic misérables, mauvais cœurs, hommes inconstants, 
<c qui avez délaissé toute pudeur et vous êtes complus dans^l'impu* 
fc dence, tyrans rapaces et pécheurs violents, menteurs sans foi, arti- 
a sans de mal, faux en toutes choses, adultères, sophistes, blasphé- 
« mateurs, vous ne craignez pas la colère du Dieu très-haut, vous 
(c qui allez subir l'expiation réservée à la cinquième race. Vous 
« n'allez point pleurer à l'écart, 6 cœurs durs, mais vous riez ! Vous 
€ rirez d'un sourire sardonique lorsque viendra, c'est moi qui vous 
a le dis, Tonde redoutable que Dieu s'apprête à épancher ; lorsque le 
« flot renouvellera sur la terre une race sacrée qui y vivra éternelle- 
ce ment sur une racine incorruptible, mais qui en une seule nuit sera 
<c arrachée radicalement, pendant que les secousses imprimées par 
c le bras divin à la terre ébranlée jusqu'en ses profondeurs dissipe- 
« ront en poussière les villes avec leurs habitants et détruiront les 
« murailles. Et alors le monde entier, avec Tinnombrable foule des 
(C humains, mourra. Et moi, de mon côté, que de désastres j'aurai à 
f regretter ! combien je pleurerai dans ma maison de bois I que de 
(C larmes je mêlerai aux flots 1 Car lorsque sera venue cette eau envoyée 
ce par Dieu, la terre sera submergée, les montagnes seront submer- 
« gées, et submergé sera l'air lui-même ; l'eau sera partout et tout 
« périra dans les eaux. Les vents s'arrêteront et un second âge s'ou- 
a vrira. Phrygie l tu émargeras la première de la surface de l'onde 
« et, la première, tu nourriras une autre race d'hommes qui commen- 
ce oera à nouveau, et tu seras la nourrice par excellenoe ». 



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I 

244 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

Mais lorsqu*i] eût adressé en vain ces avertissements à une race 
sans frein, le Très-Haut apparut, Tappela derechef et lui dit : a Voici 
« le moment venu, Noé, de réaliser tout ce que j'ai promis et signi- 
« fié un jour, et de venger sur le monde immense, habité par un 
« peuple désobéissant, les innombrables crimes commis par les gé- 
« nérations précédentes. Allons, embarque-toi vite avec tes fils, Ion 
« épouse, et les jeunes fiancées. Appelle tous les êtres que je t'or- 
« donne de prévenir, les races de quadrupèdes, de reptiles et de 
« volatiles. Et moi ensuite, je leur mettrai au cœur Tenvie de venir 
« spontanément, à tous ceux que j'entends conserver en vie ». 

Ainsi parla Dieu, et Noé s'en alla : il cria à haute voix et fit un 
appel. Et alors, son épouse et ses enfants et leurs fiancées entrè- 
rent dans la maison de bois : puis arrivèrent tous ceux à qui Dieu 
avait ordonné de le faire. Mais lorsque la clef adaptée à cet usage 
eut fixé le couvercle en s'insérant obliquement sur une surface polie, 
alors, le dessein du Dieu maître du ciel s'accomplit. Il rassembla 
les nuages et cacha le disque flamboyant du soleil, la lune avec les 
astres et la couronne céleste. Lorsqu'il les eut entourés d'ombre, il 
frappa un grand coup, l'épouvante des humains, lançant des éclairs. 
En môme temps, les vents soufflèrent tous à la fois, et les veines 
d'eaux s'ouvrirent toutes ; les grandes cataractes déchaînées fondirent 
du haut du ciel et des entrailles de la terre, et de l'inépuisable abîme 
affluèrent des torrents d'eau et la terre immense fut complètement 
couverte. Cependant la maison divine était portée par l'onde, et, 
battue sans cesse par les flots impétueux, chassée par Tassant des 
vents, elle filait avec une vitesse eflrayante ; pourtant sa quille fen- 
dait l'écume épaisse, et les eaux soulevées murmuraient à l'entour. 

Mais lorsque Dieu eut inondé le monde entier sous l'humide élé- 
ment, alors Noé, suivant les desseins de Dieu, eut la pensée de re- 
garder au dehors ; car il avait assez de Nérée. Vite, il ouvrit le cou- 
vercle, en le dégageant de la muraille polie où il était fixé avec de 
bons verroux passés en travers. Et, ayant vu une masse énorme 
d'eaux interminables et de tous côtés la mort seule visible aux yeux, 
il eut peur et le cœur lui battit violemment. Et alors le vent se calma 
un peu, car il était las de détremper depuis tant de jours le monde 
entier, et, ayant divisé les nuages^ il montra le grand disque flam- 
boyant du ciel comme vcrdÂtre, ensanglanté et fatigué. Noé eut 
peine à reprendre courage. Et alors, se séparant de son unique co<-^ 
lombe, il la l&cha dehors, afin de savoir par lui-même s'il y avait 



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MÉLANGES ET DOCUMENTS 245 

encore quelque part de la terre ferme. Celle-ci, s'étant fatigué les 
ailes à voler partout autour, revint : car Teau ne s'était pas écoulée 
encore ; au contraire, elle remplissait tout. Lui, cependant, étant 
resté en repos quelques jours, envoya de nouveau la colombe, afin 
de savoir si les masses d*eaux avaient baissé. Celle-ci donc, prenant 
son essor, s'envola, arriva à terre, et, ayant reposé un instant son 
corps sur le sol huniide, elle retourna de nouveau vers Noé portant 
une branche d'olivier, signe d'une grande nouvelle. La confiance en- 
tra dans tous les cœurs, et ils ressentirent une grande joie, dans Tes- 
poir de voir la terre. Et alors, après cola, il expédia en toute hâte un 
autre oiseau aux ailes noires. Celui-ci, se fiant à ses ailes, s'envola 
de bon gré, et, ayant atteint la terre, il y resta. Noé connut ainsi que 
la terre était yoîsine et s'approchait. Lors donc que l'arche eut vogué 
de çà de là, grâce à un art surnaturel, & travers les flots retentis» 
tissants, sur le dos gonflé de la mer, elle toucha une langue de terre 
et y resta attachée. 

D y a sur le sol noir de la Phrygie une montagne escarpée, déme- 
surément allongée. On l'appelle Ararat, parce que tous devaient être 
sauvés sur sa cime et qu*un grand désir d*y descendre s'empara de 
leur cœur ^ C'est là que jaillissent les sources du grand fleuve Mar- 
syas. L'arche resta sur le sommet élevé du mont pendant que les eaux 
se retiraient. Alors la voix surnaturelle du grand Dieu retentit de 
nouveau dans les cieux et parla en ces termes : « Noé, toi que j'ai 
ce sauvé, homme fidèle et juste, nie confiance, sors avec tes fils et 
« ton épouse et les trois fiancées el remplissez toute la terre ; gran- 
« dissez, multipliez-vous, observant la justice entre vous de généra- 
« tion en génération jusqu'au jour où toute la race humaine sera 
« appelée au jugement, car il y aura un jugement pour tous », Ainsi 
parla la voix divine. Alors Noé, se levant de sa couche, sauta plein 
de confiance sur la terre, et ses fils, son épouse et ses fiancées avec 
lui, et les reptiles et les volatiles et les espaces de quadrupèdes et 
toutes les autres créatures sortant en môme temps de la maison de 
bois descendirent au môme lieu, et alors donc Noé, le plus juste des 
hommes, sortit le huitième, après avoir passé sur les eaux deux cent 
et un jour, conformément aux desseins du grand Dieu. 

Bientôt refleurit une nouvelle race mortelle : la première, qui se 
trouvait être la sixième, fut la meilleure depuis la création du premier 

*) Ararat est dérivé ici d'àpaphat, signifiant ptotVe. 



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246 REVUE DE L^HISTOIRB DBS RELIGIONS 

homme. C'était l'âge d'or, et on l'appelle Tâge céleste, parce que tout 
y aura été selon le cœur de Dieu. première génération du sixième 
âge I ô joie immense que j'éprouvai par la suite, lorsque j^échappai 
à rhorrible mort, après avoir été longtemps ballottée avec mon époux 
et mes beaux-frères, après avoir souffert avec mon beau-père, ma 
belle-mère, et mes belles-sœurs. Maintenant, je vais prophétiser. 
Une floraison multicdlore naîtra sur le figuier. A moitié de l'époque 
suivante apparaîtra Tautorité royale, portant le sceptre. Car trois rois 
magnanimes, hommes très-justes, auront leurs parts au grand jour 
et régneront durant de longues années, rendant la justice aux 
hommes, en souverains qui aiment le travail et les œuvres utiles. La 
terre cependant se pare de fruits abondants qui naissent d'eux- 
mêmes, et prodigue les épis à ses habitants. Les pères eux-mêmes 
resteront toi\jours hors des atteintes de la vieillesse, loin des malar 
dies frissonnantes et brutales : ils mourront terrassés par le sommeil 
et ils s'en iront ainsi vers TÂchéron, dans les demeures de Hadès, et 
là ils seront honorés, parce qu'ils étaient une race de bienheureux, 
des hommes fortunés auxquels Sabaoth a donné un esprit excellent et 
qu'il a toujours assisté de ses conseils. 

Ceux-là seront heureux, môme lorsqu'ils seront allés dans THadès. 
Mais après eux surgira derechef une seconde race d'hommes nés de 
la terre, une engeance lourde et épaisse, celle des Titans. Chacun 
d'eux aura même type : ils se ressembleront pour la figure, la gran- 
deur et la corpulence ; ils n'auront qu'un langage, celui qu'aupara- 
vant Dieu a déposé dans la poitrine de la. première race. Mais eux 
aussi, doués d'un tempérament violent, poursuivront les projets les 
plus extrêmes, et ils marcheront à leur perte, pour avoir voulu lut- 
ter de vive force avec le ciel étoile. Et alors, le grand Océan lancera 
sur eux le flux de ses ondes afi'olées. Mais le grand Sabaoth, irrité, le 
contiendra et le rejettera en arrière, parce qu'il a promis de ne plus 
déchaîner un nouveau cataclysme sur les hommes perve.rs. 

Mais lorsqu'il aura épuisé la colère des ondes démesurément gon- 
flées et des flots soulevés les uns contre les autres, et qu'il aura res- 
serré dans des mesures plus étroites les autres abîmes de la mer, en 
leur donnant pour bornes des ports et d'âpres falaises rangées au- 
tour de la terre ferme, lui, le grand Dieu Tonnant *... 



*) Ici (au V. 323) se termine l'œuvre du Juif éclectique qui a combiné l'An- 
cien Testament avec les mythes bésiodiquea. Ce qui suit est d'un chrétien. 



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MÉLANOBS ET DOCUMENtS 247 

Alors donc le fils du grand Dieu viendra vers les hommes, revêtu 
de chair et semblable aux mortels qui sont sur terre. U porte quatre 
voyoUes, et il y a en lui, je vous Tannonce, deux consonnes : mais je 
vais vous donner le nombre entier: huit unités, plus autant de 
diiaines et huit centaines*, voilà ce que son nom offrira aux hommes 
incrédules ; et toi, pense en ton âme au Christ fils du Très-Haut, du 
Dieu immortel. Il accomplira la Loi de Dieu sans Tabroger ; il en 
apportera une imitation ressemblante et enseignera toutes choses. 
Les prêtres viendront vers lui, apportant de l'or, de la myrrhe, et 
aussi de Tencens. Voilà quelles seront ses actions. 

Mais lorsqu*une voix viendra du désert retentir aux oreilles des 
mortels et criera à tous de rendre droits les sentiers, et d'extirper 
de leur cœur les vices et de purifier dans les eaux tout corps humain, 
afin que, régénérés d*en haut, ils ne transgressent plus en aucune 
manière la justice (cette voix qu'un barbare, séduit par des danses, 
récompensera en la tranchant), alors un signe apparaîtra soudain 
aux mortels. Il viendra d'Egypte, où elle aura été préservée, une 
belle pierre, et contre cette pierre se heurtera le peuple des Hébreux^ 
tandis que les Qentils se rassembleront sous sa conduite, car ils 
connaîtront par celle-ci le Dieu suprême et le sentier qu'éclaire la 
lumière commune. Il montrera en effet la vie éternelle aux hommes 
choisis, mais aux déréglés il préparera le feu pour Tétemité. Et 
alors, il guérira les malades et tous les pécheurs qui auront foi en 
lui. Les aveugles verront, les boiteux marcheront, les sourds enten- 
dront, et ceux qui ne parlent pas parleront. U chassera les démons, 
et il y aura des résurrections de morts : il marchera sur les flots, et, 
dans un lieu désert, avec cinq pains et un poisson de mer, il rassa- 
siera cinq milliers d*hommes, et les restes de ces mets rempliront 
douze corbeilles destinées à la Vierge pure. 

Et alors Israël, dans son ivresse, ne réfléchira pas ; ses faibles 
oreilles n'apporteront aucun son à son esprit appesanti. Mais lors- 
que le courroux exaspéré du Très-Haut tombera sur les Hébreux et 
leur enlèvera leur foi parce qu'ils auront molesté le Fils céleste de 
Dieu, alors Israël donnera à celui-ci des soufflets et lui lancera des 
crachats empoisonnés de ses lèvres impures. En guise de nourri- 
ture, il lui donneront du fiel et pour boisson du pur vinaigre, les 
impies, dont une rage méchante possède la poitrine et le cœur, qui 

') Les lettres-chiffres de IH20TZ donnent une somme de 888 unités. 



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248 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

ne voient point avec leurs yeux, plus aveugles que des taupes, plus 
repoussants que les reptiles venimeux, plongés qu*ils sont dans un 
lourd sommeil. 

Mais lorsqu il aura étendu les mains et comblé la mesure, qu il 
aura porté la couronne d'épines et qu'on lui aura percé le flanc avec 
des roseaux ; à cause de lui il y aura durant trois heures une nuit 
ténébreuse, monstrueuse, au milieu du jour, et le temple de Salomon 
fera éclater un grand prodige à la face des hommes lorsqu'il des- 
cendra dans la demeure d'ÂIdoneus, annonçant la résurrection aux 
morts. Puis, quand, trois jours après, il sera revenu à la lumière, 
qu'il aura montré sa forme aux mortels et leur aura enseigné toutes 
choses, montant sur les nuées, il fera route vers la maison du ciel, 
laissant au monde les préceptes de l'Ëvangile. Sous son nom fleurira 
une tige nouvelle, sortie du sein des nations, une société d'honneur 
guidée par la loi du grand Être. Car elle aura après cela pour guides 
les Apôtres, et alors la série des prophètes prendra fin. 

Puis, quand les Hébreux récolteront la moisson funeste, le roi des 
Romains leur ravira beaucoup d'or et d'argent. Après cela, d'autres 
royaumes se succéderont continuellement sur les ruines des royau- 
mes, et ils écraseront les mortels. Or, la chute sera grande pour 
ces hommes qui se seront abandonnés à une arrogance inique. Ma^s 
lorsque le temple de Salomon sera tombé sur le sol sacré, jeté 
bas par des hommes de langue barbare cuirassés d'airain, les Hé- 
breux seront chassés de leur patrie : errants, molestés, ils mêleront 
beaucoup d'ivraie au froment, et il y aura chez tous les hommes une 
discorde funesie; les cités s'attaquant réciproquement pleureront sur 
le sort commun, parce qu'elles auront fait une mauvaise action en 
accueillant dans leur sein l'objet de la colère du grand Dieu. 

{sera continué). ' 



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CHRONIQUE 



Franci. — Vécole du Louvre. — Nous avons reçu un petit volume in-8 de 
144 p., contenant les discours d'ouverture des cours du premier semestre de 
l'année 188^1883. Ce volume s'ouvre par une importante leçon du cours de 
langue démotique par M. Eugène Révillout(p. 1-40). Vient ensuite la leçon 
d'ouverture du cours d'archéologie égyptienne de M. P. Pierret (p. 41-59) 
qui contient de très intéressants aperçus sur la religion. Nous en citerons quel- 
ques passages. 

« Â Tèpoque où je faisais mes classes, dit M. Pierret, on nous enseignait 
que les Egyptiens adoraient le soleil et la lune sous les noms d'Osiris et d'Isis ; 
qu'ils adoraient aussi des animaux tels que le bœuf, l'ibis, le crocodile et même 
des plantes et des légumes. C'était expédier lestement la philosophie religieuse 
d'un peuple en possession d'une telle réputation de sagesse dans l'antiquité que 
les Grecs envoyaient leurs penseurs les plus éminents, les Solon^ les Thaïes, les 
Démocrite, les Pythagore, les Platon s'instruire auprès des prêtres de Thèbes 
et de Memphis. Aujourd'hui les résultats obtenus par le travail incessant de 
Hcole de Champollion commencent à s'imposer. Les gens du monde savent que 
les Egyptiens croyaient à un Dieu unique, à l'immortalité de l'âme et à la vie 
future ; mais ces mêmes gens du monde sont légitimement étonnés lorsque, 
pénétrant dans un musée égyptien, ils se trouvent en présence de dieux à tête 
d'épervier, de bélier ou de crocodile, de déesses à tête de vache ou de lionne : 
ces idoles bizarres leur semblent être un démenti formel et palpable aux doc- 
trines élevées qu'on leur annonçait. J'ai à cœur de vous démontrer qu'il n'y a 
U qu'une apparente contradiction et que ces figures étranges ont un carac- 
tère purement symbolique qui n'inQrme en rien la hauteur du point de vue 
religieux. 

M L'exclusivisme du christianisme nous a souvent rendus injustes pour les 
anciens ; habitués à considérer leur polythéisme comme la négation de Dieu, 
nous sommes trop disposés à leur refuser tout esprit religieux et confondons à 
tort deux choses distinctes : la mythologie et la religion. Le sentiment mono- 
théiste de l'Egypte s'afQrme dans des textes qui nous disent que le Dieu 
suprême « se cache aux hommes ; on ne connaît pas sa forme ; les hommes ne 
connaissent pas son nom ; il déteste qu'on prononce son nom. » 

« Cependant, au moment même où des scribes traçaient sur le papyrus ou 
gravaient sur la pierre les textes dont je viens de vous citer un fragment, des 



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250 RBVDB DE l'histoire DES RELlGlOIfS 

artistes sculptaient des dieux à têtes d'animaux! Faut-il en conclure, contrai- 
rement à ce que Thistoire nous a appris sur les phases de révolution religieuse, 
que le monothéisme régnait dans un même pays concurremment avec le féti- 
chisme, que le même peuple qui concevait la divinité comme invisible, inacces- 
sible, cachant son nom et sa forme, adorait en même temps des animaux? Et 
remarquez que ce ne sont pas seulement des animaux qu'il aurait adorés, mais 
des êtres monstrueux, fantastiques, impossibles, des béliers k corps de scarabée, 
des serpents & jambes humaines etc. Il faut voir dans ces représentations com- 
plexes de véritables groupes hiéroglyphiques et des idéogrammes. Y a-t-il lieu 
de s'en étonner chez un peuple dont Técriture n*est qu*un vaste ensemble 
d'images ? 

« Je ne prétends pas dire qu'à l'époque préhistorique les indigènes de 
rSgypte n'ont pas réellement adoré les animaux ; nulle part, en effet le culte 
des animaux n'est aussi répandu qu'en Afrique ; mais, lorsque le mélange se fit 
d'une race asiatique avec les populations autochtones, les animaux n'eurent 
plus dans la religion qu'un caractère emblématique. 

« Le dieu soleil est représenté avec une tête d'épervier parce que la course 
de l'astre dans le ciel est comparée au vol de cet oiseau ; la déesse mère allai, 
tant le dieu fils est représentée avec une tête de vache, parce que la tète de 
vache explique sa fonction de nourrice ; les tètes de bélier, de crocodile, de 
lionne sont des emblèmes de terreur appliqués aux feux dévorants de l'astre du 
Jour. Ces animaux sont restés sacrés pour avoir eu l'honneur de servir de vête- 
ment à la pensée religieuse. H est bien évident que le vulgaire ignorant, ne 
voyant rien au-delà de l'idole qu'on imposait à sa vénération, fut maintenu par 
le despotisme intéressé des prêtres dans un abject fétichisme : mais les initiés 
ne reconnaissaient qu'un Dieu unique et caché qui a créé le monde, qui en 
maintient l'harmonie par la course quotidienne du soleil et qui est la source 
du bien. Les divers personnages du panthéon matérialisent les rêles divers, les 
fonctions de ce dieu abstrait qui conserve dans chacune de ses formes, si nom- 
breuses et si infimes qu'elles soient, son identité et la plénitude de ses 
attributs. 

« Voici un choix des plus frappantes expressions du monothéisme 
égyptien. 

« Dieu créateur, — Tout ce qui vit a été fait par Dieu lui-même. Il a fait les 
êtres et les choses. Il est le formateur de ce qui a été formé, mais lui, il n'a pas 
été formé. Il est le créateur du ciel et de la terre. I! est l'auteur de ce qui a 
été formé ; quant à ce qui n'est pas, il en cache la retraite. Dieu est adoré 
en son nom d'étemel fournisseur d'âmes aux formes. 

« Dieu étemel. — Il traverse l'éternité, il est pour toujours. Maître de l'infi- 
nie durée du temps, auteur de l'éternité, il traverse des millions d'années dans 
son existence. Il est maître de l'éternité sans bornes. 

« Dieu insaisissable, — On ne l'appréhende pas par les bras, on ne le saisit 
pas par les mains. 



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CHRONIQUI 3M 

u Dieu iMompréh&nsible. — C*Mt It miracle des formes sacrées que nul ne 
compiend. 

« Lieu infinL — Son étendue se dilate sans limites. 

« IHeu doué iTuèiquité. — Il commande à la fois à Thèbes^ à Héli^^olis et 
à Meniphis. 

« IHeu est mvinble. Il est miséricardiâux. — Ecoutant celui qm Fim- 
plore. 

« U est omnipotent. — Ce qui est et ce qui n'est pas dépendent de lui. Ce 
qui est est dans son poing, ce qui n'est pas est dans son flanc. — Cette double 
image est saisissante. On l'admirerait à juste titre si on la rencontrait dans la 
Bible. Je relève une autre expression d'un caractère absolument biblique. Un 
Égyptien, après avoir vanté la pureté de sa vie, ajoute : « Dieu tourne sa face 
vers md en récompense de ce que j'ai fait. » 

« — Le Dieu unique, sans second» est unique môme au milieu de la collec- 
tion des dieux. Il est unique, mais il a de nombreux noms, de nombreuses 
formes. Il est Tàme sainte qui engendre les dieux, qui revôt des formes, mais 
qui reste inconnue. -^ Cet engendrement des dieux est purement mythologi- 
que^ car u il les réunit tous en son corps. Les dieux sont des formes qui sont 
au dedans de lui, dans son flanc. La substance des dieux est le corps môme de 
Dieu, sa substance première. Il l'a produite, créée, enfantée; elle est sortie 
de lui. T» 

« L'ensemble des dieux est une substance, un aliment, un pain immense et 
non un cycle « dans le milieu duquel réside l'Unique. La société des dieux se 
totalise en un seul cœur. » 

tt Dieu crée, engendre, enfante les dieux : c'est un taureau qui féconde le 
panthéon, ou bien il les forme de sa parole ; « il parle et les dieux se produi- 
sent. Sa pitfole est une substance. Il est Tâme qui produit les dieux, qui les 
engendre, » Tâme qui, dans cet acte de perpétuelle génération des formes di- 
vines, est la source de sa propre ardeur, € la plus grande des ftmes, maîtresse 
des levers solaires » puisque Dieu est T&me du soleil, lequel est « son corps 
renouvelant ses naissances » dans ses différents rôles : Dieu est, en un mot, 
« le souverain des dieux, Tàme divine qui anime le ciel. » 

« U est « le père des pères de tous les dieux, le grand Dieu de la première 
fois, le Dieu très grand en tant que commencement du devenir, qui s'est formé 
lui-même, qui est le commencement de la forme et qui n'a pas été formé, le 
Dieu du commencement qui a dit au soleil : Viens à moi ! qui a mis le ciel en 
haut et la terre en bas et qui vit, s'alimente de la vérité. » Dieu vit de la vérité, 
< il lui est uni » et, s'en nourrissant, ne fait qu'un avec elle. La vérité nous 
représente donc la conception abstraite que les Egyptiens avaient de la 
divinité... 

« Les Egyptiens avaient débuté par un sabéisme particulier : l'adoration 
exclusive du soleil vénéré comme le dispensateur de la vie et de la lumière, 
comme le souverain de l'univers. L'Egypte était le pays des traditions : on ne 



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252 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

rejetait rien de ce que l*on avait une fois adopté. Lorsqu'on eut découvert le 
principe de Talphabétisme, si simple dans son perfectionnement, on n'en main- 
tint pas moins l'emploi des signes syllabiques i côté des signes lettres. De 
même, lorsque Tesprit se fut haussé à la notion abstraite de la divinité, on main- 
tînt le culte solaire en faisant de Tastre la personnification de Dieu. Le soleil 
est un dieu. Se succédant à lui-même, renaissant de lui-même, la mythologie dit 
qu*il 8*engendre et agit sur lui-même pour donner naissance aux dieux qui 
seront chargés de personnifier les phases de sa course ; il est appelé alors le 
fécondateur des dieux, le taureau des dieux, parce que le mot fécondateur est 
rendu hiéroglyphiquement par le signe du taureau. Cette image s^est concrétée 
en mythe et a produit le cuite du taureau Apis, tant il est vrai qu'on a eu rai- 
son de dire que les figures du langage ont souvent donné la vie à des person- 
nages mythologiques. Vous voyez que c'est un absolu contre sens de faire d* Apis 
un bœuf; le taureau Apis personnifie le rôle du soleil qui engendre ses succes- 
seurs, les déifications des phases de sa course. Un taureau ne pouvait être divi- 
nisé pour jouer le personnage d'Apis que lorsque son poil formait certidnes 
marques décrites minutieusement, mais d'une façon plus ou moins authentique 
par Pline, Elien et Plutarque. Lorsqu'Apis mourait, on Tensevelissait magnifi- 
quement, et le pays était plongé dans le deuil jusqu'à l'apparition d'un autre 
taureau portant les marques prescrites. Mariette a découvert près de l'empla- 
cement de Memphis une nécropole où furent successivement enterrés des 
Apis pendant une période de quinze siècles : c'est ce qu'on nomme le Sé- 
rapéum. 

a Toute la mythologie égyptienne réside dans ce qu'on peut appeler le drame 
solaire ; il se compose de plusieurs actes qui sont : la naissance de Tastre à 
l'Orient, son parcours diurne, sa disparition à l'horizon occidental, sa traversée 
nocturne de la région infernale et sa réapparition à l'Orient. A chaque acte de 
ce drame, le dieu change le nom sans rien perdre de son individtialité et de 
sa toute-puissance. Ce sont ces rôles divers qui constituent le panthéon. 

4( Les cosmogonies anciennes ont admis que la nuit a précédé le jour ; 
a Tobscurité est antérieure à la lumière, » dit Plutarque. 

« Or, le dieu qui, en Egypte, personnifie le soleil couché, joue en même 
temps le rôle de Dieu primordial, parce que la nuit du Chaos a précédé la 
création lumineuse. Le soleil couché, disparu, subit une mort passagère ; aussi 
a-t-il l'attitude de la mort, la forme de la momie ; c'est la momie du soleil avec 
la coiffure du soleil. Ce rôle est joué principalement par Osiris, qui est avant 
tout le dieu des morts ; mais il l'est aussi par d'autres dieux, tels que Ptah, 
Sokari, Toum et, comme je viens de le dire, chacun de ces dieux cumule les 
fonctions de dieu primordial. 

« Le dieu primordial est appelé « fabricateur des hommes, auteur des dieux, 
père du commencement, auteur de ce qui est, créateur des êtres, commen- 
cement des formes, père des pères, mère des mères, père des dieux, modeleur 
des hommes, engcndreur des dieux, père des pères des dieux et des déesses. 



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CHRONIQUE 253 

maître du devenir en soi, auteur du ciel^ de la terre, de l'enfer, de Teau et 
des montaghes. » 

« U faut tenir compte de l'enseignement que nous donne sur ces matières un 
livre trop souvent obscur, malheureusement trop souvent voilé de mysticisme, 
mais qui n'en est pas moins la source de la plus grande partie de ce que nous 
savons sur la mythologie. On lui a primitivement donné le nom de Rituel funé- 
raire, mais il est plus exact et plus simple de l'appeler Livre des Morts, puis- 
qu'il étût déposé dans le cercueil à côté de la momie. » 

La seconde partie de la savante et ingénieuse étude de M. Pierret est consa- 
crée à l'étude des renseignements que fournit le Livre des Morts sur l'origine 
du monde et principalement sur la vie d'outre-tombe. 

La raison d'être de l'Ecole du Louvre comme le caractère des cours 
étaient d'ailleurs rappelés au début même de la leçon du conservateur du 
musée égyptien en termes excellents, dont nous reproduisons quelques lignes : 

u L'établissement scientifique nommé Ecole du Louvre^ que M. le Ministre 
vient de fonder sous l'intelligente inspiration de notre éminent directeur (M. L. 
de Ronchaud), a pour objet de former un personnel destiné à succéder un jour 
aux conservateurs actuels, en lui inculquant les notions spéciales que ces fonc- 
tions exigent. U ne s'agit donc pas d'une concurrence à faire au Collège de 
France, mais de cours pratiques tendant à un but particulier, et se proposant 
non de charmer des auditeurs, mais de former des élèves. Les auditeurs désin- 
téressés que nous attirera la curiosité de la science^ ne seront pas exclus de 
cette enceinte... Mais je tiens à les prévenir, au moins en ce qui me concerne, 
de ne pas s'attendre à assister à un cours d'archéologie à l'usage des gens du 
monde ; la science y sera exposée dans toute son aridité. » 

La leçoQ d'ouverture du cours de droit égyptien que professe M. Eug. Révil- 
lout occupe les p. 61*79. Le double cours d'épigraphie sémiUque et d'archéo» 
logie assyrienne confié à M. Ledrain n'est représenté que par un résumé 
très bref (p. 81-89). Pourquoi le ton fantaisiste de ces quelques pages tranche- 
t-il avec les allures du reste du volume? « Ce qui distingue, dit M. Ledrain, 
les pierres gravées des vieilles civilisations sémitiques, c'est qu'elles sont 
pleines d'idées. Quand ils trouvaient la moindre place où graver leurs concep- 
tions philosophiques, ils la mettaient à profit. De la plus légère intaille sémi- 
tique, il est quelquefois possible de tirer tout un monde... » Ces principes sont 
précisément ceux qu'ont répudiés hautement l'archéologie et l'épigraphie 
modernes. 

La fin du volume (p. 91-144) est occupée par les deux premières leçons du 
cours d'archéologie nationale dont a bien voulu se charger l'éminent conser- 
vateur du Musée de Saint-Germain, M. Alexandre Bertrand. On comparera 
avec beaucoup d'intérêt quelques-unes de leurs données avec les résultats pré- 
sentés dans le livre de M. G. de Mortillet et dont notre précédent numéro con« 
tient l'analyse et d'abondantes citations (p. 111-124). C'est U une raison de 
plus de nous y arrêter, d'autant que M. Bertrand se sépare en maint endroit de 
son collaborateur. 



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SS4 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

Après avoir défini Tarohéologie nationale, comme € la BfiûOfistUutùm de 
notre histoire nationale, industrie^ mœurs, usages, relations extérieures pour 
les temps sur lesquels les documents écrits sont absolument muets », comme 
pour les temps plus rq[>prochés de nous jusqu'à Tépoque deGlovis,le professeur 
pose cette question primordiale : « Quand l'homme a-t-il fait son apparition 
en Gaule ?» Et voici comment il y répond. 

u Aussi loin qu'on puisse remonter dans l'histoire, écrivait Amédée Thierry, 
il n*y a pas vingt-cinq ans ! on trouve la race des Galls occupant le territoire 
continental compris entre le Rhin, les Alpes, la Méditerranée, les Pyrénées et 
rOcéan. » 

« Cette date supérieure pour Fauteur de VHistoire des Gaulois, est le xt* ou 
zvi* siècle avant notre ère. Voilà où on en était en 1860. 

« La science démontre, aujourd'hui, que la Gaule était habitée longtemps, 
bien longtemps avant l'arrivée des Galls ou des Celtes, de beaucoup plus 
récents, d'ailleurs, que ne le croyait Amédée Thierry. 

« V homme vivait en Qaule dès Vépoque quaternaire. Nous vous dirons ce 
qu'il faut entendre par ces mots : époque quaternaire ; époque des glaciers, qui 
ont besoin d'être expliqués. Nous vous montrerons au milieu de quelle faune, 
de quelle flore, sous quel climat vivaient nos premiers pères. Nous vous 
raconterons la lutte de Boucher de Perthes pour cette vérité aujourd'hui 
reconnue. 

« L'existence de l'homme en Gaule remonte4relle encore plus haut ? L'abbé 
Bourgeois l'a soutenu jusqu'à sa mort. M. de Quatrefages a prêté à cette 
opinion l'autorité de son nom. Nous nous ferons le rapporteur des faits allégués. 
Nous avons nous-méme fait exécuter des fouilles à Thenay, d'accord avec 
l'abbé Bourgeois. Nous avons remué dans ces fouilles plus de cinq mille silex. 
Une partie de ces silex a été déposée au Musée de Saint-Germain. Nous vous 
établirons juges du problème. Je ne crains pas de vous dire dès maintenant 
que, pour ma part, je ne crois pas à l'existence de l'homme tertiaire. 

« L'homme de l'époque des alluvions et des glaciers n'a point disparu, en 
Gaule, avec la période que caraotérisentces phénomènes. Nous le retrouvons 
à l'époque dite récente après l'apaisement de ces grands mouvements diluviens, 
vivant une partie de l'année dans les cavernes. Nous interrogerons ces premiers 
refuges de l'humanité contre le froid et le solml. L'homme y abandonnait les 
restes de sa chasse et de ses repas, les débris de son industrie. Nous essaierons 
de reconstituer, à l'aide de ces débris, le côté matériel de la vie de ces sau- 
vages. Le renne jouait un grand rôle dans leur existence. Nous rapprocherons 
ces mœurs primitives de celles des Esquimaux, pour lesquels le renne est éga- 
lement une providence.. • >» 

M. Bertrand énumère les nombreux points sur lesquels il se propose de faire 
la lumière : l'époque des monuments mégalithiques où l'on se trouve en présence 
d' « un premier essai très remarquable d'organisation sociale » ; rintroduotion 
iês métaux «t Torifina oriantalâ de la métalhirgia, en partiotdier IHtsage de 



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cnnoifiQUB 355 

l'épée de fer en G&ule, les données qui résultent de Tétude des cimetières gau- 
lois ; Tépoque romaine et la politique des Romains en Qaule, « politique écono- 
mique sociale et religieuse. » 

. . . 4c Nous insisterons surtout» dit le professeur, sur la politique religieuse 
des Romains, si sagement inaugurée par Tempereur Auguste. Nous nous 
efforcerons de vous faire comprendre comment, par une suite de mesures 
habilement concertées, Rome sut détruire à jamais la puissante organisation 
des collèges de druides et abolir les sacrifices humains, sans blesser le senti- 
ment religieux et les vieilles traditions de la race celtique, qui, vaincue par 
la supériorité du génie romain, ne fit aucune difficulté d'associer à sa véné- 
ration non-seulement les grandes divinités du panthéon italien, mais les images 
des impératrices et des empereurs. 

« Le ii« siècle après notre ère est Tépoque du grand épanouissement du pan- 
théon gaulois. Les divinités gauloises sortent, alors, du nuage des conceptions 
poétiques. Elles prennent un corps à Timitation des divinités romaines. Cer- 
taines de ces représentations sont de nature à exciter au plus haut point notre 
curiosité. Un grand dieu tricéphale se métamorphosant en triades composées 
tantôt de trois dieux, tantôt d'un dieu et de deux déesses ou d'une déesse et 
de deux dieux, avec les attributs les plus bisarres : des eomes de cervidé ou 
de ruminant, un monstre marin à tète de bélier, Tattitude buddhique des 
jambes repliées, le torques, paraît dominer le monde des divinités inférieures, 
auxquelles sont ccmsacrées les montagnes, les rivières, les sources thermales, 
certaines vallées et jusqu'à des groupes d'arbres, vieux débris peut-être de bois 
sacrés. A côté de ces puissances localisées se place une divinité sans nom 
représentée par le itva$tika sanscrit, la croix gammée, dont les chrétiens ont 
fait un de leurs premiers symboles. » 

Grâce à l'archéologie, <c les premiers temps de notre histoire, pour qui tient 
un compte suffisant des découvertes récentes, se présentent k nous sous un 
aspect tout nouveau;. . 

<i Non-seulement l'exploration méthodique des cavernes, des monuments mé- 
galithiques, des cités lacustres, des cimetières gaulois, romains et francs ou 
mérovingiens, nous a fait connaître mille détails de la vie publique et privée de 
nos ancêtres inconnus jusqu'ici, nous révèle la présence des populations, dont 
il y a quelques années, nous ne soupçonnions même pas l'existence ; mais nous 
sommes infiniment mieux renseignés sur la marche générale et les origines de 
la civilisation en Gaule. 

« Au lien d'une race unique, les Galls.ou Celtes, plus ou moins mélangés de 
Ligures et d'Ibères, nous apportant d'Orient quinze ou seize cents ans avant 
notre ère, une organisation sociale toute faite, de source arienne ou iraniennOi 
nous nous trouvons en présence de deux ou trois couches, au moins, de popu- 
lations primitives antérieures aux immigrations des Aryas en Occident. 

« Au nombre de om preoitfs occupants du sol 9e trouva la raoe puwaate 
qui a élevé les ddmens et dont les descendants forment encore très probtUft* 



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256 REVUE DE l'histoire tES RELIGIONS 

ment la majorité des populations rurales du centre et de l'ouest de la France. 
Beaucoup de superstitions, de vieux usages, plus d'une légende populaire ap- 
partiennent à cette première aurore de la civilisation indigène. Ces conceptions 
souvent bizarres, en désaccord avec notre état social actuel, sont restées em- 
preintes dans certains esprits, suivant Theureuse expression de sir John Lub- 
bock,eomme les fossiles sont empreints dans le roc. Il n'est pas indifférent d*en 
connaître l'origine. 

« On croit généralement et Ton enseigne encore que les germes de la grande 
civilisation ont été apportés par la colonie phocéenne de Marseille. L'archéo- 
logie démontre que la Gaule n'a rien dû au colonies grecques de la Méditerra- 
née en dehors de la monpaie et de Falphabet. Le progrès nous est venu par la 
voie du Daimbe à la suite d'immigrants et de conquérants de race celtique. 
Celtes et Gaulois. Le foyer de lumière a été pour nous non la Grèce ou l'Italie, 
mais le fond de la mer Noire et, dans le lointain, la Perse et TAssyrie. » 

« Le déchiffrement des inscriptions romaines si nombreuses en Gaule et si 
bien interprétées, chez nous, par M. Léon Renier et ses disciples, a heureuse- 
ment complété ce que les historiens latins et grecs nous ont appris de l'organi- 
sation de la Gaule sous Auguste et les premiers empereurs. Le rôle que jouait 
sous l'Empire le grand conseil des Trais-Gaules réuni autour de l'autel de Lyon, 
grâce à ces travaux, est aujourd'hui mieux compris. Mais le progrès le plus 
sensible est celui qui touche aux choses religieuses, à l'extinction du drui* 
disme, au développement du panthéon gaulois, à. sa fusion avec les cultes 
étrangers. 

a On ne se doutait pas du rôle important qu'avaient joué en Gaule, au pre- 
mier et au second siècle de notre ère, les corporations de métiers. L'archéologie 
nous Ta révélé. On discutait sur l'époque de l'établissement définitif du 
christianisme en Gaule. LVchéologie est bien près d'avoir résolu la ques- 
tion... » 

Dans les dernières pages de sa leçon d'ouverture, M. Bertrand insiste avec 
beaucoup de force sur le danger des théories toutes faites qui veulent imposer 
aux objets de l'étude un type arrêté et invariable de développement. « En pré- 
sence de cet état encore flottant de la science, qui, sur tant de points, n'est 
pas encore fixée, notre premier soin, notre premier devoir, dit-il, sera d'éta- 
blir pour chaque période une statistique géographique. » 

La leçon suivante est intitulée : L'homme tertiaire et Vhomme quater* 
naire. 

fc La découverte de l'homme tertiaire, dit M. Bertrand, n'a pas été signalée 
seulement par des savants isolés, bientôt désabusés à la suite d'un examen 
plus sévère des faits ; elle a été discutée dans trois congrès et, ce qui est plus 
grave, elle trouvait, en 1877, un patron inattendu en la personne de l'éminent 
professeur d'anthropologie du Muséum, M. de Quatrefages. 

(c Voici ce que nous lisons, page 112 de sa remarquable étude sur VEipèce 
humamei 



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CHRONIQUE 257 

« Ainsi rhoBune existait, à coup sûr, pendant l'époque quaternaire et pen- 
dant Tftge de transition auquel appartiennent les sables de Samt-Prest. Il a vu, 
selon toute probabilité^ les temps miocènes et par conséquent Tépoque pliocène 
en entier. En d'autres termes, il a vu la plus grande partie de Vépoque ter- 
ttaire. » 

u Ici, vous le voyez, Fauteur fait une légère réserve : selon toute probabilité. 
Mais cette réserve est singulièrement atténuée par les lignes qui précèdent sa 
déclaration. 

« Au congrès de Bruxelles (1872), dit-il à propos des silex tertiaires de The- 
nay, j'étais de ceux qui crurent devoir réserver leur jugement et attendre de 
nouveaux faits ; mais, depuis lors, de nouvelles pièces découvertes par M. 
Tabbé Bourgeois ont levé mes derniers doutes. » 

« Dès Fapparition du livre, j'exprimais à M. de Quatrefages le regret qu'il 
se fût autant avancé. Le patronage d'une vérité encore si nuageuse, si grosse 
d'hypothèses fantaisistes, pour ne pas user d'un mot plus vif, me semblait 
jurer avec le ton de sagesse et de mesure qui respire dans tout le livre. 

« Les hypothèses, les déductions hasardées devaient, en effet, faire leur 
chemin . Elles l'ont fiait. 

€ Un volume vient de paraître sous le nom de : Le préhistorique^ où la ques- 
tion de l'homme tertiaire n'occupe pas moins de cent pages. 

« Les conclusions de l'auteur (M . G. de Mortillet), professeur d'anthropolo- 
gie préhistorique k l'École d'anthropologie de Paris, se résument dans les trois 
propositions suivantes : 

« 1^ Il est parfaitement établi que, pendant tous les temps tertiaires, il a 
existé des êtres assez intelligents pour tailler la pierre et faire le feu. 

tt 2* Que ces êtres n'étaient pas et ne pouvaient pas être des hommes : 
« C'étaient des précurseurs de l*homme, » ~ L'wntkropopUhèque ou homme 
singe. 

c< 3** Nous devons admettre dès maintenant trois espèces d'anthropopithè- 
ques : Vanthropopithèque de Tkenay^ ïanthropopithèque du Cantal, Vanthro- 
popithèque du Portugal. 

<c Toutefois l'auteur du Préhistorique est obligé d'avouer « que ton n* a jus- 
qu'il présent rencontré aiucun débris de ces anthropopithèques. » 

M.Bertrand énumère les nombreuses déceptions qui ont accueilli tant de pré- 
tendues preuves en faveur de l'existence de l'homme tertiaire. 

<c Eh bien I continue-i-il, savez-vous combien de ces assertions sont restées 
debout, aujourd'hui, après examen scrupuleux des faits, et encore contestées ? 
De l'aveu même des plus fougueux partisans du transformisme, iroù seulement^ 
concernant AuriUac^ Thenay et la vallée du Tage. 

u Nous allons examiner ces trois faits. 

« Mais d'abord constatons quel était le caractère des découvertes si bruyam- 
ment annoncées. 

« Laissons de côté tout ce .qui a toffioti à de prétendues découvertes d'os- 

17 



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258 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

sements humaines. Il est reconnu que ces ossements, tous ces ossements, sans 
exception, provenaient de remaniements du soi ou d'ensevelissements profonds, 
et n'appartenaient point à l'époque tertiaire. 

H Ce qui appartient véritablement aux terrains tertiaires, ce sont : des os 
d'animaux incisés^ rayés ou fracturés; puis des silex éclatés par le feu et pa- 
raissant porter des traces de taille intentionnelle 

« Que reste-t-il aux partisans de l'homme tertiaire ? Comme nous l'avons déjà 
dit : les découvertes d'Aurillac, de la vallée du Tage et de Thenay, c'est-à-dire 
les découvertes relatives aux silex éclatés par le feu et retaillés intentionnelle- 
ment par un être intelligent. 

« Mais de ces trois découvertes, la première, celle d'Aurillac, n'est déjà plus 
présentée que sous bénéfice d'inventaire, et les silex du Tage ne paraissent pas 
être sortis bien triomphants du Congrès de Lisbonne. J'en prendrai à témoin 
M. Cazalis de Fondouce, un des secrétaires du congrès, qui fait autorité en ces 
matières et qui termine son très remarquable rapport par ces mots : 

« Il me semble donc, et ce sera ma conclusion... que la question de l'homme 
tertiaire a plutôt perdu que gagné du terrain au Congrès de Lisbonne ; si 
l'homme existait à l'époque tertiaire, il faut en trouver des preuves plus sé- 
rieuses qu'un bulbe de percussion. » 

u La découverte des silex de Thenay reste donc la seule que des critiques 
fondées n'aient pas réduites à néant. » 

Après avoir rappelé la constitution, au congrès de Bruxelles de 1872, d'un 
jury dont les conclusions furent peu favorables à l'hypothèse de l'intervention 
humaine dans les silex de Thenay, M. Bertrand rend compte de ses propres 
investigations. 

«... L'abbé Bourgeois, dit-il, avait donné au Musée de Saint-Germain une 
collection de silex de Thenay. II fallait les exposer. A quel titre devais-je les 
présenter au public? Il y avait dé quoi être embarrassé ; je me décidai à voir 
les choses par moi-même. 

« Accompagné du général du génie Creuly, membre de la commission de 
topographie des Gaules, aujourd'hui commission de géographie historique, et 
géologue distingué, je partis pour Pont-Levoy. 

« L'abbé Bourgeois fut, comme il l'était toujours, parfait pour nous. Nous 
passâmes deux jours sous son toit ; nous examinâmes la collection dans tous 
ses détails, en provoquant les observations du propriétaire. Malgré notre bonne 
volonté, après avoir visité le terrain, il nous fut impossible d'entrer dans les 
idées de cet excellent homme, qui obtînt de nous seulement la promesse d'un 
complément d'enquête. 

« Il fut convenu qu'avec son concours nous ferions exécuter une grande fouille 
à Thenay. 

<c L'exécution de ce projet fut confiée à Thabile et sagace inspecteur des res- 
taurations et moulages du Musée, M. Abel Maître. 

u M. Abel Maître s'acquitta de sa tâche avec son zèle et sa précision ordi- 



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CHRONIQUE 259^ 

naires. J'ai ici son rapport qui dort dans mes cartons depuis plus de dix ans ; 
je vais le publier puisque les illusions de Tabbé Bourgeois ne sont pas tombées 
d'elles-mêmes, comme je le supposais, par le seul effet du temps. 

u Les conclusions du rapport étaient, en effet, complètement défavorables à 
toute intervention de Thomme dans Féclalement, quelle qu'en lût la cause, ou 
la taille des silex. 

u M. Maître avait remué près de six mille silex, u Sur cette masse énorme 
de silex qui ont tous passé par mes mains, m'écrivait-il, j'ai cherché en vain la 
trace d'un bulbe de percussion. Je n'en ai trouvé aucune. Je ne crois pas aux 
retailles intentionnelles. Je reconnais, au contraire, que la majorité des silex 
parait avoir subi l'action du feu. Mais est-ce une preuve certaine de l'interven- 
tion de la main de l'homme ? » 

« M. Maître rapportait à Saint*Germain, outre des coupes exactes de ses 
fouilles, de nombreux échantillons de toutes les variétés qu'il y avait remar- 
quées, depuis des rognons encore intacts jusqu'aux plus petits fragments ayant 
Tapparence de silex taillés. 

tt ... De l'examen de ces silex et dés expériences faites dans les ateliers du 
musée, résultent les faits suivants que M. Maître résume ainsi : 

« 1** Les rognons de Thenay, sous l'influence de l'action du feu ou d'un chan- 
gement brusque de température, éclatent en fragments naturels affectant toutes 
les formes que présentent les silex choisis de la collection Bourgeois. Les 
arêtes seulement sont plus vives et sans éraillures, comme cela doit être quand 
les silex n'ont encoie reçu aucun choc. 

« 2* Mais la plupart de ces arêtes naturelles sont assez minces, assez peu 
résistantes, pour que la pression d'un corps dur, le choc d'un autre silex, par 
exemple, puisse les ébrécher et déterminer dea entailles ou petits éclats dits 
retouches fqvLBLtid elles sont intentionnelles, de tout point semblables à celles que 
M. l'abbé Bourgeois montre avec tant ce complaisance. Il n'y a là aucune trace 
de travail humain. 

«c Ces entailles, en effet, ces petits éclats, n'affectent point les silex d'une 
manière régulière ; ils sont disposés sans ordre à droite et à gauche des tran- 
chants; il n'y a qu'un choc sur la face du tranchant qui puisse produire des 
éclats disposés de cette façon. Ce n'est pas ainsi qu'on pratique des retouches 
utiles. Les silex recueillis dans les fouilles sont ébréchés ou émoussés comme 
doivent l'être des cailloux qui ont été bousculés ou roulés. Les silex ont été, en 
effet, incontestablement roulés. » 

« Les fouilles de M. Maître n'ont pas plus produit de percuteurs et de bulbe 
de percussion que les nombreuses fouilles de l'abbé Bourgeois. 

« Or M. Maître, malgré son inexpérience, agissant sur les rognons de The- 
nay, à l'aide de percuteurs improvisés, a obtenu très facilement des éclats avec 
bulbe, laissant un noyau en forme de nucleus très reconnaissable. Les pierres 
ayant servi do percuteurs conservent des traces blanches parfaitement 
visibles. 



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260 RETUE DE l'histoire DBS RELIGIONS 

« Les silex de Thenay n'ont donc été ni taillés, ni retaillés. 

« Comprendrait'On un être intelligent qui aurait su produire le feu à volonté 
et n'aurait pas su briser les rognons par percussion. [Je dis produire le feu. Il 
faut ajouter, réunir à Cbtte intention un nombre considérable de matériaux pour 
entretenir le foyer dHncendie. Car si ces silex ont subi Taction du feu, ils n'ont 
pas été brûlés isolément ou par petits groupes^ mais en grande masse, puis 
saisis par le flot, qui les a roulés au bord du lac, en si grande quantité qu'ils 
y forment une couche de 70 centimètres de puissance sur une très grande éten- 
due. II y aurait eu là une véritable exploitation industrielle. 

« EnÛn les silex de Thenay, ayant apparence de travail humain, sont de si 
petite dimension, qu'il est impossible d y voir un outil, encore moins une série 
d'outils dont un être intelligent ait pu faire usage... 

« Les silex de Thenay ne prouvent donc rien, pas plus que les os d'animaux 
terrestres ou marins impressionnés, entaillés ou brisés. 

« Les géologues, les paléontologistes, quelques-uns du moins, afBrment que 
les conditions climatériques de l'époque tertiaire comportent Texistence d'un 
être ayant l'organisation, ou, au moins, une organisation voisine de celle de 
l'homme. Je le veux bien. Que l'homme tertiaire soit possible, je n'y contredis 
pas, mais jusqu'ici, il est encore tout théorique. » 

La seconde partie de la leçon est consacrée à Thomme quaternaire. Voici tes 
conclusions générales de M. Bertrand. 

c( En résumé : 

<( La Gaule a été habitée, ou pour mieux dire, a eu des habitants, probable- 
ment très clair semés, dès le jour où elle a été habitable. Ce jour correspondant 
avec l'époque des grands alluvions ; l'homme y vivait côte à côte avec quel- 
ques-uns des grands animaux éteints, le mammouth, le rhinocéros à narines 
cloisonnées, le grand cerf d'Iriande, le grand hippopotame. Tours et la hyène 
des cavernes ; mais aussi déjà au milieu de la plus grande partie de notre faune 
actuelle. . . 

« Nous ne savons mal heiireuse ment rien de précis sur sa structure générale 
ni sur ses mœurs. Il paraît avoir surtout fréquenté les bords des grands cours 
d'eau comme s'il eût été plus particulièrement pêcheur. 

(( Les traces de son industrie se bornent aux silex taillés à éclats... 

« Quant à V homme tertiaire, il est encore tout théorique, y* 

Nous empruntons aux comptes-rendus de la Société nationale des anti- 
quaires de France et de la Société asiatique, publiés dans la Revue critique, 
quelques faits relatifs à l'histoire religieuse. 

Société des antiquaires, 3 janvier. — M. l'abbé Thédenat signale deux urnes 
funéraires étrusques, récemment trouvées près de Livoume; Tune contient 
la représentation appelée tantôt scène d'adieux, tantôt scène de réunion, 
Tautre nous montre le défunt introduit dans THadôs par le Charon étrusque. 

10 janvier. — M. Victor Guérin entreUent la «ôoiété de sa récente exploration 
du Liban; il y a visité plus de trois cents villages. L'un des plus lia^« 



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CHA01fI<K>B 261 

sommeU de rAnti-Libao est couronné par la ruine d'un temple, dont saint 
Jérôme parle comme étant encore le but d'un pèlerinage célèbre de la part des 
païens. 

14 février.— M, l'abbé Thédenat communique de la part de M. Bretagne, de 
Nancy, la copie d^une inscription inédite (Fidelù Silvani libertus ÂpoUini 
votiMi solifU Ubem merito) trouvée à Grand dans les Vosges. MM. Bertrand et 
de Villefosse insistent sur l'intérêt des fouilles entreprises dans cette localité 
sous les auspices de la société d'émulation des Vosges. 

2i février. — M. Nicard donne lecture d'une lettre de M. Clément Duvemoy 
relative à la statuette récemment découverte à Mandeure. Cette statuette 
représente, non pas» comme on l'a dit, un Jupiter, mais bien un Neptune ; elle 
a été trouvée par un jeune homme du village qui creusait près du pont. 
La société d'émulation de Montbéliard ne dispose malheureusement que de 
ressources très limitées, et il est à craindre qu'elle ne réussisse pas à fixer dans 
un musée une csavre d*art pour laquelle on a déjà offert des sommes assez 
élevées. 

M. Ulysse Robert communique à la société le résultat de ses recherches sur 
la roue des Juifs au moyen-&ge. 

M. de Villefosse signale une inscription votive latine découverte sur le mont 
Beuvray par M. Bulliet, au sommet d'un mamelon de roche vive. Il a très cer- 
tainement existé au mont Beuvray un sanctuaire païen. L'étude des monnaies 
qui y ont été recueillies prouve que ce temple a été ruiné à la fin du IV* siècle, 
g l'époque de la mission de saint Martin. 

28 février. — M. Schlumberger communique, de la part de M. Sorlin-Dori- 
gny, correspondant à Constantinople, une notice sur les représentations, dans 
l'art oriental, de colombes posées sur le bord d'un vase ou becquetant des rai- 
sins. Ces motifs ont, à tort, été considérés comme chrétiens. 

M. Tabbé Thédenat présente un petit autel provenant d'Âugst, canton 
de B&le, et faisant partie de la collection de feu M. Marquaire. Cet autel 
porte l'inscripUon DEO INVICTO SECUNDUS et se rattache au culte de 
Mithras. 

22 mars. — M. Rayet lit un chapitre d'un ouvrage qu'il prépare sur la Topo- 
graphie d'Athènes, Ce chapitre concerne 1& statue deZeus Ëleutherios et lepor« 
tique dédié au dieu et qui s'élevait derrière la statue, en bordure, sur le côté 
occidental de l'Agora. Ce portique était décoré de célèbres peintures murales 
d'Euphranos ; la première composition représentait les douze dieux; la seconde, 
Thésée, la démocratie et le peuple ; la troisième, enfin, qui se développait 
sur toute la longueur du mur de fond, reproduisait la bataille de Mantinée. 

4 avril. — M. Maxe Verly annonce Tacquisition, par le musée de Reims, 
d'un fragment de sculpture représentant trois têtes disposées sur la même ligne 
et dont l'une, celle du centre, se rapproche beaucoup du dieu cornu, dont les 
monuments de Reims offrent un des types les plus curieux. 

Société asiatique, 9 février. — M. Bergai((ne fait connaître les nouveaux 



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262 REVUE DE L*HIST01RE DBS REUGIONS 

résultats de ses études sur les inscriptions sanscrites envoyées du Cambodge 
par M. Aymonier : !<> une fondation bouddhique a été faite dès le règne de 
Yaçovarman ; 2^ le premier roi nommé dans Tinscription de Yat Thupestey est 
non pas Sûryavarman, mais un autre roi, dont le nom, terminé en — sûryavar- 
man, ne peut être encore déterminé avec certitude. La date de son avènement 
est probablement 1022. Quant à la date véritable de Tavénement de — sûrya- 
varman, c*est 924 de Tère çaka ainsi que Ta découvert M. Bergaigne dans un jeu 
de mots de Tinscription de Prea Khan qui avait échappé à M. Kern. 

M. Senart signale la découverte dans le Pendjab d'un manuscrit sur écorce 
de bouleau contenant un traité dVithmétique rédigé dans le dialecte des 
G&thfts, auquel M. Senart avait proposé de donner le nom de sanscrit boud- 
dhique. Cette découverte confirme donc Topinion émise par M. Senart que le 
dialecte des G&th&s fut une véritable langue littéraire. 

M. Clermont-Ganneau reprend Tinscription araméenne découverte au Sera- 
peum par Mariette et en propose une interprétation nouvelle. Il fait du mot 
initial khotpi Tégyptien kfiotep, « offrande », explication qu'il en avait donnée 
jadis à son cours de l'Ecole des hautes études ; en outre, il voit dans la formule 
Ko ya'bod une tournure optative : « Ainsi fasse-t-il ! » 

M. Hidévy présente quelques observations sur Tinscription de Gezer et sur 
une autre inscription araméenne, publiée par M. Renan, et dans laquelle il 
rend le mot hâdên par « ceci. » 

M. Hauvette-Besnault lit un épisode de sa traduction du Bhagctveta Purâna 
et signale les rapports qui existent dans .l'expression de la piété entre les dévots 
de Krischna et les chrétiens. 

9 mars. — M. J. Darmesteter fait une communication sur l'origine de la 
légende mystique du Rig Veda, qui fait naîtra la lune de la pensée de l'Etre 
suprême et le soleil de son regard. 11 retrouve la première partie de cette 
légende dans les traditions des Guèbres et dans la théologie des Manichéens 
qui font résider dans la lune la sagesse du Christ. Il rattache au même ordre 
d'idées les croyances populaires modernes qui attribuent la folie à l'influence 
de la lune. 

M. J. Halévy propose de voir dans le motvannîque usmasini un emprunt à 
l'assyrien usman « camp » et dans le mot uruUne un emprunt i l'assyrien 
urulu a mort. » Le dieu qui est appelé Alus urulme sinali serait « celui qui 
ressuscite les morts » et corre^ondrait au Marduk assyrien. 

13 avril. — M. Oppert fait une communication sur le roi de Babylone 
Kandalanu, dont le nom vient d'être retrouvé et qui n'est autre que le Chini- 
ladan de Ptolémée. 

M. Guyard annonce la publication prochaine d'un mémoire de M. Pognon 
sur rinscription de Mérou-Nérar (c'est ainsi que M. Pognon transcrit le nom 
du roi qu'on appelait jusqu'ici Bin-Nirari ou Rammân-Nirari). Il lit ensuite 
un rapport sur les estampages d'inscriptions vanniques rapportés d'Arménie 
par M. DeyroUe et déposés au Louvre. 



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CHRONIQUE 265 

M. ClermoDt-Ganneau, identifie le dieu phénicien de la danse, Baal-Marqod, 
avec le Bês égyptien. Il apporte, en outre, des preuves nouvelles à Tappui de 
Tinterprétation du nom de divinité phénicienne Sed par « chasseur. » 

M. Haléyy explique la première partie du nom du roi PumaXyaion par 
régyptien Ptimol « chat ». 11 identifie ensuite la moderne Oumm el-Awamid 
avec VVschuu des inscriptions assyriennes. VOxtëoos de Sanchoniaton person- 
nifierait, selon lui, cette ville à'Vschuu. 

Thèsbs de Sorbonne. — M. H. Doulcet a présenté à la Sorbonne, le 23 dé- 
cembre, pour l'obtention du doctorat ès-letlres, une thèse française intitulée : 
LEglise et VEmpire romain pendant les trois premiers siècles de l'ère chré- 
tienne. La Revue critique donne un résumé de la discussion qui a eu pour ré- 
sultat un ajournement. 

M. Himiy, doyen, ouvre la séance en bl&mant le caractère général de la 
thèse, Tobscurité du style, Tabsence de discussion sérieuse. Il s*élève contre ce 
mot de Pascal que Tauteur adopte, « je ne crois que les histoires dont les té- 
moins se feraient égorger. » Il proteste également contre la théorie du succès, 
chère à l'auteur. De la thèse, en effet, il ressort cette conclusion que^ TEgUse 
ayant triomphé, l'Empire romain a eu tort et que les persécutions n'ont aucune 
excuse. 

M. Bouché-Leclercq pousse l'attaque plus à fond. U montre le défaut essentiel 
de la thèse : le parti pris, la solution a priori, appuyée sur une tradition ecclé- 
siastique que l'auteur a toujours l'art de montrer du doigt, sans cependant 
renoncer en termes précis. Le caractère confessionnel et théologique de l'œuvre 
éclate dès la préface et môme dès la bibliographie : l'auteur feint d'ignorer 
Texistence de M. Renan : il n'a même pas lu Lenain de Tiliemont. Le livre 
entier est plein d'allusions désagréables, de mots aigres-doux à l'égard des 
adversaires. 

L'auteur commence par exagérer la tolérance de Rome à l'égard des religions 
étrangères. U oublie l'afTaire des Bacchanales, la termeture du temple d'Isis, 
Texpulsion des Juifs sous Tibère. Mais il entrait dans son plan de montrer que, 
dès l'origine, les persécutions contre les chrétiens ont quelque chose d'inexpli- 
cable et de mystérieux. Que voit-on en effet? Un Etat qui frappe toujours et 
une Eglise qui toujours reçoit les coups, Pourquoi ? Est-ce parce que les chré- 
tiens forment des associations illicites ? Non. Est-ce parce qu'en refusant d'a- 
dorer le génie de l'empereur, ils tombent sous le coup de la Les Majestatis f 
Non. Sont-ils punis d*une Lex de Veneficiis f Non. L'auteur avoue cependant 
que le fondement légal des persécutions est le rescrit de Trajan et môme il en 
exagère singulièrement Timportance. Mais ce rescrit ne suppose-t-il pas déjà 
une législation préexistante ? Ne découvre- t-il pas les inquiétudes du gouverne- 
ment, l'incompatibilité politique de l'Empire et du christianisme? L'auteur ne 
s'arrête point à ces vues terrestres ; il aime mieux croire qu'il y a dans la per- 
sécution quelque chose de mystérieux, que l'empereur romain est l'ennemi doc- 



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264 REVUE DE L^HÎSTOfM DES RELIGIONS 

trioal du chrétien, qu'il représente ttn« certaine force ditlMiliqoe, l*enfer censuré 
contre le ciel. 

Partant de ce principe, Fauteur peut tout accepter, et il accepte sans discus- 
sion sérieuse la venue de saint Pierre à Rome et les vingt-cinq années de son 
pontificat, le voyage de saint Paul en Espagne et ses rapports avec Sénôque. 11 
admet le christianisme de Pomponia Grsecina sur la foi d'une inscription dont 
il ne détermine pati la date. Saint Jean est sorti intact de la chaudière bouil- 
lante, car Tertullien Taffirme. Les actes des martyrs sont authentiques, et le 
plus authentique des martyres est celui de sainte Félicité, puisqu'on a découvert 
son tombeau. L'auteur ne paraît pas se douter que, quand une légende est 
née, elle trouve moyen de se iaire graver sur la pierre, sur le marbre, d'engen- 
drer ses propres preuves. 

M. Darmesteter se plaint que l'auteur ait accusé formellemeat les Juifs 
d'avoir excité la persécution contre les chrétiens. Il discute les assertions de la 
thèse et montre qu'il n'y a contre les Juifs que des indices très légers et 
des témoignages postérieurs. D'ailleurs, l'auteur ignore complètement quelle 
fut la situation des Juifs sous l'Empire et ne dit pas un mot des Judéo- 
chrétiens. 

M. Lavisse, s'attaquant au fond même du sujet, montre avec vigueur la véri- 
table cause des persécutions : cet antagonisme profond, cette incompatibilité 
radicale dés deux sociétés, que l'auteur de la thèse ne veut pas admettre. Les 
chrétiens tombent sous le coup de toutes les lois, car ils les violent toutes. Ils 
dénigrent, ils ruinent tout ce qui constitue le patriotisme romain ; ils minent 
sourdement le vieux monde ; ils font le vide dans l'Empire. L'Etat romain a 
donc raison contre cette société sans patrie ; les bons empereurs ont raison de 
chercher à détruire le christianisme ; le persécuter est un acte de légitime 
défense. Il faut vouloir mettre le miracle partout pour trouver à la persécu- 
tion un caractère religieux, pour attribuer aux empereurs des instincts diabo- 
liques. 

— M. Breton a soutenu également en Sorbonne une thèse latine qui touche 
aux questions d'histoire religieuse : Metamorphosêon lihros Ovidius quo cansi- 
lio susceperit, qua arte perfecerit. 

M. Benoist reproche au candidat la sévérité avec laquelle il juge les seâti- 
ments d'Ovide. On ne saurait opposer, par exemple, k sa prétendue frivolité 
le patriotisme d'un Lucrèce. Ovide a eu le grand mérite de comprendre que, 
pour qu'un poème devînt vraiment national, il fallait qu'il embrassftt Rome en- 
tière, et surtout la Rome légendaire et primitive. Il a fait une encyclopédie, 
superficielle, il est vrai, de la science de son temps ; il a ajouté les légendes 
mythologiques et a disposé cette histoire du monde selon l'ordre chronologique, 
pour aboutir i l'apothéose d'Auguste, but dernier du poème. Il a ajouté à ses 
modèles grecs l'accent romain ; cet amour de Rome se marquait déjà dans les 
Fastes que M. Breton a négligés. Son dessein est le même que celui de Virgile, 
mais il a pris toute la série des faits au lieu de s'en tenir à la légende 



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cHiDiriQiiB 885 

troyemie. tt a eu raiioii d'adopttr œ plan. Cf uz qui ont pris pour mqet un épi- 
sode isolé, comme Silios, oui échoué malgré leur talent. M. Breton n*a pas 
voulu faire œuvre hisioriqiie, ni rapprocher les liéiamorphosât des autres 
poèmes latins. 11 a recherché le rapport entre la forme employée par Ovide et 
ses idées ; la forme eziste d'après lui chez Ovide pour elle-même, les idées gé- 
nérales sont absentes ; le seul dessein est de n*en point avoir et c'est Torigina 
lité du poète. 

M. Breton, dit encore M. Benoist, reproche aux dieux d'Ovide de n*étre que 
des hommes et de se conduire en hommes. Sans doute^ il n'a pas dans l'inter- 
prétation des mythes Tampleur de Pindare ; mais, dans Virgile môme, les dieux 
sont des Romains, et Eole un centurion chargé d'un poste à la frontière, Ovide 
a de la religion romaine un sentiment très romain ; ses dieux sont des hommes 
qui agissent sur l'humanité en hommes et assez petitement. Le point de vue 
d'Ovide est diflérent de celui de Virgile, mais il en est voisin. Pour M. Breton, 
les deux mythologies sont très différentes ; il n'y a guère de commun que les 
noms. 

— Notre collaborateur, M. E. Beauvois, nous a adressé le tirage à part d'un 
intéressant travail qu'il a récemment publié dans le Mtuéon et qui est intitulé : 
U autre vie dont la mythologie Scandinave, 11 se distingue par la documentation, 
aussi abondante que précise, que nos lecteurs ont pu apprécier déjà i plusieurs 
reprises. 

-* M. le Dr. Prompt nous adresse un mémoire intitulé : De la période anté- 
diUiviennef tirage à part du Bulletin de la Société niçoise des sciences natu- 
relies et historiques. L'auteur rapproche les chiffres du texte hébraïque de la 
Genèse de données astronomique^ égyptiennes et rejette l'idée qu'on les puisse 
mettre en rapport avec la science ohaldéenne. Cette recherche est intéressante 
et conduite avec beaucoup de zèle. Il est d'autant plus regrettable que l'auteur 
se montre aussi peu au courant de l'état de l'exégèse biblique. 11 est évidemment 
hanté par l'idée que Moïse est Tauteur réel des livres qui portent son nom et 
subit i'obéession de la légende qui fait du même Moïse un profès de la science 
hiératique de l'Egypte. D'autre part, il combat les rapprochements proposés 
entre les périodes chaldéennes et bibliques sans avoir connaissance des curieuses 
hypothèses de M. Oppert, assurément beaucoup plus plausibles que les siennes. 
11 est fâcheux enfin que ce mémoire, se termine par des considérations de la 
plus haute fantaisie sur « (a signification symbolique des chiffres de la Genèse. » 
Il s'agit de l'immortalité de l'âme prouvée par le corbeau et la colombe que Noé 
envoie de Tarohe sur la terre. « Ces deux messagers représentent donc l'ave- 
nir de l'homme : Tun répond à la mort, l'autre à la vie étemelle qui vient 
ensuite. » 

Ecosse, — Nous apprenons par une communication que veut bien nous 
adresser un membre distingué du clergé écossais, M. William Home, auteur 
entre autres d'un recueil très estimé de sermons, intitulé : Religious Ufe and 
éhouçfUf que dans ce pays, si obstinément attaché à la tradition, on se préoc* 



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266 REVUE DE l'histoire DBS RELIGIONS 

cupe cependant de mettre les progrès de Thistoire religieuse à la portée des 
élèves des établissements publics. Un bill^ relatif & la réforme du système uni- 
versitaire écossais (on sait que TEcosse compte quatre universités, Edimbourg, 
Glasgow, Saint-Andrews et Aberdeen) a été récemment présenté au Parlement. 
« Une des clauses, nous écrit M. Home, propose Tabolition des serments (tests) 
théologiques et ecclésiastiques que doivent prêter actuellement les professeurs 
de théologie dans les Universités d*Ecosse. La conséquence de l'adoption de 
cette mesure serait Fouverture de ces chaires, actuellement occupées par des 
membres du clergé de Téglise établie (calviniste), à tous les hommes compétents 
et la faculté qui serait ainsi donnée d'y traiter des sujets religieux d'une ma- 
niè^e purement historique et scientifique. » 

a Cette proposition, remarque M. Home, ne manquera pas de rencontrer 
chez nous une vive opposition. On est accoutumé à voir la théologie enseignée 
seulement à de futurs ministres et en rapport avec la doctrine précise des 
églises. L'ég^se établie détient présentement ces chaires dans nos quatre uni- 
versités et les différents autres groupes protestants ont chacun leurs sémi- 
naires propres pour l'instruction de leur clergé. D'autre part, notre public, à 
très peu d'exceptions près, n'est nullement préparé à une tractation scientifique 
de cette branche d'études. » Il est donc probable que les séminaires particuliers 
seront conservés et que l'église établie sera dans le cas d'interdire à ses élèves 
de suivre les cours de l'Université, si, par le succès du projet de loi en question, 
ils perdaient leur caractère confessionnel, se créant ainsi à elle-même des sémi- 
naires soumis à son propre credo. Néanmoins l'adoption de cette mesure serait 
d'une haute sigpiification pour le progrès des études d'histoire et de critique reli- 
gieuses et ne saurait manquer de leur donner une féconde impulsion. 

La question, on le voit, se pose en Ecosse exactement comme elle l'a été en 
Hollande il y a quelques années. Les facultés de théologie, occupées par les 
membres de l'église nationale (également calviniste) ont perdu leur caractère 
confessionnel* Mais entre les deux pays la différence est grande. En effet, les 
habitudes de la critique nioderne avaient pénétré de longue date dans les fa- 
cultés de théologie néerlandaises et rendu à la fois possible et facile le passage 
a un nouvel état de choses ; en Ecosse, au contraire, les résultats de la critique 
bililique les plus avérés constituent encore d'audacieuses nouveautés. Il n'est 
que d'autant plus remarquable qu'une proposition aussi libérale que celle 
dont nous entretient M. Home ait pu être faite et so^t actuellement soumise à 
la discussion. 

En voyant de tels faits se produire à l'étranger, nous ne pouvons nous dé- 
fendre de faire avec tristesse un retour sur notre pays. Sans doute une question 
analogue à celle dont le Parlement anglais est saisi, est également soumise à 
nos législateurs, et il est à espérer que l'histoire religieuse conquerra enfin dans 
notre enseignement supérieur la place qui lui revient. Mais pourquoi faut-il 
que, au moment où w. fait partout sentir le besoin de traiter les questions reli- 
gieuses avec une pleine indépendance scientifique, le seul établissement eq 



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CHRONIQUE 367 

France qui ait la prétention de représenter le grand mouvement d*exégèse et 
de critique bibliques des cent dernières années, vienne d'abaisser son drapeau 
devant les protestations intolérantes d'un public incompétent, en contraignant à 
se séparer de lui un professeur coupable de ne pas partager sur les rapports 
de la philosophie et de la religion les idées de la majorité de ses membres ? — 
Uétablissement auquel nous faisons allusion est la Faculté de théologie protes- 
tante de Paris, dont nous avions eu occasion de louer à différentes reprises les 
travaux ; quant à la personne qu'elle a cru devoir sacrifier & un dissentiment 
dogmatique, elle tient de trop près au directeur de cette Revue pour que nous 
nous sentions libre d'insister. Ceux de nos lecteurs qui désireraient en savoir 
plus long, trouveront quelques renseignements dans un article de la Nouvelle 
Revue {{*' avril 1883), intitulé : Le protestantàme français. 

Hollande. — Nous recevons de ce pays un certain nombre de travaux qui 
témoignent de l'incessante activité de nos voisins sur le terrain de la critique et 
de la philosophie religieuses. C'est une étude de M. Lamers, professeur èi l'uni- 
versité de Groningue, intitulée : Godsdienst en Zedelijkheid beschouwd in oit- 
derling verband (Religion et moralité envisagées dans leurs rapports mutuels); 
puis un petit traité de M. Cramer, collègue du précédent, intitulé : De kanon 
der heilige Schrift in de eerste vier eeuwen der christelijke Kerk, gesckiedkundig 
onderz(*ek (Le canon des Saintes Ecritures dans les quatre premiers siècles de 
TEglise chrétienne, recherche historique). Ces deux écrits se distinguent par 
leur solidité ainsi que par leur abondante information. 

Notre collaborateur, M. C. P. Tiele, nous adresse également un court mé- 
moire extrait des mélanges de l'Académie royale des sciences, intitulé : 1$ 
Sumêr en Akkad hetzelfde als Makan en Mêlucka f (Sumér-et-Accad doit-il 
être identifié à Makan-et-Mélucha?) L'auteur est absolument opposé à l'idée 
de nos collaborateurs, MM. Stan. Guyard et J. Halévy, qui tiennent la civili- 
sation suméro-accadienne pour une pure erreur de déchiffrement. « L'antique 
civilisation babylonienne-assyrienne est elle une création des habitants sémites 
delà Mésopotamie?... provient-elle dune autre, non purement sémitique? — 
Cest une question, dit-il, que j'aurai l'honneur de vous soumettre bientôt. » 
Pour le moment, M. Tiele traite un point de détail, dont la solution intéresse 
l'ensemble. « La récente grande hypothèse des Suméro-Akkadistee repose sur 
différents autres de moindre portée » dont celle-ci est l'une. M. Tiele soumet à 
un examen attentif l'identification proposée et conclut en déclarant qu'elle est 
totalement dépourvue de fondement. 

Nous avons également reçu de M. Chantepie de la Saussaye et de M. H. Her- 
man de Ridder des ouvrages plus étendus dont nous parlerons dans nos pro- 
chains bulletins de l'histoire générale des religions et du christianisme. 

Russie. — Nous empruntons les détails suivants à une correspondance, datée 
du 15 mars, que publie Le Temps : 

« Les recherches sur les origines et le développement des sectes schismati- 
ques et hérétiques sont à Tordre du jour. Les principales revues ont pris à tâche 



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S^ RBVUB DE L*HIST01RS DBS RELIGIONS 

d'ioititr leurs Isotaurt a«x ppinto obscurs de Thistom des hérétiques, où tout 
est obscur, dont le nombre flotte entre douxe et quetone millions. Les OUI- 
chestvennia Zapiski (revue patriotique) ont publié dans leur numéro du 1^ jaA- 
Tier un travail fort intéressant sur Thistoire et la doctrine des Doubobortsi, dû 
à. la plume de M. Abramof. L'auteur s'est appuyé sur les matériaux qa*un tbéo- 
lûgien de Kijf, M. Novitski, a patiemment compulsés, M. Novitski est animé 
de sentiments peu bienveillants envers les rascolnikSy et il a puisé surtout aux 
sources officielles, ordonnances, ukases, rapports des gouverneurs généraux, 
etc. Les iaits parlent assez éloquemment par eux. Forcé d'enregistrer les persè- 
euUons, M. Novitski en est quitte pour dire que les hérétiques ont mérité leur 
sort. Nous résumons les points principaux de cette étude, qui s'arrête à Tannée 
1840. Peut-être aura-t-elle quelque intérêt pour les lecteurs. 

On sait que les sectes religieuses qui pullulent en Russie ont été cataloguées 
par le gouvernement en sectes plus ou moins nuisibles à Tordre public et à la 
morale. Sont réputées dangereuses au premier chef celles qui ne reconnaissent 
pas l'autorité du tsar, qui considèrent le mariage comme un péché ou qui pra- 
tiquent les mutilations. Les Molokani, qui ne reconnaissent pas les autorités 
constituées ; les samocr^cexui, les nK>liaki, qui ne veulent ni églises ni prêtres ; 
les philippovtsi^ les teodosevtsi, qui croient au régne de Tantechrist sur la terre, 
etc., etc., sont rangés parmi les -hérétiques antireligieux et antisociaux. Les 
doubobortsi (pneumatomaque» combattre esprit) occupent une place considérable 
parmi les raskolniki russes, tant par les persécutions qu'ils ont subies que par 
Tindomptable énergie qu'ils ont déployée à maintenir leur foi. 

Leurs principes religieux ont quelques rapports avec ceux des quakers ; ils 
ne portent pas les armes oontre Teanemi, ne prêtent pas serment. Us cultivent 
la terre eu commun et partagent également entre eux la produit do la ré- 
colte ; les ivrognes, les paresseux et les vagabonds sont exclus de la com- 
munauté. , 

Persécutés sous tous les régimes, les doubobortsi n'eurent qu'une éciaircie 
peedant la période libérale du règne d'Alexandre I«% mais ce ne fut que pour 
sentir plus durement la main de fer de Nicolast qui les transporta en masse aux 
frontières de la Perse, dans la région transoauoasienne. Ce qui frappe le plus 
dans les annales des doubobortsi, c'est la rigueur de la répression et son peu 
d'effîcacité. 

On dirait que les différents régimes qui se sont succédé aient pris à tftche de 
fortifier l'hérésie par les épreuves et de*cimenter sa foi par les souffrances. On 
n'a pas de données certaines sur Torigine de cette secte. Le gouvernement n'ap- 
prit son existence que vers la fin du dix-huitième siècle et résolut de l'extirper. 
U se mit vigoureusement à Tosuvre. Le knout, les travaux forcés dans les 
mines de Sibérie, les narines arrachées, aggravation de peine qui accompagnait 
parfois les condamnations aux travaux forcés et désignait aux recherches les 
condamnés qui auraient cherché à fuir, furent les armes choisies dans la lutte 
eatps l'orthodoxie et les pneumatomaques. La justice sévit sans relAche, ^ais 



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GHRONIOUE 269 

aussi sans succès, Les premiers douhobortsi furent signalés parmi les cosaques 
du Don en 1789. On les envoya chargés de fer en Sibérie. Puis ce fut le tour 
de ceux d'Ekaterinoslav (1791), de Charkof (1793-1797). 

L'année suivante, quelques paysans de la province de Tver furent poursuivis 
pour crime dliérésie, et le paysan André Tolstaef et sa femme, plus particuliè- 
rement récalcitrants, furent envoyés aux travaux forcés après avoir subi le sup- 
plice du knout et avoir eu le nez coupé. En 1800, la forteresse d'Azof, les pri- 
sons de Riga, d'Oesel, de la Finlande, les cachots des îles Solovetsk, d'Ekate- 
rinbourg, les provinces de Tobolçk et d*Irkoutsk étaient remplies des douho- 
bortsi ; souvent des familles entières prenaient le chemin de la Sibérie ou se 
voyaient condamnés à croupir dans des cachots trop petits pour s'étendre ou 
s'y tenir debout. Parfois aussi les enfants au-dessous de dix ans étaient arra- 
chés à leurs parents pour être instruits dans la religion orthodoxe. L*ukase du 
30 mars 1800 assimilait Thérésie des douhobortsi à un crime puni des travaux 
forcés à perpétuité. 

 Tavènement d'Alexandre pr, les choses changent subitement d'aspect. La 
tendance mystique de son esprit avait certainement autant de part que son 
humanité dans la bienveillance qu'il ne cessa de témoigner aux douhobortsi. 
Le fameux Lopoukhine, favori et confident du tsar, s'était convaincu par des 
rapports personnels de la vie irréprochable, laborieuse et paisible que menaient 
ces malheureux poursuivis par les foudres de l'Eglise, et il avait su toucher 
r&me impressionnable d'Alexandre par le récit de leurs malheurs. 

Chargée en 1801 de faire une enquêté sur la situation de la province Sloboda 
(Ukraine), Lopoukhine recueillit des faits sur le traitement des douhobortsi qui 
le firent reculer d'horreur. C'est là qu'il apprit pour la première fois l'existence 
de ces cachots, espèce de cages où, faute d'espace, les condamnés étsdent 
obligés de se tenir accroupis. 

Un rescrit datant des premiers jours du règne d'Alexandre I*^ ordonnait de 
faire revenir de Sibérie et autres lieux de détention les douhobortsi, de les réin- 
tégrer dans leur foyers et de pas les molester. 

Les autorités de Charkof ne jugèrent pas la présence de ces hérétiques com- 
patible avec l'ordre. Un prêtre avec une compagnie de soldats fut dépêché pour 
les interroger. La première question porta sur le caractère sacré dont le cou- 
ronnement revêtait fempereur. Ils répondirent qu'ils considéraient tout tsar 
comme envoyé par Dieu, un bon tsar comme un présent divin et un mauvais tsar 
comme un signe de la colère céleste. Bq^te, on leur présenta une image peinte 
du Sauveur en les sommant de déclarer que c'était bien là le Sauveur qu'ils 
adoraient. Ils répliquèrent qu'ils ne croyaient pas aux panneaux peints, et que 
leur Sauveur n'était pas visible ; enfin, poussés à bout par la question s'ils en- 
tendaient payer les impôts et servir comme soldats, il s'écrièrent avec empor- 
tement : « On nous a ruinés ; avec quoi veut-on que nous acquittions les im- 
pôts ? Nous n'avons plus d'hommes valides ; on n'a laissé parmi ncms que des 
vieillards et dès «siropiés. » 



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270 REVUE DE L*H1ST0IRE DES RELIGIONS 

Ces paroles furent considérées comme une rébellion. On prit des mesures 
énergiques pour réduire les hérétiques à la raison. Dès que Lopoukhine eut 
connaissance de rafTaire, il fit relâcher les prisonniers, et ordonna de les lais- 
ser en repos. 

Les douhobortsî, profitant de la bienveillance du favori du souverain, lui 
envoyèrent des délégués des différentes provinces de Tempire pour le prier 
d^appuyer leur requête à l'empereur. Us demandaient Tautorisation de s'établir 
dans un pays où ils pussent vivre à part de la population orthodoxe et s^adon- 
ner en paix à la culture du sol. Dans un rescrit qui respire la mansuétude, 
Alexandre l*' les autorisa à fonder une communauté loin des centres orthodoxes. 
L'empereur concéda aux émigrants de vastes terrains le long de la rivière Mo- 
lochnaïa, en Tauride, accorda des secours pécuniaires aux familles qui vou- 
laient émigrer, et les exempta pendant cinq ans d'impôts. Les années suivantes, 
les secours d*argent furent supprimés, mais Taffluence n'en continua pas moins 
vers la terre promise. L'émigration ne s'arrêta pas pendant toute la durée du 
règne d'Alexandre !•'. 

On se tromperait si Ton croyait que la situation des douhobortsi se fût sensi- 
blement améliorée en Russie, par suite des dispositions libérales du chef de 
l'Etat Les hommes qui avaient dirigé les persécutions étaient restés au pou- 
voir ; le clergé était aussi fanatique, la police aussi rapace que par le passé. 

En 1807, le gouverneur général de Sibérie fit incorporer dans un régiment 
tous les douhobortsi en état de porter les armes, et envoya aux mines ceux qui 
avaient passé Tâge de quarante ans. Nous faisons grâce au lecteur de la série 
des condamnations qui frappèrent les gens coupables d'hérésie. Leur résistance 
passive eut cependant un résultat. Lorsque le gouvernement se fut persuadé 
que le douhobortsi se faisait tuer plutôt que de prendre les armes à la main en 
face de l'ennemi^ il céda ; à partir de 1820, les douhobortsi et les molokani ne 
font plus partie de l'armée active ; on les emploie au service des ambulances, 
à l'arrière-garde^ etc. En 1811, quatre mille douhobortsi demandèrent l'auto- 
risation de s'établir aux embouchures du Danube, entre Ismaïla et Kilia, mais 
a guerre avec la France détourna Tattention du gouvernement de ce projet. 

La colonie près de la rivière Molochnaîa, en Tauride, devint florissante grâce 
à l'abondance de la terre et à Tactivîté industrieuse des émigrés. Les douho- 
bortsi fondèrent neuf villages groupés autour du village principal, portant le 
nom de Patience. C'est là que se trouvait le siège de leur administration com- 
munale, qu'ils appelaient leur Sion. Lojj^de son voyage en Grimée, Alexandre 
I^, frappé de l'aspect riant et prospère de leur établissement, s'arrêta dans un 
de leurs villages, et leur accorda à cette occasion la grâce de beaucoup d'entre 
leurs frères qui languissaient encore dans les mines de la Sibérie. 

La protection personnelle du souverain ne put les abriter longtemps contre 
les persécutions suscitées par le clergé. Accusés des crimes les plus invrai- 
semblables, il n'est pas d'injustices qu'on ne leur fît subir. Sous les prétextes 
les plus absurdes, leurs villages étaient cernés par la troupe, les habitants 



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CHRONIQUE 2?1 

les plus vénérés traînés en prison et soumis aux traitements les plus odieux. 

Langeron^ gouverneur militaire de Cherson, était un des plus ardents pro- 
moteurs de la persécution. Faisant en 1816 une tournée d'inspection dans les 
provinces placées sous ses ordres, il fit réunir les douhobortsi et leur déclcùra 
qu'à la place de l'empereur il les aurait lait mitrailler. 

Ne pouvant pas se mettre à la place du souverain, il essaya du moins de lui 
inculquer ses idées. Il représenta à l'empereur le danger que faisait courir à la 
population orthodoxe de Crimée le voisinage des hérétiques, et conseilla de les 
disperser dans les localités habitées par les Tartares. Repoussé par Alexandre 
I*^, il revint plusieurs fois à la charge, jusqu'au moment où la réaction triom- 
phante changea la direction de la politique. A partir de cette époque, le gou- 
vernement eut recours à des mesures arbitraires. 

Les douhobortsi et les molokani furent exclus du service de TEtat et tenus 
d'acquitter un impôt spécial. Une partie des terres concédées en Tauride fut 
enlevée aux colons, mais cela se passa en 1826. Sous le règne de Nicolas, le 
gouvernement entra résolument dans la voie de la persécution. Les cosaques 
pneumatologues du Don établis en Tauride furent transportés au Caucase ; les 
douhobortsi furent parqués dans leurs villages avec défense d'en sortir ; on 
supprima du môme coup tout débouché à leur commerce. Ces mesures furent 
jugées insufHsantes et le ministre de Tîntérieur Lanskoi proposa en plein comité 
des ministres de transporter ces hérétiques en Sibérie et de les employer 
aux travaux forcés. Nicolas fut d'avis d'incorporer les hommes valides dans 
Tannée. 

Ce projet reçut son exécution en 1830. Les hérétiques, à quelque secte 
qulls appartenaient, étaient condamnés à la perte de leurs droits civils et au 
service militaire à perpétuité, sans espoir d'avancement, de congé ni de retraite, 
aussi longtemps qu'ils persistaient dans l'hérésie. Par contre, s'ils se conver- 
tissaient, ils renaissaient à la vie civile, recouvraient leurs droits, étaient réin- 
tégrés dans la possession de leurs terres et obtenaient en outre une exemption 
d'impôt pendant trois ans. Cet ukase caractérisa la politique de Nicolas envers 
les hérétiques. D'un côté, rigueur inexorable, de l'autre, une prime aux conver- 
sions. L'effet de ce système fut tout différent de ce que s'était promis .l'empe- 
reur. La persécution enflamma le fanatisme et créa des martyrs. Les moins 
fermes se convertissaient ostensiblement à l'Eglise orthodoxe tout en restant 
attachés en secret aux principes de leur secte. 

En 1831, un rescrit défendit toute manifestation extérieure du culte des 
douhobortsi. 

Cette disposition, étendue aux autres sectes, est encore en vigueur, et c'est 
ce qui permet au clergé de disperser toute réunion de dissidents et d'en faire 
arrêter lés membres. Une autre disposition de la loi ordonnait de prolonger 
la détention des condamnés aux travaux forcés s'ils s'étaient laissé gagner 
par l'hérésie. 

Le projet de Langeron, rejeté par Alexandre l*' comme inhumain et inepte, 



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27S REVUE DE l'hISTOIMB DBS RELIGIONS 

fut ropiis par Nicolas ; la déportation en masse des douhobortsi de la Tauride 
dei^Bt un fait accompli. En 1889, une loi ordonna que les douhobortsi établis 
le long de la rivière Molochnaïa fussent transportés dans la province transcau- 
casienne. L'expulsion, commencée en 1839, ne fut achevée complètement que 
vers 1845. Courbant la tête sous la volonté impériale, qui les jetait nus et san- 
glants sur un sol inhospitalier, ils quittèrent au nombre de douze mille leurs 
demeures et leurs champs fertiles. Vingt-sept d*entre eux profitèrent de la clé- 
mence du souverain, qui permettait à ceux qui se convertissaient de rester. 

Il semblait que tout conspirait contre les douhobortsi dans leur exil, les 
conditions d'existence, du climat ; ils étaient en outre entourés de tribus 
hostiles qui vivaient de rapines et contre lesquelles ils ne pouvaient se défendre 
en vertu de leurs principes. 

Malgré la fièvre et les maladies qui les assaillirent, les incursions ennemies 
qui les appauvrissaient, ils finirent par 8*acclimater, et grftce à l'énergie et à 
la vitalité de leur organisation du travail, ils prospérèrent. Ils forment mun- 
tenant la partie la plus prospère de la population. Trente-cinq ans après les 
avoir chassés, le gouvernement russe s'adressa à ces mêmes douhobortsi, 
cherchant à l'aide de privilèges à les attirer dans la région nouvellement 
conquise de Kars pour qu'ils y apportassent leur industrie et l'action civilisa- 
trice qu'ils étendent autour d'eux. » 



L'Éditeur-Gérant, 
Ernsst LEROUX. 



bivil. -^ InpriaaM ^. Sttréalig^ j^ JAliW 



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L'ELYSÉE TRANSATLANTIQUE 

ET L'ÉDEN OCCIDENTAL 



PREMIÈRE PARTIE 

l'élyséb transatlantique. 

En remontant d'âge en âge jusqu'à Tantiquité la plus recu- 
lée, on trouve chez tous les peuples, dont les vieilles tradi- 
tions subsistent, une légende commune qui s'est transformée 
selon les temps et les lieux, mais dont les rameaux se sont 
tantôt développés parallèlement, tantôt entrelacés ou greffés 
l'un sur l'autre pour donner de nouvelles branches, qui plus 
tard se sont réunies à leur tour pour se séparer ultérieurement 
et ainsi de suite. C'est la croyance en une terre enchantée où 
séjournent des êtres surnaturels et où sont admis les mortels 
qui méritent de vivre éternellement dans la joie et les délices. 
Ce paradis terrestre a été placé tantôt à l'est, tantôt à l'ouest, 
selon qu'on le considérait comme le berceau du genre humain 
ou comme le lieu de son repos. Sous l'influence d'idées astro- 
nomiques, on a comparé l'humanité à Tastre qui la fait vivre ; 
les uns ont pensé qu'elle ne pouvait sortir que de l'endroit où 
se lève le soleil ; les autres, que l'existence ne pouvait se pro- 
longer agréablement pour les élus que là où semble se cou- 
cher l'astre du jour. Pour les monothéistes qui, même en des 
matières étrangères à la théologie, ont une tendance souvent 
inconsciente à préférer partout l'unité, cette conception ne 
s'est pas ramifiée à Tinâni ; ils ont pensé que TEden, d'où lo 
premier homme avait été expulsé, pourrait se rouvrir pour les 
plus méritants de ses descendants. Chez les poljrthéistes que 

18 



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274 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

n'eflFraie pas la pluralité même des dieux, la croyance au para- 
dis terrestre a affecté les formes les plus variées : rien que 
chez les Grecs et les Romains, ce lieu de délices a été succes- 
sivement appelé : Champs-Elysées, Jardin des Hespérides, Iles 
Fortunées, Ile d'Ogygie ; chez les Celtes on le nommait : Pays 
des Vivants, Terre de Jouvence, Ile des Héros. 

Ces diverses traditions paradisiaques ont soit un fond com- 
mun soit au moins plusieurs points de contact. Par suite même 
des analogies qu'elles avaient entre elles, elles ont pu 
se faire des emprunts mutuels, et il n'est pas prouvé que 
les plus anciennement recueillies soient dérivées des plus 
anciennement connues ; celles des Grecs et des Romains, 
pour avoir été plus tôt consignées dans des livres, ne sont 
pas nécessairement antérieures à celles des Celtes : les unes 
et les autres pouvaient coexister chez ces divers peuples qui 
ont dû contribuer, chacun pour une part, à enrichir ou à modi- 
fier le patrimoine commun, l'héritage intellectuel qu'ils 
tenaient de leurs ancêtres asiatiques. Quelques anciens admet- 
taient que la philosophie était originaire des pays barbares ', 
et Aristote ' citait expressément les druides parmi les inven- 
teurs de cette science, qui comprend entre autres les théories 
sur l'origine et la fin de l'homme. Il ne serait donc pas impos- 
sible que les Celtes, échelonnés sur les rives de l'Atlantique 
depuis la Celtibérie jusqu'aux Iles britanniques, eussent été 
les premiers à transférer dans cette mer alors si mystérieuse 
le Jardin des Hespérides, originairement placé dans les Oasis 
de Lybie ou dans la mer Tyrrhénienne. D'autre part, les Celtes 

*) Il en est de même pour la mythologie : les dieux du paganisme classique 
passaient pour avoir pris naissance sur le littoral de l'Océan qui, d*après Homèro, 
était leur père et dont la femme, Thétys, était leur mère. Ce que les Atlantes, 
c'est-à-dire, dans le cas présent, les riverains de TOcéan, rapportaient à cet 
égard, était peu éloigné des traditions des Grecs : Ooranos (le Ciel), leur pre- 
mier roi, avait régné sur l'Occident et le Nord, et l'Occident échut en partage 
à Atlas et à Saturne ses fils (Diodore de Sicile, BibL hist. ui, 53, 55, 60; Cfr. V, 
66, une tradition crétoise identique en ce point avec celle lïes Atlantes.) 

*) Dans sa Magique citée, avec le Livre de la tradition de Sotion, par Diogène 
Laërce [De clarorum philosopha vttiSy édit. et trad. par C. G. Gabet, dans la 
collect. des auteurs grecs de Didot Pans, 1850, in-8., p. 1. — Cfr. Saint-Clé- 
ment d'Alexandrie, Strom, 1. 1). 



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l'élyséb transatlantique 275 

qui avaient tant de fois été aux prises avec les Grecs pendant 
leurs expéditions militaires en Orient, et si longtemps en 
relations avec les colons et les marchands de cette nation 
établis en Gaule^ avaient nou-seulement adopté les lettres 
grecques * ; ils s'étaient en outre approprié diverses traditions 
helléniques, les unes sur Ulysse comme fondateur d'Asciburg 
sur la rive gauche du Rhin *, les autres sur les émigrés 
troyens *. Au reste, il n'est pas nécessaire pour notre suget que 
nous sachions exactement si tel ou tel trait des traditions 
paradisiaques appartenait à la souche primitive ou si c'est un 
nouveau rejeton. Nous n'avons qu'à les passer en revue, non 
pour montrer leur filiation bien incertaine, mais pour consta- 
ter leurs mutuelles analogies. 

Chez les Grecs, Homère se représentait les Champs-Elysées 
comme situés à l'extrémité de la terre ; la vie y était fort 
agréable : pas d'hiver, pas de neige et jamais de pluie ; l'Océan 
y envoyait de fortes brises pour rafraîchir les h bitants, au 
nombre desquels étaient Rhadamanthe et Ménélas, ce dernier/ 
admis parmi eux à titre d'époux d'Hélène et de gendre de 
Jupiter *. Si la situation des Champs-Elysées n'est que vague- 1 
ment indiquée par le poète, nous savons par Strabon * qu'an- . 
ciennement on les plaçait sur les côtes méridionales de ^ 
ribérie, mais que de son temps on cherchait le jardin des 
Hespérides et les îles des Bienheureux non loin de l'extrémité 
de la Mauriisie (Mauritanie), qui fait face à Gadira (Cadixj.Les 
barbares eux-mêmes, d'après Plutarque *, partageaient Topi- 
nion généralement reçue que les Iles Fortunées, éloignées de 
l'Afrique de 10.000 stades, renfermaient les Champs-Elysées, 
ce séjour des âmes heureuses célébré par Homère. 



*) Il y avait môme jusqu'en Calédonie un autel avec inscription grecque (Uli- 
xem CaUdonix appulsum manifestât ara grascis litteris scripta votum, — So- 
lin, ch. 22). 

«) Tacite, Germ. 3 ; — Claudien, In Rufinum, 1. I, v, 123-125. 

») Ammien Marcellin, Hist. 1. XV. ch. 9. 

^) Odyssée, IW, Y. 56^9. 

*) Gécgr. 1. III, ch. 2, g 18. 

'} Vies des hommes iUu9tre$. SertariuS) IX. 



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276 REVLE DE l'hISTOIHE DES RELIGIONS 

C'est également au-delà de TOcéan que Hésiode, le plus 
ancien auteur connu gui ait parlé des Hespérides, filles de la 
Nuit, c'est-à-dire nymphes de l'Occident, localisait leur célèbre 
jardin avec ses pommes d'or', ses (AyiXa, dont le nom grec a 
donné lieu à de singuliers rapprochements : Diodore de 
Sicile % faisant la remarque que fx.YiXov signifie à la fois brebis 
et pomme % pense que la richesse des Hespérides consistait en 
troupeaux, et non en oranges, comme on le croit communé- 
ment. Des écrivains modernes *, renchérissant sur les anciens, 
ont rappelé que le grec jjiaXXo; (toison) ressemblait au phéni- 
cien maloîi (trésor) ; ils ont donc supposé qu'il y avait un 
fond de vérité dans les exploits attribués à Hercule et aux 
Argonautes et que la toison d or, cherchée par eux, était tout 
simplement un trésor. Une fois lancés dans la voie des con- 
jectures, nous pourrions aller plus loin, et s'il nous était per- 
mis de supposer que, dès les temps payens, les Gaëls ont 
connu le texte grec des traditions des Argonautes et des Hes- 
pérides, nous dirions que le nom de Mag Mell^ donné par 
eux à une contrée caractérisée par ses pommes merveil- 
leuses, fait allusion à (/.r^ov ; malheureusement pour cet écha- 
faudage, il est bien plus naturel de rapprocher niell du 
gaélique meall (bon, agréable), et d'expliquer Mag Mell par 
champ de délices. 

Dans un autre poème d'Hésiode, on voit en germe les rudi- 
ments d'une tradition connexe qui était peut être déjà déve- 
loppée, mais que l'on ne trouve exposée que plus tard dans 
toute son ampleur: c'est le mythe de Saturne, relégué aux 
extrémités de la terre, loin de l'Olympe, et continuant pour- 
tant à régner, mais seulement sur les héros admis dans les 
îles des Bienheureux. Voici la traduction de ce passage 
important ; après avoir parlé du siège de Troie et des héros 

') Théogonie, v. 2H-215, p. 5 de Hesiodi carmina, édit. F. S. Lehrs dans la 
collect. Didot, 1850, gr. iii-8. 

«) Bibl. histor. 1. IV, § 28. 

3) Servius, Comment, ad .Eneid. IV, 484. 

*) Desborough-Cooley, Hist, gén, des voyages, 1. I, ch. 2, p. 20 du texte ; 18 
delà trad. française d'Ad. Jeanne et Old-Nick, Paris, 1840, in-i8. -: 



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l'ÉLYSÉE TnANSATLANTlQCE 277 

qui y succombèrent, l'auteur des Œuvres et des jours ajoute : 
« Jupiter Saturnien leur permit de vivre et d'habiter à l'écart 
des hommes, et il les établit aux extrémités de la terre, loin 
des immortels, sous le sceptre de Saturne. Ces héros fortunés 
jouissent de la quiétude, au milieu de l'Océan tempétueux, 
dans les îles des Bienheureux, où la fertilité du sol fait fleurir 
trois fois chaque année l'arbre aux fruits suaves *. » Néopto- 
lème, flls d'Achille, est aussi mentionné parmi ceux qui ont 
été transportés, avec l'assentiment de Jupiter, dans les 
Champs-Elysées, parmi les Bienheureux *. Mais ce n'étaient 
pas seulement les vaillants qui avaient droit à cette récom- 
pense : « Les bons, dit Pindare, mènent une vie heureuse, 
jouissant de la lumière du soleil, aussi bien la nuit que le 
jour, sans avoir à remuer la terre ou les eaux de la mer pour 
en tirer de maigres aliments ; tous ceux qui ont respecté la 
sainteté du serment passent auprès des amis des dieux une 
existence sans larmes, tandis que les autres sont soumis 
à d'effrayants travaux. Quand on a su s'abstenir de toute injus- 
tice pendant une triple vie, de ce côté-ci et de l'autre, on a 
parcouru la voie de Jupiter jusqu'à la citadelle de Saturne ; là 
les brises de l'Océan rafraîchissent les îles où les Bienheu- 
reux se parent les bras et la tête de guirlandes de fleurs d'or, 
brillant les unes sur le sol, les autres sur de beaux arbres, ou 
bien poussant dans Teau. Tels sont les justes décrets de Rha- 
damanthe, assesseur de Saturne, Tépoux de Rhéa', laquelle 
occupe le trône suprême *. » 

Les divers éléments de ce mythe reposent sur des associa- 
tions d'idées ; Saturne, dieu de l'âge d'or et roi de l'Occident, 

*) Opéra et dies, v. 167-173, dans Hesiodi Carmina, p 34. 

') Quintus de Smyme, Posthomerica, 1. IV. v. 760-3, à la suite de Hesiodi 
carmina dans la coll. Didot. 

') On verra plus loin que, dans les traditions celtiques sur le même sujet, la 
reine joue toujours le premier rôle, lors même qu'il y a près d'elle un père ou 
un époux. 

♦) Olympiques^ II, dans Pindari opéra qux supersunt, éi\i, d'Aug. Boeckh. 
Leipzig. 1811-1822, t I. part. l'« p. i2-13 ; t. II part. 2% p. 32 ;— Cfr. Gorgias, 
I 79 dans Platonis opéra ex receruione K. B. Hirschingii (coll. Didot^, t. I, 
1856. p. 383-4. 



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278 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

OÙ sa mémoire était particulièrement vénérée * , n'ayant 
conservé qu'une partie de son empire, il était naturel qu'on 
lui assignât pour demeure une île de l'Océan et qu'on le fît 
régner sur ceux des mortels qui, par leurs vertus et leur 
vaillance, ressemblaient à ses anciens sujets. Son île, qui dans 
cette catégorie de légendes est aussi celle des Bienheureux, 
devait être dans la mer de Saturne, le Mare Croniuntj partie 
septentrionale de l'Océan Atlantique *. C'est ce qui ressort 
clairement d'un passage de Plutarque : dans son dialogue 
sur la Figure qui se voit dans la lune, un des interlocuteurs» 
le célèbre Sylla, après avoir cité le vers d'Homère sur l'île 
d'Ogygie, située au loin dans le vaste Océan, ajoute qu'elle 
est à cinq jours de navigation à Touest de la [Grande] Breta- 
gne. C'est déjà un trait qu'elle a de commun avec Yultima 
Thule ; en voici un autre plus caractéristicjue : le soleil n'y 
disparaît sous Thorizon qu'une heure ou moins pendant trente 
jours, encore les ténèbres n'y sont-elles pas épaisses, mais 
atténuées par une sorte de crépuscule *. » De même Thulé, 
d'après Pythéas de Marseille, *, était à six jours de navigation 
de la Bretagne et, d'après Solin «, à cinq jours des Orcades, et au 
solstice d été, il n'y avait presque pas de nuit *. Il est vrai que 

*) Hésiode, Opéra et Dies, v. 111 et s.; — Diodore de Sicile, Bibl, histor. I. V. 
§66. 

*) A Thule umus diei navigatione mare Concreium, a nonnulUs Cronium 
appellatur. (Pline Tancien, Hist, nat. I. IV. ch. 30). 

•) Ac videre solem per triginta dies minus eiiam temporis unica hora occi- 
dere ; noctemque hanc tenebras habere tenues, et lucem crepusculi instar ab 
occasu. {De fade in orbe lunx, § 26, p. 1151-1153, dans Plutarchi Scripta 
moralta, grœcê et latine (Collect. Didot), t. Il, Paris. 1841 in-8.). 

*) Quodfieri in insula Thule, Pytheas massiliensis saripsit, sex dierum navi- 
gatione in septemtrionem à Britannia distante. (Hist. nat. 1. II. ch. 77). 

5) Ab Orcadibus Thulen usque quinque dierum ac noctium navigatio est, 
(Solin, Polyhist. ch. 22). 

•) Ûltima omnium quœ memorantur Thule; in qua solstitio nullas esse 
noctes indicavimus, cancri signum sole transeunte, nullosque contra per bru- 
mam dies. Hoc quidem senis mensibus continuis fieri arbitrantur. (Pline l'An- 
cien, Hist, nat, 1. IV. ch. 30, cfr. 1. II, ch. 77). — Noctes per solstilium 

vero nullx, quod tuncjam [sol] manifestior non fulgorem modo, sed sui quoque 
partem maximam ostendens, (Pomponius Mêla, De sUu orbis, 1. III, c. 6). — - 
Thule ultima in qua, éestivo solstitio, sole de canctn sidère faciente transitum 
nox pâme nullx, (Solin, Polyhist, c. 22. — Cfr, Avienus, Descr, orbis terra, 
V. 759-767). 



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L*ÉLYSÉE TRANSATLANTIQUE 279 

le premier de ces écrivains place Tiiulé au nord de la Breta- 
gne, tandis que TOgygie de Plutarque est à Touest. Mais 
puisqu'il faut nécessairement les identifier avec l'Islande, 
celle-ci étant la seule île de l'Oc^^an Cronien où le soleil cou- 
chant descend à peine sous l'horizon au solstice d'été, on peut 
dire que la vérité est entre l'opinion des deux auteurs et 
qu'Ogygie est à peu près au nord-ouest des îles Britanniques ^ 
n était essentiel d'en déterminer la vraie situation, afin de 
savoir ce qu'il faut entendre par les barbares de qui Sylla ou 
son auteur tenaient que Saturne a été renfermé par Jupiter 
dans une des îles situées entre la Bretagne et le grand 
continent transatlantique * : quant à lui il croyait que c'était 
plus loin encore, au-delà de la mer Cronienne, par conséquent 
dans l'île Jean-Mayen, car c'est au nord de l'Islande la seule 
où se produisent les convulsions volcaniques dont il sera 
question plus loin. Ces barbares sont certainement les peu- 
ples les plus voisins d'Ogygie, c'est-à-dire les Celtes ; donc la 
tradition est d'origine celtique. Nous en retrouvons en effet 
les principaux traits dans une légende britannique, recueillie 
par Démétrius de Tarse et rapportée plus loin d'après la ré- 
daction de Plutarque. Mais citons auparavent les points de 
ressemblance : d après Sylla, on allait à l'île de Saturne 
pour rendre un culte à ce dieu et pour recueillir ses oracles. 
Les génies qui l'entouraient se manifestaient aux pèlerins 
comme à des familiers et à des amis, et cela non-seulement en 
songe et par des indices, mais en se laissant voir et entendre 
directement. Le dictateur romain ajoutait qu'il tenait ces ren- 
seignements d'un prêtre de Saturne, qui avait vécu trente ans 

•) Homericè ordiar : 

Ogygia hinc longé vasto jacet insula ponio, 
quinque dierum navigatione distans à Britannia versiis Occasum : très alise 
eodem spatio inter se et ab illa dissitx ante eamjacent,maxirnè versus occasum 
solis xstivum : in harum una harbari Satumum fabulantur fuisse aJove inclu- 
sum : sed sedes potius habere, ut oui filius adsit custos, ultra insulas illas et 
ultra mare istud quod Cronium sive Saiumium appellatur , Magnam ver a corir 
tinentem, a qua magnum mare in orbem cingitur, a reliquis minus distare, 
aà Ogygia autem ad stadia quina millena. (Plutarque, De facie in orbe lunx, 
8 26,1. Il, p 1151-2). 



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280 nEYLE DE L^inSTOIRE DES RELIGIONS 

dans cette île sacrée. Le dieu est enfermé dans un antre profond 
où Jupiter le retient par les liens du sommeil et il dort sur un 
rocher brillant comme l'or. Les ministres et serviteurs qui veil- 
lent assidûment sur lui étaient autrefois ses compagnons, lors- 
qu'il gouvernait les dieux et les hommes. « Conformément à 
leur nature divine ils rendent beaucoup d'oracles, dont les plus 
importants et ceux qui concernent des affaires graves sont 
donnés comme' dés songes de Saturne. Ce dieu voit en effet 
dans ses rêves ce que Jupiter médite dans sa providence ; 
lorsqu'il s'éveille sa respiration est agitée et il a des convul- 
sions titaniques, jusqu'à ce que, retombant dans le sommeil, 
sa royale et divine intuition cesse d'être ternie et redevienne 
nette. » * 

On n'a pas assez fait attention à ces convulsions titaniques,*) 
ni cherché ce qu'elles signifiaient en réalité ; le sens littéral 
étant assez clair, on ne s'est pas préoccupé de savoir à quoi 
ces mots faisaient allusion. Il ne faut pourtant pas oublier que, 
dans les temps primitifs, la science affectait des allures mys- 
térieuses et ne pouvait être révélée qu'aux adeptes : de là une 
nécessité de substituer aux termes propres des images et des 
allégories que le public interprétait d'une façon et les initiés 
d'une autre. Sans avoir la prétention d'être du nombre de ces 
derniers, nous croyons comprendre que l'antre avec son ro- 
cher rutilant est simplement le cratère de l'Hékla. Ce volcan 
reste en repos pendant longtemps et semble sommeiller, mais 



^) Genium loci. . . ostendentem eis se tanquam familiaribîis et amicis ; non 
entm per somnia modo et signa, sed multos patam per visum et auditum cou- 
suescere cum geniis, Ipsum enim Satumum in profundo antro contineri, saxo 
aurex speciei indormientem : nam somnum ei loco compedum esse a Jove des- 

tinatum Genios autem illos Satumi famulos esse atque administros, qui 

circa ipsum verseniur assiduo, et tun€ ejus fuerint socii, quum in fiomines ac 
deos regnum gessit, Eos utpote suapte naturadivinos, multa vaticinari ; ma- 
xima autem et de summis rébus quando praedicent^ ea tanquam somnia Satumi 
renunciare : huic enim in somnis obversari quicquid Jupiter provide medi- 
telur : Saturne expergefacto, exsistere animi motus casusque titanicos, quos 
somnus [mu>lcet, donec] regia ac divina facuttas ipsa seorsum pura atque in- 
contaminata exsistat, (Plutarque, De fade in orbe iunae, p. 1152-3). 

*) '^Sivai ^'àv«OTao"tv rà Tirotvtxà Traôij xat xiv^/xora ev «wtô 7ravT«irao"iv (Plu- 
tarque, loc. cit. p. 1153). 



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l'élysée transatlantique 281 

tout à coup a se réveille et ses éruptions entrecoupées rap- 
peUent les pénibles efforts de respiration et les convulsions 
titaniques de Saturne. Et même, si Ton admet avec Sylla que 
Tantre est situé au-delà de la mer Cronienne, il faudra le cher- 
cher jusque dans rîle Jean-Mayen, dont le volcan est aussi inter- 
mittent. Le curieux récit du prêtre de Saturne a été confirmé en 
certains points par le voyageur grec Démétrius de Tarse, dont 
la relation malheureusement fort écourtée, nous a été conser- 
vée par Plutarque : « Démétrius, dit ce polygraphe, conta qu'il 
y a autour de la Bretagne beaucoup d'îles éparses et désertes, 
dont quelques-unes sont dédiées aux génies et aux héros. Char- 
gé par l'empereur d'une mission ' de reconnaissance et d'ex- 
ploration, il fit voile pour la plus rapprochée des îles inhabitées 
Les insulaires étaient peu nombreux, mais les Bretons les re- 
gardaient tous comme sacrés et inviolables. Aussitôt après son 
arrivée il se produisit un grand trouble dans l'air et de nom- 
breux prodiges : des vents se déchaînèrent et des étoiles filè- 
rent. Lorsque tout fut fini, les insulaires dirent que quelqu'un 
d'important venait de trépasser. » Après quelques reflexions 
mystiques où les grandes âmes qui décèdent sont comparées 
aux flambeaux qui s'éteignent, le narrateur sgoute : « Il y a en 
effet dans ces parages une île où Saturne, retenu captif par 
Briarée^ dort d'un sommeil qui a été imaginé pour l'enchaîner; 
ce dieu a auprès de lui beaucoup de génies qui sont ses compa- 
gnons et ses serviteurs. » ' 

Démétrius, comme on le voit, appelle Bretons les barbares 
auxquels se référait Sylla ; ce sont donc bien les Celtes qui 



*) Ooftn^ rou ^trûd^ç. Ces mots peuvent aussi se rendre par : « Dans le cor- 
tège du roi, » et il faudrait alors traduire ainsi le passage : « Pour les voir et 
les explorer, il partit avec le cortège du roi pour la plus rapprochée des îles 
inhabitées. » Gomme itoiiim implique une idée de cérémonie religieuse, on 
pourrait supposer que la flotte royale se rendait en procession à une des îles 
sacrées. 

') De defectu oraculorum, | 48, p. 511 t. 1. des Scripta moralia de Plutar- 
que, édit. Diibner, Paris 1839, in-8. — A propos de ce passage, Thomas Moore 
{TheHistory of Ireland, Paris, 1837, in-8. t. I, p. 11), cite la vie de Numa par 
Plutarque, et cette erreur a passé dans un ouvrage de pure érudition (L. Dief- 
fenbach, Celtica, II, sect. ii, p, 380). 



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282 REVUS DR L^HISTOIRE DES RELIGIONS 

ont localisé dans TOcéan Cronien l'île de Saturne et le séjour 
des Bienheureux. On le devinerait rien qu'en constatant que, 
pour rapprocher de leur pays le paradis des héros, ils l'ont 
placé dans des îles froides et stériles n'ayant aucun titre à 
répithète de fortunées- Jamais pareille idée ne serait venue 
aux méridionaux qui, en effet cherchaient leur Elysée dans une 
zone plus tempérée et plus favorisée de la nature. Pour que 
Pindare identifiât Tasile des Bienheureux, Tancien pays des 
Gorgones, avec les contrées hyperboréennes*; pour que Théo- 
pompe regardât les Hyperboréens comme les plus heureux 
des mortels % il fallait que les conceptions celtiques se fussent 
de bonne heure imposées aux Grecs. Dès le temps d'Homère 
elles exerçaient leur influence, et c'est peut-être Ulysse ou 
ses compagnons qui les propagèrent chez leurs compatriotes ; 
car ils avaient certainement été en rapport avec les Celtes 
sur les rives de la Méditerranée. Il n'y a même pas d'exagé- 
ration à admettre avec d'anciens écrivains que les longues 
erreurs du roidlthaque se sont étendues au-delà des colonnes 
d'Hercule. La légende le conduisait, d'après Tacite ' et Clau- 
dien *, sur les bords du Rhin, et d'après Solin " jusqu'en Calé- 
donie. Strabon, qui discute longuement ces questions, soutient 
contre Eratosthène* que Homère, en qualifiant Ogygie de 
nombril de la mer \ est censé la placer dans l'Océan Atlanti- 
que. S'il en est ainsi, nous sommes autorisés à penser que 
cette île, la plus lointaine de celles qu'ait visitées Ulysse et 
séparée par vingt jours de navigation de celle des Phéaciens, 

*) Neque vero navibttë neque pedestri Uinere inveneris ad Hyperhoreorum 

conventus mirabilem viam, apud quos olim Perseus cœnavit dux ffeque 

vero morhi nec senectus pemiciosa tangunt sacrant gentem; laborumque et pu- 
gnarum expertes, habitant devitata summum jus exercetUe Nemesi, At audaci 
spirans corde venit Danaes aliquando fHius, ducebat autem Minerva, ad virorum 
beatorum cœtum, occiditque Gorgonem (Pythique X, dans Pindari opéra, édit. 
Boeckh, II. part. 2, p. 70). 

«) Varix historisB, lib. m, c. 48. p. 3^9 d'Elien, édit. R. Hercher, dans la 
Coll. Didot, i858, gr. in-8«. 

») Germ. 3. 

*) In Rufinum, L. I, v. 123^. 

») Poiyhiit. 22. 

•) Géogr. 1. I, ch, 2, p. 21 de Pôd. Mûller et Dabner. 

') Odys, L. I, V. 50. 



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l'élyséb transatlantique 285 

était une Action des Celtes. Sa reine Calypso, qui reste isolée 
dans les légendes classiques, a de nombreuses sœurs ches 
les Gaëls et les Bretons. En la rapprochant de ceUes-ci, on lui 
constitue une famille pleine de vitalité dont les rejetons vivent 
encore dans les récits des Irlandais ; ce n'est plus une vague 
apparition dont on ne sait ni d'où elle vient ni où elle va ; 
c'est une figure qui prend des contours bien déterminés dès 
qu'on la place dans son véritable milieu/ Elle a les principaux 
caractères des nymphes celtiques de llle d'Og ; comme elles^ 
cette fille d'Atlas \ habite une île mystérieuse de l'Océan 
Atlantique; comme elles, elle jouit de l'immortalité et la fera 
partager au mortel qui voudra s'associer à sa destinée *. Bien 
plus, le nom d'Ogygie peut se décomposer en deux mots gaé- 
liques, qui s'expliquent de deux manières également satisfai- 
santes : og (jeune et sacré), iag (île) ; si Ton prend og dans la 
première acception, Ogygie correspond à Tir na n-Og, la 
fameuse terre de Jouvence, où nous suivrons plus tard les 
héros des Celtes ; dans l'autre acception, c'est Yinsula sacra 
que les classiques et les Celtes s'accordent à placer dans le 
voisinage des îles Britanniques, Jusque vers la fin du paga- 
nisme officiel, les Romains ont regardé la Grande-Bretagne 
comme « plus voisine du ciel et plus sacrée que les pays situés 
au milieu des terres % » c'est-à-dire plus près de Téquateur. 
En cette qualité elle exerçait sur l'esprit de ce peuple un mys- 
térieux attrait, comme l'affirme Eumène, le directeur des 
écoles d'Autun au commencement du iv« siècle de notre ère. 
Si Constance Chlore fit sa dernière expédition, en 306, « ce 
n'étaient point, comme on le croit communément, dit cet ora- 
teur, les trophées de la Bretagne qu'il ambitionnait ; il avait 
entendu la voix des dieux qui l'appelait aux extrémités du 
monde. Après de si nombreuses et de si brillantes actions, il 

») Odys, L, VII, V. 245. 

•) Odys, L. VII, V. 267, XXIII, 336. 

') Sacratiora sunt profecto mediterraneis loca vieina eœlo, {Panégyrique de 
Constantin Auguste, § 7, dan^^ Traduction des discours d'Eumène par M. Fabbé 
Landriot et M. Tabbé Roohet. accompagnée du texte, Publication de la Sooiéié 
Eduenne^ Autun, 1854, in-8.) 



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284 REVUE DE L*HIST01RE DES RELIGIONS 

se souciait peu de conquérir, je ne dis pas les forêts et les 
régions marécageuses des Calédoniens et des autres Pietés, 
mais même THibemie qui est voisine, et Tîle de Thulé placée 
comme aux limites de la terre, et les îles Fortunées, si 
toutefois elles existent. Non, mais conduit par une pensée 
secrète, qu'il ne confia à personne, il voulait, avant de prendre 
son rang parmi les puissances célestes, contempler le père des 
dieux, l'Océan qui nolirrit les astres enflammés du ciel, et sur 
le point de jouir d'une lumière perpétuelle, il désirait dès cette 
vie voir dans ces contrées un jour presque sans nuit. Car nous 
ne pouvons en douter, les palais des immortels se sont ouverts 
devant lui et Jupiter lui a tendu la main en lui offirant une 
place dans rassemblée des dieux ^ » 

Ainsi cette expédition n'aurait été qu'un pèlerinage ; c'était 
une préparation à l'apothéose que les Romains d'alQeurs 
accordaient libéralement à leurs empereurs. L'orateur officiel 
pouvait donc bien se permettre d'introduire dans l'Elysée le 
père du haut personnage devant lequel il prononçait son 
panégyrique. Et encore ces licences qu'autorisait la rhétorique 
n'étaient-elles rien en comparaison de celles que prenaient les 
poètes : dans les métamorphoses que ces derniers avaient fait 
subir aux conceptions surnaturelles des anciens, ils les avaient 
ramenées à des proportions terrestres ; d'après eux, le séjour 
réservé aux dieux et aux demi-dieux, et où les hommes ne 
pouvaient pénétrer, du moins de leur vivant, que par la faveur 
spéciale d'un immortel, n'était plus qu'une terre embellie, à la 
découverte de laquelle Horace conviait ses compatriotes ver- 
tueux (gens fia). Il conseillait à ceux qui désiraient se sous- 
traire aux horreurs de la guerre civile de fuir leur patrie, 
comme avaient fait les Phocéens : « Vous qui avez du courage, 
cessez de gémir comme des femmes et volez au delà des mers 
de l'Etrurie. 11 nous reste l'Océan qui nous entoure ; gagnons 
les campagnes favorisées, les îles fortunées, où la terre donne 



*) Panégyrique de Constantin, § 7, dans Trad. des discours d'Eumène* Autun, 
1854, p. 132-3. 



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l'élysée transatlantique 285 

sa récolte annuelle sans être cultivée, où la vigne fleurit sans 
être taillée... où le bétail n*est sujet à aucune maladie...; les 
rames des Argonautes n'y ont pas conduit leur navire ; l'impu- 
dique Colchidienne (Médée) n'y a point porté ses pas ; les 
navigateurs Sidoniens (Carthaginois) et l'équipage si éprouvé 
d'Ulysse n'y ont point cargué leurs voiles... Jupiter a réservé 
ces rivages pour les hommes vertueux »*. 

L'élégie renchérit encore sur le lyrisme : d'après TibuUe*, il 
n'était pas nécessaire d'avoir fait preuve d'héroïsme pour être 
admis dans les Champs-Elysées ; il suffisait d'avoir eu le cœur 
sensible. Vénus elle-même conduisait les amoureux à ce 
paradis de houris qui était le théâtre de combats bien diflfé- 
rents de ceux de la Valhalle. En mettant ainsi l'Elysée à la 
portée des amis du repos ou des plaisirs faciles, on le rabais- 
sait au rang des merveilles de notre bas monde. Aussi Lucien 
de Sanaosate conduit-il de simples curieux dans l'île des Bien- 
heureux, leur donne place au banquet des immortels, leur fait 
goûter aux eaux des sources du rire et du plaisir, les met en 
contact avec les héros des temps passés ; mais, au bout de 
six mois, il les fait expulser parcequ'ils soht encore au nombre 
des vivants \ L'incrédulité qui était en progrès chez les païens 
avait forcé les portes du paradis terrestre; l'entrée en est 
libre ; on peut désormais y aller et même en revenir ! ' 

Les Gaëls n'ont sans doute pas eu besoin de connaître les 
textes grecs ou latins pour s'inspirer des idées répandues dans 



•) Horace, Epodon carmen XVI, 
*) Sed me, qtwd facilis ienero sum semper amove, 
Ipsa Venus campos ducet in Elysios, 
Hic choreœ cantusque vigent, passimque vagantes 

Dulee sonant tenui gutture carmen aves, 
Fert cassiam non culta seges^ totosque per agros 

Floret odoratis terra benigna rosis : 
At juvenum séries teneris immixta puellis 

Ludit, et adsidue prxlia miscet amor» 
Illic est, euicumque rapax mors venit amanti, 
Et gerit insigni myrtea serta coma. 
CTibulle, Elég., I. I, ch. III, v. 57-66, dans Catulli, Tibulli, Propertii Car- 
mina, édition par Luc. Mueller, Leipzig (collect. Teubner), 1874, in-18). 
') Hùt. véritable, part. II, § 5-27. 



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286 REVUB DB L*HISTOIRB DES RELIGIONS 

le monde classique ; ils n'avaient qu'à écouter les récits 
apportés par leurs ancêtres du berceau commun des peuples 
indo*européens ; mais plus cet héritage ressemblait à celui de 
leurs voisins, plus ils devaient être portés à le modifier pour 
le rapprocher de la forme devenue classique. Le même phé- 
nomène qui se manifeste en linguistique, où une langue domi- 
nante exerce plus d'influence sur ses congénères que sur les 
idiomes hétérogènes, se produisit dans le domaine de la my- 
thologie et se traduisit par les dénominations grecques ou 
latines données aux dieux celtiques et par une identification 
des choses et des idées, favorisée par celle de leurs noms. 
Ceux qui sont pénétrés de cette vérité ne seront pas surpris 
de retrouver, chez les Gaëls des derniers temps du paganisme, 
des légendes analogues à celles des peuples contemporains 
soumis à la domination romaine, d'autant plus que les Gaulois 
ont pu leur servir d'intermédiaires pour cet échange de 
croyances. Les druides enseignaient en effet que « les âmes 
ne descendent pas dans les silencieuses demeures d'Erèbe, 
ni dans le royaume souterrain du ténébreux Pluton, mais que 
le même esprit anime les corps dans un autre monde ^ ». Il est 
vrai qu'il s'agit ici des morts ; il ne résulte pas moins du témoi- 
gnage de Lucain que les anciens Celtes plaçaient le séjour des 
âmes non pas sous terre, mais dans une autre terre, et pour 
les Gaëls celle-ci commençait aux sporades de la Grande- 
Bretagne, pour s'étendre successivement vers l'Ouest et le 
Nord aussi loin que leurs connaissances géographiques. Nous 
avons vu, dans deux passages de Plutarque «, qu'un prêtre de 
Saturne avait habité trente ans les îles des génies et que le 
voyageur grec Démétrius avait visité Tune des îles consacrées 
aux génies et aux héros. Les vivants passaient donc pour avoir 
accès à ces lieux peuplés d'êtres immortels ou d'hommes im- 
mortalisés. Cette notion dont nous pouvons suivre la trace chez 
les barbares du Nord, en remontant jusqu'au temps de Sylla, est 
en effet parfaitement conforme aux croyances des insulaires de 

') Orbe alio (Lueaia, PKar$alâ, L. I, v. 454457). 
») Plus haut, p. 279, 281. 



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L^ÉLYSÉE TRANSATLANTIQUE 287 

la Grande-Bretagne et de l'Irlande. Noos allons d'abord l'étu- 
dier dans les traditions gaéliques qui sont les plus nombreuses. 
Plusieurs de celles-ci parlent de voyages dans une contrée 
merveilleuse de l'Océan occidental, appelée chez les payens : 
Traig mar (Grand Rivage), Tir na m-Beo (Terre des Vivants), 
Mag Mell (Plaine des Délices), Flaith Innis (Ile des Héros) * ; 
pendant la période chrétienne : Tir Taimgire (la Terra Pro- 
missionis de la légende de saint Brendan) ; enfin dans les 
poëmes ossianiques : Tir na n-Og ou Tir na hOge (Terre des 
Jeunes ou Terre de Jouvence). 

Une des plus archaïques parmi ces traditions se trouve dans 
le Leabhar na h^Uidhri^j qui fut compilé et transcrit vers 
l'an 1100 par Maelmuire, fils de Ceileachair mac Conn na 
m-Bocht, égorgé par des bandits dans la grande église de Clon-^ 
macnois, en 1106, Ce recueil se compose de pièces copiées les 
unes dans un plus ancien manuscrit de même nom, les autres 
ailleurs. Quoiqu'il fût de seconde main, il passait déjà pour si 
précieux au moyen-âge que, vers 1340, son possesseur 
C- O'Donnell de Tirconnell, en le cédant à Cathal O'Connor, 
prince de Sligo, obtint la mise en liberté de l'historiographe 
de sa tribu ; et que, quatre générations plus tard, en 1470, un 
descendant de cet O'Donnell fit le siège de Sligo pour recou- 
vrer ce manuscrit avec d'autres également donnés en rançon, 
et après la prise de cette ville, il reporta triomphalement ces 
trésors littéraires dans son château de Tirconnell *. Ce n'est 

*) Voy. Transactions of the Ossianic Society for the year 1853 : Battle of 
Gabhra. Dublin, 1854, in-8% préface, p. 18-26. 

') Leabhar na h-Uidhri : a Collection of pièces in prose and verses in the 
Irish language, compiled and transcribed abotU A. D, iiOO by Moelmuiri Mac 
Ceileachair f now for the first time published from the original in the library 
ofthe Royal Irish Academy, with an account ofthe manuscript, a description 
ofits contents and an index. Dublin, 1870, in-f^. Il est souvent cité en anglais 
sous le titre de Book of the dun Cow (livre de la vache brune)^ à cause de la 
couleur du parchemin sur lequel il est écrit. 

•) The AtlantiSf a Register of literature and science, conducted by members 
ofthe Catholic University of Dublin, n* 2, juillet 1858, Londres, in-8»; not. 
par E. O'Curry, p. 363, 365-6 ; — Lectures on the mantucript Materials of 
ancient Irish history^ delivered ai the Catholic University of Ireland, during 
the sessions of 1885 and 1856, by Eugène O'Curry, nouveau tirage, Dul^n, 
1877, in-8% p. 138, 182^. 



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288 REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS 

pas dans notre siècle de lumières que les partisans de Tins- 
truction obligatoire feraient la guerre pour un simple manus- 
crit ! Une des pièces de ce recueil est intitulée : EchtraCondla 
Gain ou Aventures de Condla le Beau *, fils de Conn Cet- 
Chathach, roi d'Irlande, qui, d'après les Annales des Quatre 
Maîtres^ régna de 123 à 157 de notre ère. Le christianisme 
n'était pas encore introduit dans l'île ; aussi la légende est-elle 
remplie d'allusions aux croyances païennes. En voici l'ana- 
lyse : 

Un jour que Condla, surnommé Rvad (le Rouge) et Gain (le 
Beau), était avec son père sur le mont Usnech, il vit s'avan- 
cer une femme au costume singulier, qu'il interrogea : « Je 
viens, répondit-elle, du Pays des Vivants où l'on ne connaît ni 
mort, ni vieillesse, ni infraction à la loi, où nous sommes per- 
pétuellement en fêtes, où nous pratiquons toutes les vertus 
sans désaccord. Nous habitons de grands tertres (sid), d'où 
notre notre nom d'^^s ^w?^ (Peuple des Tertres). » Condla était 
seul à voir cette apparition, aussi son père lui demanda-t-il à 
qui il parlait. Elle répondit elle-même : « C'est à une jeune, 
aimable et noble dame, qui ne craint ni la mort ni la vieillesse. 
Je me suis éprise de Condla le Rouge et je l'invite à me suivre 
dans le Mag Mell (Pleine de Délices) où demeure le roi Boa- 
dag (Victorieux). Dès qu'il m'y aura suivie il en deviendra le 
souverain et il y régnera perpétuellement, exempt de peines 
et de soucis. Viens avec moi, Condla le Rouge, au cou tacheté, 
à la belle face et aux joues vermeilles. Si tu m'accompagnes, 
tu ne perdras rien de ta jeunesse ni de ta beauté jusqu'au ter- 
rible jugement. » Tous entendirent ces paroles sans voir celle 
qui les prononçait. A la prière de Cond, son druide Coran eut 



*) Réédité avec traduction anglaise en regard et une savante introduction 
par J. O'Beime Crowe, dans The Journal of the Royal kUtorical and arckœo- 
logical Association of Ireland, originally founded as tlie Kilkenny arcfiseologi- 
cal Society in the year 1849, 4*» série, vol. III, part. I, année 1874. Dublin, 
1874, in-8o, p. 118-133; — texte seulement dans Kurzgefasste Iriscfte Gram- 
matik mit Lesesttccken, par E. Windisch, Leipzig, 1879, in-8®, p. 118-120 ; — 
traduction anglaise dans Old Celtic Romances translated from the Gaelic by 
P. W. Joyce. Londres, 1879,in-12, p. 106-111. 



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l'éLYSÉË TAANèATLANTIQtJfi 289 

recours à la magie et aux puissantes incantations pour mettre 
fin aux obsessions de l'inconnue, de sorte que celle-ci ne put 
plusse faire entendre et qu'elle devint invisible même âCondlâ, 
auquel elle jeta une pomme en disparaissant. Le jeune prince, 
dédaignant toute autre nourriture et toute boisson, mangeait 
seulement de ce fruit qui ne restait pas moins intact, mais il 
était plongé dans la tristesse. Au bout d'un long mois, étant 
avec son père à Mag Archommin, il revit du côté de l'ouest )a 
même apparition qui lui dit : « Au lieu du siège que tu occupes 
parmi les hommes à courte vie en attendant l'aflfreuse mort, 
les immortels qui, en t'observant chaque jour dans les assem-* 
blées de ton pays avec tes chers compagnons, se sont pris 
d'aflfection pour toi, t'offrent le trône du pays de Tethra 
(Océan). » Lorsque Conn Tentendit parler, il appela le druide 
pour la faire taire, mais elle lui dit : « monarque, le Traig 
mar (Grand-Rivage), avec ses races nombreuses, étranges et 
variées, n'aime point le druidisme et lui rend peu d'honneurs; 
lorsque ses lois régneront, elles dissiperont les charmes des 
druides et les mensonges du noir démon. » Conn, surpris de 
ce que son fils ne daignait répondre à personne, lorsque Tin- 
connue était là, lui demanda si les paroles de celle-ci faisaient 
donc tant d'impression sur son esprit. « Je suis perplexe, ré- 
pliqua le prince : j'aime les miens pardessus tout, mais le cha- 
grin me ronge à cause de la dame. » Celle-ci dit alors d'une 
voix enchanteresse : « L^eau jeune homme, pour être exempt de 
la tristesse que te causent les devins, c'est dans mon curach 
(esquif) de cristal * que nous devons nous réunir, si nous vou- 
lons gagner le tertre de Boadag. Il est une autre tetre qu'il y 
aurait profit à chercher * ; bien qu'elle soit éloignée et que le 
soleil baisse, nous pouvons l'atteindre avant la nuit. C'est le 
pays qui charme l'esprit de quiconque se tourne vers moi ; on 



>) On verra plus loin (p. 315) quô Merlin partit pour sa dernière demeure dans 
une maison flottante de cristal et qu'Arthur passait pour vivre eùcore dans Vile 
et la cité de verre, 

*) Cette invitation a été entendue non-iôulein6nt des Oaêls, mais encore dés 
autres Celtes, aussi bien TAnnorique que déi Iles Britanniques. 

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290 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

n'y trouve pas d'autres habitants que des femmes et des jeunes 
filles ! » A peine ce chant était-il achevé que Condla sauta d'un 
bond dans le canot de cristal. L'esquif s'éloigna; on le regarda 
tant qu'il fut en vue et jusqu'à ce qu'il disparût dans le loin- 
tain brumeux. Jamais on ne revit Condla et les dieux seuls sa- 
vent ce qu'il est devenu*. » 

Le même manuscrit de Maelmuiri contient une autre lé- 
gende, passablement différente, sur le séjour d'un héros ma- 
gnanime, mais purement humain^ dans une des demeures des 
immortels. La tradition à la vérité ne dit pas expressément que 
cette contrée merveilleuse d'au-delà de la grande mer fût ha- 
bitée par des dieux ; elle en représente même les rois comme 
assez faibles pour avoir besoin du secours d'un simple mortel; 
mais ces princes, Labraid et Failbe Finn, pouvaient bien être 
d'origine humaine, les houris du paradis celtique ayant l'habi- 
tude de choisir des époux dans notre monde. La reine et ses 
cent cinquante nymphes auraient seules été d'essence divine ; 
ce n'est pas absolument clair aujourd'hui *, mais cela résulte 
de ce que les Sidaighe^ habitants de ce pays transatlantique, 
étaient des êtres surnaturels. Aussi un commentateur ajoute- 
t-il à la fin du récit : « Grande était la puissance des démons 
avant le christianisme, à tel point qu'ils avaient coutume de 
soumettre les hommes à des tentations corporelles et de leur 
montrer à combien de joies et de secrets ils participeraient 
dans l'immortalité '. » Quoique le moyen-âge ait fait des dé- 
mons de ces anciennes divinités, leur séjour ne ressemblait 
pourtant pas à Tonfer, mais bien à l'Elysée et aux Iles Fortu- 
nées ; dans la présente légende il est appelé tantôt Dintsid 



*) Dans son Introduction à l'étude de la littérature celtique (Paiis 1883, in-8. 
p. 142), M. d'Ârbois de Jubainville considère la fille de Boadag comme « la 
déesse de la mort » ; mais celte opinion n*est confirmée ni par la présente lé- 
gende ni par les suivantes. 

') Celle légende no nous est connue que par des exlraits juxtaposés de textes 
différents que le compilateur n'a pas mis d'accord entre eux (Voyez les remar; 
ques de M. K. Windisch en tête de son édition du Serglige Conchulamd^ dans 
ses Irisclie Texte. Leipzig, i 880, in-S*»). 

») The Àtlantis, livre 3, p. 122, 124. 



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l'élysée transatlantique 291 

(colline des Sids ou fées) tantôt Ten-mag-Ti^ogaigi * (la puis- 
sante plaine de Trogaigi). Le sens exact de ce dernier nom em- 
barrassait les anciens, puisque Maelmuiri ajoute pour l'expli- 
quer les mots : it/a^f-ATeW (Plaine des délices) ^ La nature y 
était en eflfet des plus séduisantes : floraison perpétuelle, 
soixante arbres couverts de fruits et dont chacun suflSsait à la 
nourriture de trois cents hommes ; Tarbre de victoire, l'arbre 
d'argent au sommet duquel brille le soleil ; une fontaine qui joue 
le rôle de corne d'abondance, une cuve d'excellent hydromel 
qui ne se désemplissait jamais, des femmes d'une beauté res- 
plendissante, entre autres Fand, fille d'Aed Abrat, qui habitait 
Mag Fidhga (la Plaine des forêts) ', et sa sœur, la reine Liban, 
femme de Labraid qui gouvernait Vlnis Labrada (île de La- 
braid) *. Ce n'est donc pas sans raison que les anciens idenli- 

*) Le dernier mot de ce nom peut être rapproché de celui de Drogeo, par 
lequel la relation des Zeni désigne un pays transaUantique situé au sud de 
FEstotiland. Tous deux ressemblent à celui de Treogha, la mystérieuse contrée 
d'où venaient At, Lan et Lean, filles de Truagha et protectrices de Conn Cet- 
chathach, le père deCondla le Rouge. De même que les Valkyries des Scandi- 
naves, ces trois fées dirigeaient les batailles et faisaient pencher la victoire du 
côté de leur favori. Non contentes de l'avoir guéri avec un baume merveilleux, 
elles se métamorphosèrent en êtres monstrueux pour terrifier son adversaire 
Eoghan, et elles prédirent que Conn gagnerait, avec la bataille de Mag-Leana, 
le trône suprême de l'Irlande {Cat Mhuighe Leana or the Battle of Magh-Leana, 
édité et trad. par Eug. Curry, pour la Société celtique. Dublin, 1855, in-8*, p. 91, 
118-125). Puisque les filles de Truagha étaient certainement d'essence surnatu- 
relle, il n'y a pas de témérité à chercher le Treogha, de môme que le Ten-Mag- 
Trogaig^, dans le pays des Sids, c'est-à-dire au-delà de rOcéan Atlantique. 

*) J. O'Beime Crowe, dans sonintrod. blux Aventures de Condla, p. 124, l'ex- 
plique par aurore. — Cfr. trogh. Levant; troghain, lever du soleil ; trogan, le 
mois d'Août. 

') Les Scandinaves appelaient Markland (pays de forêts) une contrée 
transatlantique située près de la Grande-Irlande. 

^) Ce nom offre une singulière analogie avec celui de Labrador ou le Bras 
d'or, dont Porigine est fort obscure et qui s'applique à une partie de l'île du Cap- 
Breton. S'il se trouvait dans le texte latin de la légende de saint Brendan, dont 
plusieurs noms géographiques ont été adoptés par les cartographes du moyen- 
âge, nous n'hésiterions pas à croire que, donné primitivement à une de ces iles 
des héros dont parle Démélrius de Tarse, il a été transporté au-delà de l'Atlan- 
tique par quelque navigateur désireux de faire concorder la réalité avec les fa- 
bles anciennes. C'est ainsi que le nom gaélique de Breasal ou Bro^iï, originaire- 
ment appliqué à une mystérieuse île de l'Atlantique, a été donné à la plus grande 
contrée de l'Amérique du sud. Eug. O'Curry, à qui M. E. Windisch reproche 
avec raison (Iriscke Texte, p. 204) sa tendance à localiser en Irlande tous les 
lieux 6b notre légende, a cherché Finis Labrada dans le Loch Erné (Atlantis, 



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292 REVUS DE l'histoire dès religions 

fiaient avec le Mag-Mell ces coûtrôes situées au-delà dès 
grandes mers. Outre les traits que celui-là avait en commun 
avec celles-ci, il faut en relever un des plus caractéristiques : la 
complète absence de mensonge et de fraude* 

Maintenant que nous avons dépeint la scène de Taventurô 
de Cuculain, extrayons de celle-ci les faits qui nous intéres* 
sent : la belle Fand, ayant été abandonnée par son mari, Ma- 
nannan Mac-Lir, le dieu de la navigation qui a laissé son nom 
à rîle de Man, tourna ses yeux vers le héros Cuculain, prince 
de Cuailgne et Muirthemne dans TUlster, et Labraid promit de 
la donner en mariage à ce dernier, s'il voulait Taider à défendre 
le Mag-Fidhga contre ses ennemis. Le guerrier irlandais qui 
avait femme et maîtresse dans sa patrie, ne songeait guère 
aux aventures transatlantiques, mais, pendant que se tenait 
dans sa principauté la foire de la fin d'été où les habitants de 
ruister se rassemblaient pour montrer leurs trophées, c'est- 
à-dire les langues de leurs ennemis conservées dans leurs gi- 
bernes, il vit se poser sur un lac deux oiseaux attachés ensem- 
ble par une chaîne d'or rouge et gazouillant un air qui endor- 
mit l'assemblée. Après leur avoir lancé des pierres avec sa 
fronde, sans les atteindre, il darda son javelot qui traversa 
l'aile d'un des volatiles. S'endormant à son tour, il vit pendant 
son sommeil deux femmes qui le frappèrent plusieurs fois à 
coups de baguette, jusqu'à ce qu'il perdît connaissance. Au 
bout d'un an de maladie, le frère de Fand, ^ngus lui apparut 
et lui dit que si sa sœur était là, il serait bientôt guéri, et lui an- 
nonça que la reine Liban allait venir lui oflfrir Fand pour épouse, 
avec de Targent, de l'or et du vin en abondance. Après avoir 
envoyé deux fois en reconnaissance le conducteur de son 
charriot, Cuculain, séduit parles rapports enthousiastes de SOû 
messager, se décida à partir pour Tlnis Labrada. Il accomplit 
avec succès la tâche que l'on attendait de lui et il passa un 

n« II, p. 380, note 17). Cette opinion n*e6t pas conforme au texte puisque le 
messager de Cuculain, après avoir visité l'Iniâ Labrada, disait à &ûn mattrè : 
« Si toute Kire (l'Irlande) était à moi, avec la sOuVerali^eté SUT sôô belles ôôl- 
lines, je la changerais^ sans badinage, eoAtre Uûe deiltdure perpétuelle Û&ùA lé 
lieu où j'étais arrivé » (AtlantU, !!• Il, p. 106). 



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l'élysée transatlantique 293 

mois dans rfle enchantée avec Fand, puis il regagna son pays 
OÙ il donna rendez-vou$ à sa nouvelle femme. Celle-ci était avec 
lui en Irlande lorsqu'elle vit arriver Emer, la première épouse 
de Cuculain, avec cinquante jeunes filles armées de poignards. 
M^s, au lieu d'en venir aux prises, les deux rivales firent assaut 
de générosité. Ce fut Fand qui céda la place ; elle retourna avec 
Manannan qui venait la chercher; Cuculain fut si affligé du 
départ de sa bien^aimée qu'il fut longtemps sans boire et sans 
mftnger ; il ne recouvra quelque repos qu'après avoir goûté 
d'un breuvage magique préparé par les Druides, et en avoir 
fait prendre à Emer qui oublia pareillement sa jalousie *. 

Voici encore une légende où un héros d'Irlande est admis 
parmi les immortels dans la Plaine des délices : le fils de 
Cremthand Cass, roi de Gonnaught, Loegaire, ayant prêté se- 
cours au roi des Sids, Fiachna mac Retach, obtint en récom- 
pense la fille de ce dernier et alla jouir avec elle de l'immor- 
talité dans le Dun Mag Mell (Forteresse de la plaine des déli- 
ces). Au bout d un an, il voulut revoir son pays et partit à che- 
val, après avoir été averti par son beau-père que, s'il voulait 
revenir au Mag Mell, il ne devait pas mètre pied à terre. U 
suivit ponctuellement cet avis et, malgré les supplications de 
son père qui lui offrait le royaume des trois Gonnaught, avec 
de l'or, de Targent, des chevaux, des brides, de belles femmes, 
il ne voulut pas rester près de lui, disant qu'il était venu faire 
ses adieux et qu'une seule nuit chez les Sids valait mieux que 
tout le royaume paternel.Il alla rejoindre sa fenmie et Fiachna 
mac Retach qui partagea avec lui le gouvernement de Dun 
Mag Mell, *) 

*) Tirée du Livre jaune de Slane, aujourd'hui perdu, et reproduite dans le 
Leabhar n» h-Uidhri (p. 43-50 du fac-similé), cette légende a été éditée et tra- 
duite par E. Curry dans The Atlantis, n» II, juillet 1858, p. 370-392 ; n« IIÏ, 
janv. 4859. p. 98-124, avec avant-propos, n» 11, p. 362-369. — E. Windisch 
n'en a donné que le texte, sous le titre de Serglige Conckulaind dans ses Iriscke 
texte^ p. 205-227, avec une introduction. On en trouve une analyse incomplète 
dans On the Manners and Customs of the anctent Irish by Eug. O'Curry, 
edited with an introduction, appendices etc. by W. K. Sullivan. Londres 
1873, 3 vol. in*8. t. II. p. 195-198. 

■) The Book of Leinster^ sametime valled the Book of GlendaUmgh, a collec- 
tion of pièces (prese and verse) in the irish language, compiied in part about 



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294 UEVLE DE l'uISTOIRE DES RELIGIONS 

Qu'un héros ait tout abandonné pour vivre au pays des Im- 
mortels, nous le comprenons sans peine, puisque Ton disait 
naguère qu'il fallait faire tous les sacrifices pour être admis au 
temple de l'immortalité. On conçoit plus difficilement que des 
nymphes d'essence surnaturelle aient consenti à se fixer, au 
moins momentanément, dans notre monde périssable. C'est 
pourtant le cas pour plusieurs d'entre elles et notamment pour 
Etain, qui n'eût même pas toigours Texcuse d'un amour sans 
bornes pour l'homme auquel elle s'était attachée. Bien qu'elle 
eût ainsi renoncé à son plus beau privilège, elle n'en donna 
pas moins le jour à Medb, la Mab de Skakspeare, qui elle du 
moins est une véritable immortelle, mais qui le doit moins à 
sa mère qu'au génie du grand poète. D'après les traditions fort 
embrouillées qui concernent Etain, cette fille d'Etar, née dans 
le pays des Sids, avait d'abord été mariée à Midir, un des rois 
de cette contrée ; mais un jour elle se manifesta sur la colline 
de Bri-Leith, en Irlande, au roi de Tara, Eochaid Airem ; il fut 
si frappé de sa ravissante beauté qu'il lui offrit son trône et sa 
main ; elle accepta Tun et l'autre et devint célèbre non-seule- 
ment par ses charmes qui ne subissaient pas l'outrage des ans, 
mais encore par sa bonté et même par sa science. Midir n'avait 
pas renoncé à elle : il lui apparaissait de temps à autre, puis 
s'évanouissait subitement dans l'air, sans que les mortels pus- 
sent savoir ce qu'il était devenu. Un jour il engagea avec Eo- 
chaid, son rival, une partie d'échecs où le vainqueur pour- 
rait exiger ce qui lui conviendrait, il gagna et demanda la rei- 
ne. Lorsqu'il vint la réclamer, il lui rappela les délices de 
leur commune patrie. « Si belles que soient les campagnes 
d'Inisfail (l'Irlande), elles ne sont rien en comparaison de nos 
immenses plaines ; il n'y a rien au-dessus de la Grande-Terre 
(Tir mar) dont les habitants ne meurent jamais de vieillesse et 
où la beauté n'est pas ternie par le péché ni l'amour par la ma- 

the middle of the twelflh century, now for the first time published from the 
original manuseript in the library of Trinity Collège, Dublin, by the Royal 
Irish Academy, with introduction, analysis of contents and index, by Robert 
Atkinson. Dublin, 1880, in-folio ; p. 275-6 du texte, 63 de Vanalyse, 



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l'élysée thansatlantique 295 

lice. » Après quoi il enleva sa femme et l'emmena dans son 
palais de la colline de Bri-Leith. Pendant que Eochaid faisait 
faire des excavations pour la reprendre, on lui envoya cin- 
quante jeunes femmes qui se ressemblaient tant pour l'âge, la 
beauté, et le costume, qu'il lui eût été impossible de distinguer 
Etain parmi elles si elle ne se fût fait reconnaître par des indices 
certains. Réinstallée à Tara, elle vit reparaître Midir, juste au 
moment critique où, s'apitoyant sur la maladie de son beau- 
frère, elle allait consentir pour lui sauver la vie, à répondre à 
la passion de celui-ci ; deux fois il s'interposa pour empêcher 
leurs rendez- vous et pour lui rappeler les droits qu'il avait sur 
elle; elle ne voulut néanmoins pas retourner à Bri-Leith.*) Si 
cette localité était située en Irlande, comme Font compris les 
glossateurs, elle serait étrangère à notre siyet, mais M. Win- 
disch est d'avis ' qu'elle doit être cherchée dans l'Elysée des 
Celtes ; ce n'était qu'une des nombreuses issues par lesquelles 
les Sids d'Outre-Mer communiquaient avec l'île des Gaëls. ^) 

Le Mag Mell et ses dépendances ne sont pas les seuls pays 
merveilleux que les fictions des Gaëls nous montrent au-delà 
de rOcéan Atlantique ; elles y placent aussi d'autres contrées 
non moins fabuleuses, où nous allons aborder avec les Fianns, 
ces héros des poëmes ossianiques, ces guerriers intrépides 

') La légende d'Etain, actuellement très fragmentaire, ne nous est connue 
que par des épisodes disséminés dans divers manuscrits, et qui ne sont ni par- 
faitement reliés entre eux, ni toujours d'accord. On trouve ces fragments dans 
le manuscrit 1782 in-fol. de la collection Eggerton, au British Muséum ; dans le 
Leabhar na h-Uidhri; dans les manuscrits H. 2, i6 et H. 3, 18 du Trinity 
Collège à Dublin. La plupart ont été édités dans le Leabhar na h-Vidkri (p. 
129 du fac-similé) ; par le D' Ed. Muller, dans la Bévue Celtique, ip\xh\ié& par H. 
Gaidoz. T. III, Paris, 1876-1878, in-8 p, 350-360, avec traduction anglaise ; 
par E. Windisch dans ses Irische texte, p. i 17-130, avec une savante introduc- 
tion et des appendices. Ils ont été analysés, mais incomplètement, dans On the 
Manners and customs oftke ancient hnsh by Eug. 0*Curry, edited with an intro- 
duction, appendices, etc. by W. K. Sullivan. Londres, 1873, 3 vol. in-8, t. IL 
p. 192-194 : cfr. t. III. p. 191-2 ; — et par Standish O'Grady dans son HUtary 
ofireland : the heroic period: 1. 1. Londres, 1878, in-18, p. 88-93. Ce dernier 
ramène les noms à la forme actuelle, et il écrit Eadâne, M>ha, Meave, pour 
Etain, Eochaid, Medb, 

*) Irische Texte, p. 20L 

*) Voy. O'Looney, dans Tramactions of the Ossianic Society for the year 
1856, vol. IV. Dublin, 1859, irt-8, p. 231. 



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296 REVUE DE l'qISTOIRB DKg REM6I0NS 

de la race de Miledh, qui combattaient loyalement en lutte 
ouverte et dont le nom a été usurpé parles Fenians. C'étaient 
au contraire les prédécesseurs des Fianns, devenus leurs 
ennemis, les Tuatha Dé Danann (peuple des dieux de Danann), 
gui usaient des méprisables artifices offerts par la science de 
l'époque, la magie, le druidisme. Expulsés de rjrlande par les 
Gaëls, ils s'étaient réfugiés, comme leurs imitateurs du 
XIX* siècle, dans les lointains pays d'outre mer, d'où ils fai-- 
saient de temps à autre des apparitions inopinées dans leur 
ancienne patrie. Mais, selon leur mystérieuse habitude, c'était 
sous des déguisements, sous l'aspect de monstres horribles, 
ou bien d'êtres insaisissables, qui filaient comme un éclair, 
qui s'évanouissaient au premier contact. L'un d'eux, Avarta, 
se métamorphosa en Fomor * et, se dissimulant sous le nom 
de GioUa Deacair, il se dit originaire de Lochlann (pays 
des Qords, Scandinavie), pour entrer au service du chef des 
Fianns, Finn ou Fionn Mac-Cumhail, le Fingal de Macpherson. 
Bientôt, irrité des mauvais traitements infligés à un cheval dia- 
bolique qu'il avait amené, il partit et fut suivi du coursier sur 
lequel étaient montés quinze Fianns. Sa marche, d'abord 
modérée, devint bientôt si rapide qu'il allait plus vite que le 
vent ; il traversa la grande mer verte, se dirigeant toujours 
du côté de Touest ; les flots s'ouvraient devant lui, de sorte 
qu'il avait toujours les pieds secs. Fionn, se disposant à aller 
à la recherche de ses compagnons, chargea son fils Oisin 
(Ossian) de gouverner le pays pendant son absence, puis il 
partit pour Ben-Edar, près de Dublin, où les Déi Danann 
s'étaient engagés à tenir à flot et complètement gréé un 
navire toujours prêt à faire voile pour les pays les plus éloi- 
gnés. 
Mais dans le trajet, deux jeunes gens richement armés 

*) Ce nom composé de fo sur, auprès de, et de muir mer, signifie proprement 
riverain de la mei^; il correspond exactement au slave po-mor, d'où le nom de 
Poméranien, Habent sua fata verha : les deux mots, celte et slave, ont fini par 
être pris en mauvaise part ; le premier, qui s'appliquait d'abord à. des pirates, 
vint à signifier géant, monstre de mer ; le second est devenu odieux de nos 
jours à cause de la brutalité des troupiers qui le portent. 



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l'élyséb transatlantique 307 

offrirent leurs services à Fionn ; c'étaient Feradach et Folt- 
Leabhar, flls du roi dlnnia ; le premier leur procura instanta- 
BÔment une embarcation sur laquelle ils montèrent, et Tautre 
qui savait suivre sur terre et sur mer la piste la plus légère, 
fut leur guide ; il les conduisit toujours du côté de Touest, 
sans s'égarer dans les tempêtes ni Tobscurité. lis arrivèrent 
au pied d^un rocher à pic, si élevé que le sommet se perdait 
dans les nuages, et si lisse qu'ils ne savaient comment grim- 
per aU'dessus. Heureusement que Tun d'eux, Diarmait O'Dui- 
bhne, avait été élevé par Manannan Mac Lir dans le pays des 
Sids, et par uSngus, le plus habile des Déi Danann, à Bruga sur 
la Boyne ; il réussit à escalader le rocher au sommet duquel il 
trouva une contrée charmante, ombragée de beaux arbres, 
sous le plus grand des quels coulait une fontaine qui rappelle 
celle de Barenton des traditions cymryques. Comme celle-ci 
en effet, elle était gardée par un géant qui attaquait tous ceux 
qui avaient l'audace d'y remplir un vase placé à côté. Diarmait 
y ayant puisé avec une corne suspendue à un pilier, fut 
assailli avec flirie par le géant ; ils se battirent trois jours 
consécutifs ; à la fin de chaque lutte, le géant disparaissait 
dans la fontaine. La troisième fois, il entraîna avec lui son 
adversaire qui voulait le retenir. De chute en chute, à travers 
d'épaisses ténèbres, ils arrivèrent sur un terrain solide et bril- 
lamment éclairé ; c'était une belle contrée, coupée de collines 
et couverte de fleurs. Le Géant de la Fontaine en était roi pour 
une partie et il avait usurpé le reste sur son frère, le Chevalier 
de Valeur, qui avait dû s'expatrier et avait passé un an et un 
jour en Irlande à la cour de Fionn. Le jeune prince réussit à 
recouvrer sa part d'héritage avec l'aide de Diarmait. Cepen- 
dant les Fianns, ne voyant pas revenir ce dernier, se firent 
hisser au sommet de l'île escarpée par Feradach et Folt- 
Leabhar. Parvenus au verdoyant plateau qui la couronnait et 
qui se nonmient Sorcha (Lumière), par opposition à la Terre 
maritime [Tir- fa-thuinn^ terre située près des flots, ou au-des- 
sous de la mer, par extension la Néerlande ou Pays-Bas), ils en 
rencontrèrent le roi qui leur offrit son concours, mais qui avait 



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298 REVUE DE L*HISTOIRE DBS RELIGIONS 

plutôt besoin du leur ; car le roi du Monde était de nouveau venu 
à Sorcha avec une flotte nombreuse, et il y faisait une descente, 
brûlant et ravageant tout sur son passage. Les Fianns repous- 
sèrent Tenvahisseur et, après avoir retrouvé Diarmait, ils se 
remirent à la recherche de GioUa Deacair. A force de battre les 
mers et d errer d'île en île, ils finirent par atteindre le Pays de 
Promission, où Diarmait avait été élevé par Manannan Mac Lir. 
C'est là que leurs seize compagnons étaient retenus dans une 
captivité d'ailleurs fort douce. Aussi les Fianns, au lieu de faire 
la guerre aux Tuatha Dé Danann, gui étaient redoutables par 
leur science druidique, aimèrent-ils mieux traiter avec Avarta, 
et celui-ci subit la peine du talion, avec seize de ses meilleurs 
amis ; c'est-à-dire qu'il consentit à les soumettre aux mêmes 
épreuves qu'il avait fait subir aux Fianns. Il retourna donc en 
Irlande de la même façon qu'il en était venu, lui marchant en 
avant, quinze des siens juchés sur le cheval et un autre en te- 
nant la queue ; mais dès qu'ils eurent pris terre, ils disparurent 
sans attendre les compliment de Fionn \ 

Ce n'est pas l'unique fois que les Fianns soient entrés en 
relations avec les habitants de Sorcha et de Tir-fa-thuinn : un 
jour qu'ils étaient sur le bord de la mer, il virent approcher 
dans un léger esquif une jeune fille plus belle qu'un rayon de 
soleil *. Ils s'empressèrent d'aller à sa rencontre et lui oflfrirent 
de la conduire à la tente de leur chef Fionn Mac-Cumhail (le 
Fingal de Macpherson) ; elle accepta après les avoir salués 
gracieusement, et elle leur conta qu'elle était fille du roi de 
Tir-fa-thuinn ; que le fier Daire Borb, fils du roi de Sorcha, la 
poursuivait: mais, malgré la beauté et les exploits du jeune 
chef, elle ne voulait pas l'épouser, parce qu'elle avait juré 

•) P. W. Joyce a traduit ce conte d'après le manuscrit 24 B 28 de F Acadé- 
mie R. irlandaise à Dublin, en le collationnant avec un autre de la môme col- 
lection (23 G 21) et en abrégeant le récit des batailles. Cette traduction libre se 
trouve dans ses Old celtic romances, p. 223-273. (Cfr. sa préface, p. XIV, et 
E. O'Curry, Lectures on the manu^cript materials, p. 316-318). 

*) D'où le nom de Fainesoluis, sous lequel ce poëme est connu en Ecosse ; 
en Irlande il est appelé Laozd/i an Mhoighre Bhoirhh (Le chant de Mayre Borb). 
Mayre correspond en effet, chez les Gaëls d'Irlande ou Eirionnach, à Daire des 
Gaëls d'Ecosse ou Albanach. 



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l'élysée transatlantique 299 

d'être à Fionn, et elle venait lui demander sa protection. 
Aussitôt le bouillant Oscar, flls d'Ossian, s'écria qu'elle ne 
serait pas forcée de se marier contre son gré, alors même 
que Fionn refuserait de la défendre. Tout à coup parut un 
cavalier de haute stature et de noble maintien, dont le cour- 
sier galopait sur la mer avec plus de vitesse que n'en a le 
courant le plus rapide. C'était le flls du roi de Sorcha ; sa force, 
son adresse, son air vaillant et ses regards de héros, frappè- 
rent de terreur les plus braves des Fianns ; et bien que ceux-ci 
fissent un rempart de leur corps à la jeune fille qui se tenait près 
de leur chef, il l'enleva d'un bras vigoureux ; mais au moment 
où il s'éloignait,;Oscar abattit le cheval, et une lutte s'engagea 
entre les Fianns et le cavalier démonté, qui finit par être tué, 
non sans avoir porté de terribles coups à ses adversaires. 
Tous étaient blessés à l'exception de Fionn auprès duquel la 
princesse resta une année \ Il n'est pas dit dans cette pièce de 
vers que Fainesoluis ait récompensé Fionn en l'emmenant dans 
le Pays des délices ; mais ce héros ne fut pas exterminé avec ses 
Fianns à la bataille de Gabhra, et les traditions irlandaises rap- 
portent qu'il fut admis et qu'il vit encore dans les îles de Jou- 
vence^ caractérisées par leurs pommes. 



*) Cette tradition fait le sujet d'un poëme d'Ossian, d'une authenticité relative 
puisqu'il se trouve dans le Livre du doyen de Lismore, transcrit plus de deux 
siècles avsnt les publications si suspectes de Macpherson. Voyez The Dean of 
Lismore's Book, a sélection of ancient gaelic poetry, from a manuscript collec- 
tion mode by sir James Mac Gregor, Dean of Lismore, in the beginning of the 
sixteentk century, edited wih a translation and notes by the rev. Thomas Mac 
Lauchlan and an introduction and additional notes by William F. Skene, Edin- 
burgh, 1862, in-8, p. 14-16 du texte et 20-25 de la traduction. Le poëme de 
Moira Borb, traduit en vers anglais par Miss Brooke, a été reproduit dans Ir- 
lande, Poésies des Bardes, légendes, ballades, chants populaires précédés 

d'un essai* ... par D. O'SuUivan (Paris, 1853, in-8, p. 437-457), qui a éliminé, on 
ne sait pourquoi, plusieurs strophes figurant pourtant dans la traduction fran- 
çaise placée en regard. Il prétend que miss Brooke a suivi littéralement Torigi- 
nal irlandais ; s'il en est ainsi, elle a dû avoir sous les yeux un texte erionnach, 
comme l'indique la forme Moira, au lieu de Daire que porte le texte albanach 
publié par Skene. La différence entre les deux versions s'expliquenût donc au- 
trement que par des licences de traduction. Dans Moira Borb Sorcha est appelé 
Sora, et il n'y est pas question de Tir-fa-Thuinn, de sorte que cette version ne 
peut être d'aucune utilité pour notre sujet. 

^) Éilean na h-Oige, aussi appelées An't-Eilean uaine (les îles Vertes), que 



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500 REVUS OE l'histoihe ms heugions 

Son fll8 Ossian y fut également admis et il y a sur ses aven- 
ture» dans oe pays de délices une curieuse légende qui, sans 
remonter au temps de Saint^Patrice, comme elle le prétend, se 
oompose néanmoins d'éléments très anciens, dont nous avons 
signalé les uns dans les traditions de Condla et de Loegaire, et 
dont nous retrouverons les autres dans la tradition armoricaine 
des moines de Saint-Mathieu. Elle s'est perpétuée en Irlande 
jusqu'à nos jours. Vers le milieu du xviii* siècle un barde, 
que Ton suppose être Michel Comyn, l'auteur des Aventures 
de Thorolf mac Siarn et de ses trois /ils, la prit pour sujet 
d'un poème d'où s'exhale le plus suave parfum romantique. 
Nulle part nous n'avons trouvé une description plus séduisante 
du Pays des délices ; c'est pourquoi tous les passages relatifs 
à cette fabuleuse contrée méritent, malgré leur étendue, 
d'être reproduits ici; ils nous expliquent en effet l'attrait mys- 
térieux que le continent transatlantique, avec ses merveilles 
imaginaires, exerçait sur l'esprit des Gaëls, Cette légende a un 
autre intérêt pour les amateurs de poésie ossianique, en ce 
qu'elle se rattache intimement à la vie du célèbre barde guer- 
rier et prétend nous apprendre comment il était devenu aveu- 
gle et décrépit, et comment il put avoir avec Saint-Patrice des 
relations dont il est parlé dans tant de poèmes fénians ; car 
Oiiin, le vrai nom du héros que Macpherson appelle Ossian, 
vivait au in* siècle de notre ère, et l'apôtre de l'Irlande au 
v*. L'intervalle est rempli par le séjour qu'Oisin aurait fait 
au Pays des délices. Cette existence de plusieurs siècles n'a 
été attribuée au fils de Fionn Mac Cumhail que pour mettre en 
présence du propagateur de la nouvelle foi le champion de 
l'ancienne, et pour mieux faire ressortir le contraste du paga- 
nisme et du christianisme. Le vieux barde décrépit est bien 
le Adèle représentant du druidisme que les Irlandais avaient 



la tradition populaire localise aujourd'hui à Touest des Hébrides, mais qui, 
d'après les plus aneienues croyances, étaient situées fort loin à Tçuest dans 
rOcéan Atlantique (Popular Taies of ihe west HigMands, orally cpllected with 
a translation by J. F. Campbell. Edinburgh, 1860Ti862, A vol. in-9, t. IV, p, 
i61, 163, 265). 



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L'ÉLYSÉÊ YRAffSAtLANTlOtJlB 501 

abjuré, tout en conservant le souvenir de ses brillantes fic- 
tions ; il ne vit plus que dans le passé ; son idéal est encore la 
guerre, la chasse, les antiques légendes ; il a toujours à la 
bouche le nom des héros de sa jeunesse et il devient furieux 
à la pensée qu'ils seraient en enfer, comme saint Patrice le 
lui affirme ; il irait les délivrer s'il avait encore avec lui Fionn, 
son père, et le vaillant Osgar, son fils ; il menace d'exterminer 
les moines ; mais son pieux interlocuteur qui Ta recueilli par 
compassion, qui a entrepris de le ramener à des sentiments 
plus chrétiens et qui le nourrit par charité, Tapaise comme 
par enchantement, rien qu'en le priant de conter une de ses 
belles histoires. Le chant dCOisin sur la terre de Jouvence 
(Laoidh Oisin ar Tir na n-og) est un de leurs dialogues dont 
voici l'analyse : 

« Noble Oisin, fils de roi, héros aux grandes prouesses, 
commence saint Patrice, racoote-nous sans t'attrister com- 
ment tu as survécu aux Fianns. » — « Je vais te le dire, Patrice 
le nouveau venu, bien qu'il soit pénible pour moi de le rappe- 
ler : c'était après la bataille de Gabhra dans laquelle périt, hé- 
las ! le noble Osgar ; un jour que tous les Fianns étaient réu- 
nis et que nous chassions sur les bords du Loch Lein, où la 
douce musique des oiseaux se faisait entendre à toute heure 
dans les arbres odorants et parés des plus belles fleurs, nous 
levâmes le daim sans bois, le plus agile à bondir et à courir, 
et tous nos chiens se mirent à sa poursuite, mais nous ne tar- 
dâmes pas à voir du côté de Touest une jeune fille de la plus 
grande beauté, qui approchait sur une svelte et légère haque- 
née blanche. Nous nous arrêtâmes extasiés devant cette prin- 
cesse, la plus belle que nous eussions jamais vue. Elle avait 
sur la tête une couronne royale et un manteau de soie brune, 
parsemé d'étoiles d'or rouge et lui tombant sur les talons. A 
chaque boucle de ses cheveux blonds pendait un anneau d'or ; 
ses yeux bleus étaient purs et clairs comme une goutte de ro- 
sée à la pointe de l'herbe, ses joues plus vermeilles que la 
rose, sa contenaûoe plus gracieuse que celle du cygne sur la 
vague, et plus suave le parfUm de ses lèvres que le miel mâle 



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302 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

au vin. Une ample, longue et soyeuse étoffe couvrait la blan- 
che hac|uenée ; la selle élégante était d'or rouge, ainsi que le 
mors et les quatre fers ; derrière la tête de cette cavale, la 
meilleure qui fût au monde, il y avait un tortis d'argent. La 
jeune fille, arrivée en présence de Fionn, lui dit d'une voix 
douce et harmonieuse : « roi des Fianns, je viens de faire 
un long voyage. » — « Qui es-tu, belle princesse, quel est ton 
nom et ton pays ? Conte-nous ton histoire et pour quel motif tu 
as traversé la mer. Ton époux t'a-t-il abandonnée, ou as-tu 
quelque chagrin? » — « Je m'appelle Niamh à la chevelure do- 
rée, ô sage Fionn, chef de grandes armées; je suis plus con- 
sidérée que toutes les femmes du monde, étant fille du roi de 
Jouvence ; je n'ai pas été abandonnée par un époux, puisque 
je n'ai pas même eu de fiancé ; ce qui m'amène, illustre roi des 
Fianns, c'est l'affection que j'éprouve pour ton fils. » — « Du 
quel de mes enfants es-tu éprise, éblouissante princesse ? Ne 
me le cache pas, fais-nous tes confidences. » — « C'est du 
vaillant Oisin aux bras vigoureux; c'est du champion aux 
mains puissantes que je veux parler. » — « Pour quelle raison 
préfères-tu mon fils à tous les hauts seigneurs qui vivent sous 
le soleil ?» — « Ce n^est pas sans motif que je viens de loin à 
cause de lui : j'ai entendu vanter ses prouesses, sa bonté et sa 
bonne mine. Beaucoup de princes et de puissants chefs m'ont 
voué un perpétuel amour, mais je n ai jamais donné le mien 
qu'au noble Oisin. » — « Par cette main que je pose sur toi, 
Patrice, reprit Oisin, il n'y avait pas une partie de mon être 
qui ne fût éprise de la belle aux cheveux lisses. Prenant sa 
main dans la mienne, je lui dis du ton le plus doux : sois la 
bienvenue dans ce pays, jeune princesse; tu es la plus bril- 
lante et la plus belle des belles ; tu es celle que je préfère en- 
tre toutes et que je choisis pour compagne. » — « Généreux 
Oisin, je t'impose une obHgation à laquelle ne se soustraient 
pas les vrais héros : c'est de monter avec moi sur mon coursier, 
jusqu'à ce que nous arrivions au Pays de Jouvence ; c'est la 
plus délicieuse contrée qui existe et la plus célèbre au monde : 
les arbres y sont chargés toute l'année de feuillage, de fleurs 



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l'élysée transatlantique 303 

et de fruits ; le miel et le vin y sont en abondance ; une fois là 
tu ne risqueras plus d'être courbé par le poids des ans ; tu ne 
craindras ni la mort ni la décrépitude. Tu vivras dans les fêtes, 
les jeux et les festins ; tu entendras résonner mélodieusement 
les cordes de la harpe ; tu auras de l'argent, de Tor, beaucoup 
de joyaux, cent épées, sans exagérer, cent costumes de belle 
soie, cent chevaux les plus fougueux à la guerre, et en outre 
cent bons chiens. Le roi de Jouvence te cédera son diadème 
qu'il n'a jamais donné à personne et ce sera pour toi un talis- 
man dans les batailles ; tu obtiendras une cotte de mailles qui 
te protégera efficacement, une épée à pommeau d'or dont la 
lame affilée n'a laissé en vie aucun de ceux qui l'ont vue ; cent 
cottes d'armes et jaques de satin, cent vaches et cent veaux, 
cent brebis avec leur toison d'or, cent bijoux ; cent jeunes 
vierges folâtres, brillantes comme le soleil, de la plus grande 
beauté et à la voix plus douce que le chant des oiseaux ; cent 
héros puissants dans les combats et incomparables pour l'agi- 
lité seront à tes ordres, si tu veux me suivre dans le Pays de 
Jouvence. Tu auras tout ce que je t'ai promis, sans compter 
beaucoup d'avantages que je passe sous silence^ la beauté, la 
force, la puissance, et je serai ta femme. » — « Je n'ai rien à 
te refuser, charmante reine aux boucles dorées ; c'est toi que 
je préfère entre toutes les femmes du monde, et j'irai très vo- 
lontiers au Pays de Jouvence, » Lorsque j'eus pris place der- 
rière elle sur le coursier, il partit avec rapidité ; arrivé sur le 
bord de la mer, il se secoua en faisant deux pas en avant et 
poussa trois bruyants hennissements. Fionnet les Fianns ré- 
pondirent par trois cris de douleur et de détresse. « Oisin, me 
dit mon père d'une voix lente et dolente, malheur à moi puis- 
que tu me quittes ; je n'ai pas l'espoir que tu reviennes jamais!» 
Son beau visage s'altéra et un torrent de larmes coula sur ses 
joues et sa poitrine. 

*) Les légendes de Condla, de Cuculain, d'Etain, chez les Gaëls (Voy. plus 
naut, p. 288, 290, 294) et celle d'Arthur chez les Gallois (voy. plus loin, p. 
312-3) parlent aussi des nymphes qui scKit le plus bel ornement des îles 
transatlantiques, mais aucune d'elles ne le fait aussi amplement que la tradition 
ossianique. 



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304 RETUB m l'HISTOIAE DBS RELIGIONS 

C'était un speotaole déchirant que cette séparation du père et 
du fils ; j'embrassai Fionn avec une émotion qu'il partageait et 
je fis en pleurant mes adieux à tous les Fianns, puis nous cbe- 
vauchâmes droit vers l'ouest sur la surface de la mer qui bouil- 
lonnait devant nous et ondulait par derrière* Nous vîmes des 
merveilles dans le trajet, des îles, des cités, des palais, des 
forteresses blanches comme la chaux et de belles maisons de 
plaisance. Une jeune fille, montée sur un cheval brun qui cou- 
rait sur les vagues, et tenant une pomme d'or de la main 
droite, était suivie d'un cavalier couvert d'un manteau de sa- 
tin cramoisi et armé d'une ëpëe à pommeau d'or *. Notre cour- 
sier allait plus vite que le vent de mars sur le sommet des mon- 
tagnes. Bientôt le temps s'assombrit ; un orage éclata, partout 
la grande mer fut illuminée par les éclairs et le soleil disparut. 
Lorsque la tempête fut calmée et que l'astre du jour brilla sur 
nos têtes, nous vîmes une délicieuse contrée couverte de 
fleurs et de verdure avec de belles campagnes unies, et une 
forteresse royale d'aspect imposant, revêtue de marbre de 
toute couleur ; d'un autre côté s'élevaient un resplendissant 
palais couvert d'or et do pierres précieuses et des maisons de 
plaisance décorées par d'habiles artistes. Il sortit du château 
trois cinquantaines de guerriers alertes, de belle apparence et 
de grande réputation ; puis cent jeunes filles d'une beauté ac- 
complie, vêtues de soie brochée d'or, s'avancèrent à notre 
rencontre ; ensuite vint avec un brillant cortège le noble et 
puissant monarque, d'une grâce et d'une prestance incompa- 
bles, dans un costume de satin jaune et avec une étincelante 
couronne d'or; et après lui, la jeune et illustre reine, avec cin- 
quante belles vierges, aimables et gracieuses. En m'abordant, 
le roi de Jouvence me prit par la main et me dit courtoisement : 
« Salut, brave Oisin, fils de Fionn ; dans ce pays ta vie sera 
longue et tu resteras toujours jeune; il n'est pas de plaisir 

Nous passons un épisode parasite dans lequel il est question de la fille du 
roi des Vivants, qui avait M enlevée par un Fomor et qui était retenue captive 
da&t le Pays des Vertus. Oiiin tua U ravisseur en duel et délivra U prinoesêèy 
q>rè8 quoi il continua son chemin. 



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l'élysée transatlantique 505 

imaginable dont tu ne puisses jouir ici. Tu peux m'en croire, 
Oisin, car je suis le roi du Pays de Jouvence. Voici la noble 
reine et ma propre fille, Niamh à la chevelure dorée, qui est 
allée te chercher au-delà de la mer pour être son époux. » Je 
remerciai le roi, je m'inclinai devant la reine et nous parûmes 
pour le château royal où nous trouvâmes un banquet préparé, 
La fête dura dix jours et dix nuits de suite. J'épousai Niamh 
qui me donna trois enfants d'une beauté merveilleuse, deux 
fils et une fltle; je nommai ceux-là d après mon père Fionn, le 
chef des armées, et mon fils Osgar aux bras rouges ; et ceJe- 
ci, à cause de sa beauté et de ses aimables qualités, Plurnam- 
ban (Fleur des femmes). Il y avait trois siècles et plus que 
j'étais dans Te Pays de Jouvence, lorsque je fus pris du désir 
de revoir Fionn et les Fianns ; je demandai au roi et à ma chère 
épouse la permission de retourner dans l'île d'Erin. « Je ne 
m'y oppose pas, répondit la bonne princesse, bien que ce soit 
une grande affliction pour moi, parce que tu ne reviendras pas 
vivant dans ce pays, victorieux Oisin. » — Qu'avons-nous à 
craindre, répliquai-je, puisque le coursier est à ma disposition 
et qu'il retrouvera facilement le chemin pour me ramener vers 
ma florissante campagne? » — « Rappelle-toi ce que je te dis, 
Oisin, si tu poses le pied à terre, tu ne reviendras jamais dans 
le beau pays où nous sommes ; je te le répète sans me tromper, 
si tu quittes la selle de la blanche haquenée, tu ne reverras ja- 
mais le Pays de Jouvence, Oisin aux bras vigoureux ; je te le 
dis pour la troisième fois, si tu descends, tu seras changé en 
vieillard décrépit, aveugle, sans ressort, sans plaisir, sans 
goût. Malheur à moi si tu retournes dans la verte Erin I Elle 
n'est plus ce qu elle était ; tu ne retrouveras pas Fionn et ses 
armées ; il n'y a maintenant dans l'île qu'un chef et une légion 
de clercs. Voici mon baiser, cher Oisin, tu ne reverras jamais 
le Pays de Jouvence ! » Je la regardais avec compassion ; un 
torrent de larmes coulait de mes yeux : tu aurais eu pitié d'elle, 
Patrice, en la voyant s'arracher les cheveux ; je lui promis 
bien sincèrement de ne pas toucher le sol ; après l'avoir em- 
brassée tendrement et fait mes adieux aux hôtes du châteaUi 

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506 RBYUB DE l'histoihb des mUdONS 

je partis bien attristé de quitter ma femme et mes enfants (pà 
pleuraient. Le coursier me transporta aussi vite que ht pre- 
mière fois. A mon arrivée en Irlande je regardai de tous cô^és 
sans voir de Fianns ; des hommes et des femmes à clieval en 
grand nombre, venant de Test, me saluèrent amicalement, en 
considérant avec surprise ma stature, mon air et mon attitude. 
Je leur demandai si Fionn vivait encore ; s'il restait des Fianns 
otl comment ils avaient été détruits ? « Nous avons entendu 
parler, répondirent^-ils, de la force, de Tagilité et de la vail- 
lance de Fionn ; on dit qu'il n'y a jamais eu son égal ; beau- 
coup de livres ont été écrits par les sages et les poètes des 
Gaëls sur les prouesses de Fionn et des Fianns. Nous ne sau- 
rions en vérité les raconter, mais on rapporte que'Fionn avait 
un fils de la plus belle prestance ; qu'une jeune fille vint le 
chercher et qu'il partit avec elle pour le Pays de Jouvence. » 
En apprenant que Fionn était mort et qu'il ne restait plus au- 
cun des Fianns, j'eus le cœur serré de tristesse, et je partis 
sans délai pour Almhuin, dans le Laighean (Leinster), le théâ- 
tre de tant de beaux exploits. Grande fut ma surprise de ne 
voir sur remplacement de la cour de Fionn, que des chardons, 
des mourons, des olrties ; n'ayant rien trouvé je me remis en 
cherche et, pendant que je traversais la vallée des grives, 
trois cents hommes ou plus m'appelèrent en criant : « Viens k 
notre aide, royal héros, et délivre nous? » Ils étaient sous une 
large table de pierre qui les écrasait, et beaucoup d'entr'eta 
avaient déjà perdu connaissance. C'était une honte quêtant 
d'hommes fussent incapables de lever ce poids ; si Osgar mon 
fils eût été en vie, il eût pris la dalle dans sa main droite et, je 
puis l'aflarmer sans mentir, il Teût lancée d'un seul jet par-des- 
sus cette troupe. Me penchant sur le côté droit, je saisis \st 
pierre et je la jetai à sept perches de là ; mais cet effort fil 
rompre la sangle du coursier ; je tombai soudain sur mes deux 
pieds, mais je n'eus pas plutôt touché le sol que le cheval blanc 
s'emporta, me laissant sur place, faible, caduc, privé de la 
vue, sans intelligence ni considération, au milieu des moines 
que tu as récemment amenés ; si j'avais été ce que j'étais au- 



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L^BLYSÉE TRAF9SATLANTIQUE 30T 

paravant, j'aurais mis à mort tous tes clercs ; aucun d'eux 
n'aurait conservé sa tête sur ses épaules ; si pétais encore 
plantureusement pourvu de vivres, comme autrefois à la taWô 
de Fionn, je prierais le Roi de grâce d'avoir pitié de toi ! » — 
« Ni les aliments ni les boissons ne te manqueront, noble Oi- 
sin, répliqua saint Patrice, mélodieuse est ta voix et attrayants 
sont tes récits*. » 

D'après une tradition qui vit encore dans la mémoire du 
peuple, la grotte des brebis pâles à Coolagarronroe, près 
Kilbenny (comté de Cork), passe pour être Tendroit où Oisin 
rencontra la belle demoiselle ; il la suivit de l'autre côté de 
l'eau et vécut avec elle quelques jours, à ce qu'il pensait ; 
mais elle lui apprit que leur union avait duré plus de trois 
cents ans, et elle lui permit de retourner vers les Fenians^ eu 
lui recommandant de ne pas quitter la selle du cheval blanc 
qu'elle lui fournit. En route il rencontra un charretier, dont la 
voiture chargée d'un sac de sable avait versé et qui le pria do 
l'aider à la relever. Oisin ne pouvant soulever le sac d'une 
seule main, mit pied à terre, mais aussitôt le coursier partit, 
le laissant vieux, décrépit et aveugle *. 

Un personnage moins fabuleux, bien qu'on lui attribuât le 
don de seconde vue, le poète écossais Thomas de Erceldoune, 

*) Tir na nrog. The Land of youth, texte et traduction anglaise par Brian 
O'Looney. Dublin, 1859. in-8% p. 227-279 de Trahsaciions of the Ossianic 
Society for the year 1856, vol. IV ; aussi édité par la Gaelic Union sous le titre 
de Laioidh Oisin air-Thir na N-og (The Poem of Oisin in Tirnunage), with 
translation, vocabulary and notes, 1880, in- 18; imité en vers par T. D. Sulli- 
van dans ses Poems; abrégé en prose par P. W. Joyce dans ses Old eeltio 
romances. Londres, 4879, in-8% p. 385-399. 

*) Voy. lettre de William Williams, de Dungarvan, dans Transactwns ofthe 
Ossianic Society for the year 1856. T. IV, p. 233, à la suite de la préface de 
O'Looney. — S'il fallait s'en rapporter à Texplication donnée par F. Hately 
Waddel (Ossian and the Clyde, Fingal in Ireland. Oscar in Iceland or Ossian 
historical and auihentic. Glasgow, i875, in-4% chap. VIII, p. 325-338), Oscar, 
fîls d'Ossian, aurait aussi, comme son père et son aïeul, visité les pays 
transatlantiques. Innistona où il alla faire la guerre (voy. le poème de ce titre 
dans Macpherson) ne serait pas une île de Locblin (Scandinavie), mais bien 
rislande. Malheureusement celle-ci étant sans bois ne peut correspondre à 
Innistona qui avait des cbônes et des ombrages ; mais il est inutile de chercher 
la situation d*une contrée trop insuffisamment caractérisée pour trouver plaoe 
autre part que dans la géographie fantastique. 



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SOS REVUE DE l'histoire DBS RELIGIONS 

^ qui mourut vers Tan 1300, passait pour avoir été ravi au pays 

|; des Elfes ou des fées, situé fort loin au-delà de la mer. H y 

I avait là dans un merveilleux jardin, situé entre le Paradis et 

l'Enfer, un arbre que Ton peut comparer à Tarbre de discer^ 
nement de TEden * ; celui qui mangeait de ses fruits acquérait 
la science, mais il devenait la proie du démon ; et c'est 
pour en avoir goûté que Thomas, ayant quitté le pays des 
Elfes, après un séjour de trois ans aussi vite passés que trois 
jours, et étant retourné dans sa patrie, fit nombre de prophé- 
ties qui jouirent longtemps d'un grand crédit'. 

Aujourd'hui encore des traditions analogues ont cours chez 
les Gaëls : T. Crofton Croker a consacré une section de ses 
Contes irlandais aux récits sur Thiema na oge (Terre de Jou- 
vence) et il parle assez longuement d'O'Donoghue qui y vit 
depuis des siècles, mais qui fait de fréquentes apparitions 
dans ses anciens domaines ° . Dans les traditions écossaises 
la pomme a presque toujours une vertu magique, et elle y joue 
un plus grand rôle que dans les légendes de l'Italie, de 
l'Allemagne, de la Norvège.*. Il y est souvent question 
d'êtres surnaturels qui emmènent dans leur demeure des 
femmes ou des honmies et qui sont appelés Daoine Skie dans 
les Highlands % et dans le Border, Elf^ comme chez les 

«) Genèse, II, i6, il ;Ul, 1-7. 

*) Les aventures de Thomas sont rapportées dans sa prophétie en vieil 
anglais et dans une ballade écossaise du Border, Tune et l'autre publiées par 
wSter Scott dans Minstrelsy of the scottish Border, T. II, de ses Poetical 
Works, Paris, 1838, in-8% collection Baudry, p. 192-198. Cfr. la préface du 
poème sur Sir Tristrem que W. Scott attribuait au même Thomas, T. lU, de 
ses Poet. Works, p. 8-9. La Revue critique d'hist. et de Uttér. du 30 oct. 1882 
cite : Thomas of Erceldoune herausgegeben von A. Brandi. 

•) T. Crofton Croker, Fairy Legends atid Traditions oftke south ofireland, 
édit. abrégée, Londres, 1834, in-16, p. 16; cfr. Leroux de Lincy, le Livre 
des légendes. Introduction. Paris, 1836, in-18, p. 111-113; 0*Looney, préface 
de Tirna rirog, p. 221-2. 

*) Walter Scott traduit ce nom par hommes de paix. Shi est une transcrip- 
tion anglaise du vieux gaélique sid ou de ses formes modernes sja ou sighe, 
qui se prononce, en effet, comme ske en anglais (E. CCurry, Lectures, p. 36, 
504), ou comme chi en français. 

») Campbell, Popular Taies ofthe west Highlands, U I, introd., p. LXXXI- 
LXXXIV ; — cfr. Hersart de la Villemarqué, Les Romans de la Table ronde et 
Us contes des anciens Bretons, nouv. édit. Paris. 1861. in-S^ p. 228, 397-9. 



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l'êlysée transatlantique 309 

Anglais et les Scandinaves. Mais TOcëan Atlantique avec ses 
îles et ses côtes étant suffisamment connu aujourd'hui et 
n'offrant nulle part de retraite aux Sids et aux Tuatha Dé Da- 
nann, on a relégué ceux-ci dans Tintérieur de collines et de 
tertres ou au fond de certains lacs de rirlande gui passaient 
autrefois pour les issues terrestres de leur séjour ^enchanté. 
Au reste, nous n'avons pas à étudier les superstitions mo- 
dernes; l'essentiel pour nous est d'avoir démontré que, jusque 
vers la fin du moyen-âge, les Gaëls ont cru aux merveilles 
transatlantiques et ont pu les chercher. 

Si les fables sur TElj^sée Transatlantique et le pays de Jou- 
vance ont été mieux conservées par les Gaëls que par aucun 
autre peuple, cela tient à la richesse et à l'ancienneté de la 
littérature, encore si peu connue, des Irlandais. Nous en 
trouverions sans doute en aussi grand nombre chez les Cym- 
rys \ leurs plus proches parents * , si ces derniers qui ont dû 
perdre une partie de leurs trésors intellectuels, en expulsant 
les moines et en détruisant les monastères, nous avaient 
laissé autant de manuscrits qu'il en reste des infatigables 
copistes irlandais. Mais les débris de leur littérature, qui re- 
monte au moins aussi haut que celle des Gaëls, suffisent à 
prouver qu'ils avaient quatre séries de traditions sur les mer- 
veilles transatlantiques. La première série relative aux Sids 
paraît être un pur écho des croyances gaëUques ; on peut le 
conclure de ce qu'elle est fort peu développée chez les Cym- 
rys ; si peu, que l'un des plus profonds celtisants contempo- 
rains, W. F. Skene, éditeur et traducteur des quatre anciens 
livres de Cymrys et commentateur du Livre du doyen de 



*] Il est difficile de trouver un terme général pour bien désigner les quatre 
branches de Tancienne famille bretonne : les Gallois et leurs frères : les Cam- 
brièns au Nord et les Cornouaillais au Midi, enfin les Armoricains au-delà de la 
Manche. Le nom de Bretons serait le meilleur, s* il n*avait en français le sens 
spécial d*indigène de la Basse- Bretagne ; celui de Cymrys, que se donnent les 
Gallois, a Tavantage de comprendre non seulement ce peuple et ses congénères 
insulaires, mais encore les émigrés armoricains. 

*) Sans parler des Albanachs ou Gaëls d*Ecosse qui, jusqu'au milieu du 
moyen-âge, formaient une seule nation avec ceux d'Irlande ou Erionnachs. 



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m^ REVUE OC L^HIfiTOUtE DBS lEilGIONS 

LiSBidre, n'a pas même compris que le Caer Sidi de Taliessin 
'Correspondait de point en point au pays des Sids du Leabhar 
na hr-Uidhri et du Livre de Leinster. Le barde gallois Ta- 
liessin, contemporain de Merlin, faisant allusion à son ori- 
gine surnaturelle, dit de lui-même : « Le chef des astrologues 
a reçu des dons merveilleux ; tout prêt est mon siège à Caer 
Sidi ; quiconque Toccupera ne peut être affligé de maladie ou 
àB vieillesse, c'est ce que savent Manawyd et Pryderi ; mais 
auparavant il faudra pousser trois cris autour du feu * . Les 
courants de l'Océan entourent ce pays en haut duquel est la fon- 
taine dont les eaux sont plus douces que le vin blanc. Lorsque 
je t'aurai adoré. Seigneur, avant Tinhumation, puissé-je 
poOT toyjours être reçu dans ton alliance ' ! » Dans cette der- 
nière phrase, le poëte s'exprime en chrétien, bien que dans les 
vers précédents il ait décrit le paradis avec des traits em- 
pruntés aux traditions payennes des Celtes : nous reconnais- 
sons là en effet le pays des Sids, avec sa fontaine de Jouvence 
et sa situation au milieu de l'Océan. Heureusement que c'est 
assez pour le caractériser, sans quoi le nom de Caer Sidi res- 
terait énigmatique dans ce poème aussi bien que dans le sui- 
vant : « Complète était la captivité de Gweir à Caer Sidi, en 
dépit de Pwyl et de Pryderi. Personne avant lui n'y avait 
pénétré; il chante tristement devant les dépouilles d'Annwn» 

*) Tout en s'accordant à traduire ainsi cette dernière phrase, Nash et Skene 
ne nous en expliquent pas le vrai sens. D'après le contexte, ces clameurs de- 
vaient précéder la prise de possession du siège d'immortalité. Faisaient-elles 
partie des rites funéraires en usage chez les anciens Cymrys ? S'agit-il là du 
bûcher sur lequel étaient déposés les cadavres pendant certaines périodes des 
temps payons ? S'il en était ainsi, ce serait un nouvel exemple de mélange du 
sacré et du profane dans les poésies de Talîessin. 

*) Taliesinor theBards and Druids ofBritain, a translation of the remains 
ofthe earliest welsh Bards, and an examinatien of the bardic mysteries, by 
D. W. Nash, Londres, 1858, in-8, p. 194 — The four ancient Books of Wales, 
tontainmg the cymric poems attnbuted to the Bards of the sixth century by 
William F, Skene. Edinburgh, 1868, 2 vol. in-8, t. I, p. 276, II, p. 153. 

•) Il y a une tradition sur Pvvyll dans The Cambrian Register, t. I, p. 177, 
reproduit dans The Cambro-Britony t. II, 1821, p. 271-275; Annwvn y est tra- 
duit par abîme sans fond (p. 272). Il est question de Pryderi, fils de Pwyll et 
roi des Gallois méridionaux, dans le conte de Math ab Mathonwy, traduit litté. 
Talement par Idrison dans The Cambrian Quarterly Magazine, t. I, Londres, 
1829, in^, p. 170-179. 



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hÈlYBÈU TRANSATLANTIQUE 51^ 

-et jusqu'au jour du jugement il continuera à chanter se 
prières. Nous y allâmes trois fois pour complaire à Prydwei 
mais sept de nous seulement revinrent de Caer Sidi *. » Il y 
là bien des allusions à des faits inconnus qui jetteront peut 
être du jour sur notre sujet si Ton finit par les expliquer, mai 
on n'e;çigera pas d'un scandinaviste l'éclaircissement des pas 
sages qui font le désespoir des celtisants ' ; c'est assez qu'e 
portaot nos regards de côté et d'autre, nous ayons vu ce qi 
avait échappé à ceux qui se bornaient à regarder devant eus 
et que de larges études d'ensemble nous aient permis de conc 
prendre que Caer Sidi est la ville des Sids et non comme 1 
«appose W. F. Skene, une insignifiante Urbs Giudi placée pa 
JBède dans le Firth de Forth, ni YUrhs ludea de Nennius '. 

La seconde catégorie ne comprend qu'une légende, celle de 
Iles vertes des courants (Gwerddonau Llion) ; il en est ques 
ition dans la X° des Triades de l'Ile de Bretagne * où sont rels 
^ées les trois grandes pertes que fit cette île par les dispari 
ik)ns de Gafran, de Merlin et de Madoc. Nous reviendrons su 
l'avant-dernier, mais c'est maintenant que nous devons parle 
du premier : « Gafran, fils d'Aeddan, avec ses hommes, â 
voile pour les Iles vertes des courants, mais on n'entendit plu 
parler d'eux. » C'est tout ce que l'on sait de cette expédition 
que les commentateurs placent vers la fin du v* siècle de no 
tre ère ', mais les Iles vertes du Gulf-Stream que cherdiai 
Gafran sont évidemment les mêmes dont il est parlé dans le 
traditions gaéliques ^ 

Les légendes de la troisième catégorie, beaucoup plus nom 
breuses et paraissant être particulièrement cymryques, con 



«) TaliesinàQ Nash, p. 212-3; — Taliessin, L. XXX, p. 8, dans The fou 
4mcient Books of Wales, texte, 1. 1, p. iSl ; trad., t. H, p. 264. 

>} Nash, p. 214 de Taliesin. 

•) Skene, The four ancierd Books, 1. 1, p. 403. 

^) Llyma drioedd ynys Prydain, X^dans T/ie myvyrian Archaiology of Walei 
çoliecied oui of ancient manuscripts (par Owen Jones). T. II, Londres, 1801 
in-8% p. 59. 

«) TheCambro-Britm. Londres, in-8% 1. 1, 1820, p. 124; t. UI, 1822, p. 13C 

•) Voy. plus huMt, p, 2», note %. 



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512 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

cernent la fameuse île d'Avalon, le pays des pommes enchan-. 
tées, qui jouent un non moins grand rôle chez les Cymrys que 
chez les Gaëls \ Dans la description qu'en donne le Pseudo- 
Gildas, appelé Britarmicœ historiée metaphrastes par Usserius 
son éditeur, on retrouvera beaucoup de traits qui s'appliquent 
également au Pays de Jouvence et aux îles fortunées d^orace : 
tous les biens y sont en abondance, la concorde n'y est jamais 
troublée, le péché en est absent, tous y vivent dans la joie, pas 
de maladie, pas de vieillesse ; un héros venu du pays des mor- 
tels y trône à côté de la vierge royale : « l'Océan entoure l'île 
fameuse, qui n'est privée d'aucun bien ; il n'y a là ni voleurs, 
ni brigands, ni ennemis pour tendre des embûches ; pas de 
violence, pas de froid ni de chaud insupportables ; la paix, la 
concorde, un plantureux printemps y régnent éternellement ; 
les fleurs, lys, roses, violettes y abondent, les arbres y por- 
tent sur la même branche des fleurs et des fruits ; sans être 
souillés de sang, les jeunes gens y demeurent toujours avec 
la vierge du lieu ; pas de vieillesse, pas de maladie, pas de 
douleur ; tout y est plein d'allégresse ; on n'y a rien en propre, 
tout est en commun. En ces lieux domine une vierge royale, 
sans égale parmi les belles jeunes filles qui l'entourent; cette 
nymphe aux traits charmants, issue de nobles ancêtres, est 
sage dans les conseils et habile dans l'art de guérir. Dès que 
Arthur grièvement blessé eut déposé le diadème et désigné 
son successeur au trône, en l'an 542 après Tincarnation du 
Messie, il se rendit à la cour d'Avalon, où la vierge royale 
pansa la blessure et rendit la santé au malade ; ils vivent en- 
semble s'il est permis de le croire '. » 

L'auteur anonyme de la Vita Merlini met une description 
analogue dans la bouche de Taliessin qui avait conduit Arthur 

*) V*« Hersart de la Villemarqué, Le merveilleux au moyen âge : Venchanleur 
Merlin, Myrdhinn, son histoire, ses œuvres, son influence, nouv. édit. Paris, 
1862, in-18, p. 52. 

*) Jacobus Usserius, Britannicarum ecclesiarum antiquitates et primordia, 
Dublin, 1639, pet. in-4«, p. 524 ; reproduit à la suite de Gottfriedsvon Monmouih 
Historia regum Britanniœ mit Uterar-historischer Einleitung und ausfûhrlichen 
Anmerkungen und Brut-Tysylio, alivxlsche Chronik in deutscher UebersetTiung^ 
herausgegeben von San-Marte (A Schulz), Halle, 1854, in-8% p. 425-6. 



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l'élysée transatlantique 31^ 

dans « rae des pommiers * appelée la Fortunée, parce que ses 
campagnes pour être fertiles n'ont pas besoin d'être sillon- 
nées par le soc du laboureur ; sans culture et tout naturelle- 
ment, elle produit de fécondes moissons, des raisins et des 
pommes sur ses arbres non taillés ; au lieu d'herbes son sol 
est couvert de toutes sortes de récoltes. On y vit plus de cent 
ans ; neuf sœurs y soumettent à la loi du plaisir ceux qui vont de 
nos parages dans leur demeure ; la première excelle dans l'art 
de guérir et surpasse les autres en beauté ; Morgen, comme 
on l'appelle, enseigne ce que chaque plante a de vertus pour 
la guérison des maladies ; elle sait aussi changer de forme et, 
comme un nouveau Dédale, fendre l'air avec ses ailes et se 
transporter à Brest, à Chartres, à Paris, ou bien redescendre 
sur nos côtes. On dit qu'elle a enseigné les mathématiques à ses 
sœurs Moronœ, Mazœ, Gliten, Glitonea, Gliton, Tyronœ, Thi- 
ton et Tithen, la célèbre musicienne. Après la bataille de Cam- 
blan nous y avons conduit Arthur blessé, ayant pour pilote 
Barinthe qui connaissait la mer et les étoiles. A son arrivée le 
prince fut accueilli par Morgen avec l'honneur qu'il méritait ; 
elle le déposa dans sa chambre sur de riches tissus, découvrit 
la blessure d'une main délicate et l'examina attentivement: elle 
dit enfin qu'elle se chargeait de lui rendre la santé, s'il voulait 
rester avec elle le temps nécessaire et se soumettre au traite- 
ment. Pleins de joie nous lui avons confié le roi et nous avons 
profité du vent favorable pour notre retour «. » 

Tous les Gallois, à peu d'exceptions près, croyaient encore 
au temps d'Alain de Lille, c'est-à-dire au xiii' siècle, qu'Arthur 
vivait encore à Avallon et qu'il en reviendrait un jour pour les 
délivrer du joug des Saxons. Le Docteur universel^ comme on 
surnommait cet écrivain, compare la retraite d'Arthur à celle 
d'Élie et d'Enoch qui doivent reparaître au jour du jugement 

*) In8ula pomorum ; en cymryqae Afallenau, verger et Afallachy en armo- 
ricain Avalênn (pommier), en gaélique abhal (pomme) ; en latin Âvallo. 

*) Vita Merliniy édit. par Fr. Michel et Th. Wright. Londres, 1837, in-8», 
p. 36-37 ; reprod. par San-Marte à la suite de sa trad. de Gottfried von Mon- 
mouthf p. 426-7. Une partie de ce passage a été traduite par de la Viliemarqué 
dans Merlin, p, 131-3. 



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m RBVii M x'flliTOME IIBS MXI6I0NS 

fermer pour délivmr lew naAion ^ ; aussi bMUM«ip d^antnes 
docomente du moy«n-âge parient-ils du séjour d'Arthur dans 
111e d'Ayallan ». Le prince gallois^ d'après le poème en neii 
anglais sur sa mort <, y fut conduit a dans un navira où fl y 
avait trois reines, entre autres Morgan la fée, sœur d'Arthur^ 
0t de plus, YiYÎane la dame du lac. La môme Morgiuie ^épsîA 
4'\m dtttre héroe, Ogiar le Danois *, dont la fin ressemUe d*ail<- 
leurs à celle d'Arthur ; après que les fées, ses compagnes» 
«ureat libéralement do«ié Ogier le Danois, elle ajouta : ^ Cet 
enfant ne jouira de ces do-as qu'après avoir été mon ami par 
amour et avoir habité le chftteau d'AraUon ^. » De même, des 

*) Praphetia anglicana Merlini Ambrosii BrUanni: Vaticinia et pras- 

dicÈUmes à 4Ialfredo Menumetensi latine conversK, vnà cum sepUm Ubris expia- 
nationum in eavidem propAetiam, excelUrdissim sui temporis craêofii, po^- 
historis et theologi Alani de Insulis.... Francfort, 1603, in-32, p. 100-jlOl. 

*) Voy. les passages de Robert Wace, de Geoffroy de Monmoulii, du Bret 
Tysylio ai de Omldus CaiolMreuiHs^ cités par San-Marte dans aa trad* 4» 
Gottfried von Montmauth, p. 417-430. 

*) The Mabinoghionfrom the Liyfr coek o Hergut and other ancient welsh 
mofuwnpts mth an engUsh transtatian and notes by kdy GhafloUe Guaat., 
1. 1, JLondres, 1838, iii-8% p. 104. 

^) Ogier trouva aux confins du paradis terrestre les arbres du soleil et de la 
bme, et mangea 4e leurs fruits qui avaient la propriété de prolonger de quatre 
cents ans ^t pi^ reûstenç;e de ceux qui «n ^COaient. Aosçi, 4é8 la fia df 
moyen-âge la croyance s'était-elle répandue qu'il continuait à vivre sur terre 
depuis le temps de Gfaarlemagne ; et beaucoup plus tard, les paysans Danois, 
qui le supposaient endormi dans les caveaux de la forteresse de Kronbofgov 
sous quelque tertre de leur pays» espéraient qu'il reparaîtrait dans les moments 
décisifs pour assurer la victoire à leur armée ; Holger Danske, comme ils l'ap- 
pelaient, devint pour eux œ qu'était Arthur pour les Gallois, ChaiiemagBe 
pour les Francs et Frédéric Barberousse pour les Allemands (MandevUles Beise 
paa dansk fra 15) {de Aarhund) rede efter Eaandskrifler, udgiven af M. Loren- 
ipen. Copenhague, i881-1882, in^% p. 191, cfr. introd. p. XL; — Vedei 
Simonsen, Udsigt over J^atjonalhistoriens celdste og msrkeligste Perioder. T. H 
liv. I, Copenh. 18«3, in-18. p. 18-21; — Rasmus Nyerup, Almindelig 
Merskabelasning i Danmark og Norge igiennem Aarhundrede. Cepenh. ISto, 
in-8% p. 99-107 ; ^ Edelstaiid du Méril, ffiit. de la poésie Scandinave, prolégo- 
mènes. Paris, 1839, in-8*, p. 376-388; — Danmarks garnie Folkeviser udgivne 
af Svend Grundtvig. T. I. Copenh. 1853, in-4% p. 384-397 ; — P. G. Thorecn, 
dans ses Communications sur certains éléments historiques dans la traditian 
historique sur JSolger Danske (dans Oversigt over det K, Danske Védenska- 
bernes Selskaibs Forhandlinger, 1865; aussi à part, Copenh., 1866, in^*), ne 
s'ocGup(9 natucdlement ni d'AvaJlon, ni de la réapparition d'Ogier. 

') Le Roux de Lincy, le Umre des légendes, introduction. Paris, 1836, in-18, 
p. 179 -^Cfir. le poème de Bruit de la Montagne, publié par Paul Meyr, 
V» 3251-3, où Morgue la fée est appelée cousine d'Arthur, et prêt Xl« 



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fées ayant trouvé Renoart endoraû, près de la foûtaîma de Ba- 
renton dajQs la forêt de Bersillant (Brocéliande), remportèrent 
dans leur demeure en Avallon, qui est à cent lieues au-delà de 
la mer, afin qu'il y vécût dans la joie avec elles et en compa- 
gnie d'Arthur, de RoUant, de Gavain et d'Yvant *• 

Arthur, caché sous un voile, était invisible aux aventuriers 
qui s'approchaient de Venceinte de verre (caer vydyr) daas 
laquelle il était enfermé. Trois vingtaines de bardes se te- 
naient sur le rempart et il était difficile d'.^iitrer en conversa- 
tion avec la sentinelle «. Sa retraite était appelée en cymry- 
que Ynys Gutrin ou Gwydryn et en anglo-saxon Giaston ', 
qui signifient dans les deux langues Tîle et la eité de verre ^. 
Ces noms doivent être rapprochés de ceux du curach (tioi 
glanOy esquif de verre) dans lequel s'embarqua Goadla le 
Rouge, et du vaissseau de cristcU^ dans lequel Merlin partit par 
amour pour Viviane et disparut pour toujours *. €ette dispari- 
tion est l'une des trois grandes pertes que fit l'île de Bretagne : 
« Secondement, Merddyn, le barde du roi Ambroise (Emrys 
wledig), avec ses neuf savants bardes, se mit en mer dans la 
maison de verre (ty gwydrin), et l'on n'a pas de nouvelles de 
ce qu'ils devinrent •. » 

Ce que les Triades galloises ignoraient, un romancier fran- 
çais du xiu'' siècle, Robert de Borron a la prétention de nous 
l'apprendre: Merlin était enfermé dans un cercle magique 

*) Le Roux de Lincy. Ihid.^ p. 248. 

*) Les Dépouilles d*Annwn, poëme gallois, ▼. 29-32, cité par J. H. Todd, 
dans The Irish version ofthe Hisioria Britomim ofNentUus, p. 47-45. 

3) Plus tard localisée à Glastonia ou Glastonbury da&s le Sommerset (De la 
Villemarqué, Merlin, p. 317-319). 

^) Vilbelmus Malroeaberiensis, De antiquitatibus GlasUmiemis eccksix, 14, 
cité par San-Marte dans GoUfried von Mon t.outh^ p. 423; — cfr. lolo ma- 
nuscripts. A sélection of ancient welsh manuscripts in prose and verse from 
the collection mode by the late Edward Williams, lolo Morganwg, for thepur-- 
pose of forming a continuation of the Myfyrian Archaiology, and subsequenily 
proposée as materials for a new history of Wales, with english translations and 
notes by his son, the late Taliesin Williams (ab lolo), of Merthyr Tydfil, pu- 
blished for the Welsh manuscript Society. Llandovery, 1848, ^. in-S"", p. 344. 

S) De la YiUemarqué, les Romans de là Table ronde, p. 43. 

*) X« triade de Tlle de Bretagne dans The Myvyrian àrehaiolog^, T. U, 
p. 59; tnuL dans Tbe Cambro-JBrii^, t. H, 1821, p* iU, 



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316 REVUE DE L*HISTOIRE DBS RELIGIONS 

tracé par Viviane ' au milieu de la forêt de Brocéliande «, 
près de la fontaine de Barenton. Celle-ci était gardée par un 
géant toigours prêt à se ruer sur quiconque entrait dans ses 
domaines et puisait de Teau avec une corne ou une coupe sus- 
pendue à un arbre'; traits qu'elle a de communs avec la 
fontaine de Tir-fa-thuinn * et qui nous permettent d'indenti- 
fler ce pays transatlantique avec Brocéliande. La tradition 
galloise sur la Dame de la fontaine y qui no donne pas de nom 
à la seigneurie de celle-ci, dit qu'elle est située au-delà des 
déserts, à l'extrémité du monde ^ La légende armoricaine au 
contraire a localisé la fontaine de Barenton dans la forêt de 
Brocéliande, qui dépendait de la seigneurie de Gaël, évêché de 
Saint-Malo, mais qui primitivement était peut-être identique 
avec rîle de Brazil ou Brassel*. Or ces noms sont des formes 
anglaises du mot gaélique Breasal^ composé de breas grand et 
aJ prodigieux, de sorte que le Brazil cherché par les explora- 
teurs de Bristol, au temps des Cabot, signifiait 111e prodigieu- 
sement grande, dénomination qu'il faut rapprocher de celles de 
Traig mar^ Tir mar (Grand rivage, grande terre) des légen- 

<) Cette Dame de la fontaine est appelée Dame du lac dans le poème en vieil 
anglais sur la Mort d'Arthur, cité dans The MabinoghUm^ t. I, p. 104. 

*) Bersillant (voy. plus haut, p. 3ib);Brecheliand de R. Wace, aujourd'hui 
Brecilien (La Villemarqué, Merlin, p. 202, 217, 232). — Cfr. Alfred Maury, 
les ForêU de la Gaule, Paris, 1867, in-8», p. 65, 331-334; — Paul Meyer, p. XI 
de son introduction à Brun de la Montagne, roman d'aventures publié pour 
la première fois d*après le manuscrit unique de Paris. Paris 1875, in-8* (dans 
la collection des anciens textes français). La situation de BersiUant n'est pas 
clairement indiquée dans ce poëme du xiv« siècle ; mais il y est question d'un 
seigneur du voisinage qui s'appelait Bruiant d'Inde maiour (vers 644, 2573). 

«) De la Villemarqué, les Homans de la Table ronde, p. 87-88, 90, 232-235. 

*) Voy. plus haut, p. 297. 

S) Voyez la Dame de la Fontaine obus The Mabinoghion, t. I,p. 41 et p. 103, 
note. 

•) John O'Hart, Irish Pedigrees or the origin and stem, of the irish nation, 
3« édit. Dublin, 1881, in-8% p. 200; — The Banquet of Dun na n-Gedh and 
the Baille of Magh Rath, an ancient historical taie now first published from a 
manuscript in the library of Trinity collège, Dublin, with a translation and 
notes by O'Donovan. Dublin, for the Irish archœological Society, 1842, in-4*, 
p. 290, note y, — L'île de Brazil que les cartographes du moyen-âge placent à 
l'ouest tantôt de l'Irlande, tantôt du Portugal, quand ce n'est pas tout à la fois 
à l'ouest de ces deux pays, est souvent appelée Brazi, que l'on peut décom- 
poser en deux mots gaéliques : breas (grand, en armoricain brâ%] et i (Ile). 



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L*AlYSÉB TRAIISATLANTIQUB 317 

des de Condla le Beau et d'Etain «. D'autre part la fontaine de 
Barenton rappelle rîle de San Borandon, comme les Portugais 
des temps modernes nommaient Tîle de Saint-Brendan ; la 
ressemblance de celle-ci avec celle-là ne consiste pas seule- 
ment dans le nom, elle s'étend aussi à la particularité qui les 
caractérisait toutes deux; on ne pouvait approcher de Tune ni 
de Tautre sans être assailli par une furieuse tempête *. Bien 
que les documents gallois et armoricains se bornent à faire 
allusion à l'île et à la cité de verre, à Bersillant et à la fontaine 
de Barenton, c'en est assez pour indiquer qu'il y avait chez les 
Cymrys d'autres catégories de légendes sur les merveilles 
transatlantiques. 

Nous n'avons pas la prétention d'avoir épuisé le sujet ; ce 
n'est d'ailleurs pas nécessaire pour notre but ; si obscures que 
soient encore la plupart des traditions examinées dans cette 
première partie, elles suffisent pourtant à nous donner une 
idée approximative de ce que les Gaêls et les Cymrys des 
temps payons croyaient trouver au-delà du Grand Océan ; ils 
ne se trompaient pas en pensant qu'il y avait là un autre monde 
non plus qu'en le qualifiant de pays des tertres '; mais ils se le 
figuraient quelque peu différent de ce qu'il est réellement : 
conformément à d'antiques croyances, ils en faisaient une 
plaine de délices, un pays de Jouvence ; c'était le séjour d'êtres 

*) Voy. p. 288, 294; cfr. J. G'Beirne Crowe, dans la préf. de sa trad. des 
Aventures de Condla Ruad, p. 124. 

*) Voy. A Eistory of the life and voyages of Christopher Columbus, by 
Washington Irving. T. IV. Paris, i829, in-8% p. 330-333. 

') On ne saurait mieux caractériser le bassin du Mississipi dont les grands 
mounds sont les plus gigantesques monuments de ce genre. Comme les tertres 
ne sont mentionnés dans aucune des traditions classiques sur FElysée, sur le 
Jardin des Hespérides et sur les Ues Fortunées, il est probable que ce trait est 
d^origine celtique ; et conmie il est conforme à la réalité, on doit supposer que 
c'est après ayoir visité le Nouveau Monde que les Gaëls y ont localisé la scène 
de leurs féeries. Ces traditions qui faisaient des tertres la demeure d'êtres sur- 
naturels, leur étaient communes avec les Scandinaves et cette conformité, chet 
deux peuples de famitles différentes, indique que ces légendes remontaient fort 
haut, tout au moins avant la conversion des Gaëls au christianisme, c'est-à-dire 
avant les voyages des Scandinaves dans le Nouveau Monde. Il est donc vrù- 
semblable que les tertres des traditions pnmitives étaient ceux de chaque pays, 
comme ils le sont redevenus après que Ton eut perdu la connaissance du pays 
des grands mounds. 



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S18 REVUS 08 t'HnTOnffl DBS lOALlfilONS 

beaux et bons, qui ne cherchaient pas à se jouer des mortels, 
qui n'étaient ni trompeurs ni tentateurs, comme leur pendants 
sataniques des traditions plus récentes. Ces immortels aimaient 
au contraire à s^unir avec les enfants de l'homme ; ils ne réser- 
vaient pas pour eux seuls les biens dont il jouissaient ; chez 
efux pas de dragons comme ceux du jardin des Hespérides ; 
les belles nymphes des tertres portaient au contraire volontiers 
la pomme de vie aux jeunes héros qui leur avaient plu, ou bien 
allaient chercher les vaillants comme Arthur, ou les sages 
comme Merlin, pour les guérir de leurs souffrances physiques 
ou morales ; en partageant avec eux le fruit merveilleux, elles 
leur conmiuniquaient Timmortalité sous certaines conditions, 
qu'ils n'observaient pas toujours; alors le charme était rompu; 
ITïomanrté reprenait ses droits et le mortel déifié temporaire- 
ment se trouvait privé, comme Psyché, des biens qu'il avait 
perdu par sa faute. Le Pays de Jouvence n'était pas placé dans 
des régions inaccessibles à l'homme ; il n'était pas nécessaire 
pour y aller de passer d'une vie à l'autre ; on pouvait y entrer 
de son vivant, et c'était là pour les navigateurs entreprenants 
une raison de tenter le voyage en ce pays de délices ; les 
poèmes gallois disent que plusieurs aventuriers voulurent y 
pénétrer de force, mais qu'ils y flirent retenus captifs ou péri- 
rent à la tâche. Malheureusement l'histoire des Gaëls et des 
Gymrys dans les temps payens est trop obscure pour que nous 
sachions jamais s'il y a quelque fond de vérité dans ces récits 
brodés sur un vieux canevas classique et embellis de quelques 
traits nouveaux. Si Ton veut soutenir que les moyens matériels 
manquaient aux anciens Celtes pour franchir le vaste espace 
au-delà duquel ils auraient trouvé le Nouveau Monde, on ac- 
cordera pourtant que la volonté de parvenir à ses rivages en- 
chantés ne leur fit pas défaut ; elle persista même après la ruine 
du système cosmogonîque dont faisait partie la croyance en un 
Elysée transatlantique. Dans le naufrage des superstitions 
payennes, celle-ci surnagea en se rattachant à une conception 
biblique avec laquelle on la confondit à tort, comme on le 
verra dans la seconde partie. E. Bbauvois, 



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LES DÉBUTS DE lA NATION JUIVE 



CHAPITRE PREMIER 

ÉPOQUE DITB DBS JUOBS. DÉBUTS DB SAUL. 

§ 1. -^ OÙ placer les débuts de thUtoire jutûel 

hèU panrtlésf mdirtagûexises de la Syrie mérîdiônàle que trsi- 
Tergcf le Jddrdàm étaient, il y a quelque trots mille ans, le 
théâtre d'agitations et de mouvements dont la Bible nous a 
conservé le souvenir. Mais ce souvenir, con^gnô à plusieurs 
siècles de distance des événements, a tous les inconvénients 
d'un rôeit fragmentaire et surchargé par la légende. Une ana- 
lyse patiente peut seule en dégager les éléments d'une histoire 
positive, et celui qui entreprend la tâche de restituer l'cnchaî- 
nememt des faits doit se garder de suppléer à Tinsuffisance des 
docutnèûts dont il dispose par l'emploi de l'hypothèse. Cette 
précaution est d'autant plus à propos qu'on se trouve en pré- 
sence d'une construction artificielle fournie par la tradition, et 
que la force de l'habitude peut engager l'historien à ranger ses 
matériaiDt selon l'ordre convenu au Heu de se borner à laisser 
parler les textes. 

Les recherches modernes ont établi que les Origines dupeu- 
ide Israélite plongent dans la fable. Que de cette fable un eia- 
mfen approfondi puisse extraire, pour les rendre à lumière, tel 
personnage historique, tel que Moïse^ tel événement positif, tel 
que la sortie d'j^pte ou Toceupation de la Palestine, on ne 
veut point le nier. Mais on ne saurait sans inconvénient com- 
mencer une « histoire juive » parla discussion de tetted ftbon^ 



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$20 REVUE DE L^HISTOIRE DES RELIGION^ 

dants où la vie du passé ne se reflète par aucun trait emprunté 
à la réalité, par aucun tableau qui donne Tintuition de Vàge re- 
culé dont ces documents prétendent nous retracer l'image, — 
tandis qu'ils nous livrent simplement le point de vue de leurs 
écrivains et de l'époque de leur composition. 

Nous serons d'accord avec les meilleurs juges en plaçant les 
commencements de l'histoire juive à l'époque où nous trou- 
vons les Israélites établis sur le sol de la Syrie méridionale. 
« L'histoire du peuple Israélite, dit M. Reuss, commence avec 
son émigration d'Egypte et la conquête du pays appelé plus tard 
la Palestine ' ; * et il précise sa pensée en ces termes : « A dé- 
faut de documents contemporains, ce n'est que par induction 
que nous parvenons à nous faire une idée de l'état social des 
Israélites à l'époque de la conquête. Jusqu'à un certain point, 
nous pouvons en juger par ce que nous voyons encore aiyour- 
d'hui par les peuples de ces mêmes contrées qui ont continué 
à mener la vie du désert. Mais nous pouvons surtout mettre 
à profit les données fournies par l'histoire des siècles inmié- 
diatement suivants, qui portent au plus haut point le cachet 
de la nature et de la vérité et qui nous font connaître un état 
de choses, encore absolument primitif. Avant tout, il faut 
absolument nous défaire du préjugé qui représente les Israé- 
lites comme formant dès lors un corps de nation fortement or- 
ganisé, avec une constitution politique, un gouvernement cen- 
tral et des lois placées sous la protection d'une autorité capable 
de les maintenir et de les faire exécuter. Rien de tout cela n'a 
existé au début, et ce n'est que peu à peu que ces éléments, ou 
plutôt ces produits de la civilisation, ont réussi à s'implanter au 
sein d'un peuple auquel les conditions de la vie physique n'en 
faisaient pas sentir le défaut '. » 

Sous le bénéfice de cette parole autorisée et de ces observa- 
tions d'une incontestable justesse, notre dessein, loin de sem- 

«) Ed. Reuss, Histoire de$ Israélites^ depuis la conquête de la Palestine jus- 
qu*à Texil (Livres des Juges, de Samuel et des Rois), dans La Bible^ traduc- 
tion nouvelle avec introductions et commentaires. Ce volume forme la première 
partie de V Ancien Testament, 

*} Ibidem, p. 10. 



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LES DÉBUTS DE LA NATION JUIVE 521 

bler téméraire, devra paraître comme le plus simple et le plus 
conforme à l'état des textes sur lesquels nous devons opérer. 
Si, franchissant les cinq livres dits de Moïse et le livre dit de 
Josué qui en forme en réalité la sixième et dernière partie, 
nous nous adressons d'emblée au livre dit des Juges qui pré- 
tend nous retracer l'histoire des temps intermédiaires entre la 
conquête et rétablissement de la royauté, c'est que là seule- 
ment nous rencontrons et que nous avons Tespoir de pouvoir 
« mettre à profit », selon l'expression même de M, Reuss, 
« les données fournies par l'histoire des siècles immédiate- 
ment suivants (postérieurs à la conquête) qui portent au plus 
haut point le cachet de la nature et de la vérité. » 

Ce livre même des Juges n'est évidemment encore qu'un 
témoin bien insufiSsant et bien suspect des temps anciens dont 
il prétend retracer l'image. C'est par comparaison qu'il vaut. 
Tandis qu'en étudiant le Pentateuque, l'on se convainc que le 
dogmatisme de l'écrivain a pu pétrir au gré de sa fantaisie une 
matière moUe et complaisante, ici on saisit le point où il a dû 
s'arrêter devant la résistance du souvenir précis, authenti- 
que. On peut donc nourrir l'espoir de dégager un petit nombre 
de faits réels, de les débarrasser de leur entourage, de les iso- 
ler, pour les laisser éclairer de leur lumière propre les débuts 
d'une grande histoire. 

Par une circonstance remarquable, la seule figure qui soit, 
par le livre des Juges, tracée avec précision, est celle dont le 
rédacteur devait faire le plus facilement bon marché. La con- 
servation des souvenirs relatifs à ce personnage paraîtra d'au- 
tant plus précieuse. D s'agit d'un certain Abimélek, fils de Ye- 
roubba'^al, autrement dit de Guide^ôn (Gédéon). Cet Abimélek 
n'est point considéré comme un « juge » ; son caractère est fort 
maltraité par l'écrivain, mais les faits qui la concernent sont 
marqués au coin de la vérité, et la légende les a respectés 
dans la mesure même où elle jugeait peu convenable de con- 
sacrer ses inventions à une personnaHté déplaisante. Nous 
montrerons comment des figures plus illustres, celles d'une 
Deborah, d'un Guide'^ôn (Gédéon) ou d'un Yiphthahh (Jeph- 

21 



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322 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

thé) fuient dans la pénombre à mesure qu'on veut fixer leurs 
traits, comment Timage même d'un Shemouel (Samuel) se dé- 
robe presque complètement lorsqu'on essaie de la saisir et la 
restituer. En revanche, il suflSt de débarrasser de quelques ad- 
ditions Tépisode d'Abimélek pour avoir sous les yeux une page 
d'histoire vraie. Nous n'éprouvons donc aucune hésitation à 
donner au fils naturel de Guide'ôn et d'une femme indigène 
une place qu'aucun autre n'est en état de lui disputer. 

§ 2. — Abimélek, fils de Yeroubba'^al^ « tyran y>de la région 

sichèmite. 

La légende hébraïque a conservé le souvenir d'un certain 
Yeroubba^al, que la tradition récente appelle plus volontiers 
Guide'^ôn. Cet Yeroubba^al est représenté comme un sheikh 
puissant, une sorte de « tyran >>, en possession d'une grande 
opulence et d'un pouvoir accepté dans une région assez éten- 
due, en particulier à Shekèm (Sichem) *. Le siège de sa puis- 
sance était *Ophrah, localité qui n'a pas encore été identifiée 
d'une manière satisfaisante et qui est distinguée des localités 
homonymes par l'indication du clan qui l'occupait : *Ophrah 
des AWezrites. Nous supposons que cette ville n'était point à 
une grande distance de Shekèm. 

D'où venait l'opulence, d'où le pouvoir de Yeroubba^'al? Sans 
doute, d'expéditions heureuses, peut être de l'exploitation 
d'une idole de Yahvéh (Johovah), On y reviendra plus tard. 
L'écrivain lui donne soixante-dix tils, chiffre que nous n'admet- 
tons pas comme une évaluation exacte, mais qui indique le ha- 
rem des grands personnages orientaux. Il tenait aussi maison 
à Shekèm, où « sa concubine lui donna un fils qu'on nomma 
Abimélek. » 

Le père mort, des compétitions devaient surgir, mais elles 



*) La légende relative à Yeroubba«aI-Guide«ôn se trouve au livre des Juges, 
chap, VI-VIII. Elle sera analysée et critiquée tout à l'heure. L'épisode d' Abi- 
mélek forme le chap. IX du môme livre, chapitre qui est d^ailleurs d'une lon- 
gueur inusitée. 



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LES DÉBUTS DE LA NATION JUIVE 325 

prirent un caractère tout particulier, dont la meilleure expli- 
cation doit être cherchée dans la rivalité entre la famille abi^ez- 
rite, — dont Torigine Israélite paraît évidente, — et la popu- 
lation indigène, kena'anite (cananéenne) de la principale ville 
du district où Yeroubba^al avait exercé sa suprématie. L'intri- 
gue et l'assassinat trouvèrent un nouvel excitant dans la haine 
de race, 

« Abimélek, dit le chroniqueur hébreu, se rendit à Shekèm 
auprès des frères de sa mère et leur parla, ainsi qu'à toute la 
parenté de la famille de sa mère, en ces termes : Allez dire aux 
citoyens de Shekèm de façon à être entendus de tous : Qu'est- 
ce qui vaut mieux pour vous que soixante-dix individus, tous 
fils de Yeroubba''al soient vos chefs, ou qu'un seul homme soit 
votre chef. Et souvenez-vous que je suis, moi, de votre sang et 
de votre chair ! » 

La conduite du bâtard et son raisonnement sont ce qu'ils 
pouvaient être. La famille de la concubine de Yeroubba'al 
n'était sans doute pas la première venue. La descendance par 
les femmes était fort prisée, comme de nombreux exemples en 
témoignent. Du moment où Vou ne se proposait point de se- 
couer la suzeraineté de la famille de Yeroubba^al, il était pré- 
férable d'entretenir un seul sheikh plutôt que plusieurs ; il 
était encore préférable de donner une demi satisfaction au 
sentiment national en choisissant celui des membres de la fa- 
mille Abi'ezrite dans les veines duquel le vieux sang shekémite 
s'était mêlé au sang de l'étranger. 

Ces avances furent donc accueillies avec empressement. 
« Le cœur des habitants de Shekèm s'inclina en faveur d' Abi- 
mélek ; car, dirent-ils, il est notre frère. » Cependant le pré- 
tendant manquait d'argent. Les shekémites en trouvèrent pour 
lui dans le temple du dieu indigène, dont le trésor fournit 
soixante-dix sicles d'argent. Cette divinité s'appelait Ba'al du 
Pacte, dominus fœderis *. Abimélek acheta à l'aide de cette 

* Ce trait est des plus curieux et des plus authentiques. Le trésor sacré n'était 
évidemment point à la disposition du premier venu et ne fournissait point de 
l'argent à toutes les entreprises. Pour y puiser régulièrement, il fallait sans 



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324 REVUE DE L*tilSTOmE DES RELIGIONS 

somme les services de quelques sicaires et vint, à leur tête, 
égorger ses frères consanguins. 

La tradition veut que sur les soixante-dix un seul ait échappé, 
mais comme ce dernier survivant de la légitime descendance 
de Yeroubba'al, Yotham, n'est épargné que pour glisser dans 
l'histoire d'Abimélek un ingénieux apologue, dont il sera tenu 
compte ailleurs, et en tirer des remarques fâcheuses pour le 
nouveau prince, et que cela fait, il disparaît complètement de 
la scène, nous estimons que cet épisode est étranger à la ré- 
daction primitive*. 

Abimélek, désormais seul héritier de la principauté de Ye- 
roubba'al fut alors reconnu solennellement par les shekémites 
comme leur chef. « Tous les citoyens de Shekèm et tous les 
habitants de Millô (sans doute de la citadelle, ici distinguée de 
la ville proprement dite et située sur la hauteur) se rendirent 
près du chêne du monument qui est à Shekèm et proclamè- 
rent Abimélek roi *. » Dans l'antiquité les actes importants de 
la vie politique entraînent toujours avec eux la consécration 
religieuse. 

Quelle était au juste la nature du pouvoir exercé par le fils 
de Yeroubba'al ? On se le représente assez aisément. Shekèm 
était une ville de vieille civilisation, située sur des voies impor- 



doute qu'on pût invoquer Tintérêt général. A ce point de vue, le trésor du dieu, 
alimenté par des contributions volontaires ou obligatoires dont le principal em- 
ploi devait être le soin du temple et Taccomplissement de diverses actions reli- 
gieuses, peut être regardé comme une caisse publique placée dans la maison de 
Ba*al et confié à sa garde. — Ba*al du Pacte, Ba''al-Berith : Ba'al, dominus, 
est un terme générique que nous verrons applique à Yahvéh lui-raôme. C*est ici 
« une personnification particulière du dieu suprême des Cananéens, révéré ici 
comme médiateur d'une alliance politique, pareil au Zeus horkios des Grecs. » 
(Reuss). — On évalue soixante-dix sicles d'argent à un kilogramme au plus. 
(Reuss). 

*) Les versets dont nous ne tenons pas compte ici forment la fin du v. 5 et les 
V. 7-25 dudit chap. IX. 

*) Nous empruntons à M. Reuss la traduction « chêne du monument, » qu'il 
donne lui-même comme conjecturale, tout en rapprochant ce passage de Josué 
XXIV, 26 et de Genèse XXXV, 4. Ce chêne auprès duquel se tient l'assemblée 
populaire est certainement un arbre sacré et peut abriter quelque simulacre 
divin ou quelque pierre levée. Nous le placerons sur les pentes ou le sommet 
d'une des deux montagnes au pied desquelles repose Shekèm. 



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LES DÉBUTS DE LA NATION JUIVE 325 

tantes et où le commerce et Findustrie devaient avoir atteint un 
assez haut degré de développement. Ces villes-là sont peu 
guerrières, et quand une troupe de gens armés s'établit à quel- 
que distance d'elles dans une forte position et menace de cou- 
per leurs communications et de ruiner leur commerce, elles ac- 
ceptent volontiers d'échapper au désastre par un vasselage 
plus ou moins onéreux. Shekèm en était là malgré sa grosse 
population, malgré sa citadelle, et acceptait sans plainte la su- 
zeraineté du clan, sans doute peu nombreux, des Abi"ezrites. 
Deux ou trois cents hommes, quand ils vivent de leurs armes, 
tiennent facilement en échec une nombreuse agglomération. 
De son nid de 'Ophrah, Abimélek tenait ainsi sous main un 
district riche et populeux, exerçant un péage sur les cara- 
vanes, et levant des contributions sur les villes de Shekèm, de 
Tébets, peut être d'autres encore. Un commissaire le repré- 
sentait dans ces localités : au moins la chose est positivement 
affirmée pour la ville de Shekèm ; ce commissaire que nous ne 
voyons entouré d'aucune force armée était plutôt un collec- 
teur d'impôts qu'un gouverneur*. La ville devait conserver ses 
institutions municipales. 

Quand on réfléchit que Shekèm n'était point la première 
bourgade venue, que sa position exceptionnelle, sur le double 
versant de la mer Méditerranée et du Jourdain, au centre 
d'une région fertile et cultivée, lui a valu de subsister aujour- 
d'hui encore, sous le nom de Naplouse, que sa situation cen- 



^) Abimélek ne réside pas à Shekèm, et, bien que le texte ne le dise pas ex- 
pressément, il est parfaitement clair qu'il a pris possession à «Ophrah de la 
maison, du harem et de la bande armée de Yeroubba''al. — Dans une des ver- 
sions qui racontent la révolte contre Abimélek, dans celle précisé ment où paraît 
le personnage de Yotham, on lit ce qui suit : « Les citoyens de Shekèm se met- 
taient en embuscade sur les cols des montagnes et pillaient tout ce qui passait 
devant eux sur la route. » (IX, v. 25). « Ce détail, dit M. Reuss, ne se com» 
prend guère si Ton ne veut admettre que le but de ce brigandage était de faire 
un tort direct à Abimélek. S'agit-it de caravanes qui faisaient le commerce 
pour son compte, de sorte qu'il était personnellement la victime de ces rapines? 
S'agit-il de caravanes qui passaient sous sa protection, c'est-à-dire qui Tavaient 
payée ou qui devaient la payer si elles passaient sur son territoire sans encombre, 
comme cela se pratique encore en Palestine ?., On a le choix entre ces diverses 
combinaisons. » 



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526 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

traie en Palestine en faisait sans doute l'entrepôt le plus im- 
portant au milieu des terres, qu'elle était à cheval sur les 
plus grandes voies de communication, que de nombreux pas- 
sages bibliques de toute époque et de toute provenance van- 
tent sa gloire et l^antiquité de ses monuments religieux, qu'elle 
devait devenir le chef-lieu du royaume des dix tribus et que 
des siècles se passèrent avant que Jérusalem Téclipsât, que la 
légende enfin y place de préférence les réunions générales de 
la nation Israélite, on sent croître l'importance des souvenirs 
attachés au nom d'Abimélek, et l'on trouve dans ce récit, aux 
couleurs franches et vives, une compensation suflasante à 
tant de pertes rendues inévitables par les scrupules d'un exa- 
men consciencieux. 

Toutefois la suzeraineté du chef de bande Israélite, qui ex- 
ploitait largement au profit de sa famille l'opulence de la plus 
belle région delà Syrie méridionale, finit par paraître lourde *. 
L'arrivée d'un chef de bande, d'un condottiere, comme il de- 
vait s'en trouver dans la région, louant leurs services aux 
villes désireuses de se débarrasser du voisinage de quelques 
brigands, convoyant peut-être les caravanes moyennant sa- 
laire, les détroussant au besoin, détermina l'explosion du mé- 
contentement public. La scène est retracée de la façon la plus 
heureuse, qui tranche singulièrement avec les lourdes élucu- 
brations théologiques des derniers rédacteurs. « Un certain 
Ga*al, fils de •'Ebed, était venu s'établir à Shekèm avec ses 
frères (sa troupe) et avait gagné la confiance des habitants de 
Shekèm. Quand donc ils sortirent pour aller aux champs, ven- 
danger leurs vignes et fouler le raisin, quand ils eurent pré- 
paré leurs oflFrandes, ils allèrent au temple de leur dieu ; ils y 
mangèrent et y burent, et ils maudirent Abimélek. » Les ven- 
danges, qui terminent la série des fêtes agricoles de l'année, 

*).Un texte dit : « Au bout de trois ans, Dieu envoya un mauvais esprit entre 
Abimélek et les citoyens de Shekèm. » (IX, v. 25). Cette date pourrait être 
vraie, mais comme les versets 22-25 appartiennent très évidemment à l'inter- 
polation, déjà signalée plus haut, d'un récent écrivain qui se propose de dé- 
verser le blâme sur Abimélek et qui a inventé à cet effet le personnage de Yo- 
tham, nous préférons n*en pas tenir compte. 



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LES DÉBUTS DE LA NATION JUIVE 327 

étaient l'occasion de cérémonies religieuses. On offrait à Ba'al 
du Pacte le moût tiré des nouveaux fruits. Assis à de grande 
tables dans les parvis ou aux environs de la cella divine, c 
banquetait bruyamment, pendant plusieurs jours, sans douti 
se reposant des fatigues de la récolte et de la fabrication d 
vin. C'était le cas de se rappeler que le fruit de ces labeui 
allait remplir la bourse d^un autre. Le commissaire d'Ab 
mélek devait prélever sur la vendange la part du maître. 

Ga'al, le dernier venu, celui qui n'avait point eu à souflfr 
du vasselage du tyran de "Ophra, n'en était, comme de just( 
que plus acharné contre lui : il pensait bien trouver se 
compte à cet excès de zèle. Il proféra tout haut les discoui 
les plus enflammés et ne parla de rien moins que d'une révoll 
ouverte. « Qui est cet Abimélek (pour nous commander 
s'écria-t-il, et qui senties Sichémites pour le servir? N'est- 
pa> fils de Yeroubba"al et Zeboul n'est-il pas son commissaire 
Servez les hommes de Hhamor, père de Shekèm I Mais a 
homme-là pourquoi le servir? Ah I si l'on me donnait ce pei 
pie à moi I J'expulserais cet Abimélek I » A quoi il ajoutait e 
manière de raillerie : « Allons, Abimélek. Rassemble ta troup 
et viens ! •> Ces propos sont fort clairs. Il faut chasser le ch( 
du dehors, le chef étranger et ne plus connaître d'autorité qi 
celle du gouvernement municipal indigène, celui que const 
tuent les vieilles familles de la cité, a les hommes de Hhamo 
père de Shekèm, «c'est-à-dire le clan des Hhamorites, ancier 
occupants et propriétaires de la ville Sichémite. Ga^al avec t 
bande se fait fort de débarrasser la vieille et grande cité d'ui 
tutelle encore plus coûteuse qu'humiliante. 

Cependant Abimélek, prévenu par les soins de son commii 
saire Zeboul, alla se poster aux environs de Shekèm sur le 
routes qui menaient à son fort, de façon à prévenir l'attaqu 
à laquelle il devait s'attendre. Quand Ga*al avec ses hom 
mes et les Shekémites s'aventura dans la campagne, il fl 
aussitôt coupé de la ville, entouré et battu. A peine enti 
dans la ville, Abimélek y rétablit son pouvoir par la te 
reur et le massacre, puis se dirigea vers la citadelle, sar 



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528 nEYUE DE l'histoire des religions 

doute attenante à la ville, mais entourée d'une enceinte 
particulière et située sur les pentes. Ceux qui l'occupaient 
n'attendirent pas son attaque et abandonnèrent le fort pour 
se réfugier dans les bâtiments du sanctuaire ; ils comptaient 
que l'asile serait inviolé et que la protection de Ba'al du 
Pacte les couvrirait, Abimélek par mi détour de férocité 
bien digne des mœurs de l'Orient ancien, évita de faire cou- 
ler leur sang, mais entassa du bois dans l'enceinte sacrée et 
y brûla les rebelles. De cette façon il avait à la fois respecté 
la majesté du lieu et satisfait son désir de vengeance. Cet 
épisode est encore décrit avec beaucoup de vivacité. « Quand 
les citoyens du fort eurent appris (la prise de la ville), ainsi 
s'exprime l'écrivain, ils se réfugièrent dans les souterrains (ou 
caveaux) du temple du dieu du Pacte. Abimélek, informé de la 
chose, monta sur la montagne de Tsalmon avec toute sa troupe. 
S'étant saisi d'une hache, il coupa des branches d'arbres, les 
chargea sur ses épaules, et les emporta, en disant à la troupe 
qui l'accompagnait : Faites comme vous m'avez vu faire? Toute 
la troupe se mit donc à couper des branches, chacun son fagot, 
puis ils suivirent Abimélek, jetèrent les branches à l'entrée du 
souterrain et y mirent le feu. Ainsi périrent tous les habitants 
du fort de Shekèm au nombre d'environ mille, hommes et 
femmes *. » 

^) Le récit de la défaite de Taventurier Ga'al est très surchargé. U contient 
cependant des détails assez heureux, comme les railleries de Zeboul à Tadresse 
du chef de bande : « C'est Tombre des montagnes que tu prends pour des hom- 
mes !... Voilà la troupe que tu méprisais. Va donc la combattre. » Nous ne sau- 
rions entrer ici dans le détail de la distinction, d'ailleurs très incertaine, des dif- 
férentes rédactions. La division de Taction en deux jours, d'après le récit 
actuel, est sans doute née du désir de concilier les récits contradictoires que le 
dernier rédacteur avait sous les yeux. — Le texte prétend qu'Abimélek, après 
s*étre emparé de Shekèm, <c en tua la population ; puis rasa la ville et y sema 
du sel. » Ce sont des exagérations inadmissibles puisque Shekèm continua de 
rester un centre de premier ordre, nous osons dire, la principale ville de la 
contrée. — Les anciens exégétes n'ont rien compris aux événements qui ter- 
minèrent la révolte. Ils traduisent en effet ainsi : « Les habitants de la cita- 
delle de Shekèm se rendire dans la forteresse du temple du dieu du Pacte. » 
n semble donc qu'ils aient échangé une forteresse contre une autre. Outre qu'il 
est invraisemblable de munir le sanctuaire du Ba'^al shekémite d'une tour ou 
d'une forteresse, — ces sanctuaires puisant leur protection dans la présence du 
dieu et étant, en revanche, capables de protégera leur tour soit les personnes qui 



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XES DÉBUTS DE LA NATION JUIVE 529 

Les textes hébraïques mentionnent encore une nouvelle ex- 
pédition du sheikh des Abi^ezrites dirigée contre une autre 
ville de la même région, Tébets, située à quelques heures de 
marche au nord-est de Shekèm et à cheval sur une route 
importante. On admet généralement, d'après l'impression pre- 
mière qui résulte de la lecture de l'histoire d'Abimélek, que 
cette ville était également placée sous son autorité — c'est ce 
que nous avons supposé nous-même — et qu'elle s'était ré- 
voltée en même temps que Shekèm. C'était une importante 
source de revenus qu'il n'était pas à propos de laisser perdre. 
Tébets, située sur la grande voie qui réunit la haute Syrie à la 
Palestine proprement dite, entre Shekèm et Béith-Sheân (Scy- 
thopolis) devait prélever une contribution sur le passage des 
caravanes. 

Mais il est tout aussi permis de supposer que la répression 
de la rébeUion des Shekémites et l'attaque dirigée contre Tébets 
n'ont aucun hen entre elles, et que l'expédition ici mentionnée 
avait pour objet de s'emparer de Tébets jusqu'alors indépen- 
dante et d'y troirver, en effet, une nouvelle source de ri- 
chesses \ Quoiqu'il en soit, la ville, vigoureusement assaillie, 



y venaient chercher refuge, soit de l'argent et des trésors, — il est clair que 
les habitants de la forteresse ne Tabandonnent pas sans une bonne raison. Or, 
cette raison, c*est le refuge auprès du dieu, à Tabri de son sanctuaire. M.fîeuss 
Fa parfaitement compris : « Les habitants, dit-il, ne songèrent pas à se défen- 
dre, mws se réfugièrent dans un asile sacré. » Dans Penceinte du temple se 
trouvaient soit des caveaux, soit plutôt les ouvertures de souterrains, ou grottes, 
creusés dans les flancs calcaires de la montagne, comme c^était le cas pour le 
temple de Jérusalem. L^explication du terme hébreu, différemment entendu, est 
très suffisamment justifiée. Il n*est pas contestable non plus qu'Âbimélek 
respecte Tinviolabilité du lieu saint en évitant d'y faire couler le sang; 
il tourne donc la difficulté en asphyxiant les fugitifs dans les souterrains 
où ils avaient cherché retraite. Il serait très facile de trouver soit dans l'an- 
tiquité, soit au moyen-âge, des exemples d'un « respect » analogue du droit 
d'asile. 

*) Le texte n'indique en nul endroit que la ville de Tébets eût fait partie jus- 
que-là du district tenu en vasselage par Abimélek. Citons encore ces observa- 
tions de M. Reuss : « On peut se demander si l'auteur veut mettre les deux 
événements dans un rapport immédiat ou non. Dans le premier cas, il faudra 
admettre que Tébets aussi était en état de rébeUion contre Abimélek et que 
celui-ci ne fit qae poursuivre la répression commencée à Shekèm. Dans le se- 
cond cas, les deux faits pourraient être indépendants l'un de l'autre.. » Il est bon 



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330 RBVUB DE l'hISTOIRB DBS RBLIGIONS 

ne tarda pas à succomber, et ses habitants, réfugiés dans Ten- 
ceinte intérieure qui formait citadelle ou château, y tentaient 
une dernière résistance quand le hasard les délivra de leur 
dangereux adversaire. Les murailles étant trop hautes pour 
se prêter à l'escalade Abimélek pensait pénétrer par la porte, 
qu'il attaqua par la âanmie, quand une pierre lancée du para- 
pet l'atteignit à la tête et le renversa mortellement atteint. Le 
récit veut que cette pierre ait été une pierre de meule, précipitée 
par la main d'une femme, et qu' Abimélek se soit fait achever 
par son écuyer « pour qu'on ne pût pas dire de lui : c'est une 
femme qui l'a tué. » Le fait est que le genre de mort d' Abimé- 
lek resta légendaire. 

Ainsi finit le premier chef israélite dont l'histoire nous ait 
conservé la physionomie *. En l'absence de toute chronologie, 

au début de cette histoire, traitée si souvent avec les allures împératives du 
dogmatisme, de montrer comment un des faits les plus précis qui nous soient 
parvenus sur l'histoire juive antérieurement à l'exil de Babylone est suscep- 
tible lui-même d'interprétations dilTérentes par Finsuffisance des sources. 

*) Le dernier rédacteur n'a pas manqué de tirer une conclusion édiQante de 
cette mort. Après avoir écrit : « Quand les Israélites virent qu' Abimélek était 
mort, ils s'en allèrent chacun chez soi, » — alors qu'il convenait tout au plus 
de parler du clan des abi^ezrites, — il ajoute : « Ainsi Dieu paya le crime qu'A- 
bimélek avait commis contre son père en égorgeant ses soixante-dix frères, et 
tous les crimes des gens de Shekèm, Dieu les fit retomber sur leur tête, et la 
malédiction de Yotham fils de Yeroubba''al s'accomplit sur eux. » Ces réflexions 
oiseuses faussent l'histoire ancienne et n'ont d'intérêt que pour l'appréciation de 
la « philosophie juive de l'histoire, » bien des siècles plus tard. — Nous n'hé- 
sitons pas à voir dans Abimélek un « Israélite, » terme que nous employons ici 
selon l'usage ordinaire, et que nous définirons plus exactement par la suite. Il 
était chef du clan — ou famille, au sens étendu du mot, — des Abi'ezrites, c'est- 
à-dire des individus qui se réclamaient d'un père commun, fictif ou réel, plutôt 
fictif que réel, du nom d'Abi'^ézer. Les additions à l'histoire de Yeroubba*al- 
Guide^ôn le rattachent à la tribu de Menashéh (Manassé). (Juges VI, 15) : 
u Regarde, dit Guide^'ôn à l'apparition de Yahvéh, ma famille (c'est-à-dire le 
clan d'Abi^^zer) est la moins puissante de Menashéh... » Ce texte ne saurait 
entrer en ligne de compte. Il fallait bien ranger Guide^'ôn dans une tribu. Rien 
n'est donc plus malheureux que l'imagination de quelques exégètes, qui ont vu 
dans l'histoire qui vient d'être traitée la marque d'une rivalité entre deux tri- 
bus. « Les Shekémites, dit M. Reuss lui-même, en tant qu' EphraînUteSy pou- 
vaient être jaloux de cette prépondérance (celle exercée par le tnanassUe Ye- 
roubba«al) que leur tribu revendiquait pour elle. » Le seul conflit que l'on puisse 
voir ici est, comme on l'a montré plus haut, l'antagonisme entre la population 
indigène, Kena«anite, d'une grande ville et les prétentions à la suzerainteté — 
autrement dit à la perception d'impôts onéreux — d'un petit clan guerrier ap- 
partenant à une race étrangère. 



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LES DÉBUTS DE LA NATION JUIVE ' 331 

nous placerons les événements qui le concernent quelque peu 
avant les temps d'un Samuel et d'un Saûl, c'est-à-dire vers 
1100 avant Tère chrétienne. C'est autour de cette date que 
nous placerons aussi les autres faits de l'histoire juive an- 
cienne dont le livre des Juges a conservé le souvenir t. 



§ 3. — Autres traditions antiques. Deborah et Baraq ; 
r émigration des Danites. 

La précision et le relief qui font de l'histoire d'Abimélek un 
témoin si important de l'histoire juive primitive, sont malheu- 
reusement étrangers aux autres notices relatives à cette 
même époque reculée. 

Ici nous avons le choix entre deux méthodes : prendre ces 
notices une à une et faire voir par l'analyse que leur contenu 
se réduit à rien ou presque rien, ou choisir dans le nombre 
celles qui sont de nature à nous donner, fût-ce encore dans 
une mesure restreinte, quelque renseignement positif, ren- 
voyant l'examen des autres au chapitre où nous traiterons de 
la manière dont les écrivains juifs, auteurs des livres sacrés, 
se sont représenté les destinées de leurs ancêtres à la suite 
de la conquête du Kena^an. Nous préférons le second parti, 
qui mettra immédiatement nos lecteurs en face de la réalité, 
si réduite qu'elle puisse paraître. Mais nous ne trouvons que 
deux récits qui rentrent dans cette catégorie, ceux de l'expé- 
dition entreprise en commun pai* Deborah et Baraq (chap. IV- 
V) et de l'émigration des Danites dans les régions septentrio- 
nales du pays (chap. XVII-XVIII) «. 

') Les données chronologiques relatives à cette période sont artiflcieUes; il en 
sera question ultérieurement. C'est donc en gros, à trois miUe ans, que remon- 
tent les plus anciens souvenirs « historiques » conservés par les juifs sur les 
commencements de leur organisation nationale et politique, comme il est dit au 
début même de ce travail. 

*) Nous ne prétendons point que nous n'ayons pas à glaner même dans les 
récits dont nous ajournons Tétude, et ailleurs encore, quelques renseignements 
épars. Ils viendront en Jeur place et nous n'aurons garde d'en négliger aucun. 



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552 ' REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

Les Israélites ayant continué à faire ce qui déplaisait à 
Yahvéh, celui-ci, dit le texte des « Juges » les livra à Yabîn, 
roi de Kena^'an, qui régnait à Hhatsôr et qui avait pour chef de 
son armée Çîcerâ (Sisara), lequel résidait à Hharosheth-Gôim. 
Les Israélites implorèrent donc Yahvéh à grands cris, car il 
avait neuf cents chars ferrés et il les opprimait violemment de- 
puis une vingtaine d'années. — Ce début à lui seul est de nature 
à nous mettre en défiance. Ce roi Yabîn, dont la capitale est 
Hhatsor, nous nous souvenons que Josué Ta déjà vaincu et mis 
à mort (Josué chap. XI) *. Qu'est-ce d'ailleurs qu'un « roi de 
Kena'an ? » « Jamais, remarque M. Reuss, ce pays n'a formé 
dans les anciens temps une monarchie unique. » Pourquoi 
enfin ce roi ne commande-t-il pas son armée et pourquoi sur- 
tout son général en chef réside-t il ailleurs qu'en la capitale ? 
D'ailleurs ce Yabîn n'apparaît ici que pour la forme, il ne 
prend aucune part à la lutte, qui le concerne pourtant, ce 
semble, assez directement. L'adversaire que les «Israélites », 
pour employer l'expression assez inexacte de Pécrivain, ont 
devant eux, est purement et simplement Cîcerâ, comme l'en- 
semble du récit, comme le chant dit de Deborah, le font bien 
voir. Laissons donc de côté « Yabîn, roi de Kena^an. » 

Ce n'est pas le seul trait qui nous paraisse suspect dans ce 
récit ; c'en est, à vrai dire, le cadre tout entier. Deborah «pro- 
phétesse et juge en Israël, » résidant dans la montagne d'E- 
phraïm non loin deBèth-El, c'est-à-dire dans la région méridio- 
nale du pays, prend l'initiative d'un appel aux armes contre le 

Mais autre chose sont ces fragments, semblables à des cailloux roulés, détachés 
de leur lieu d'origine, usés, dépouillés de leurs arêtes vives, autre chose la ren- 
contre d*un rocher, si entamé qu'il soit par le temps, si envahi et recouvert par 
les alluvions, qui nous rés^èle la constitution profonde du sol. On ne s'étonnera 
pas de nous voir renvoyer à la légende l'histoire d'un Shimshôn fSamson) ; mais 
on protestera peut-être en faveur d'un Guide«ôn (Yeroubba*al), d'un Yiphthah 
(Jephthé). Disons donc tout de suite, avant d'y revenir ultérieurement, que 
Texamen approfondi des textes nous a amené à la conviction qu'on peut tout au 
plus sur le premier se livrer à quelques vagues conjectures, et que, quant au 
second, il nous paraît douteux que son nom même puisse être conservé. 

*) n va sans dire que nous n'avons ici ni à infirmer ni à confirmer l'historicité 
du récit du livre de Josué auquel nous faisons allusion. Nous voulons seule-^ 
ment montrer que la tradition varie dans le rôle qu'elle fait jouer é^ Yabîn, 



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LES DÉBUTS DE LA NATION JUIVE 355 

sheikh Kena'anite de Hharosheth, ville que l'on croit retrouver 
tout au Dord, à peu de distance de Qédesh-Nephthali dont il va 
être question. Pour ce faire, au lieu de s'adresser à ses propres 
concitoyens, elle envoie un message à Baraq, fils d'Abîno'am 
qui habitait lui-même Qédesh-Nephthali, c'est-à-dire à peu près 
à l'extrémité opposée du pays, précisément au point où l'op- 
pression de Cîcerâ, fixé dans le voisinage immédiat, devait se 
faire sentir le plus durement. Si la révolte devait partir de 
quelque point, il est cependant bien clair que c'était des régions 
du nord et non de la montagne d'Ephraïm où les « neuf cents 
chars ferrés de Cîcerâ » n'auraient jamais tenté de s'aventu- 
rer. On pourrait toutefois penser que les parties septentrio- 
nales, précisément par suite du joug qui pesait sur elles, 
n'avaient pas le moyen de se défendre et que les populations 
plus épargnées du centre et du midi vont leur fournir des con- 
tingents. Il n'en est rien. La prophétesse s'adresse à Baraq 
comme à un chef considérable, placé à la tête de troupes 
nombreuses et qui les fait marcher à son gré. On demandera 
alors comment l'homme auquel Deborah peut faire dire : 
« Voici l'ordre de Yahvéh, du dieu d'Israël : Marche vers le 
mont Thabor eXpy^ends avec toi dix mille hommes des gens de 
Nephthali et de Zebouloûn, » supporte si patiemment les 
vexations de Cîcerâ. Bref, Baraq, après avoir réclamé la pré- 
sence même de Deborah sans laquelle il n'ose affronter la 
lutte, (trait bien invraisemblable, mais qui s'explique par l'in- 
tention de l'écrivain de faire valoir le personnage de la pro- 
phétesse-juge), convoque à Qédesh les tribus de Nephthali et 
de Zebouloûn. Tout le monde ainsi réuni, on croirait qu*on va 
se diriger directement sur la capitale de Cîcerâ et surprendre 
ce chef, dont la demeure était à une faible distance. Point : Ton 
prend la route du midi; Deborah revient sur ses pas, les gens 
de Zebouloûn aussi, et Ton s'en va au mont Thabor situé à 
cinquante kilomètres au sud. Cîcerâ, prenant la peine d'exécu- 
ter une marche parallèle « avec ses neuf cents chars », la ren- 
contre a lieu sur les bords du Qîshôn (Kison). Cîcerâ fugitif 
s'enfuit du côté de sa résidence, Baraq à sa poursuite, et Tun 



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334 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

fuyant, l'autre poursuivant, refont dans la direction du nord, 
dans le pays le jplus coupé et le plus montagneux qu'on puisse 
voir, les cinquante ou soixante kilomètres qu'ils auraient pu 
s'épargner en se livrant bataille plus près de leur centre de 
réunion. Cîcerâ cependant avait chance d'échapper à la pour- 
suite de son vainqueur quand une femme appartenant à la 
tribu des Qènites l'assassina traîtreusement après lui avoir 
oflfert l'hospitalité. 

Ce récit fourmille de contradictions et d'impossibilités, dont 
nous n'avons relevé que les principales. Nous hasarderons- 
nous à en conserver quelque chose? On peut au moins le 
tenter. Nous admettrons donc qu'un chef Kena"anite,dunom de 
Cîcerâ aura été battu aux environs du Thabor, dans la plaine 
que traverse le torrent du Qîshôn, par un chef Israélite du nom 
de Baraq, autour duquel était rangée une troupe composée de 
gens appartenant aux deux clans de Nephthali et de Zebou- 
loûn fixés, comme on sait, dans cetle même région. Nous 
admettrons également que le vaincu, s'étant réfugié dans un 
village habité par une famille non-israélite, y fut, de la part 
d'une femme que l'écrivain appelle Ya^el, la victime d'une 
odieuse trahison ; car, d'après l'affirmation expresse du texte, 
il y avait paix entre les Qènites et les Kena^anites. La lutte, 
dont nous estimons que le fond peut être ainsi retenu, avait-elle 
pour objet de secouer un joug récemment imposé ou ne se 
rattacherait-elle pas tout simplement aux souvenirs de la con- 
quête? On ne saurait le dire. En tout cas, rien ne -milite en 
faveur de la première hypothèse qui est celle de l'écrivain et 
de la tradition, tandis que la seconde, en l'absence de tout 
indice, pourra sembler assez naturelle. 

Nous sacrifions sans hésiter le reste du récit, les marches 
et contre-marches des deux adversaires, mais, ce qui est plus 
grave, la personne de Deborah. Nous avons déjà fait ressortir 
la singularité de ce personnage. Outre qu'une prophétesse- 
juge est une création qui sent la légende et qui aurait besoin 
d'être très documentée pour se faire accepter sans résistance, on 
ne voit point ce qu'une pareille fenmie avait à faire dans un com- 



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LES DÉBUTS DE LA NATION JUIVE 335 

bat qui se livre à plus de quatre-vingts kilomètres du lieu où elle 
exerçait ses prétendues fonctions. Aussi les récents exégètes 
ont-ils cherché à lever ces singularités en faisant tant de 
Baraq que de Deborah des gens de la tribu de Issaskar: sur 
ce terrain neutre et intermédiaire, Téphraïmite Deborah et le 
Nephthalite Baraq ont paru pouvoir se donner la main, et on 
veut s'expliquer ainsi leurs rapports. On s'est fondé à cet 
efiTet sur quelques expressions de la version poétique du même 
fait, dont nous nous sommes réservé de ne parler qu'en der- 
nier lieu. Nous tenons ces combinaisons pour peu solides et 
nous n'en retenons que l'aveu du lien assez lâche, disons le 
mot, du rapport purement artificiel qui unit Baraq et Debôrah. 
Mais nous pensons pouvoir faire plus et indiquer par quelle 
voie la figure de Deborah a pu se glisser dans la lutte entre 
Cîcerâ et Baraq et y prendre la place d'honneur. 

n existait dans la montagne d'Ephraïm, aux environs de 
Beth-El (Béthel), un arbre antique, chêne ou palmier, connu 
sous le nom de Deborah. D'après une légende rapportée daps 
la Genèse (chap. XXXV, v. 8), la nourrice de Ribqah (Rebecca) 
y était enterrée ; c'était d'elle que l'arbre tirait son nom de 
Deborah. Dans le livre I de Samuel, dans l'histoire de Saûl, 
nous voyons revenir le « chêne de Thabor », et nous y recon- 
naissons une variante du même nom (1 Samuel X, 3). La De- 
borah qui, d'après notre texte, jugeait sous le « palmier de 
Deborah», a donc tout l'air d'avoir été fabriquée en l'honneur 
de l'arbre consacré par la tradition, lequel lui aura fourni son 
nom. On pourrait croire au premier abord que c'est l'arbre qui 
a été nommé d'après elle ; la présence d'une autre tradition 
rattachée au même endroit, nous fait voir au contraire que 
c'est elle qui a été nommée d'après l'arbre. Sous cet arbre, con- 
sacré comme tous les vieux et grands arbres isolés et où devait 
se trouver quelque pierre levée, quelque monument religieux, 
les sheikhs rendaient la justice. La légende se rappela deux 
choses : que Pon y jugeait et que l'arbre portait le nom de Debo- 
rah. Si la forme masculine Thabor avait prévalu, on aurait 
aussi bien inventé un juge-prophète Thabor ; la forme féminine 



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336 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

Deborah étant au contraire la plus usuelle, on créa la prophé- 
tesse-juge Deborah. D'autre part, le combat livré par Baraq a 
lieu au pied du mont Thabor. La légende n'avait point à faire 
de grands frais d'imagination pour établir un rapprochement 
entre le mont Thabor, le chêne de Thabor ou de Deborah et 
enfin la personnalité mythique de la prophétesse-juge Debo- 
rah, dont la présence devait relever singulièrement l'action et 
la rendre plus dramatique. Nous rendrons au moins cette jus- 
tice à l'écrivain qu'il a décrit très heureusement l'épisode final, 
dont nous admettons le fond : u Cîcerâ, qui^'était enfui à pied, 
arriva à la tente de Ya'el, femme du Qénite Hhéber, — or il y 
avait paix entre (Cîcerâ) et la famille de Hhéber. — Ya'el donc 
sortit au devant de Cîcerâ et lui dit : Retire-toi, mon seigneur ! 
Retire-toi chez moi, ne crains rien ! — Et il se retira chez 
elle dans la tente. Et elle le cacha sous la couverture. Puis il 
lui dit : Donne moi un peu d'eau à boire, car j'ai soif. Et elle 
ouvrit Toutre à lait et lui ayant donné à boire, elle le recouvrit. 
Il lui dit encore : Place-toi à l'entrée de la tente, et si quel- 
qu'un vient te questionner et te dire : Y a-t-il quelqu'un ici? 
tu répondras : Personne ! — Alors Ya'el, la femme de Hhéber, 
prit un pieu de la tente, mit le marteau à la main et s'étant 
approchée de lui tout doucement, pendant qu'il dormait de 
fatigue, elle lui enfonça le pieu dans la tempe, de sorte qu'il 
pénétra dans le sol, et il mourut. » 

Une telle action, commise au mépris de la foi jurée, serait 
jugée odieuse dans tous les pays, mais en Orient elle est igno- 
ble et déshonorante. Si donc le récit, comme le veulent plu- 
sieurs écrivains, trahissait encore les émotions d'une lutte 
récente, on y devrait trouver Tindice d'une réprobation. Cîcerâ, 
vaincu, seul débris d'une armée redoutable, fugitif, abrité sous 
le toit d'une famille alliée ou amie, celle des Qénites, est une 
personne doublement sacrée. Peut-être, en effet, peut on 
retrouver l'écho d'un blâme, mais singulièrement discret dans 
une parole adressée plus haut à Baraq par Deborah : « Ce n'est 
pas à toi que reviendra la gloire de Tentreprise.... c'est à une 
feinme que Yahvéh livrera Cîcerâ. » lia victoire paraît quelque 



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LES DÉBUTS DE LA NAtlON JUlYE 337 

peu gâtée par cette triste issue. Mais que dire de la version 
poétique du même événement où la trahison de Ya'el est portée 
aux nues? Nous ne partageons point à cet endroit Tavis d'uû 
ingénieux, trop ingénieux commentateur, qui s'exprime en^ 
ces termes : « Il n'y a qu'une personne directement intéressée, 
une personne ayant subi elle-même les affronts d'un insolent 
oppresseur, pour s'exprimer avec cette haine brûlante sur le 
compte d'un ennemi mort. Ces paroles seraient déplacées 
dans la bouche d'un poète séparé de l'événement par plusieurs 
siècles ». » Nous pensons, au contraire, qu'une personne, à 
laquelle le sens des faits racontés est devenu étranger par la 
distance des temps et la différence des situations, a seule pu se 
livrer à cet enthousiasme tout poétique et arrondir à loisir les 
élégantes strophes dont la tradition a jugé à propos de faire 
honneur à Deborah elle-même, pour ne pas dire à Deborah et 
à Baraq, tout à la fois*. C'est d'ailleurs l'impression que produit 
sur nous d'un bout à l'autre le remarquable poème, connu sous 
le nom de cantique de Deborah et où la tradition consignée plus 
haut se retrouve embellie, amplifiée, bref remaniée avec toute 
la liberté possible. On a, par une opinion tout opposée et qui a 
trouvé d'éminents défenseurs, pensé reconnaître des souvenirs 
précis dans les additions que s'est permises l'écrivain. <* Le 
poète, dit M. Reuss, mentionne très explicitement un certain 
nombre de détails historiques que les contemporains devaient 
savoir, mais que la tradition a fini par oubUer. En effet le récit 
en prose qui précède le poème dans le livre des Juges, ne parle 
que de deux tribus engagées dans la guerre, tandis que le 

>) Studer cité par Wellhausen dans la 4* édition de l'Introdaction aux livres 
de l'Ancien Testament (Em^/^un^ in dos Allé Testament de Bleekyp.190, note). 
Nous signalons la comparaison très étudiée, mais peu concluante à notre sens, 
des deux versions, en prose et en vers, de Thistoire de Deborah-Baraq (ibid., 
p. 187-189). Wellhausen, d'après Studer, donne la préférence à la version poéti- 
que. M. Reuss est du même avis. 

') « En ce jour-là Deborah et Baraq, le fils d'Abino^am, chantèrent ainsi. » 
(V. 1). « En prenant notre texte, à la lettre, remarque M. Reuss, on arrive à 
la supposition assez peu naturelle que Baraq et Deborah, à eux deux, auraient 
le jour même de la victoire, improvisé ce chant de triomphe. U est possible que 
la postérité se soit représenté la chose de cette manière. » 

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338 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

poète en énumère plusieurs autres comme ayant pris part au 
combat et signale même celles cpii ne s'étaient pas rendues à 
rappel du chef et de la prophétesse qui avaient provoqué cette 
Jevée de boucliers *. » A Zebouloûn et Nephthali, viennent 
se joindre en effet les gens d'Ephraïm, de Binyamin (Benja- 
min), de Issaskar, de Menashéh (rive occidentale du Jour- 
dain), ce qui grossit singulièrement l'importance de Taction et 
doit relever la gloire des chefs placés à la tête d'une aussi 
nombreuse démonstration. L'auteur, exaltant ceux qui ont pris 
part à la lutte, croit devoir en revanche jeter le blâme sur les 
gens de Reoubèn (Ruben), du Guile^ad (Galaad), de Dan et 
d'Asher, qui n'avaient certes rien à voir au combat livré près 
du Thabor. L'événement historique, déjà si étrangement défi- 
guré dans le récit en prose, n'est plusreconnaissable. Le point 
de vue d'une époque bien postérieure et la licence accordée à 
la poésie dans tous les temps et en tous les pays, ont fait bon 
marché tant du fait primitif que de la forme précédente adoptée 
par la légende *. 

A côté des souvenirs si précis relatifs au clan des Abi'ezrites, 
de la tradition passablement confuse qui traite de la défaite 
d'un chef Kena'anite par des hommes des clans de Zebou- 
loûn et de Nephthali sous la conduite d'un chef appartenant à 



^) M. Reuss s'appuie également sur la langue pour revendiquer au chant de 
Deborah une haute antiquité et y signale « des archaïsmes du style et de la 
grammaire, qui n*ont pas tous été effacés dans la suite des temps. » Notre con- 
naissance de la vie et des transformations de Tidiome hébraïque repose sur un 
si petit nombre de textes et si mal datés que les indices en question restent tou- 
jours sujets à caution. Ces indices ne reprendront leur valeur et ne pourront 
servir de point de départ à, des jugements précis que ie jour où on posséderait 
une série importante de morceaux bien authentiques, susceptibles d'être rap- 
portés à une époque bien définie. Et ici encore, ta lexicologie et l'orthographe 
ayant pu être rajeunies par les copistes et rédacteurs plus récents, en Tabsence 
de monuments lapidaires, on restera sans doute très borné dans l'emploi de ce 
critérium. 

*) Nous aurons à revenir sur le chant dit de Deborah quand nous traiterons 
des commencements de la littérature hébraïque. — Nous ne saurions assigner 
aucune date à l'événement que nous pensons retrouver sous la surcharge de la 
tradition. Particulièrement, de ce qu'il se trouve placé avant l'histoire d'Abi- 
mélek (et de Yeroubba*al-Guide"'ôn), nous ne saurions conclure qu'il est plus 
ancien. 



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Les DÉBurë de la nation juive SSd 

ce dernier, viennent se placer des renseignements très pitto- 
resques relatifs au clan des Danites *. Ce sera le troisième fait, 
sérieusement documenté, que nous retiendrons ici. Le pre- 
mier intéressait le centre du pays et sa principale ville indi- 
gène, Shekèm, le second la région du bassin du Qîshôn ; le 
troisième concerne Textrême nord du pays palestinien. Le 
groupe Israélite des Danites, établis à Tsore"ah et à Eshthaol, 
c'est-à-dire au débouché des défilés de la montagne de Juda 
sur la plaine philistine, s'y trouvait à l'étroit et se voyait dans 
l'impossibilité de conquérir le territoire qui lui aurait con- 
venu dans son voisinage immédiat *. On envoya donc quel- 
ques hommes pour examiner le pays. Les explorateurs ne trou- 
vant dans les environs rien qui leur convînt, poussèrent 
jusqu'à l'extrême nord et arrivèrent aux confins des régions 
occupées par les Phéniciens. La ville de Laysh, située à la 
hauteur de Tyr, sur le cours supérieur du Jourdain, leur parut 
de bonne prise. « Ils virent, dit l'écrivain, que le peuple qui 
s'y trouvait vivait en sécurité, à la façon des Sidoniens, paisi- 
ble et confiant, et que personne de ceux qui possédaient le 

*) Juges chap. XVlI-XVIlI, plus spécialement le chap. XVIIL 
*) La désignation des deux villages de Tsore"ah et d'EshthaoI comme ré* 
sidence des gens de Dan et par conséquent comme point de départ de leur exode 
a pour elle les décisions des v. 2, 8 et il du chap. XVIII. Mais elle prête au 
soupçon quand on compare les assertions contradictoires relatives à Tendroit 
dit Mahhnèh-Dàn (campement de Dàn). D'après ce même chap. v. 12, on nom- 
mait ainsi une localité sise aux environs immédiats de Qiryath-Yéarîm, c'est-à- 
dire en plaine montagne à quelques heures à Touest de Jérusalem et cette ap- 
pellation lui serait venue de ce qu'elle aurait marqué la première étape des Danis 
dans leur migration. 

Cette origine est peu vraisemblable. M. Reuss remarque avec raison que « ce 
n'est pas à la suite .d'un campement accidentel qu'un nom s'attache ainsi à un 
endroit. » En effet, d'après Juges XÏII, 25, Mahhanèh-Dàn marque rétablisse- 
ment permanent des Danites à la môme époque et se trouve placé entre Tsore'ah 
et Eshthaol, c'est-à-dire passablement à l'ouest de l'emplacement indiqué XVIII, 
i2, à l'issue môme des vallées sur la plaine philistine. •— La conclusion la plug 
claire à tirer de ces passages me semble celle-ci. Le petit clan guerrier des Da- 
nis était réellement établi dans un campement stable nommé Mahhanèh-D&n et 
situé entre Qiryath-Ye*arîm à lest le Tsorcah à l'ouest. Après tout ces deux lo- 
calités ne sont pas tellement éloignées Tune de l'autre. Il subsiste toutefois, en 
tout état de cause, une contradiction qui ne tourne pas à l'avantage de notre ré- 
cit^ puisqu'il ignore que le u campement de Dàn » marque le siège précédent du 
groupe, dont il retrace les aventures. 



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340 REVUE DE L*HISTOIRE DES RELIGIONS 

pouvoir dans le pays ne leur faisait du tort, et qu'ils étaient 
éloignés des Sidoniens et qu'ils n'avaient de relations avec per- 
sonne. » 

Sous cette description, bien que quelques traits en soient in- 
certains, on entrevoit un état de choses très compréhensible. 
La ville de Laysh n'avait point d'ennemis, ni d'alliés ; isolée, 
étrangère à tout lien fédératif, elle devait succomber sous l'as- 
saut d'une bande résolue. On y pratiquait sans doute à la fois 
l'industrie, le commerce et l'agriculture. Les explorateurs, de 
retour, rendirent compte de leur mission à leurs concitoyens, 
et l'émigration fut résolue. 

Six cents hommes partirent avec leurs familles, leurs trou- 
peaux et leurs bagages. Ils traversèrent la montagne d'Ephraïm, 
enlevèrent en passant un simulacre fameux de Yahvéh, avec 
le prêtre à la garde duquel il était conâé S puis attaquèrent les 
habitants de Laysh, « gens paisibles et confiants, les firent pas- 
ser au fil de répée et mirent le feu à la ville. — Et personne 
ajoute l'écrivain, ne put la sauver, parce qu'on était loin de 
Sidôn et qu'on n'avait point d'alliance avec personne... Et ils 
rebâtirent la ville, s'y établirent et la nommèrent Dan. » 

Ces destructions totales des villes que Ton se propose d'oc- 
cuper soi-même, sont singulières ; aussi n'y croyons-nous 
guère. Quant au massacre et au pillage, c'est autre chose : 
puisqu'on voulait déposséder les habitants indigènes et prendre 
leur place, il était à propos de les exterminer pour occuper 
leurs propres demeures, sans les détruire et les rebâtir 
préalablement. Les expressions usitées par le texte sont clas- 
siques en quelque mesure et doivent être interprétées selon la 
situation. 



*} Cet épisode, sur lequel l'écrivain insiste, est d*un haut intérêt. Nous le 
mentionnons ici de la façon la plus sommaire, d'une part parce que nous l'étu- 
dierons plus amplement quand nous traiterons de la religion Israélite primitive, 
de l'autre parce qu*il nous semble suspect : ce point sera également éclairci au 
même endroit. 



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LES DÉBUTS DE LA NATION JUIVE 341 

§ 4. — Les Israélites défaits par les Philistins 
à Apheq, 

Les premiers chapitres du Livre I de Samuel (Septante et 
Vulgate : 1 Rois) ne nous offrent point non plus un enchaîne, 
ment historique. Nous sommes encore réduits à y chercher 
sous la couche épaisse de la légende quelques faits qui pour- 
ront servir, ainsi que les précédents, de prologue ou d'intro- 
duction à Thistoire pragmatique que nous voudrions arriver à 
reconstruire *. 

L'un de ces faits est un combat livré contre les plus redou- 
tables voisins et ennemis de ceux des Israélites qui occupaient 
la partie méridionale du pays, à savoir les Plishthites (Philis- 
tins). L'intérêt même de cette défaite — car l'issue fut fâcheuse 
— réside pour l'écrivain tout particulièrement dans la perte 
d'un objet sacré, d'un coflfret qui devait contenir un simulacre 
de la divinité et auquel les siècles suivants attachèrent une im- 
portance extraordinaire : dans l'usage traditionnel ce coffret 
ou caisse porte le nom d'arche de l'alliance ". 

Un coffre sacré d'Elohîm ou de Yahvéh {arôn élohîm, arôn 
Yahvéh) faisait le renom d'un sanctuaire situé dans la ville de 
Shiloh, à quelque distance au sud de Shekèm sur la grande 
route qui se dirige vers les régions méridionales. La réputa- 
tion du simulacre divin, les vertus miraculeuses qu'on lui attri- 
buait par suite de Topinion qui faisait de cet objet la résidence 
même de Yahvéh, la situation centrale de Shiloh, tout contri- 

*) Dans le présent paragraphe (4) et dans le suivant il sera fait usage des don- 
nées que Ton peut extraire des sept premiers chapitres de 1 Samuel. On y re- 
marque deux documents bien distincts, faciles à séparer malgré leur enchevêtre- 
ment actuel. L'un d'eux comprend :I, 3\ II, 12-17, 22-25, 27-36, IV, Ib — VII, 
1 : il y est question du prêtre ''Ëlî et de ses deux fils, mais jamais de Samuel ; 
dans Taulre série, au contraire, Samuel est constamment mis en avant et les fils 
de •Élî jouent un rôle très subordonné : 1, 1-3*, 4-II, H, 18-21. 26, III, 1-IV, 
la, VII, 2-17. 

Nous mettons à profit ici le premier document, le second sera utilisé dans le 
paragraphe suivant (5). 

') De Tarche de l'alliance, il sera amplement parlé au chapitre de la re* 
ligion. 



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342 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

buait à entretenir une grande aflluence de pèlerins et de dé- 
vots. Deux prêtres y fonctionnaient, Hhophni et Pinehhas, fils 
d'un certain *Élî. 

La tradition prétend qu'ils abusaient de leur situation pour 
réclamer des visiteurs une part des offrandes plus grande 
que Tusage ne le permettait. Mais on ne saurait accepter sans 
réserve ce blâme, quand on se convainc que, dans la pensée 
de l'écrivain, le crime des fils de "Élî est un anneau nécessaire 
dans l'enchaînement des faits qui doit se terminer par une ca- 
tastrophe : cette catastrophe, au point de vue religieux, devait 
avoir sa raison d'être dans un méfait ; ce méfait ce sont les 
deux prêtres de Shiloh qui s'en sont rendus coupables ; ils en 
porteront également la peine. 

Quoiqu'il en soit, Hhophni et Pinehhas sont représentés 
comme des hommes avides et sans scrupules : « Les fils de "Élî 
étaient de méchantes gens qui ne se souciaient point de Yahvéh. 
Voici ce qu'ils avaient l'habitude de faire : Toutes les fois 
que Ton effilait un sacrifice, le domestique du prêtre, pendant 
que la viande bouillait, venait piquer dans la marmite avec son 
trident;... tout ce que la fourchette retirait, le prêtre s'en empa- 
rait. Voilà comment ils faisaient à tous les Israélites qui ve- 
naient à Shiloh. » La tradition ne s'en tient pas là : non-seule- 
ment le prêtre s'attribuait le droit de choisir les morceaux à sa 
convenance, — ce qui a pu être parfaitement permis aux temps 
anciens, mais est contraire au rituel plus tard en vigueur, 
— mais il prélevait sa part sur la viande à peine dépecée, en- 
core crue, ce qui, au point de vue de l'écrivain, est un crime 
impardonnable. En vain leur père, continue le chroniqueur 
leur adresse de sévères reproches. Ce père qui, dans le pré- 
sent document, joue un rôle insignifiant et paraît n'avoir eu 
aucune autorité sur les choses du sanctuaire, n'est point 
écouté. 

« Ils n'écoutèrent point la voix de leur père, dit le chroni- 
queur, car Yahvéh voulait les faire mourir *. 

^) Un des derniers rédacteurs des livres de Samuel a cru devoir renchérir 9Ut 



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LES DiBUTS DE LA NATION JUIVE 343 

Le fait historique que nous voulons retrouver doit donc être 
ici, comme ailleurs, dégagé préalablement de la légende. Ce 
fait, le voici en deux mots : Les Israélites, ayant été battus par 
les Plishthites, eurent la pensée de faire venir dans leurs rangs 
le simulacre sacré du sanctuaire de Shiloh. Il y fut transporté 
en effet par les soins de ses deux prêtres, qui raccompagnèrent. 
Mais un nouvel engagement ne fut pas plus heureux, malgré 
la présence de ce talisman : les Israélites furent mis en com- 
plète déroute ; les gardiens de l'arche périrent dans le 
nombre et le coffre sacré devint lui-même la proie du vain- 
queur. 

Reprenons un à un les détails de l'aventure, dont nous ac- 
ceptons pleinement l'authenticité. Tout d'abord, et c'est là une 
circonstance d'un vif mtérêt, nous obtenons pour la première 
fois un renseignement sur les groupes israélites installés dans 
la partie méridionale de la Palestine et nous les voyons aux 
prises avec ces redoutables ennemis, auxquels Saûl et David 
auront constamment affaire, avec les Plishthites. On sait que 
ce peuple occupait les riches plaines qui bordent la mer Médi- 
terranée à la hauteur de la Judée proprement dite et que l'on 
doit inévitablement traverser quand on va d'Egypte en Syrie. 
Ils dominaient également sur une partie de la région monta- 
gneuse, soit qu'ils la détinssent au sens exact du mot, soit 
qu*ils y possédassent seulement des postes militaires destinés 
à surveiUer les grandes routes qui, de la rive orientale du Jour- 
dain et de la pai-tie inférieure du bassin de ce fleuve, gagnent 
les ports de la côte en traversant les hauts plateaux acciden- 
tés qui forment la ligne de séparation des eaux. Quand on ob- 
serve sur une bonne carte la région qui s'étend au nord de Jé- 
rusalem, on s'aperçoit qu'elle forme une sorte de nœud de 
montagnes, d'une altitude de 700 à 900 mètres, qui est la clé de 
toute la région. Or, au moment où nous en sommes, la ville de 

ces reproches en assurant que les fils de «Éli ajoutaient à leurs autres méfaits 
celui de «coucher avec les femmes qui 8*assemblaient à la porte du Tabernacle.» 
(Hy 22^). L'interpolation est évidente, comme on le voit par la seule mention du 
« tabernacle » qui n'a rien à voir ici. 



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\ REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

bouc, plus tard Jërusalem, était encore occupée par la popu- 
on indigène et ne paraît pas avoir étendu son influence sur 
erritoire en question. Nous pouvons donc n'en pas tenir 
npte. 

)n peut supposer encore que les Plishthites levaient d'oné- 
Lses contributions sur les Israélites fixés dans ces régions 
es tenaient dans une situation humiliée et précaire. L'his- 
re de Saiil nous en donnera la preuve, 
în second lieu, nous devons faire remarquer que des expres- 
ns comme celles dont se sert Técrivain, par exemple : « les 
aélites marchèrent contre les Plishthites... les chefs des 
aélites.., etc., » doivent être entendues dans un sens restreint, 
ction dont le souvenir nous a été ici conservé n'intéresse 
5 les Israélites d'une région déterminée, très particulière- 
ntles gens de Binyamîn. En effet des témoignages très pré- 
nous montrentles familles de ce nom fixées dans ces parages 
\ l'époque la plus ancienne. 

leste à fixer le lieu exact de l'engagement. Le premier in- 
îcès, celui-là même qui engagea les gens de Binyamîn à ré- 
mer l'aide du talisman divin, a eu pour théâtre les localités 
Ében-ha'ézer et Apheq. Le camp des Israélites est fixé au 
>mier de ces endroits, le camp des Plishthites au second. On 
lique que les mêmes lieux virent la deuxième action. On peut 
îrcher ces localités dans une des vallées qui débouchent 
3 hauts plateaux dans la plaine, mais une indication ulté- 
iire nous engage à placer Ében-ha*ézer près de Mitspah, 
st-à-dire au nord-ouest de Jérusalem, sur les hauts pla- 
ux*.Mit8pah est située sur le plus haut sommet de la région 
3 nous avons décrite. Quel que soit l'emplacement exact 
cette double lutte, il nous intéresserait beaucoup plus d'en 
maître le motif. Les Israélites se sont-ils crus en mesure de 
ïouer le joug des Plishthites? Ou bien serait-ce de leur 
•t une tentative de s'emparer sur leurs voisins de posi- 
Qs, dont la possession assurait de grands avantages? 

I i Samuel, VII, 12. 



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LES DÉBUTS DE LA NATION JUIVE 345 

Etaient-ils contrariés dans leur progrès par les Plishthites ou 
bien voulaient-ils leur enlever le bénéfice d'un péage fruc- 
tueux? On ne nous dit pas non plus quelles ont été, au point 
de vue politique la conséquence d'un désastre, dont Técrivain 
a certainement exagéré l'étendue. Quatre mille hommes tom- 
bés dans un premier engagement, quarante mille après l'arri- 
vée de l'arche, ce sont là des chiffres inadmissibles. La na- 
ture même du pays ne comporte point de pareils déploie- 
ments. 

Qu'on ait été chercher le coffre divin gardé à Shiloh, c'est 
également un trait vraisemblable. Shiloh était située à quelque 
distance au nord du théâtre de l'action. Quoique cette ville ap- 
partienne au territoire éphraïmite, il ne faut pas se figurer 
comme précises et inflexibles les divisions adoptées par la tradi- 
tion. Disons à ,ce propos que rien n'indique que le sanctuaire 
de Shiloh fût seul à posséder un objet semblable ; il est encore 
moins permis d'affirmer que le coffre où Yahvéh résidait fut 
considéré comme la propriété indivise et commune de tous les 
Israélites depuis le Nord jusqu'au Midi. Ce qui contribue enfin 
à voiler la portée réelle de la défaite subie, c'est que l'écrivain 
se préoccupe avant tout du sort de Tarche. A la nouvelle qu'elle 
est aux mains de l'ennemi, le vieil «Elî tombe à la renverse et 
meurt, la femme d'un des deux prêtres, de Pinehhas, est prise 
des douleurs de l'enfantement et meurt à son tour. En revanche 
le coffre sacré, porté en triomphe chez les Plishthites y pro- 
duit les effets les plus surprenants et finit par rentrer sur le 
territoire Israélite après la plus étonnante odyssée \ 

La défaite d'Eben-ha'ézer ou d*Apheq n'en reste pas moins 
un épisode important, qui tirera toute sa valeur des renseigne- 
ments plus précis fournis par l'histoire des temps quelque peu 
postérieurs. Elle pourra servir à expliquer la misérable situa- 
tion où se trouvaient les Israélites de cette même région quand 
Saiil se mit à leur tête pour secouer un joug odieux. 



^) n sera traité ultérieurement de ces légendes, qui ne fournissent à l'histoire 
aucun élément positif. 



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346 REVUS M l«*HI8T0UiE DBS I^IGIOIIS 

§5.-1^ Juge Samuel. 

Il pourra sembler singulier de voir Timposante personnalité 
d'un Samuel placée au seuil même de Thistoire juive, à 
peine séparée de ses premiers débuts par quatre ou cinq épi- 
sodes locaux et d'importance variable. Ce qui paraîtra plus 
étrange encore, c'est que des nombreux et abondants docu- 
ments consacrés au prétendu fondateur du prophétisme et de 
la royauté, on ne puisse à peu près rien tirer pour Thistoire. Il 
est possible que Samuel ait beaucoup agi, mais la légende ou 
Toubli ont fait tellement tort à son souvenir, que tout ce qu'on 
peut assurer de lui tiendrait en quelques lignes. M. Reuss^ mal- 
gré son désir de conserver à l'histoire tout ce qu'une critique 
qui se respecte n'exige pas qu'on en retranche, avoue sans hé- 
sitation qu'il faut ici savoir se contenter de peu. « L'histoire de 
Samuel, dit-il, embrasse deux périodes de sa vie que nous au- 
rons à distinguer dans notre analyse : celle qui précède l'insti- 
tution de la royauté et celle qui suit cet événement. (En tout ce 
qui touche particulièrement la première) la tradition n'en a 
conservé que des fragments épars, qui ne suffisent guère pour 
nous donner une idée bien nette de la manière dont cet homme 
éminent est arrivé à acquérir l'influence qu'il a exercée vers la 
fln de sa carrière. Le texte nous donne d'abord la légende re- 
lative à sa naissance et à sa vocation prophétique, en assignant 
celle-ci à ses plus jeunes années, à une époque où il n'^avait ni 
l'occasion, ni les moyens de la faire valoir dans IHntérét de la 
chose publique. Cette partie du récit, d'un caractère à la fois 
poétique et religieux, oflfi'e en même temps dans les détails ac- 
cessoires des traits de moeurs et d'usages primitifs... Elle est 
suivie d'un épisode de l'histoire des guerres avec les Philistins, 
dans lequel il n'est pas question de Samuel, mais qui est évi- 
demment inséré ici pour motiver la troisième et dernière scène 
de cette courte notice. 

«Dans celle-ci, nous voyons le prophète, dans la plénitude de 
son autorité d'ailleurs toute morale, prêchant eoBtre k poly^ 



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LES DABUTS de la NATION JUIVE 347 

théisme, exhortant le peuple à Tobôissance envers le seul vrai 
Dieu, et lui assurant ainsi une éclatante victoire, après une p6* 
riode de revers et d'assujettissement à l'étranger... On voit que 
cette partie de l'histoire correspond, quant à sa nature et à sa 
tendance, aux récits du livre des héros (des Juges). C'est le 
même manque de liaison entre les divers faits racontés... Le 
tout se termine (chap. VU, 15 suiv.) par quelques mots de ré- 
sumé général, qui nous font voir qu'il n'y avait guère d'évè- 
nements marquants à relater ou que la tradition les avait ou* 
bliés, mais qu'en tout cas nous sommes encore bien loin du 
temps où la nation est définitivement constituée et parvenue à 
la conscience de son unité. — Cette ébauche fragmentaire, qui 
mérite à peine le nom d'une histoire de Samuel, où Tauteur 
Ta-t-il puisée ? A-t-il eu devant lui quelque écrit plus ancien 
qu'il n'aurait eu qu'à copier ou dont il aurait fait des extraits? 
Ou bien la tradition orale a-t-elle été sa seule source pour 
cette première partie ?... A l'appui de la seconde solution on 
peut faire valoir le décousu évident du récit qui connaît les dé- 
tails antérieurs à la naissance de son héros et qui rapporte tex- 
tuellement jusqu'aux paroles échangées entre ses parents, 
mais qui ne sait presque rien sur l'activité publique d'un homme 
tel qull a dû l'être dans la force de Tâge. » Et M. Reuss, après 
avoir signalé la singulière erreur qui a placé dans la bouche de 
la mère de Samuel, le morceau appelé depuis cantique de Hhan- 
nah, mais qui « a été positivement composé à l'occasion d'une 
victoire remportée par un roi Israélite sur les ennemis qui 
l'avaient attaqué les armes à la main », conclut par cette ré- 
flexion sceptique : « La science de la critique historique n'était 
pas cultivée avec trop de succès dans les écoles juives. » Si les 
premiers chapitres du livre I de Samuel sont aussi incapables de 
nous livrer le secret de l'homme et de son action, nous ajoute- 
rons sans hésitation que les suivants résistent moins encore, 
s'il est possible, à l'examen. 

Tout récemment, à notre tour, nous résumions ainsi notre 
pensée sur ce même sujet : « On voudrait se seatir sur 1% ter- 
rain solide de l'histoire avec le personnage de Samuel : BiaL< 



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48 RBYUB DE l'histoire DES RELIGIONS 

leureusement cela est impossible, malgré toute la bonne vo- 
3nté du monde. Qu'était-ce en effet que Samuel? Si Ton en 
Toit les récits relatifs à sa naissance et à son enfance, il fut 
lestiné à succéder au grand prêtre 'Elî dans ses fonctions au- 
irès du sanctuaire de Shiloh. Puis, sans transition aucune, 
lous le voyons remplissant les fonctions de prophète qui, à 
ette époque, ne représentent aucune idée précise : — Tout Is- 
aël depuis Dân jusqu'à Beer-Shéba% reconnut que Samuel était 
tabli prophète de Yahvéh. Yahvéh continuait à apparaître 
[ans Shiloh ; car Yahvéh se révélait à Shemouel dans Shiloh, 
lar la parole de Yahvéh. La parole de Shemouel s'adressait à 
out Israël (1 Samuel III, 20-IV, 1). — Cette caractéristique 
ist inconciliable avec un tableau du rôle et de Taction de 
lamuel que nous trouvons à quelques pages de distance : 
ihemouel îwXjuge en Israël pendant toute sa vie. Il allait chaque 
nnée faire le tour de Bèth-El, de Guilgal et de Mitspah, et il 
ugeait Israël dans tous ces lieux. Puis il revenait à Rama, 
>ù était sa maison, et là il jugeait Israël... (Ibid. VII, 15-17). 
- D'après le second de ces passages, Samuel aurait exercé 
me sorte de judicature, fort différente de celle des prétendus 
uges de Tépoque précédente. Sa fonction aurait bien été celle 
[ue nous associons d'ordinaire à ce nom, à savoir celle d'arbi- 
re écouté et vénéré, dont les décisions tranchaient les causes 
iviles dans un rayon qui devait s'étendre avec la réputation 
[randissante de sa sagesse et de son intégrité. 

« Si nous admettons ce point de vue, qui nous semble con- 
iliable avec les mœurs et les conditions générales de l'épo- 
[ue, nous n'en serons que plus étonnés de voir ce même Sa- 
luel consulté comme un vulgaire devin auquel on va demander 
;e que sont devenues les ânesses de Kis père de Saûl. C'est 
[u'avec ce récit nous entrons dans le cycle singulièrement obs- 
ur des épisodes que la légende et l'imagination populaires 
mt groupés autour de l'origine de la royauté en Israël... 
iuelle a pu être la relation entre le vieux juge, dépositaire 
'une sorte d'hégémonie morale et civile, et le jeune chef des 
[lilices? 



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LES DÉBUTS DE LA NATION JUIVE 349 

a Une tradition, assurément peu admissible, prétend que les 
Israélites, mécontents de la conduite des flls de Samuel, qui 
semblent avoir été appelés à recueillir l'héritage de leur père, 
auraient invité le vieillard à leur donner un roi, que Samuel 
aurait fort mal pris leur demande, où il aurait vu Tidée de «re- 
jeter Yahvéh, » qu'après avoir vainement cherché à dissuader 
ses interlocuteurs par le sinistre tableau des excès insépara- 
bles delà royauté, il aurait fini par condescendre à leur vœu. 
Dans ces lignes respire Tesprit d'une époque singulièrement 
plus récente. Ce qui est plus étrange encore, c'est de voir 
Samuel choisir tous les prétextes pour rompre avec celui 
qu'il a donné pour chef à Israël sur l'expresse désignation 
de Yahvéh. Il y a, dans les textes historiques de TAncien 
Testament, un effort fait pour rattacher Tinstitution de la 
royauté à Torganisation précédente, mais cet effort est incohé- 
rent *. » 

Pour achever de montrer le peu de crédit que méritent les 
documents relatifs à Samuel, mettons en présence les tableaux 
absolument contradictoires qui nous sont présentés, à quelques 
lignes de distance, de la situation générale des Israélites au temps 
de Shemouel. D'après l'un des deux documents, — disons tout 
de suite, d'après celui qui est le plus justement suspect, — 
après une prétendue victoire remportée par les Israélites sous 
la direction de Shemouel sur les Plishthites, à l'endroit même 
témoin du désastre précédemment rapporté, « les Plishthites 
furent humiliés et ne firent plus d'incursions sur le territoire 
d'Israël. Et la main de Yahvéh fut sur les Plishthites pendant 
tout le temps de Shemouel, Et les endroits que les Plishthites 
avaient pris aux Israélites, furent rendus aux Israélites depuis 
•Éqrôn jusqu'à Gath, et les Israélites délivrèrent leur territoire 
de la main des Plishthites » (1 Samuel VII, 13-14). 

Tournons la page : nous Usonô dans le récit de la première 
entrevue de Shaoul (Saiil) avec le prophète, l'avertissement 
adressé à ce dernier par Yahvéh : « Demain je t'enverrai un 

*) Mélanges de critique religieuse, p. 143 suiy. 



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âSO REVUE DE L^HISTOIRB DES RELIGIONS 

homme dû pays de Binyamîn que tu oindras pour chef de 
mon peuple d'Israël, pour quHl délivre mon peuple de la main 
des Plishthites; car j'ai eu égard à mon peuple^ ses cris étant 
venus jusqu'à moi. » (1 Samuel, IX, 16). Voilà les textes 
auxquels nous avons affaire : on ne prétendra point qu'il faille 
faire effort pour y trouver des motifs de scepticisme ; nous nous 
estimerons heureux au contraire si notre sonde, jetée à mainte 
reprise, nous révèle enfin un point solide. 

Ce point solide, s'il se trouve quelque part, c'est, sans aucun 
doute, dans le rôle de juge ou d'arbitre, agissant dans une ré- 
gion restreinte, que signale le seul texte tant soit peu consis- 
tant qui soit à notre disposition. Des traditions relatives à son 
enfance, il n'en faut point parler : l'imagination populaire n'est 
jamais à court sur les circonstances qui ont entouré la venue 
au monde des grands hommes. C'est là en quelque sorte le tri- 
but obligé que tout personnage illustre doit payer à la curio- 
sité des âges suivants ; mais rien n'est plus aisé que d'écarter 
ce vêtement artificiel. Quant à ce rôle de prophète, recevant 
ses révélations dans le sanctuaire de Shiloh, c'est là un trait 
du^lushaut intérêt, car il trahit sous la plume de l'écrivain le 
désir de réconcilier le sacerdoce avec le prophétisme sous une 
forme et en une manière dont l'histoire authentique ne nous 
offre aucun exemple. Cette page a donc pour nous une grande 
valeur, non pas pour nous renseigner sur ce qu'a été et ce 
qu'a fait Shemouel, mais parce qu'elle jette une vive lumière 
sur un des plus délicats problèmes que soulève l'histoire des 
idées religieuses au sein du judaïsme : à ce point de vue, nous 
la tenons pour instructive au premier chef. Il est clair d'ailleurs 
que l'écrivain, tout entier dominé par le point de vue théolo- 
gique, se fait une idée aussi peu exacte du milieu politique que 
de l'homme, quand il nous parle d'une autorité s'étendant de 
l'extrême nord à l'extrême midi de la Palestine : « Tout Israël, 
depuis Dan jusqu'à Beèr-Shéba* reconnut Shemouel » comme 
l'organe attitré de la divinité (1 Samuel III, 20). L'unité natio- 
nale ne fut constituée que plus tard, et seule elle aurait rendu 
possible un pouvoir reli^eux de cette nature. 



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LES DÉBUTS Dfi LA NATION JUIVE S5l 

Si la présence de Shemouel dans le sanctuaire de Shiloh et le 
rôle qu'il y joue sont, d'ailleurs, inconciliables avec la pré- 
sence et le rôle attribués par le document beaucoup plus 
croyable que nous avons analysé plus haut et qui ne connaît en 
fait de desservants de ce lieu sacré que les flls de 'Elî, — cette 
raison à elle seule serait déjà décisive contre l'autorité histo- 
rique de ces développements, — les récits qui se rencontrent 
à partir du chapitre VIII font, à leur tour, double emploi avec 
ce qu'on peut aflSrmer avec le plus de certitude touchant la 
personne et l'activité de Shaoul. C'est là un fait qui n'est guère 
contesté; on ne verra donc nul inconvénient à renvoyer à l'his- 
toire de la légende les interventions aussi inattendues que mal- 
heureuses du prophète-juge dans les aflfàîres du premier roi 
Israélite. Là encore, l'histoire des idées religieuses mettra à 
son actif les renseignements qui ne peuvent que contrarier et 
embrouiller l'histoire positive, attentive à restituer le cadre 
de l'antiquité juive. M. Reuss,dont le jugement pèse tellement 
en ces matières, nous y autorise d'ailleurs en faisant suivre les 
derniers versets du chapitre VII (ceux-là même qui dépeignent 
le Shemouel juge, que nous conservons à l'histoire) de la re- 
marque suivante : « L'histoire de Samuel racontée jusqu'ici se 
termine en cet endroit. Les derniers versets la résument et 
les versets 13 et 15 (.. pendant tout le temps de Shemouel...) 
pendant toute la durée de la vie de Shemouel indiquent clai- 
rement qu'il rCy a pltis rien à dire de changements essentiels 
ultérieurs *. » 

Retenons donc le seul texte qui mérite de figurer dans les 
sources de l'histoire de Shemouel. Nous l'avons déjà indiqué 
plus haut, mais il tire si haute valeur de la perte de tous les 
autres renseignements positifs, et il est d'ailleurs d'une telle 

*) Toutes les fois qne nous citerons M. Reuss jusqu'à nouvel ordre, et sauf 
indication contraire, il doit être entendu que nos citations sont empruntées au 
volume de sa Bible, mentionné dès le début de ce chapitre, publié sous le titre 
spécial de Histoire des Israélites. Les passages sont empruntés tantôt au résumé 
ie rhistoire des Israélites qui ouvre le volume, tantôt à ïùUroduction aux 
Uvres historiques tantôt aux notes qui accompagnent la traduction. Sous 
le bénéfice de cette observation^ nous ^uf^tfimons la surcharge de renvois mul- 
tiples. 



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352 REVUE DE L*HIST01RE DES RELIGIONS 

brièveté, que cette répétition est sans défaut : « Shemouel 
jugea Israël tous les jours de sa vie. Année après année, 
il entreprenait la tournée de Bèth-El, de Guilgal et de Mitspah, 
et il jugeait Israël dans tous ces endroits-là. Puis il reve- 
nait à Ramah, où était sa maison, et il y jugeait également 
Israël. » (1 Samuel VII, 15-17). Voilà une figure dessinée à 
grands traits, mais toutefois avec une netteté singulière. 
Un homme habitait le bourg de Ramah, situé à une petite 
distance au nord de Yebouç-Jérusalem, précisément dans la 
région où nous avons placé les incidents de notre précédent 
paragraphe. Cet homme, du nom de Shemouel, jugeait les diflfé- 
rends de ses concitoyens ; son autorité s'était étabUe, avec sa 
réputation croissante, jusqu'à une certaine distance de sa ville 
natale, théâtre naturel de son action. Il en était venu à se 
transporter annuellement au chef-lieu de trois cantons voi- 
sins, où il remplissait à Tégard de la population le même 
ofSce de paix. Bèth-Ël est située à huit ou dix kilomètres 
au nord de Ramah, Guilgal (ou du moins une des villes qui 
portaient ce nom) à une vingtaine de kilomètres dans la même 
direction, Mitspah à une heure ou deux dans la direction da 
sud-ouest. « Tous les endroits nommés ici, dit fort bien 
M. Reuss, appartenaient à un seul petit canton du pays, sur le 
plateau, sur les confins des tribus d'Ephraïm et de Binyamîn. 
Cela nous doit faire penser que l'influence de Samuel était 
purement locale *. Son pouvoir reposait sur sa réputation de 
prophète et de sage. Il rendait la justice, etc. *. » Nous accep- 

^) Quant il est question d* « Israël », nous ne devons pas nous figurer le 
corps de la nation, mais simplement quelques groupes Israélites. 

>) Voici la fin de la citation, sur laquelle nous aurions quelques réserves à 
faire :« Il rendait la justice, présidait aux cérémonies religieuses des populations 
auxquelles s'étendait son influence et dirigeait leurs délibérations sur les inté- 
rêts communs. La nation n*était point encore unie et centralisée ; les efforts de 
Samuel tendaient à former au moins le noyau d'une nationalité plus étendue et 
plus compacte. » Il est possible que Shemouel ait présidé k des cérémonies re- 
ligieusesy cela est même probable» mais nous ignorons s*il Ta fait. Les c( délibé- 
rations sur les intérêts communs» des populations sont un reflet, assez modeste, 
il est vrai, de la légende formée plus tard ; mais s'exprimer ainsi, c'est, à mon 
sens, dépasser déjà les textes authentiques. Quant aux « efforts tendant à for- 
mer au moins le noyau d'une nationalité plus étendue », nous les récusons abso- 



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LES DÉBUTS DE LA NATION JUIVE 353 

tons pleinement cette vue, sauf la désignation de Shemouel 
comme prophète, qui provient de la source dont nous contes- 
tons absolument le caractère historique. Il nous paraît à nous 
aussi que le rôle, somme toute, fort modeste de Shemouel s'ex- 
plique suffisamment par ses qualités personnelles : toutefois il 
a pu être fort bien le chef, le sheikh d'une famille de quelque 
importance. Le tact et Tautorité avec lesquels il s'acquittait de 
sa haute et pacifique magistrature a ainsi valu à son souvenir 
d'être conservé par ses concitoyens. Plus tard Hmagination 
populaire et Surtout le dogmatisme théologique, devaient s'em- 
parer du modeste « juge de paix » de Ramah pour en faire tout, 
excepté ce qu'il a été. C'est sans doute un hasard que la men- 
tion qui définit le caractère de Shemouel et les limites de son 
action, n'ait pas été rayée au profit d'une indication plus flat- 
teuse, de la nature décolles que nous avons déjà relevées et 
que nous relèverons principalement dans la suite. En tout cas 
ce hasard est des plus heureux, car il permet de distinguer 
avec toute la certitude désirable le souvenir authentique des 
éléments qui sont venus s y ajouter. C'est un critérium qui 
nous dispense de recourir à l'emploi de l'hypothèse. 

Il est très intéressant de remarquer que le souvenir relatif 
au juge Shemouel s'applique à la même région et aux mêmes 
populations que l'incident de la défaite des Israélites à Aphoq. 
C'est au même milieu encore que se rapportent les débuts de 
Shaoul (Saûl). 



lument; rien ne nous autorise à les supposer. — M. Reuss a cru également de- 
voir substituer dans sa traduction au terme de « juger, » qui correspond exacte- 
ment à Thébreu, une expression beaucoup plus ambitieuse, celle de « diriger 
les affaires » d'Israël ; et la raison qu'il donne de cette traduction c'est que le 
mot « juger »>ne s'applique qu'à « un seul genre d'activité, tandis qu'incontes- 
tablement Samuel exerçait une influence » beaucoup plus grande que celle d'un 
juge d'affaires particulières. « En effet, l'extension donnée à ce terme permet 
de rapprocher l'action, ici décrite, de Shemouel, de celle que devait plus 
tard lui prêter la tradition ; mais, quand on part du texte lui-môme, sans se 
laisser influencer par son entourage, une telle extension, incontestablement 
fondée pour la légende, est absolument « contestable » pour l'histoire. — Dans 
notre citation de 1 Samuel VII, 15-17, nous avons laissé de côté à dessein les 
derniers mots : « Il y bâtit aussi (à Ramah) un autel à Yahvéh. » C'est déjà 
là un nouvel élément, dont la provenance et le sens seront fixés en leur temps. 

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354 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

§ 6. — Les débuts durbiSaûL 

Nous sommes dans le cas de voyageurs qui ont entrepris 
de traverser une vallée envahie par l'inondation et d'atteindre 
la route qu'ils voient de loin gravir les pentes situées en face 
d'eux. Quelques points émergés leur servent de jalons et leur 
permettent un temps d'arrêt. Toutefois il ne se sentiront en 
sûreté que lorsqu'ils auront pris pied sur le sol placé à l'abri 
des eaux. Il ne « tiendront » leur chemin que lorsqu'ils seront 
certains qu'il y pourront désormais avancer sans s'exposer à 
le voir de nouveau disparaître. Nous voudrions à notre tour, 
dans la mesure où l'état de nos sources nous le permet, ne 
pas trop tarder à faire sentir à nos lecteurs la présence d'un 
sol plus ferme. 

Nous avons en effet reconnu, semblables à des îlots qui se 
dressent au sein d'une vaste étendue d'eau, quelques épisodes 
détachés, ceux d'Abimélek, le plus vivant et le plus précis de 
tous, — de Baraq et du combat livré au pied du Thabor, — de la 
migration danite, — de la défaite subie à Apheq, — enfin les 
traits relatifs à la personne du juge Shemouel. Mais ce ne sont 
là que des incidents, presque des faits divers. Ce sont les 
grains épars d'un chapelet brisé, non les anneaux d'une chaîne 
bien liée. Juxtaposés par le hasard de la conservation des 
vieux souvenirs, ces faits sont étrangers au pragmatisme de 
l'histoire, qui ne saurait leur donner l'apparence d'une liaison 
qu'en inventant, qu'en créant à son gré le cadre inconnu 
auquel ils ont appartenu une fois. C'est à ce dernier parti que 
se sont arrêtés les théologiens juifs auxquels nous sommes 
redevables de la confection des livres historiques de l' Ancien- 
Testament. Leur cadre artificiel, dont nous démonterons les 
pièces quand le moment sera venu, respecté par la tradition 
jusqu'à ces derniers temps, a été détruit par les travaux de la 
critique moderne, et il ne saurait être question de lui en 
substituer un autre, qui aurait le même défaut d'une origine 
purement conventionnelle sans pouvoir invoquer le prestige de 



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LES DÉBUTS DE LA NATION JUIVE 355 

l'habitude. En revanche avec Saîil l'histoire proprement dite 
commence. Désonnais, en dépit des plus graves lacunes, nous 
aurons un fil conducteur ; personne ne songerait à le contester. 
De Saiil à l'exil babylonien, la chaîne est continue et ne brise 
point. Nous voudrions, avant d'aller plus loin, saisir l'extrémité 
de cette chaîne et la fixer. Pour reprendre la comparaison dont 
nous nous sommes servi, nous voudrions, à la fin de ce chapitre 
consacré aux premiers débuts de l'histoire juive, laisser nos 
lecteurs établis sur un sol résistant qui ne risque pas de s'effon- 
drer sous les pieds. Ils remporteront ainsi de cette esquisse 
très incomplète des « origines hébraïques» une idée plus claire 
et plus satisfaisante. C'est pourquoi nous dirons ici quelques 
mots de l'homme avec lequel conmience vraiment l'histoire de 
la nation Israélite. 

Mais l'histoire du roi Shaoul (Saûl), en raison même de son 
intérêt exceptionnel, a été retravaillée à mainte reprise par les 
chroniqueurs et les théologiens : une analyse scrupuleuse de 
nos sources peut seule en dégager les éléments dignes d'être 
conservés. Cette analyse a été si bien faite par M. Reuss dans 
son introduction aux Uvres historiques de l'Ancien-Testament 
qu'il ne vaut pas la peine de la recommencer après lui. Nous lui 
laissons donc la parole. 

« L'histoire de Saûl a cela de particulier que, à très peu de 
pages près, elle ne s'occupe pas de ce chçf Israélite seul, mais 
combine ce qu'il y a à dire sur son compte avec des détails 
relatifs aux deux autres personnages marquants de son époque. 
Elle se divise, à cet égard, tout naturellement en deux parties. 
Dans la première (1" livre de Samuel, chap. VlII-XV), il se 
trouve en rapport avec Samuel ; dans la seconde (chap. XVI- 
XXXI), c'est David qui est en évidence à côté de lui. Pour 
plus de clarté nous considérerons ces deux parties séparé- 
ment *. Nous dirons cependant dès l'abord qu'elles présentent 
toutes les deux le même caractère en ce qui concerne les ma- 



^) Ne nous occupant ici que des débuts de Shaoul, nous nous en tiendrons 
pour le moment à ce qui concerne la première partie. 



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356 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

tériaux réunis par le rédacteur et la méthode d'après laquelle 
a les a disposés. Il a eu très certainement entre les mains au 
moins deux relations plus anciennes. Car on s'aperçoit, même 
à la lecture la plus superficielle, que de nombreux faits sont 
non-seulement racontés deux fois, mais encore avec des diflfé- 
rences très sensibles. Le rédacteur n'en a suivi aucune de 
préférence, mais il a cherché à les combiner de manière à en 
faire une relation unique et continue. Nous allons voir com- 
ment il a procédé à cette opération, et jusqu'à quel point celle- 
ci a laissé subsister la couleur originale de chaque élément et 
les traces des soudures auxquelles on peut reconnaître la tran- 
sition de l'une à l'autre. 

« A y regarder de près, le premier événement à signaler à 
cette époque de l'histoire, l'élection de Saûl, est raconté jus- 
qu'à trois fois. Le récit qui nous semble le plus original, et qui 
se recommande surtout par sa grande analogie avec ceux du 
livre des Juges, se trouve au chapitre XL Les habitants de 
Yabesh (Jabès Galaad), ville située de l'autre côté du Jourdain, 
attaquée par les Ammonites, envoient des messagers dans tous 
les cantons voisins pour demander du secours. Il n'y avait 
pas de gouvernement central et reconnu auquel ils auraient 
pu s'adresser à cet effet. Ces messagers arrivent entre autres 
à Guibe'ah, petit village benjaminite. Là, un simple cultiva- 
teur, revenant des champs avec ses bœufs, entend leurs cris 
de détresse. Aussitôt Pesprit de Dieu le saisit, il fait un appel 
au patriotisme des tribus, rassemble à la hâte des troupes, 
fond sur les Ammonites et les disperse. Le peuple célèbre 
cette victoire par des sacrifices au lieu saint de Guilgal et y 
proclame Saûl roi, c'est-à-dire confère au laboureur de Gui- 
be*ah une autorité permanente comme chef militaire. 

« Ce récit, qui assimile Saûl de tous points aux héros du 
livre précédent, nous représente les origines de la royauté 
sous les mêmes couleurs que dans l'histoire de Guide'on. Mais 
il est rattaché par le rédacteur, et peut être même déjà par 
l'auteur de Tune de ses sources, à une tradition tout à fait 
idyllique et reproduite fort au long chap. IX, 1 — X, 16. Là 



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LES DÉBUTS DE LA NATION JUIVE 357 

nous lisons que Saûl, un tout jeune homme benjaminite de 
Guibe'ah, courait un jour le pays à la recherche des ânesses 
de son père qui s'étaient égarées au pâturage. Il arrive à 
Ramah et va consulter le voyant Samuel pour savoir ce 
qu'elles sont devenues. Mais celui-ci a reçu Tordre de Dieu 
de l'oindre roi, parce que Yahvéh, exauçant gracieusement 
les prières du peuple, veut lui susciter un chef victorieux pour 
le délivrer des Philistins. Il annonce donc au jeune homme sa 
haute destinée et, presque immédiatement après, Saiil est 
saisi de Tesprit de Dieu. Les ânesses ont été retrouvées dans 
l'intervalle et Saûl ne dit rien à personne de ce qui lui est 
arrivé. 

« Ici la narration s'arrête, et le fil nous en échappe. Il est 
relevé plus loin dans deux autres fragments, Tun très court 
(chap. Xin, 3-7), rautre assez étendu (chap. Xin, 15— XIV, 
51). Il s'agit là d'exploits héroïques de Saûl contre les Philis- 
tins et des prouesses de Yônathân son fils. Dès le début, Saûl 
se trouve à la tête d'une petite troupe, mais c'est surtout par 
la présence de Yônathân qu'on voit qu'il y a une lacune entre 
les deux parties de cette histoire. A la fin de ce morceau, il est 
dit encore une fois que Saûl reçut la dignité royale, et le tout 
se termine par une notice généalogique sur sa famille. Si de 
tout cela on voulait conclure que le récit de la royauté décer- 
née à Saûl à la suite de sa victoire sur les Ammonites fait 
double emploi avec ce qui est dit des résultats de la guerre 
contre les Philistins, nous ne saurions rien alléguer de pé- 
remptoire contre cette manière de voir, et cela d'autant moins 
que dans cette dernière occasion Saûl n'a à sa disposition que 
quelques centaines d'hommes (XIII, 15), tandis qu'il en con- 
duit quelques centaines de mille contre les Ammonites. 

« Quoi qu'il en soit de ce dédoublement, nous possédons en 
tous cas une autre relation encore de la manière dont Saûl 
devint roi, et celle-ci, non-seulement par les détails qu'elle rap- 
porte, mais surtout par son point de vue, est incontestablement 
contraire à la précédente et nécessairement puisée à une autre 
source. Elle se trouve consignée, d'après la rédaction actuelle, 



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358 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

dans les divers fragments que voici : chap. VIII ; chap. X, 
17-27; chap. XII; chap. XV. Ici il nous dit que ce furent les 
Israélites qui prirent Tinitiative, en s'adressant à Samuel, 
devenu vieux, pour lui demander de leur donner un roi. Le 
prophète leur fait des représentations sévères au sujet de cette 
demande et leur décrit la royauté sous les couleurs les plus 
sombres. Car il leur fait le portrait, non d'un vaillant chef mi- 
litaire qui devait les protéger contre des voisins avides de 
butin, mais d'un sultan qui exploitera ses propres sujets et ne 
connaîtra d'autre loi que son seul plaisir. Il y a plus : Yahvéh 
intervient pour déclarer que le désir exprimé par le peuple 
constitue un acte de rébellion contre lui-même et son autorité 
suprême et unique. Mais, par dépit, il permet à Samuel d'ob- 
tempérer aux vœux des Israélites, et celui-ci les convoque à 
Mitspah. Là, dans une assemblée solennelle, il commence 
par réitérer ses reproches ; puis il procède à un tirage au 
sort, par lequel le jeune Saûl est désigné. Samuel, en le pré- 
sentant au peuple comme son roi, ne manque pas de faire ses 
réserves pour couvrir sa responsabilité. Puis il prend congé 
de l'assemblée, en répétant encore une fois qu'on a bien mal 
fait en changeant de gouvernement. En fait de guerres, ce 
dernier récit ne parle que d'une expédition victorieuse contre 
les Amalécites, à l'occasion de laquelle Samuel se brouiHe 
avec Saûl et lui tourne le dos en déclarant que Dieu le rejette. 
« La contradiction entre les deux récits est manifeste. D'un 
côté c'est Yahvéh qui provoque la nomination du roi pour en 
faire le libérateur prédestiné de son peuple, et l'assure de son 
approbation par différents incidents extraordinaires et même 
miraculeux. De l'autre côté, il se déclare souverainement mé- 
content de ce qui se passe et saisit la première occasion pour 
signifier au chef victorieux qu'il lui retire sa protection. Le 
premier récit porte le cachet des traditions de l'âge héroïque, 
et c'est la valeur guerrière qui y est préconisée. Dans le 
second, c'est le point de vue théocratique qui prédomine. La 
royauté civile et militaire est un empiétement sur les droits du 
vrai souverain ; elle apparaît sous sa forme la plus révoltante 



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LES DÉBUTS DE LA NATION JUIVE 359 

et malheureusement la plus ordinaire en Orient, celle de l'ar- 
bitraire et du despotisme. Enfin la faute par laquelle Saiil est 
rejeté, n'est pas celle d'avoir abusé de son pouvoir dans ce 
sens, mais celle de n'avoir pas massacré jusqu'au dernier 
homme les ennemis vaincus, et de n'avoir pas tué toutes les 
bêtes comprises dans le butin. Samuel finit par se charger lui- 
même du rôle d'exécuteur, pour sanctionner un commande- 
ment que le rédacteur du livre des héros (Juges) avait déjà rap- 
pelé à son tour. 

« La diversité fondamentale des deux narrations primitives 
est si peu voilée qu'il est encore très facile de dégager de la 
rédaction actuelle ce qui appartient à chacune d'elles. Le 
rédacteur s'est contenté d'emprunter tour à tour à l'une et à 
l'autre ce qu'il voulait en conserver. La tradition que nous 
appelons héroïque comprend les morceaux chap. IX ; X, 1-6 ; 
XI, 1-11, 15 ; Xm, 3-7, 15-23 ; XIV (si tant est qu'on ne veuille 
pas en séparer le chap. XI comme un élément à part). La tra- 
dition théocratique se reconnaît dans les chap. VIII ; X, 17-27 ; 
XII ; XV. Par- ci par-là le rédacteur y a ajouté quelques mots 
ou lignes pour mieux relier ensemble des textes autrement 
décousus. Mais ces essais de conciliation ne font que rendre 
plus difficile l'intelligence des faits. Ainsi au chap. X, v. 8, 
Samuel, en congédiant Saûl, lui ordonne d'aller à Guilgal et 
de l'y attendre sept jours, pour ensuite offrir un sacrifice. Mais 
après, il n'est plus parlé de ce rendez-vous par la raison que 
nous avons indiquée plus haut, en signalant la lacune évidente 
dans cette première narration. L'auteur intercale le récit relatif 
à l'assemblée de Mitspah, emprunté à l'autre source, puis la 
guerre contre les Ammonites. A la fin de ce dernier épisode 
(chap. XI, 12-14), Samuel, dont il n'avait pas été fait mention^ 
reparaît tout à coup sur la scène pour renouveler la royauté. 
Cela veut dire que le rédacteur, pour combiner les deux récits, 
s'est servi de ce terme parce qu'il avait déjà antérieurement 
emprunté à une autre source une relation différente de l'avè- 
nement de Saûl. En même temps, il met dans la bouche du 
peuple des paroles qui ne s'expliquent que par un incident 



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560 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

mentionné dans Tautre récit (chap. X, 27). Puis nous lisons le 
long discours de Samuel prononcé encore dans rassemblée de 
Mitspa (chap. XII, se rattachant à chap. X, 27). Ensuite com- 
mence la guerre contre les Philistins d'après lautre source, 
et ici tout à coup le récit est interrompu (chap. XIII, 8-14) et 
nous trouvons Saûl attendant, depuis sept jours, Samuel à 
Guilgal (comp. chap. X, 8) : sept jours remplis par l'assemblée 
de Mitspah, la guerre contre les Ammonites, le soulèvement 
contre les Philistins, et surtout par la circonstance la plus 
inconcevable (si elle ne s'expliquait pas très simplement par 
notre analyse critique), que Saûl, jeune homme au début de 
ces sept jours, a maintenant un fils qui est le vrai héros de la 
guerre ! Evidemment nous avons là des éléments divers qui ne 
se prêtent pas à former entre eux une relation unique et 
continue. 

« Le rejet de Saûl, motivé parce qu'il n'a pas attendu Tarri- 
vée de Samuel, fait double emploi avec le rejet motivé par 
l'issue de l'expédition contre les Amalécites (chap. XIV, 14, 
et XV, 10). Celui qui a originairement écrit cette seconde rela- 
tion, n'a pas connu la première, et ce n'est que le dernier 
rédacteur qui a pu mettre dans la bouche de Samuel les paroles 
relatives à David (chap. XIII, 14), après lesquelles la scène 
du chap. XV n'est plus qu'un hors d'œuvre (comp. chap. XVI). 
Du reste, il est facile d'entrevoir l'origine de cette tradition 
relative au rejet de Saûl, tradition qui apparaît ici sous deux 
formes différentes : l'antagonisme des deux dynasties , ou 
plutôt la suite même de Thistoire nationale, l'expUque suffi- 
samment. » 

Le terrain étant admirablement déblayé par cette forte et 
patiente analyse, l'historien peut entreprendre sa tâche posi- 
tive et mettre en lumière les données qui ont survécu à l'exa- 
men critique. Ces données sont au nombre de deux : victoire 
sur les "Ammonites, et lutte contre les Plishthites. Mais immé- 
diatement surgit un nouveau doute, relatif au premier de ces 
faits, dont le souvenir ne s'est conservé qu'avec un regrettable 
cortège d'exagérations inadmissibles. Ces exagérations ne 



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LES DÉBUTS DE LA NATION JUIVE 36 

sont point, il est vrai, un motif de récuser l'historicité du fa 
lui-même. Pourquoi les habitants de Yabesh, pressés par u 
enneini redoutable, n'auraient-ils pas invoqué le secours d( 
cantons cisjordaniques? Qui s'oppose invinciblement à ( 
que, selon les expressions dont use M. Reuss quand il vei 
ramener le récit qui nous est resté à des proportions hi 
maines,un cultivateur d'un village occupé parles gens c 
Binyamîn, ait prêté l'oreille à ce cri de détresse et, dans Vim 
piration spontanée de son patriotisme, ait trouvé le moyen d 
rassembler une troupe, de fondre sur les "Ammonites et i 
délivrer la ville assiégée? — Rien, sans doute. Nousavoi 
nous-même espéré pouvoir conserver ce fait à l'histoire ; ( 
qui nous y engageait, malgré les fausses couleurs où il noi 
est aujourd'hui représenté, c'est la mention qui est faite de 
conduite des habitants de Yabesh après la mort de Shaoul. î 
allèrent, par une expédition courageuse, enlever nuitamme 
la dépouille du premier roi d'Israël exposée aux outrages c 
ses vainqueurs, et lui donnèrent une sépulture honorable». ( 
la meilleure explication de ce fait est que les citoyens de 
ville de Yabesh avaient gardé vivant le souvenir de la dél 
vrance inespérée que leur avait apportée quelques anné< 
auparavant le héros benjaminite. Nous sommes donc, pj 
suite de cette indication, très porté à croire que Shaoul 
quelque jour rendu un service signalé aux habitants de la ci 
transjordanique de Yabesh et les a tirés par son énergiqi 
intervention d'une situation périlleuse. 

Mais ce que nous ne saurions admettre en aucun cas, c'e 
que cette action ait marqué le début de sa glorieuse carrier 
On a beau dépouiller le fait en question de tous ses ornemen 
légendaires : la paire de bœufs mise en pièces et les morceai 
envoyés dans tout le territoire Israélite avec l'avertisseme 
suivant : Ainsi sera-t-il fait aux bœufs de quiconque ne viend 
pas suivre Shaoul et Shemouel (!), — le peuple armé, rassen 
blé, « au nombre de trois cent mille hommes pour Israël et i 

«) 1 Samuel, XXXI, 11-13. 



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562 REVUE DE L^HISTOIRE DES RELIGIONS 

trente mille pour Juda, » — le fond dernier reste au plus haut 
degré invraisemblable, et, disons le mot, inadmissible. Non, 
ce n'est pas le sheikh du Bourg de Guibe'a, celui-là même qui 
aura la plus grande peine à opposer une misérable troupe 
aux Plishthites établis 'dans ses environs immédiats, — ce n'est 
pas cet homme qui, au su des dangers qui menacent une ville 
éloignée (Yabesh est située sur l'autre rive du Jourdain, à une 
distance de Guibe'ah de quatre-vingt kilomètres à vol d'oiseau, 
du double en réalité) et dont la destinée devait lui être pro- 
fondément indifférente, a trouvé le moyen de « faire appel au 
patriotisme des tribus, de rassembler à la hâte des troupes, 
de fondre sur les "Ammonites » et de leur aiTacher leurs vic- 
times. La situation du paysbenjaminite, telle qu'elle est décrite 
quelques lignes plus loin avec les sombres couleurs de la 
triste réalité, s'y oppose absolument : à moins qu'entre ces 
deux tableaux, hautement contradictoires, on ne veuille sacri- 
fier celui qui Se recommande par sa sincérité évidente. Ce 
parti paradoxal ne pouvant venir à l'idée de personne, il nous 
reste à dire que l'affaire de Yabesh doit être attribuée à un 
moment passablement postérieur de la vie de Shaoul, à celui 
où de sérieux avantages remportés par les Plishthites (Philistins) 
avaient étendu son influence et fait pénétrer sa réputation bien 
au delà des lieiix témoins de ses premiers exploits \ 

C'est donc, sans aucun doute possible, aux conflits avec les 
Plishthites qu'il faut rattacher les débuts du chef Shaoul. 

La peuplade à la fois guerrière et commerçante dont les 
benè-Israël, campés sur les hauts plateaux qui s'étendent au 
nord de Jérusalem, avaient en vain essayé de secouer le joug, 
et qui avait infligé à leur tentative de révolte la double 
défaite de Apheq ou Eben-ha ézer, — défaites « retournées » 
avec un sang-froid étonnant et changées en une éclatante vic- 
toire par un panégyriste de Samuel *, — les Plishthites, disons- 

^) Dans un bref résumé de la vie de Shaoul, dont il sera question en son 
temps, nous lisons : « Shaoul ayant pris la royauté d'Israël fit la guerre à tous 
ses ennemis àTentour..,. aux Ammonites... etc. w {i Samuel, XJV, 47), 

*) 1 Samuel, VII, 2-14. 



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LES DÉBUTS DE LA NATION JUIVE 565 

nous, faisaient peser sur les gens de Binyâmin, habitants de 
cette région amplement décrite plus haut, une oppression 
mtolérable. Pour s'assurer le libre profit du péage des grandes 
routes dont ils commandaient les débouchés par leurs postes 
militaires, pour s'assurer sans doute aussi la rentrée paci- 
llque des contributions qu'ils prélevaient sur les cantons ben- 
jaminites, pour prévenir enfin toute tentative nouvelle d'éman- 
cipation au sein des populations tenues en vasselage, les 
Plishthites avaient fait ce que les conquérants mésopotamiens 
devaient faire plus tard sur l'ensemble du territoire Israélite, 
déporté ou supprimé tous les armuriers et les ouvriers en fer. 
(( D ne se trouvait point de forgeron dans tout le pays d'Israël 
(lisez : dans la région benjaminite) ; car les Plishthites disaient : 
n faut empêcher les Hébreux de fabriquer des épées et des 
lances. — Et tous les Israélites descendaient chez les Plishthites 
pour faire aiguiser qui son soc, qui son hoyau, qui sa cognée 
et sa bêche, lorsque les tranchants des socs, des boyaux, des 
tridents et des cognées étaient émoussés, ainsi que pour re- 
dresser les aiguillons. » 

Le courage et l'énergie de quelques sheikhs suppléèrent aux 
difficultés presque insurmontable delà situation. On sut trouver 
quelques armes, armer des groupes d'abord peu nombreux, 
attaquer des postes ennemis et s'en emparer. La tradition 
attribue ces exploits à deux chefs : à Shaoul et à son fils Yôna- 
thân. Le rapprochement de ces deux noms sous la plume de 
l'écrivain, dans la description des premières tentatives d'in- 
dépendance, nous engage à voir dans Shaoul un homme d'âge 
et d'expérience, son fils Yônathân étant partout considéré, 
lui-même, comme un homme mûr. Ce Shaoul n'apparaît nulle 
part dans l'histoire authentique avec les allures de jeune 
homme que lui a prêtées une tradition plus récPinte \ 



*) Les passages qui nous renseignent sur les luttes de Shaoul avec les Plish- 
thites, c'est-à-dire sur ce que l'histoire authentique nous a conservé de souve- 
nirs relatifs à ses premières actions de guerre, se trouvent aux chapitres XIII 
et XIV du l«r livre de Samuel, et, d'une façon plus précise, en les dégageant des 
éléments adventices que les rédacteurs postérieurs y ont n êlés, sont les sui- 



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364 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

On se fait généralement de la situation des Israélites à l'é- 
gard des Plishthites une idée, que l'examen des textes authen- 
tiques nous a amené à rejeter, parce qu'ils ne s'y accordent 
point. On se représente que ces possesseurs de la riche plaine 
maritime avaient à la défendre contre la convoitise fort natu- 
relle des Israélites installés dans la montagne ; les assaillants 
que les hauts plateaux menaçaient incessamment de verser 
sur leur territoire par les longues et profondes vallées qui les 
ravinent, auraient donc été tenus en respect par des postes 
militaires, par des sortes de forts d'arrêt. Cela serait fort bien 
si le souvenir des luttes entre les deux nationalités ennemies 
se rattachait aux points où les vallées débouchent dans la 
plaine. Mais les diverses indications conservées dans les docu- 
ments historiques et tout particulièrement la mention de 
localités telles que Guibe'ah et Mikmash, qui jouent un rôle 
essentiel dans les combats livrés par Shaoul, se refusent à 
cette interprétation. En effet, un endroit tel que Mikmash 
domine, non le versant occidental de la montagne, celui qui 
envoie ses eaux à la mer Méditerranée , mais le versant 
oriental, qui jette les siennes au Jourdain. Mikmash et Guibe'ah 
marquent la limite des parties cultivées et habitées du haut 

vants : XIII, 3-4 (sauf le dernier membre de phrase où il est question d^une con- 
vocation à Guilgal), 5-7«, 15ft-XIV, 23, 46, Cette distinction est assez aisée à 
faire. Les deux premiers versets du chap. XIII sont une suture destinée à atté- 
nuer la contradiction des récits des chapitres précédents et de ceux qui suivent, 
en rattachant tant bien que mal ces différents événements les uns aux autres. 
A ce propos, quelques lignes empruntées à une note de M. Beuss seront sans 
doute en situation : « ... Cela nous ramène au récit interrompu à la fin du 
XV chapitre et à la proclamation de Saûl à Guilgal. La phrase qui commence 
le XIII* chapitre se place très naturellement à cette occasion. Mais voici main- 
tenant une autre difficulté. Nous rencontrons tout à coup un fils de Saûl, déjà 
chef de troupe et qui n'a jamais encore été nommé dans les textes précédents, 
et dont les rapports de parenté avec Saûl ne sont pas même indiqués ici. Il 
conviendra en même temps de se rappeler que dans le récit qui appartient à la 
proclamation de Guilgal, Saûl était représenté comme un jeune homme. Tout 
cela nous fait voir que la substance du texte actuel, soit l'histoire de la pre- 
mière affaire avec les Philistins, appartient à un troisième récit primitivement 
indépendant de deux autres, mais combiné avec ceux-ci par le rédacteur... >» 
Dans notre source Shaoul et Yônathân apparaissent dès le premier moment 
comme les chefs reconnus du clan de Guibe*ah : aussi est-il naturel de voir en 
eux des sheikhs benjaminites. 



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LES DÉBUTS DE LA NATION JUIVE 365 

plateau du côté de l'Est. Pour les atteindre par la Philistie, il 
faut traverser la totalité des régions qu'occupaient ceux des 
benè-Israël qui revendiquaient le nom de benjaminites. Les 
Plishthites n'ont pas commis ce contre-sens d'aller se défendre 
du côté de Jéricho quand ils étaient menacés dans la direction 
de la mer. A Mikmash, ils avaient à leur droite, en regardant 
du côté du nord, la longue bande de territoire stérile, inapte 
même à la pâture, qui a reçu le nom de désert de Juda et qui 
forme une barrière à peu près infranchissable à n'importe quel 
assaillant. Au delà de cette bande, ils n'avaient que l'oasis de 
Jéricho, d'où aucun danger ne pouvait les menacer. La pré- 
sence des Plishthites en ces lieux et la concentration de leurs 
forces dans ces régions, expressément désignées, ne peut 
donc s'accorder qu'avec l'hypothèse d'une occupation générale 
du territoire par le moyen de points stratégiques importants. 
Par Mikmash et Guibe'ah, les Plishthites tenaient la clé du 
haut pays ; c'est là qu'il fallait les battre *. 

Les textes même que nous conservons à l'histoire sont assez 
confus. Voici leur contenu : Le chef Yônathân ayant battu le 
poste philistin de Guibe''ah *, Shaoul fait immédiatement un 



*) A queUe époque remontait cette occupation qui tenait en vasselage les po- 
pulations et entraînait des mesures de désarmement et de surveillance spéciale 
à regard de celles qui étaient considérées comme batailleuses et de remuante 
humeur? Nous l'ignorons. Toutefois aucun texte ne nous permet d'affirmer 
que rétablissement de la suprématie philistine en ces régions soit postérieur à 
rétablissement des benè-Israël dans la terre de Kena'an. — Plus tard nous les 
verrons occuper l'important défilé des monts Gelboé, sis également à une 
grande distance* dô leurs établissements stables ; c'est sans doute en voulant 
les débusquer de cette position stratégique que Shaoul succomba. 

') Nos textes disent tantôt Guibc^ah tantôt Guéba". H ne fait pas doute qu'il 
s'agisse d'un seul et même endroit, actuellement Djéba, sur la partie supérieure 
du ravin du Krith. Mikmash (dont le nom s'est également conservé jusqu'au- 
jourd'hui) est situé sur le flanc opposé du ravin. C'est donc à tort que beaucoup 
d'écrivains et de géographes les ont distingués. Le livre de Josué rédigé après 
l'exil^ dans son empressement à ne laisser se perdre aucun nom de localité, et 
rencontrant tantôt Guibe*ah tantôt Guéba" n a pas compris qu'U y avait là une 
simple variante orthographiqpie et a doté ainsi la géographie palestinienne 
d'une ville de plus. C'est à la même méprise que doit son origine une localité 
dont il va être question, la ville de Bèth-Avèn (maison de vanité), sobriquet 
sous lequel l'orthodoxie chatouilleuse du Judaïsme postérieur jugea à propos de 
flétrir la glorieuse ville de Bèth-Ël (maison de Dieu) pour la punir d'avoir con- 



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366 REVUE DE l'histoire DBS RELIGIONS ^ 

appel aux armes. Les Plishthites de leur côté renforcent le 
poste de Mikmash. « Les Plishthites se rassemblèrent pour 
combattre Israël, avec trente mille chars, six mille cavaliers 
et une masse de peuple nombreuse comme est le sable sur le 
bord de la mer. Et ils vinrent camper sur la hauteur, à Mik- 
mash en avant de Bèth-El *. » Ce sont là bien des chars pour 
la hauteur de Mikmash et un bien gros déploiement de forces 
pour venir à bout de quelques centaines d'hommes. Aussi l'in- 
ventif narrateur nous les faits voir épouvantés des suites de leur 
révolte. « Quand les Israélites se virent serrés de près à l'ap- 
proche de cette troupe, le peuple se cacha dans les cavernes 
et dans les broussailles, et dans les gorges, et dans les trous 
et dans les citernes. Il y eut même des Hébreux' qui passèrent 
le Jourdain, et s'enfuirent au pays de Gad et du Guile'ad. » 

Ici il semble que notre récit est interrompu et que le rédac- 
teur a inséré un document rédigé en un style moins empha- 
tique, qui reprend la chose à peu près au commencement, c'est- 
à-dire après la prise du poste de Guibe^ah et la levée d'armes 
qui s'ensuivit. « Shaoul passa en revue la troupe qui se trou- 
vait avec lui ; elle était forte d'environ six cents hommes. Or 

serve jusque dans des temps encore voisins un simulacre anima! de la divinité. 
Bèth-Avèn créée également par la méprise de l'auteur du livre de Josué figure 
glorieusemeut sur la plupart des cartes, là où elle n'a jamais existé. — En tra- 
duisant « le poste de Guibe'ah » nous nous conformons à un sens généralement 
adopté et que le lexique à son tour recommande. Cependant quelques exégètes 
préfèrent un autre sens. M. Reuss traduit : « Yônathân abattit la colonne des 
Plishthites. » « Nous aurions, dit-il, à songera des pierres érigées en signe de 
domination ou à des monuments religieux qu'on laissait subsister par timi- 
dité. » Cette seconde hypothèse ne cadre pas avec les usages religieux du 
temps ; quant à la première, elle substitue à une idée très précise et très con- 
venable au contexte, une supposition assez obscure. En tout cas, que Yônathân 
ait « battu le poste )> ou u abattu la colonne, » les conséquences sont les 
mêmes : « Les Plishthites y virent comme de raison, dit M. Beuss, un acte de 
rébellion, et les deux peuples se préparèrent au conabat. » 

*) Correction pour Bèth-Avèn ; voyez la note précédente. — Beaucoup de 
traducteurs atténuent le nombre des chars et mettent trois mille au lieu de trente 
mille. M. Reuss remarque spirituellement à cet égard : « Nous ne voyons pas 
ce qu*on y gagne, à côté d'une armée comparée au sable de la mer ou d'une 
autre qui a encore un zéro de plus (chap. XI, v. 8). U faut prendre la tradition 
comme elle jse donne et pour ce qu'elle peut valoir. » 

*) Cette source se fait remarquer par l'emploi du terme « les Hébreux » qui 
n'est pas habituel et que Ton rencontre également quelques lignes plus haut. 



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LES DÉBUTS DE LA NATION JUIVE 367 

Shaotd et son fils Yônathân et la troupe qui se trouvait avec 
eux, occupaient Guéba" de Binyamîn (Guibe'ah) tandis que les 
Plishthites campaient à Mikmash. » Le chiffre ici donné de six 
cents hommes doit être celui de la tradition la plus ancienne ; 
c'était bien là le maximum de ce qu'un chef du canton avait pu 
rassembler sous le sévère vasselage de l'ennemi. Et, pour obte- 
nir ce chiffre, il ne faut pas supposer la débandale indiquée 
par le précédent écrivain, mais plutôt la concentration amenée 
par le premier appel aux armes. 

De leur camp de Mikmash, qui semblait à l'abri d'une atta- 
que soit par sa position naturelle, soit par les défenses acces- 
soires dont on avait pu le munir, soit par l'importance de sa 
garnison, les Plishthites, nous est-il dit alors, détachent trois 
bandes qui s'en vont battre le pays pour y écraser les éléments 
de résistance qu'ils pouvaient rencontrer. 

De nouveau, le fil du récit se brise, et Ton se trouve en 
face d'un troisième document où l'on sent que l'écrivain trace 
à sa fantaisie les contours d'un tableau brillant et animé. Mais 
cet auteur en sait précisément beaucoup trop pour qu'on 
puisse le croire bien sérieusement informé. Il nous gratifie 
d'ailleurs encore d'un début. « Un poste de Plishthites avait 
occupé le passage de Mikmash. Alors Yônathân flls de Shaoul 
dit à son écuyer : Passons du côté du poste des PUshthites qui 
est en face. — Mais il n'en avait rien dit à son père, etc.. » 
Bref, le vaillant fils de Shaoul, accompagné de son écuyer, 
escalade les pentes vives du versant opposé, se jette sur les 
sentinelles philistines, tue une vingtaine d'hommes et sème 
l'épouvante dans le camp. De Guibe'ah, où Ton ne savait rien, 
on aperçoit le tumulte au camp ennemi, et la troupe de Shaoul 
se précipite pour concourir à la victoire. « Et Yahvéh en ce 
jour là donna la victoire à Israël, et le combat s'étendit au-delà 
de Bèth-El *. » 



*) Bèth-El, correction pour Bèth-Avèn. — H semble que Fauteur de cette 
narration, dont la précision apparente ne saurait tromper, ait eu à. sa {iisposition 
les documents précédents et en ait usé librement pour un récit tout d'imagina- 
tion. Nous avons supposé dans l'analyse du texte donnée plus haut que les 



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368 REVUE DE L*HISTOIRE DES RELIGIONS 

De Tensemble de ces documents, de très inégale valeur, 
résulte l'impression d'un succès sérieux remporté par les 
sheikhs Shaoul et Yônathân sur les redoutables Plishthites. 
Les postes que ceux-ci entretenaient dans le haut pays furent, 
sans doute, évacués d*une façon définitive. Car, dans les enga- 
gements ultérieurs dont il sera fait mention à mainte reprise, 
nous ne verrons plus figurer les mêmes lieux. La constitution 
d un groupe armé d'une certaine importance sous la direction 
de Shaoul et de Yônathân garantit désormais l'indépendance 
d'une région, appelée par ses avantages stratégiques à jouer 
un rôle de premier ordre dans l'histoire Israélite. Ce pouvoir, 
assuré tout d'abord sur son propre sol, gagna de proche en 
proche, de façon à intéresser à sa destinée les groupes de 
populations qui se vantaient d'une commune origine et à les 
englober dans son action centralisatrice ainsi que les popula- 
tions indigènes comprises dans le même rayon. — C'est donc 
dans l'escarmouche de Mikmash qu'on pense pouvoir montrer 
le début même de la nationalité Israélite. 

§ 7. — Débris de traditions. 

Nous croyons avoir accompli une des parties les plus diffi- 
ciles de notre tâche d'historien des débuts de la nation juive en 
essayant de mettre en lumière, de la façon approximative- 
ment la plus vraie, les faits et souvenirs épars qui se rappor- 
tent à ses premiers commencements. 

versets 24-45 du chap. XIV appartenaient encore à une autre main, et devaient 
dtre écartés complètement de nos sources, comme constituant une pure et 
simple interpolation. C'est la description du danger que courut Yônathân en 
violant le jeûne, prescrit par Shaoul, dont il n'avait pas connaissance. De telles 
idées nous transportent, en effet, à quelques siècles de distance de l'évènenient 
raconté, aux abords du temps de l'exil tout au moins. Toutefois, le même juge- 
ment défavorable pourrait peut-être s'étendre à tout le récit (XIV, 1-46). On 
voit de nouveau par cet exemple combien nos sources disparaissent et se rédui- 
sent à de minces filets quand nous voulons les fixer. — Il est question v. 21 
d' « hébreux » qui se trouvaient dans le camp des Plishthites et se joignirent à 
leurs concitoyens victorieux. Etaierit-ce des mercenaires ? Si le contexte était 
moins suspect, ce renseignement mériterait d'être relevé. — D'après le verset 
31 le « massacre » de l'ennemi se serait étendu bien plus loin encore, « de 
Mikmash jusqu'à Âyalôn. » 



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LES DÉBUTS DE LA NATION JUIVE 569 

Après avoir ainsi recueilli et fait revivre de notre mieux 
tous ceux des faits de ce passé obscur qui offraient quelque 
consistance et conduit par cette voie nos lecteurs au seuil 
même de l'histoire proprement dite, nous pouvons compléter 
notre œuvre en énumérant ici quelques souvenirs moins im- 
portants qui ont cependant survécu. Ainsi, dans un musée 
-d'épigraphie, à côté des inscriptions conservées dans leur 
intégrité, il y a place pour des tablettes brisées qui présentent 
encore des lambeaux de.phrases et des mots entiers, et, à côté 
de celles-là même, des planches sont réservées à des fragments 
de pierre où quelques lettres détachées se laissent seules 
apercevoir. Ce sont ces débris de traditions qui vont être pré- 
sentés ici. 

On conservait le souvenir d'un certain Éhoud (Aod) qui avait 
débarrassé les cantons bei^aminites de la lourde suzeraineté 
d'un tyran moabite par le moyen de l'assassinat ^ 

On gardait également le nom d'un roi Kena^anite, Yabîn, roi 
de Hhatsôr, dans les régions septentrionales du pays. Mais le 
souvenir qui se rapporte à ce personnage s'amalgama avec la 
tradition du combat de Gîcerâ et de Baraq'. 

On disait que les Midyanites (Madianites), tribus nomades 



*) (Juges m, 12-30). Ce récit est tellement surchargé et si obscur qu*il serait 
téméraire d'en tirer de longues conclusions. Le héros de Thistoire est désigné 
comme appartenant aux gens de Binyamîn, la victime aux Moabites. Le 
resle est suspect. Cet "Ëglôn, roi de Moab se serait allié contre les Israélites 
aux «Ammonites et aux *Amaiéqites, emparé de la ville des palmiers (est-ce 
Jéricho, est-ce une ville de ce nom située dans le sud du territoire judéen ? 
Juges 1, 16) et aurait prélevé de lourdes contributions sur ses nouveaux sujets. 
Le récit de l'assassinat est ingénieux, et l'écrivain s'est appliqué à lui donner le 
détail de la vie. Il n'en est pas plus clair au point de vue topographique. Les 
allées et venues d'Éhoud se comprennent mal ; ce qui ne se comprend décidé- 
Stent pas, c'est qu'un massacre aussi considérable de Moabites ait pu avoir lieu 
sur la rive occidentale du Jourdain après que les Israélites descendus delà mon- 
tagne d'Ëphraim eussent intercepté les gués du fleuve. C'est peine perdue de 
vouloir chercher de l'histoire sous ces traditions \Tigues, embellies et métamor» 
phosées à distance. 

*) Juges rV, 1. Voyez plus haut § 3. — Yabîn, dans le livre de Josué devient 
un personnage de première importance. C'est lui qui se met à la tête d'une 
confédération de princes appartenant aux régions septentrionales de Kena^'an 
pour repousser l'invasion israélite (Josué XI, 1-15). 

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370 REVUE DE L*HI8T0IRE DBS RELIGIONS 

sises à Torient du Jourdain et dont les rapides incursions cau- 
saient aux populations sédentaires de la Palestine de graves 
dommages, avaient subi un jour une défaite signalée. « Tu 
briseras (les ennemis d'Israël), s'écrie un écrivain du vin* 
siècle, le prophète Isaïe, comme tu les as brisés à la journée 
de Midyân *. » Or cette victoire, le livre des Juges la célèbre et 
l'amplifie de son mieux. La légende, sous sa forme la plus 
ancienne, en fait honneur aux gens d'Ëphraïm. « Les gens 
d'Éphraïm interceptèrent les eaux jusqu'à Bèth-Barab et le 
Jourdain. Et ils prirent deux chefs Midyanites, 'Oreb et Zeèb,et 
ils égorgèrent "Oreb près du rocher de "Oreb (du corbeau) et 
Zeèb près du pressoir de Zeèb (du loup). » Une version plus 
récente préfère mettre en relief à cette occasion le personnage 
de Yeroubba''al-Guide''ôn et veut qu'il consomme lui-même la 
défaite des Midyanites en s'emparant de leurs chefs et en les 
mettant à mort ; ces chefs sont appelés, dans cette nouvelle 
forme de la tradition, Zébahh et Tsalmounna* '. 

La région transjordanique du Guile*ad(Galaad) était exposée 
non-seulement aux déprédations des tribus nomades qui par- 
couraient les steppes du désert de Syrie, mais encore devait 
souffrir du voisinage de la tribus des*Ammonites. On trouve- 
rait donc fort naturel qu'il se fût conservé des souvenirs des 
escarmouches ou des combats dont cette région était le théâtre 
lors des débuts de la nationalité Israélite. 

Nous possédons en effet un long récit dont le héros est un 
personnage du nom de Yiphthahh (Jephté), qui délivre 
ses concitoyens du Ouile'ad de l'oppression des 'Ammo- 
mtes^ Mais quand on regarde ces pages de plus près, on voit 

•) Isaïe, IX, 3. 

•) Voyez l'ensemble de Thistoire de Guide*ôn (Juges VI- VIII), msds plus par- 
ticulièrement chap. VII, V. 24-25 et chap. VIII, v. 10-12. — Il est incontestable 
qu'il y a eu une fois à •Ophrah des Abi'e^rites un sheikh puissant et riche du 
nom de Yeroubba*al, fils lui-même d'un nommé Yoash. A cet Yeroubba«al, 
désigné de préférence sous le nom de Guide^ôn, on a attribué Thonneur de la 
victoire sur les Midyanites et forgé, par additions et remaniements successifs, la 
légende qui occupe aujourd'hui une place si considérable dans le livre des 
Juges. 

») Juges, chap. X, v. 6 à XII, v. 7 et plus particulièrement le chapitre XI, 
le reste pouvant être suf^rimé sans inconvénient et-mémé arec avantage. 



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LES DÉBUTS DE LA NATION JUIVE 371 

qu'elles n'ont point pour objet précisément Yiphthahh, ni sa 
victoire, ni la délivrance des cantons israélites situés sur la 
rive gauche du Jourdain, mais qu'elles se proposent avant tout 
d'expliquer l'origine d'une fête dite^e « la fille de Yiphthahh. » 
Le chroniqueur nous déclare expressément que « ce fut une 
coutume en Israël, que d'année en annjée les filles israélites 
allassent chanter la fille de Yiphthahh le Guile'adite, pendant 
quatre jours chaque année. » C'est là sans aucun doute une 
fête religieuse, qui pouvait être célébrée dans un cercle plus 
ou moins étendu. Cette fête ne se rattachait-eUe point à des 
usages du Kena^'an ou de la Phénicie? Cela est fort possible et 
nous reviendrons plus tard à cette supposition. En tout cas 
cette « fille de Yiphthahh » est considérée comme étant morte 
vierge, de la main même de son père, après avoir pleuré pen- 
dant deux mois avec ses amies sa virginité dans la montagne. 
Supposons maintenant qu'à un moment donné la légende 
ait existé dans l'état où nous venons de l'indiquer, et cela 
dans une région où l'idée de combat avec Tennemi naturel, 
avec le "Ammonite se présentait sans effort à l'esprit. On cher- 
che à expliquer cet acte monstreux d'un père mettant à mort 
sa fille, et la seule façon de le rendre plausible c'est la suppo- 
sition d'un vœu fait d'une façon téméraire. Ce vœu même 
n'avait pu être fait que dans une occasion grave, dans un cas 
de danger imminent couru par la contrée ; et la combinaison 
avec ce qu'on pouvait raconter de tel épisode des luttes avec 
un redoutable voisin, s'opérait d'elle-même. Nous ne pensons 
donc pas pouvoir tirer aucun élément historique de l'histoire 
de Jephthé. Nous y voyons une légende explicative d'une fête 
religieuse, dont la signification s'était perdue pour les géné- 
rations suivantes *. 



^) U semble que la légende elle-même ait éprouvé d'étranges hésitations dans 
sa personnification de Jephté. Elle ne le rattache à aucune famille connue, lui 
donne pour père le nom du territoire qu'il est censé avoir délivré, pour mère 
une courtisane, autrement dit une personne innommée ; elle le fait enfin ense- 
velir c< quelque part dans le Guile«ad. » Bref, c'est un personnage aussi mysté- 
rieux dans ses origines que dans sa fin. — Si l'on examinait un peu sévère- 
ment Tensemble du récit, on trouverait également de nombreux motifs de doute, 



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372 REVUE DE L*HIST01RB DBS RELIGIONS 

Le souvenir des escarmouches entre les gens du clan de 
Dân établis à Mahhanèh-Dân vers la lisière du haut plateau 
judéen et les Plishthites, s'est conservé sous une forme très vi- 
vante dans la légende de Shîmeshôn (Samson), mais combiné 
avec un mythe solaire qu'explique le voisinage d'un sanctuaire 
du soleil, à Bèth-Shémesh (maison du soleil) ^ 
* Nous avons laissé jusqu'à présent de côté le récit prodigieux 
qui forme un des appendices du livre des Juges (chap. XIX- 

mème en écartant la pompeuse « préface théologique )> qui forme les versets 
6-18 du chap. X, la curieuse argumentation, digne d'un canoniste juif de la 
basse époque, par laquelle Jephthé établit qu'il* a 1'. bon droit de son côté 
avant de commencer son expédition (XI, 1^28), le singulier épilogue relatif 
à la jalousie des £phraïmites qui se termine par le massacre de quarante-deux 
mille d'entre eux, appendice absolument déplacé (XII, 1-6). D'où part le chef 
des troupes Israélites? Par où passe-t-il? Où va-t-il? Que viennent faire ici 
tantôt Mitspah, tantôt Mitspéh ? On a beau mettre les contradictions et les im- 
possibilités dont fourmille ce récit sur le compte d'une série de rédacteurs suc- 
cessifs, combinant maladroitement des documents discordants^ on n'arrive 
point à extraire de cette exposition confuse aucun fait précis, aucun rensei- 
gnement digne d'être acquis à l'histoire. 

*) Voyez pour l'emplacement occupé par les Danites le §3 du présent chapitre. 
L'histoire de Shîmeshôn, autrement dit du « solaire, » remplit les chap. XIII- 
XVI du livre des Juges. Nous ne voyons pas pourquoi la double reconnaissance 
de son fond comme légendaire et comme mythologique nous empêcherait d'y 
voir le reflet de rixes et d'escarmouches qui semblent très naturelles sur ce 
terrain. Le souvenir de l'oppression subie de la part des Plishthites et que nous 
not\B sommes efforcé plus haut de rétablir dans son véritable jour n'est nulle- 
ment inconciliable avec la métamorphose et la transformation la plus complète 
des incidents. Les quelques centaines de guerriers Danites perchés dans leur fort 
de Mahhanèh-Dân, pouvaient jouer de fort mauvais tours à leurs voisins beau- 
coup plus puissants sans risquer grand'chose. Un des épisodes de cette curieuse 
histoire contient même un trait qui mériterait d'être conservé, si l'on se croyait 
suffisamment autorisé à rechercher des souvenirs précis dans un récit où le 
merveilleux domine. C'est après que Shîmeshôn a incendié les moissons des 
Plishthites. Les gens de Yehoudàh (Judéens) qui ne songeaient à rien moins 
qu'à secouer le vasselage des Plishthites^ craignent que les hauts faits du héros 
danite ne leur attirent, à eux, une mauvaise affaire. Dès qu'ils savent donc les 
Phshthites en marche, ils les devemcent auprès de Shîmeshôn et s'emparent de 
lui pour le livrer à ses ennemis en lui disant : u Ne sais-tu donc pas que les 
Plishthites sont nos maîtres ? Pourquoi nous as-tu fait cela? » (XV, 11). H est 
possible que le récit trahisse quelque raillerie de l'auteur à l'adresse des ju- 
déens, mais il n'est pas impossible non plus d'y reconnaître un reflet d'uue 
situation qui, comme on l'a vu plus haut, nous est connue par plusieurs 
renseignements, dignes ceux-là de toute confiance. — Shamgar fils de 
"Anath, dont il est dit (Juges III, 31) qu'il tua six-cents hommes aux Plish- 
thites avec un bâton de bouvier, ne serait-il pas simplement un double de Shî- 
meshôn ? 



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LES DÉBUTS DE L.4 NATION JUIVE 373 

XXI) et où la plume d'un théologien fanatique s'est donné une 
si libre carrière. Il est clair que le rassemblement de toutes les 
tribus Israélites au chef-lieu, tout idéal, de Mitspah, il est clair 
que l'extermination de la tribu de Binyamîn à l'exception de 
six cents hommes, sont de pures et simples inventions dont 
l'imagination hébraïque des temps postérieurs a pu fort bien 
faire tous les frais. Mais encore faut-il rechercher si l'on pour- 
rait marquer le souvenir qui a dû servir de point de départ à 
cette mise en scène si extraordinaire. 

Ce qui est très étrange, c'est que, pour éviter l'entière des- 
truction de la tribu binyamînite, on fasse intervenir la popula- 
tion féminine de Yabésh, ville située à une grande distance, sur 
la rive orientale du Jourdain. Pourquoi chercher si loin celles 
qui devaient être appelées à continuer la tribu de Binyamîn 
menacée d'une disparition totale ? 

Ce n'était point parce que, seul des cantons Israélites, Ya- 
bésh avait négligé de se faire représenter à l'assemblée géné- 
rale des tribus, qu'on va paisiblement en massacrer la popu- 
lation, hommes, femmes et enfants, à l'exception de quatre 
centsjeunes filles, bien et dûment vierges, destinées à faire 
souche au profit des survivants des victimes du précédent mas- 
sacre. 

C'est au contraire, selon toutes les vraisemblances et tout 
au moins selon la logique la plus élémentaire, parce que l'on 
conservait le souvenir de nombreuses alliances matrimoniales 
contractées entre les gens de Binyamîn et les familles de Ya- 
bésh, que l'on a fait manquer au rendez-vous la population de 
ladite ville afin de lui fournir l'occasion demandée. Par l'em- 
ploi d'une marche régressive, bien des petits problèmes de 
cette nature se retournent et, en une certaine mesure, se ré- 
solvent, quand on ne se laisse pas induire dans une fausse voie 
par la disposition actuellement soumise à notre examen. Or, 
entre Yabésh du Guile'ad et les gens de Binyamîn,. plus exac- 
tement les gens de Guibe'ah, dont la population est le bouc 
émissaire de toute cette histoire, plusieurs textes nous mon 
trent qu'il y a eu des relations assez intimes. Shaoul, nous 



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374 REVUE DB l'histoire DBS RBLIGlOIfS 

l'avons vu, porte secours aux habitants de la cité transjorda- 
nique serrés de près par les •Ammonites; son corps est, à son 
tour, l'objet de soins pieux de leur part. Où donc placer les 
unions matrimoniales qui forment le point culminant de notre 
histoire ? Nous n'en savons trop rien, en l'absence de toute 
chronologie pour les faits venus à notre connaissance. Nous ne 
risquerons rien, au moins, à les rapprocher les uns des 
autres. 

Ce qui nous confirme dans la pensée qu'il y a eu un épisode 
de la vie réelle au début positif (ce début est devenu la fin) de 
l'histoire dont le début fictif est le viol et le meurtre de la con- 
cubine d'un lévite éphraïmite, c'est que nous trouvons, à côté 
des alliances matrimoniales conclues avec les filles de Ya- 
bésh, la mention d'autres alliances destinées à combler le 
même vide aux foyers benjamipites. Il semble donc que l'au- 
teur ou plutôt les divers rédacteurs, qui ont retracé l'un après 
l'autre ces événements, aient voulu à toute force les asseoir sur 
une tradition connue dont ils auraient été les antécédents lo-r 
giques au point de vue théocratique. Un dernier venu en effet 
ne s'est point contenté de la terminaison ci-dessus indiquée 
du drame en question. Il en a indiqué une autre, qui, mal- 
gré les sutures opérées lors d'un remaniement final et dont 
notre texte actuel offre les traces, fait double emploi avec [la 
première. 

D'après cet écrivain (XXI, 16-25), le peuple « se repentait au 
sujet de Binyamîn parce que Yahvéh avait fait une brèche 
dans les tribus d'Israël. Et les anciens de l'assemblée dirent : 
Que ferons-nous à ceux qui survivent, à l'égard des femmes ? 
Car toutes les femmes étaient exterminées de Binyamîn... Or 
nous ne pouvons leur donner des femmes de nos filles. Car 
les Israélites avaient prêté un serment en ces termes : Maudit 
soit qui donne sa fille à un homme de Binyamîn. Et ils dirent : 
Voici venir une fête annuelle de Yahvéh à Shiloh. Ils donnè- 
rent donc avis aux gens de Binyamîn. — Allez, leur dirent-ils, 
vous mettre en embuscade dans les vignes et faites attention. 
Quand donc vous verrez les filles de Shiloh sortir pour danser 



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LES DÉBUTS DE LA NATION JUIVE 375 

en chœur, vous sortirez des vignes, vous enlèverez chacun une 
femme d'entre les filles de Shiloh et vous retournerez dans 
votre pays. Et quand leurs pères ou leurs frères viendront vous 
en ftdre des reproches, nous leur dirons : Donnez nous les (car 
nous n'avons point pris chacun sa femme à la guerre) ; ainsi 
ce ne sera pas vous qui les leur aurez données, autrement vous 
seriez coupables. » Et la chose se passa selon le plan con* 
certé. 

Avec la première version voici comment nous reconstruirons 
la chaîne dont nous croyons pouvoir saisir en main Textrémité. 
Premier anneau : fait réel d'alliances matrimoniales contrac- 
tées (dans quelle occasion, nous l'ignorons) entre les gens de 
Bînyamîn et les jeunes filles de Yabésh du Guile^ad. Deuxième 
anneau : Pourquoi chercher des femmes au dehors? Réponse : 
Parce qu'une circonstance extraordinaire avait fait disparaître 
l'élément féminin de leur sein, La raison de cette disparition 
est donnée selon les idées que Técrivain jugeait à propos de 
recommander à ses lecteurs. — Dans le deuxième cas,au début, 
fait, également réel, de l'enlèvement des jeunes filles venues 
à la fête des vendanges qui se célébrait annueUement à Shiloh 
en grande pompe. Pourquoi cet enlèvement ? toujours pour 
suppléer au manque de l'élément féminin. D'où ce manque, 
etc.? 

Il n^en est pas moins très étrange de rencontrer à cette his- 
toire de fantaisie deux conclusions qui s'excluent mutuelle- 
ment et qui toutes deux paraissent reposer sur un fait réel. 
Quant aux proportions de l'événement lui-même, nous pou- 
vons les réduire autant que nous le jugerons à propos, pourvu 
que nous laissions subsister le point d'attache qui supporte 
toute l'histoire. 

Faut-il enfin faire un pas de plus et des alliances conclues 
avec des filles de Yabèsh, ou du rapt de quelques jeunes filles 
commis par des jeunes gens de Binyamîn dans le tumulte de 
la fête des vendanges, conclure à la diminution de cette tribu, 
à sa réduction au plus misérable état à la suite de circons- 
tances qui nous seraient restées inconnues ? Ce serait sans 



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576 BBVLE DE l'histoire DES RELIGIONS 

doute s'aventurer quelque peu et nous n'oserions, pour notre 
part, nous engager dans cette voie. 

Le livre des Juges nous offre encore quelques notes qui fa- 
cilitent Tappréciation de la période obscure dont nous sommes 
obligé de recueillir un à un les éléments. Elles se trouvent au 
chapitre I, qui est lui-même dans un rapport assez lâche avec 
l'ensemble du livre. 

Nous y lisons que les clans ou tribus de Yehoudah et de 
Shime'ôn firent cause commune dans la conquête : or on sait 
que Shirae'ôn fut bientôt absorbé par son allié plus puis- 
sant. La présence de Qenizzites, c'est-à-dire d'étrangers au 
sein du territoire occupé par la tribu de Yehoudah, est égale- 
ment affirmée, ainsi que celle de Qénites, dont les uns rési- 
dèrent à Pextrême sud du territoire, et les autres tout au 
nord*. 

Il est mentionné que la trahison seule permit aux gens de 
Yoseph de s'emparer de la ville de Bèth-El, précédemment 
Louz. 

Enfin nous voyons que les gens de Menashèh, d'Ephraïm, 
de Zebouloûn, d'Asher et de Nephthali durent laisser subsister 
parmi eux de nombreux représentants de la population indi- 
gène, dont ils ne purent vaincre la résistance *. 

Nous avons été fort sobre d'indications chronologiques dans 
tout ce qui précède, et il eût été vraiment singulier d agir au- 
trement. Toutefois il semble nécessaire d'indiquer ici dans 

*) Ceux du nord se trouvent mentionnés au chap. IV, v. i i dans Tépisode de 
Deborah-Baraq. 

*) Des conflits d^une plus ou moins grande gravité ont pu s'élever entre diffé- 
rents groupes d'Israélites. Mais le souvenir précis ne s'en est point conservé. 
Il est vrai que le livre des Juges, à deux reprises, nous parle d'une rivalité entre 
gens d'Ëphraïm et des autres tribus. Dans le premier cas (VIII, 1-3), ceux-ci 
reprochent à Guide'ôn de ne pas les avoir convoqués pour lutter contre l'enne- 
mi commun, ou plutôt pour prendre part au pillage ; mais on n'en vient point 
aux mains. Dans le second cas (XII, 1-6), un reproche semblable est adressé 
à Yiphthah, mais cette fois-ci une lutte s'ensuit, dans laquelle périssent qua- 
rante-deux mille Ëphraïmites. Quand une tradition se présente sous une forme 
aussi étrange, il est toujours osé d'affirmer que quelque fait réel se trouve à 
sa base. 



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LES DÉBUTS DE LA NATION JUIVE 37 

quelles limites flottent les événements que nous avons retra 
ces, et c*est en remontant à partir d'une époque sufflsammen 
connue que nous pouvons essayer de marquer ces limites. 

Les événements les plus récents que nous ayons mentionné 
sont ceux qui concernent Shaoul. Or Shaoul est séparé d 
l'époque de la division du royaume Israélite, vulgairemec 
dite schisme, des dix tribus parles deux règnes de David et d 
Salomon. La tradition attribue à chacun d'eux le chiflFre rom 
de quarante ans, qui ne saurait être accepté qu'avec toutes ré 
serves. Q\iant à la fixation de la date de la division du royaum 
israéhte, elle doit tomber aux environs de la moitié du dixièm 
siècle avant rère chrétienne, soit quelque peu en deçà, d'aprè 
le calcul le plus généralement adopté, soit quelque peu au 
delà d'après ceux qui corrigent quelques-unes des indication 
des livres hébraïques par la comparaison avec les synchro 
nismes fournis par l'histoire de l'Assyrie. Quelle que soit 1 
manière dont on dispose ces chiffres, l'écart n'est pas énorme 
et Shaoul vivra — ou régnera — vers le milieu du onzièm 
siècle ou dans la seconde moitié de ce même siècle. 

Il n'est pas de date pour les autres événements. On peut le 
supposer à peu prés contemporains les uns aux autres, o 
peut aussi les distribuer sur une période plus ou moins Ion 
gue. Si nous arrivons plus tard à fixer une date — toigoui 
approximative — pour rentrée des Israélites en Rena'an, noi 
inclinerons sans doute à les répartir sur Tensemble de la p^ 
riode ainsi déliminée. Pour le moment et sous la forme o 
les textes nous les donnent, rien ne nous indique qu'ils ne puis 
sent pas être classés dans le siècle quia précédé Shaoul, c'es 
à-dire qu'ils remontent plus haut que onze cent ans enviro 
avant l'ère chrétienne ou trois mille ans avant Tépoque prt 
sente. 

Maurice VERNES. 
{SuUe) 



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CHRONIQUE 



— La librairie Ernest Leroux met en vente le dernier ouvrage de 
len, traduit du hollandais par le directeur de cette Revue. En voici 
et : Religion nationale et religion universelle (Islam, Israélitismey 
t Christianisme, Buddhisme), cinq lectures faites à Oxford et à 
printemps de 4882, sous le patronage des administrateurs de la 
[ibbcrt par A, Kuenen, professeur à TUniversité de Leyde. 
roduisons Tavertissement placé en tête de ce volume par le traduc- 
que la table des matières. 



AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR 



ninistrateurs d'une fondation pieuse anglaise, due à la libéralité de 
, n'ont pas cru pouvoir en faire un meilleur emploi qu'en contribuant 
ation des résultats les plus importants de Thistoire religieuse. Ils se 
^8 en conséquence à des savants réputés d'Angleterre et de l'Étran- 
, donné devant un public d'élite des lectures, plus tard réunies en 
I là le nom, devenu bientôt familier au public instruit d'Europe, de 
fur es. 

% été ouverte en 1878 par le plus illustre patron des études de phi- 
B mythologie comparées, M. F. Max MûUer, qui a parlé du déve- 
religieux de l'Inde ; son œuvre a été traduite en français par 
Darmesteter. M. Le Page Renouf a traité ensuite de la religion 
qu'il connaît à fond. En 1880, M. Ernest Renan a franchi le détroit 
sntendre des considérations sur les rapports du christianisme avec 
m romaine. M. Rhys Davids a traité en 1881 du buddhisme. 
dernière, appel avait été adressé à M. A. Kuenen de Leyde. L'on 



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CHRONIQUB 879 

attendait évidemment de Téminent professeur qu'il transportât son auditoire 
sur le terrain des études hébraïques, où son autorité est établie. Il n'y a pas 
manqué, mais il a fait plus encore. S'appuyant sur les travaux des dernières 
années, il a entrepris de définir les caractères distinctifs des religions pure- 
ment nationales et de celles qui franchissent ' les limites d'un peuple pour 
s'adresser à l'humanité entière. Prenant pour centre et point de repère le 
développement religieux du peuple hébreu qui, partant de risraélitisrae, passe 
par le judaïsme et aboutit au christianisme, il Ta encadré entre l'islamisme et le 
buddhisme, dont il précise les rapports avec l'état religieux antéiieur. Son 
œovr», sans eesser d'être historique, est ainsi dominée par une pensée philoio-r 
phique d'une haute portée, qui sert de lien aux difBrentes parties. 

Dès que j'ai eu entre les mains l'original hollandais, dont M. Kuenen n'a 
pu donner à ses auditeurs anglais qu'une traduction dans leur idiome, j'ai 
pensé qu'il y avait lieu de mettre cette œuvre à la portée du public de langue 
française. Elle est faite, en effet, pour lui plaire par le vif intérêt des questions 
qui y sont traitées, par la hauteur et la constante sérénité des vues, par le 
talent de l'exposition enfin, qui n'est pas l'un des moindres mérites du savant 
professeur, mais auquel nous craignons que notre traduction, très exactement 
calquée sur la texte primitif, n'ait fait quelque tort. 

Ce qui nous encourageait encore à entreprendre de faire passer dans notre 
langue cette œuvre de science solide et de haute philosophie, c'est que M. 
Kuenen n'est p^ connu parmi nous comme il mériterait de l'être. Son nom 
est, sans doute, familier à tous ceux qui cultivent le champ de l'antiquité hé- 
braïque ; mais ses écrits, protégés par la triple barpère d'un idiome peu ré- 
pandu, le sont beaucoup moins. Son Introduction critique aux livres de l'Ancien 
Testament, dont les deux premiers volumes ont été traduits en français, est un 
manuel à consulter plutôt qu'un livre à lire tout d'une haleine. Sa Religion 
d'Israël, cette œuvre magistrale et qui restera, a été analysée tour à tour par 
MM. Carrière, Réville, Littré, mais n'est point traduite et ne le sera peut-être 
pas de quelques années encore. 

Dans ces conditions^ la dernière production du savant hébraïsant hollandais 
ne peut manquer, c'est notre conviction, d'être favorablement accueillie de* nos 
compatriotes. M. Kuenen a le talent de disposer un sujet, de subordonner les 
détails à l'ensemble ; possédant une information ^ussi sûre qu'étendue, il ne 
s'en encombre pas, mais marche à son but avec une aisance, qui sera particu- 
lièrement remarquée des spécialistes. 

Est-ce à dire que les conclusions de l'écrivain, comme ses solutions parti- 
culières de maint problème difRcile qu'il aborde, doivent forcer Tadhésion de 
tous ? Non sans doute ; mais nous ne nous avancerons pas en disant qu'elles 
commandent Tattention, comme elles sont étrangères à tout esprit de secte. » 



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380 CHRONIQUE 



TABLE DES MATIÈRES. 



Première lecture. — Introduction, Vlslàm, — Religions nationales et reli- 
gions universelles. — Répartition des religions entre ces deux groupes. — 
L'Islam est-il une religion universelle? — Le rapport entre les religions univer- 
selles et les religions nationales est à la fois Texplication et la mesure de leur 
universalisme. — Ulslâm. Sources de notre connaissance de Tlslâm. — Le té- 
moignage du Qorftn sur la relation de Tlslâm avec « la religion d'Abraham. » 

— Critique de ce témoignage. — Les précurseurs de Mohammed ; les Hanifs. — 
L'origine réelle de TIsléLm : la personne de Mohammed. — L'influence du ju- 
daïsme. — Cette influence est visible dans la conception du Qorân comme livre 
d'Allah et de la destination de Tlsl&m à tous les peuples. — Llsl&m ne ré- 
pond pas à cette destination. — La propagation de Tlslâm comme preuve de 
son imiversalisme. — Le témoignage contraire de l'histoire. — a Relation de 
rislâm avec la foi antérieure de ses confesseurs. — & Le culte de Mohammed 
et des saints. — c Le ÇuGsme. — d La théologie musulmane ; les Mo'tazilites. 

— eLe Wahhâbisme. — Conclusion touchant l'Islam. 

Seconde lecture. — La religion nationale des Israélites^ prêtres et prophè- 
tes de Yahwé. — Le christianisme et le développement religieux d'Israël. — 
Le Yahwisme était-il la religion nationale d'Israël ? — Le Yahwisme n'a pas 
été introduit en Israël de l'étranger. — L'adoration de Yahwé par le peuple 
Israélite. — Preuves ultérieures de la reconnaissance de Yahwé en qualité de 
dieu d'Israël.— Le jugement divergent des livres historiques de l'Ancien Tes- 
tament sur le rapport entre Israël et Yahwé, exposé et expliqué. — Les prêtres 
de Yahwé: qui étaient-ils? d'où venaient-ils? — Description de leurs fonctions : 
le culte. — La consultation de Yahwé par le prêtre. — Les fonctions judiciai- 
res du prêtre. — Leur grande importance à la fois d'après Malachie et Osée. — 
Caractère moral de Yahwé, à dériver de ces fonctions judiciaires. — Les pro- 
phètes de Yahwé: détermination du point en question. — Les prophètes géné- 
ralement reconnus comme organes de Yahwé. — Leur relation avec les prêtres 
de Yahwé. — Prophètes dans l'esprit et selon le cœur du peuple. — Personna- 
lités éminentes parmi les prophètes ; leur zèle pour le droit et la justice. — 
L'origine des prophéties écrites. — Le fond de la prédication des prophètes 
canoniques. — Les prophètes canoniques eux aussi représentent la religion 
nationale d'Israël. 

Troisième lecture. — U Universalisme des prophètes. Vétablissement du ju- 
daïsme. — La lutte entre les prophètes et leur peuple s'explique par le caractère 
strictement moral de leur prédication. — RecpnnaissaTîce du caractère moral 



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GlinONIQUE 381 

de Yahwé et ses conséquences. — Le monothéisme des prohètes est un fruit 
de celte conception. — La religion nationale et le Yahwisme prophétique sous 
rinfluence des événements du vnio siècle ayant J.-C. — Le monothéisme éthi- 
que. — Attente des prophètes relativement à Tavenir du Yahwisme. — L'uni- 
versalismedu second Isaïe. — Ses déclarations touchant Cyrus en rapport 
avec cet universalisme. — Le Yahwisme prophétique et la nation Israélite. — 
Leur attitude respective chez Amos. — Chez Isaïe. — Chez Jérémie. — Chez 
le second Isaïe. — L'établissement du judaïsme. Le Yahwisme prophétique a 
commencé par ne pas pénétrer dans la conscience du peuple. — L'introduction 
du Deutéronome. — - Son but n'est pas atteint ; pourquoi ? — La législation sa- 
cerdotale introduite par Esdras et Néhémie. — Le judaïsme deWent la religion 
nationale. — Son rapport avec la prédication prophétique ; l'idée de Dieu. — 
La conception morale du culte de Yahwé. — Yahwé exige la sainteté. — Le 
culte en commun, réglé par Yahwé. — Le peuple juif identifié avec sa religion. 

— L'uni versalisme prophétique semble n'avoir pas passé dans le judaïsme. 

Quatrième lecture. — Judaïsme et christianisme, — La religion devenue 
une puissance indépendante chez les Juifs. — Les Juifs dans la dispersion. — 
Les attentes prophétiques survivent dans le judaïsme. — Le cadre de la loi sa- 
cerdotale est universaliste. — Antinomie entre le monothéisme strict et la limi- 
tation de la véritable religion à un peuple unique. — Instructions universalistes 
touchant les w guérîm » ; leur origine. — Il faut montrer maintenant comment 
le christianisme est sorti des germes universalistes préexistants. — Dans quel 
rapport cette recherche se trouve avec la personne de Jésus et la reconnais- 
sance de sa signification personnelle. — Rejet de la thèse qui fait sortir le 
chistianisme d'un milieu autre que le judaïsme. — Ses origines doivent être 
cherchées dans le judaïsme palestinien et non dans l'hellénisme. — La religion 
universaliste n'a pas été fondée par Paul. — Jugement porté sur le rattache- 
ment du christianisme à l'essénisme. — Signification de l'essénisme pour l'ap- 
préciation du judaïsme. — Caractéristique des Pharisiens. — Contradictions 
internes dans la doctrine des Scribes. — Impuissance des Scribes à réaliser 
leur idéal. — La satisfaction des besoins religieux cherchée et parfois rencon- 
trée dans des chemins détournés. — L'attente messianique ; sa manifestation 
dans le zélotisme et son action sur la vie de l'àme. — Le prosélytisme ; son 
cercle d'action et les obstacles qu'il a à vaincre. — Coup d'œil en arrière et 
conclusion. 

Cinquième lecture. — Le Buddhisme. Coup d'œil en arrière et conclusion, 

— Le christianisme dans ses origines est indépendant du buddhisme. — Indi- 
cation du point de vue d'où le buddhisme doit être envisagé et des limites à 
respecter à cet égard.— L'opposition du brahmanisme et du buddhisme.— Rejet 
de cette opposition : le buddhisme ne supprime pas les castes.— La métaphysi- 
que buddhique est empruntée au brahmanisme. — L'organisation de l'ordre mo- 
nastique du buddhisme également. — La prétendue dépendance des buddhistes 



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■ ••'-•■"J 



382 CHAONIQDK 

& regard des Djainas.-^ L'intime parenté entre le brahmanisme et le buddhisme 
est aujourd'hui généralement reconnue et, en outre, établie par les Djfttakas. — 
Comment le buddhisme est né : état de la question touchant la personne de son 
fondateur. — Conséquences à en tirer pour nos recherches ultérieures. — Le 
buddhisme est à Torigine un ordre monastique. — Il s'élargit de façon à deye- 
nir une église : comment cela? — L'analogie des ordres mendiants chrétiens.-^ 
La personnalité du fondateur est un facteur indispensable. — L*ascétisme dans 
l'Inde avant le buddhisme et le changement apporté par le Buddha. — La lé- 
gende du Buddha et son influence morale. — L'origine du buddhisme est, en 
même temps, l'explication de son caractère. ^ Buddhisme et Christianisme : 
les points de rencontre. — La différence de principe entre les deux religions 
mise en rapport avec leur origine. — Coup d'œil en arriére et conclusion. Les 
trois religions universelles comparées au point de vue de leur universalisme. 

— La variabilité du christianisme est une recommandation en sa faveur. — 
L*avenir du christianisme. 

RBttAttQUBS. — I. « Les rouleaux d'Abraham et de Moïse » et « les fables des 
anciens » dans le Qorân. — II. Les Hanifs. — III. Mohammed a-t-ii compris le 
hadj dans les obligations des musulmans ? — IV. La prononciation du nom di- 
vin « Jahwe ». — V. Explication de Osée IX : 3-5. — VI. L'origine égyptienne 
de Lévi. — VII. L'antiquité du monothéisme israôlite. — VIII. Conséquences à 
tirer de l'inscription de^ Cyrus. — IX. Esdras et l'établissement du judaïsme. 

— X. Explication de Lévit. XXII : 25. •— XI. Bruno Bauer et Ernest Havet. — 
XII. A propos de Mathieu XXIII : 15. — XIII. La légende du Buddha et les 
Evangiles. —XIV. Le fondateur du Djaïnisme et la légende du Buddha. 



OcÉANiE. — M. de Miklouho-Maclay a fait, le 28 décembre, au cercle de la 
Société historique, une conférence sur ses voyages en Océanie et a donné prin- 
cipalement des renseignements sur la Nouvelle-Guinée où il a fait de longs 
séjours. 

M. de Maclay avait résolu de faire une intime connaissance avec un groupe 
de populations sauvages. « Persuadé, dit M, G. Monod, que les violences 
exercées par les sauvages contre les Européens sont le plus souvent la consé- 
quence des violences exercées par les Européens eux-mêmes ou de la cupidité 
allumée chez les sauvages par les objets qui servent au troc et au négoce, con- 
vaincu que la plupart des explorateurs n'observent que d'une manière incom- 
plète et superflcielle, parce qu'ils ne prennent pas le temps nécessaire pour 
entrer dans l'intimité des indigènes et parce que, voyageant avec une escorte, 
ils forment au milieu d'eux comme une colonie étrangère, il résolut de vivre 
seul ou presque seul, séparé de toute commimication avec le monde civilisé, au 



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CHRONIQUE 385 

milieu même des sauvages, en simple particulier» sans prétendre ni les ins- 
truire, ni leur commander, ni les exploiter en commerçant avec eux. Et quelle 
contrée. choisit-il pour faire cette audacieuse expérience? Une portion de la 
côte N.E. de la Nouvelle-Quinée située entre le cap Croisilles et le cap du Roi 
Guillaume où jamais n*abordait aucun navire et qui était marquée sur les cartes 
par une de ces lignes de points qui indiquent les terres inconnues. Il savait 
que les Papous étaient considérés comme occupant le dernier échelon de la race 
humaine, comme les plus dangereux des anthropophages, comme les derniers 
représentants de Tftge de la pierre. Il ne pouvait trouver un plus beau sujet 
d*étude. Les officiers du YiUaz, des voyageurs qui avaient depuis longtemps 
Texpérience des races polynésiennes, eurent beau lui représenter que son projet 
était insensé, qu'il courait à une mort certaine, il tint bon et se fit débarquer 
au mois de septembre 1871... » 

Dans im double séjour de quinze mois (1871-1872) et de dix-huit mois 
(1877-1878), M. de Maclay a étudié à fond la vie, les mœurs, la langue des 
habitants. Son imperturbable sang-froid, uni à ime intelligence très pénétrante 
du caractère des sauvages, lui a permis de recueillir une série d'observations 
précises et sûres, en même temps quUl se procurait un incroyable ascendant 
sur les populations papoues. En voici un exemple, qui touche d'ailleurs aux 
idées religieuses ou, si Ton veut, aux pratiques superstitieuses. 

« Comme M. de Maclay allait partir pour une excursion de plusieurs jours 
dans rintérieur du pays, il était fort inquiet de laisser ses bagages et ses 
vivres dans sa cabane, d'autant plus qu'il connaissait encore très mal la langue 
des Papous et ne savait comment leur recommander de respecter son bien. Il se 
disait que, plus il barricaderait solidement sa porte, plus leur curiosité serait 
éveillée, et plus ils auraient envie de pénétrer. Voici quel expédient il trouva. 
Gomme ils étaient réunis en grand nombre devant sa cabane pour lui dire adieu, 
il se mit à planter des deux côtés et du haut en bas de la jointure de la 
porte des petits clous, puis il sortit de sa poche un peloton de fil blanc très 
mince qu'il fit passer en lacet de clou en clou de façon qu'on ne pût ouvrir la 
porte sans le briser. Montrant alors cette clôture aussi fragile qu'une toile 
d'araignée, il les menaça du doigt et partit. Il comptait sur la croyance des 
Papous au pouvoir magique de certwns objets. — Quand il rennt, le fil était 
intact. » 

« Sur la religion, dit le compte-rendu de la réunion tenue au Cercle histo- 
rique, il est bien difficile de dire exactement quelles sont les idées des Papous ; 
M. de Maclay n'a pu découvrir aucune trace de l'idée d'une vie à venir, ou 
d'êtres surnaturels. Ce qu'il a constaté, c'est une sorte de fétichisme, la . 
croyance que certains objets portent un bon ou un mauvais sort et que l'on 
peut agir sur la destinée ou sur les éléments par certaines conjurations. Dans 
un de ses voyages, comme le vent d'ouest le retenait depuis plusieurs jours 
dans une île, les Papous qui l'accompagnaient le supplièrent de changer le 



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84 CHRONIQUE 

ent; sur son afHrination qu'il ne le pouvait pas, un Papou prit une feuille, 
dressa à cette feuille des paroles magiques^ puis alla Tenterrer. Le vent ayant 
[langé, ils furent convaincus que c*était le résultat de cette incantation. Une 
atre fois les compagnons de M. de Maclay n'osaient pas entrer avec lui dans 
1 village d'anthropophages. L'un d'eux prit une branche, lui adressa quelques 
aroles, en frappa le dos de ses compagnons, puis alla enterrer la branche 
ans un fourré. Us furent tranquillisés et se crurent invulnérables. » 



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DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUI 



ET DES TfeAVAÛX DES SÔCIÉtÊS SAVANTES 



1. Aoadémie des inscriptions et Belles-Letttés. — Séance c 
janvier 1883. — M. Schefer communique un mémoli'e de M. Riant, inti 
bécouverte de là sépulture des patriarches Abraham, Isaac et Jacob à Hé 
Ie25juiniii9. 

M. J. Halévy lit une note relative aui principes cosmogoniques phéni 
que Philon de Byblos nomme tlôdoç « Désir n, et Mur, u boue aqueuse 
premier a déjà été identifié atec le prindpe babylonien appelé 'kncufri 
DamasciUS. M. Halévy approuve cette identification, thais il montre par 1 
blette cunéiforme de la création^ que ^kitu^év ne signifiait pas « désir ^, 
« océan », en babylonien Apsu. Il pense que le teite phénicien que tra 
Philon portait également le mot phénicien pour « océan », Apas ou Aps c 
Philon Ta confondu volontairement avec le mot homophone hepç ou / 
« désir >), afin d'ebtetiir quelque chose de semblable à VÉros de la cosmo 
grecque. Cette considération le conduit à corriger le nom du second pri 
phénicien. Mû? en To/a&>t, forme phénicienne du secohd principe babyl 
TavaTd=Tamat, u mer ». De cette fia^oii, la cosmogonie de ces deux pc 
sémitiques se ttouYe étrô d'flUi(iord sur les points principaux du mythe, e 
voit que Tidée hellénique do^odoç n*y a été introduite que gr&ce aux tend 
hdlénisantéS de Philon. 

Séance du 2 février. — M. Pavet de Courteille lit une note de M* D 
BOURQ sur les usages funéraires des Juifs. Le mot hébreu néfèsch signifie, 
la Bible, <c baleine, respiration, anima n et dans la Mischn&h, « stèle 
raire. » M. Jacob Lévy, auteur du Dictionnaire de Vhébraïsme moderne, 
gnalé cet emploi d'un